‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 25 sur 203 · Lettres et papiers d'État, IV · texte numérisé non relu

Lettres et papiers d'État, IV

Ce qui est plus difficile à expliquer que ne l'est à fixer l'époque du changement de Louis XIII à l'endroit de Richelieu, c'est le changement qui s'est opéré entre le Richelieu ministre de Concini et favori de Marie de Médicis, alors tout dévoué aux intérêts de l'Espagne, et le Richelieu, ministre de Louis XIII, très Français, continuateur de Henri IV, adversaire résolu de l'Espagne et décidé à briser la domination qu'elle exerçait sur l'Europe et spécialement sur la France. Il est bien probable que ce revirement complet n'est pas une simple évolution dictée par l'ambition du Cardinal, mais le résultat de ses réflexions, et que l'intérêt de son pays a surtout décidé ce grand esprit à adopter de nouvelles opinions. Quoi qu'il en soit, il s'était servi de la Reine-Mère pour arriver jusqu'à Louis XIII, et une fois accepté par le Roi, il laissait de côté son ancienne protectrice.

Mais alors Marie de Médicis, irritée d'avoir été jouée, furieuse de n'avoir amené au pouvoir qu'un adversaire de toutes ses idées et de toutes ses passions, voua au Cardinal une haine implacable, que chaque nouvel acte de la politique française du premier ministre rendait encore plus violente. On verra plus loin l'histoire et les suites de la lutte de Richelieu contre Marie de Médicis.

Nous avons dit que La Vieuville avait été renversé en grande partie par un pamphlet, la Voix publique au Roi. L'auteur de ce pamphlet est un certain Fancan, abbé de Beaulieu et chantre ou chanoine de Saint-Germain-1'Auxerrois. Ce personnage, inconnu jusqu'à ces

derniers temps1, était le confident, le familier et l'agent de Richelieu; il fut l'un des principaux écrivains que Richelieu avait à son service. Intelligent, instruit, très Français, Fancan rédigea la Voix publique contre La Vieuville ; mais il y avait longtemps que le Cardinal employait la plume et l'esprit de Fancan pour lancer dans le public de nombreux libelles ou bleuets5 contre les divers ministres. Le livre de M. Geley nous fait connaître un des principaux moyens dont Richelieu s'est servi pour arriver au pouvoir. Comme tant d'autres, il a employé la presse de son temps, les libelles, pour attaquer sans trêve ni merci tous ceux qui occupaient la place qu'il voulait avoir, et bâtonsnous d'ajouter, pour ne pas pousser trop loin la comparaison, place qu'il était digne d'occuper.

Richelieu avait alors à sa solde plusieurs écrivains3 dont il inspirait et corrigeait les écrits; il faisait ensuite imprimer leurs bleuets. Fancan en publia quatre contre Luynes et ses frères *, « ces oiseleurs étrangers » , dans lesquels il flétrit leur avidité et se plaint amèrement de l'abaissement des grands et de la guerre faite

1. Un agrégé de l'Université, M. Geley, vient de publier une étude fort complète sur Fancan, sous le litre de Fancan et la politique de Richelieu, de 1617 à 1627, 1885, in-8°, librairie L. Cerf. Ce travail apporte les documents les plus curieux sur le Cardinal.

2. Ainsi nommés à cause de la couleur bleue de leur couverture.

3. Fancan, Mathieu de Morgues, le P. de Chanteîoube, de l'Oratoire.

4. Discours politique, — la France mourante, — l'Ermite Valérien, — Chronique des favoris.

aux huguenots, en même temps qu'il prodigue, chose familière aux écrivains de cette sorte, les insultes et les menaces de mort au connétable. Richelieu, ou tout au moins son agent, soutenait dans l'opposition des idées que, devenu ministre, il devait combattre.

Fancan, toujours pour le compte du Cardinal, lança contre Condé, Brûlait, Puisieux et La Vieuville de violents pamphlets qui ébranlèrent rudement ces débiles ministres1. Ces libelles, comme toutes les attaques de la presse contre les gouvernants, sont pleins de mensonges mêlés de vérités; on y donne quelques bons avis au Roi, qui les lisait et savait en tirer parti. On créait la puissance de la presse pour établir ensuite la monarchie absolue. Fancan, auteur de ces pamphlets avec la collaboration de Richelieu, indique plus d'une fois Richelieu, dont il fait l'éloge, comme l'homme qui pourrait être le sauveur de la France; il recommande de revenir à la politique de Henri IV, ce que veut le Roi, ce qui indique peut-être l'époque du changement dans les idées de Richelieu ; il veut qu'on résiste à l'Espagne; en un mot, il trace toutes les grandes lignes de la politique que suivra Richelieu devenu ministre.

Dans le Mot à V oreille, La Vieuville est vilipendé de main de maître, et ce bleuet acheva de perdre dans l'esprit du Roi ce ministre réellement incapable.

1. Dialogue de la France mourante avec l'Hôpital et Bayard, — — Rencontre de Bouillon avec Henri le Grand, — le Mot à l'oreille, — la Voix publique au Roi.

Richelieu avait pris une part considérable à la rédaction de ce libelle, qui eut plusieurs éditions, et que le Cardinal, plus tard, fit insérer dans le Mercure français, publication officielle.

Quelques-uns, après avoir été à la peine, ont été à l'honneur ; Fancan n'eut pas cette chance. En 1627, sans que nous sachions pourquoi, le pamphlétaire fut disgracié et mis à la Bastille, où il mourut en 1628, et clans ses Mémoires, Richelieu le dépeint comme un misérable.

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