‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 21 sur 203 · Zeller, p · texte numérisé non relu

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à savoir que le Cardinal entrera au Conseil pour y dire son avis sur les matières courantes ; mais il ne pourra point, en qualité de ministre du Roi, négocier dans sa maison ni y traiter avec personne des affaires de S. M. ; et la raison en est qu'on ne veut point le laisser parvenir à cette autorité et à ce crédit, que, pour être cardinal et d'une intelligence naturellement supérieure, il obtiendrait bien vite ; et, par contre, les autres ministres veulent rester seuls en possession de l'autorité.

Je considère comme une confirmation de tout cela un discours que voulut bien me tenir le Cardinal sur son nouvel emploi. Sa façon de parler, ses gestes montraient évidemment une grande contrariété intérieure ! ; il me représenta que cet bonneur lui était arrivé sans qu'il l'eût recherché ni désiré, mais du propre mouvement de S. M., et qu'il aimait mieux une vie facile et tranquille que les travaux et les dangers auxquels les jalousies et la malignité des hommes exposent ceux qui entrent dans les grandes affaires. Pour cette raison et à cause de son peu de santé, n'ayant pu obtenir du Roi d'être déchargé d'un si grand poids, bien qu'on lui fit un gr-and honneur, il avait, me disait-il, fait entendre franchement à S. M. qu'il ne pouvait la servir, si ce n'est en allant écouter ses résolutions au Conseil, quand sa propre santé le lui permettrait. Quant à négocier dans sa maison, où le repos lui était nécessaire, il ne pouvait le faire, ni recevoir chez lui l'affluence du peuple, il ne pouvait se soumettre à celte obligation, ses forces ne le lui permettant pas. En conséquence, le Roi lui avait fait cette seconde grâce.

1. Cette contrariété, les faits, l'expression de premier ministre (titre alors inconnu, on disait ministre principal), quand Richelieu n'en a été pourvu qu'en 1629, prouvent, à mon avis, la fausseté de la lettre du Cardinal au P. Joseph, en date du 26 avril 1624, dans laquelle il lui fait part que le Roi vient de lui donner la charge de son premier ministre.

L'ambassadeur ne fut pas dupe des paroles de Richelieu; il ne crut pas que le Cardinal n'acceptait que malgré lui les honneurs que lui offrait le Roi ; il devina bien qu'on ne lui avait offert que ce qu'il avait accepté et qu'il arrangeait les choses comme il voulait qu'on le crût, et il ajoute :

Quiconque sait que le Cardinal n'est pas aussi mal portant, et qu'il est d'un caractère profondément ambitieux, jugera que, dans cette affaire, cette prétendue préférence pour un genre de vie tranquille a été une nécessité qui provient d'autres causes.

L'ambassadeur voyait juste dans le présent et aussi dans l'avenir :

Il lui suffit, ajoute-t-il, d'avoir été porté là; car, avec le temps, on acquiert beaucoup, et surtout quand on a son esprit1. Sur ce sujet, voici ce que l'on pronostique : ou le cardinal de Richelieu trouvera bientôt le joint pour devenir le maître de tous les autres ministres, ou, resté exclu de toutes choses, il sera bientôt ruiné lui et sa maîtresse. Mais ce qui est un signe favorable, c'est que le plus grand nombre est du premier avis.

La Vieuville, n'osant rien faire contre l'Espagne ou l'Autriche, mécontentait Louis XIII, qui voulait agir. Un pamphlet, la Voix publique au Roi, précipita la chute du ministre, qui, de plus, était coupable de mal-

1. Plus loin l'ambassadeur dit encore : « la valeur de son esprit qui est jugée sans égale ».

versations, d'abus de pouvoir et d'avoir donné des ordres contrairement à la volonté du Roi. Louis XIII le fit arrêter et enfermer au château d'Amboise. Enfin, le 13 août 1624, Richelieu devenait le ministre principal du roi de France, sans en avoir officiellement le titre, titre qu'il n'eut qu'en 1629.

« On ne sait ni comment, ni à quelle époque précise Richelieu a acquis la confiance du Roi », dit M. le duc de Broglie1.

Il nous paraît à peu près certain que le Cardinal a gagné la confiance de Louis XIII du 26 avril au 13 août; car, le 26 avril, le Roi a encore quelque répugnance d'admettre au Conseil cet esprit altier et dominateur, et, le 13 août, il en fait le chef du ministère et lui accorde, avec sa confiance, les pouvoirs les plus étendus. La date fixée, Richelieu a obtenu la confiance du Roi en lui montrant que nul plus que lui n'était en état d'appliquer les idées et la politique de Henri IV, et de donner à la France la position en Europe que Louis XIII voulait lui faire occuper.

Deux documents nous paraissent justifier notre opinion : le premier est une lettre du Cardinal, adressée, en juillet 1626, à Louis XIII.

Si Dieu me fait la grâce de vivre six mois, comme je l'espère, et davantage, je mourrai content, voyant l'orgueil de l'Espagne abattu, vos alliés maintenus, les huguenots clomp-

1. Dans uu excellent article du Correspondant (10 uoveiubre 1884).

tés, toutes factions dissipées, la paix établie dans ce royaume, une union très étroite dans votre maison royale, et votre nom glorieux par tout le monde.

Ces grandes idées étaient aussi celles de Louis XIII. Le Roi était très brave, très glorieux, très Français et beaucoup plus intelligent et actif qu'on ne le croit généralement ' ; il n'avait pu qu'admirer la grandeur du génie du Cardinal et la vigueur de ce caractère de fer, et une fois son opinion faite, il devint l'ami et le défenseur de son ministre contre tous ses ennemis, surtout contre sa mère, dont les opinions lui étaient absolument antipathiques.

Le début du Testament politique, beau livre dû à la plume du Cardinal, fait connaître aussi le programme proposé par Richelieu à son arrivée aux affaires, et que le Roi adopta.

Lorsque V. M. se résolut de me donner en même temps et l'entrée en ses conseils et grande part en sa confiance pour la direction de ses affaires, je puis dire avec vérité que les huguenots partageaient l'État avec elle, que les Grands se conduisaient comme s'ils n'eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs des provinces comme s'ils eussent été souverains en leurs charges.

Je. puis dire que le mauvais exemple des uns et des autres était si préjudiciable à ce royaume, que les Compagnies2 les plus réglées se sentaient de leur dérèglement et di-

1. Louis XIII était bègue et parlait difficilement; l'embarras que lui causait cette infirmité lui donnait une certaine timidité et une apparence de médiocrité qui était tout extérieure.

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