‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 7 sur 203 · Misérable · texte numérisé non relu

Misérable

5. Par M. Baschet : Mémoire d'Armand du Plessis de Richelieu, évêque de Luçon, etc., Paris, Pion, 1880, in-8°.

prend ce qui se passait alors dans l'esprit de Richelieu. C'est un mémoire, écrit de sa main en 1610, un peu avant la mort de Henri IV, dont le titre est : Instructions et maximes que je me suis donné (sic) pour me conduire à la Cour. De bonne heure, Richelieu eut l'habitude de rédiger ses pensées, ses projets, de leur donner le corps et la durée que seuls ont les écrits, de composer un mémoire complet sur telle ou telle affaire qu'il voulait mener à bonne fin. Il songeait alors à se fixer à la Cour et à y faire son chemin, en obtenant une charge, par exemple celle de premier aumônier du Roi, charge qui le conduirait un jour à prendre part aux affaires, but qu'il poursuivait évidemment dès cette époque. 11 faut lire ce précieux mémoire, où l'homme se révèle tout entier; je ne puis cependant qu'en donner l'analyse. On y verra toutefois comment Richelieu se propose de gagner le Roi. Il ira faire sa cour au maître tous les jours jusqu'à ce qu'il connaisse l'effet produit par son assiduité; après, une fois par semaine suffira. Quand le Roi sera à table, il aura soin de cesser de lui parler quand Sa Majesté boira. « Les mots les plus agréables au Roi sont ceux qui élèvent ses royales vertus. Il ne goûte point ceux qui ne parlent hardiment, mais il y faut du respect. Bon de toujours tomber sur cette cadence que ça a été par malheur que jamais on ne lui a pu faire service qu'en petites choses, et qu'il n'y a rien de grand ni d'impossible à une bonne volonté pour un si bon maître et un si grand roi » . — « L'importance est de considérer quel vent tire, et de ne le prendre point sur des humeurs auxquelles il ne se

plaît de parler à personne, se cabre à tous ceux qui l'abordent ».

Puis il étudie la manière de se conduire avec les seigneurs et autres qui sont en crédit et faveur envers le maître : il les faut visiter, « et se souvenir qu'il y a des sacrifices pour les dieux nuisibles et favorables : à ceux-ci, afin qu'ils aident ; à ceux-là, afin qu'ils ne fassent point de mal ».

Sur toutes choses, les plus petits détails de cette vie de courtisan sont étudiés, et la manière de faire, de parler, d'écrire, d'écouter est formulée en règles précises. « Parler peu et seulement de ce que l'on sait, et à propos, avec ordre et discrétion ». — « N'avoir point l'esprit distrait, ni les yeux égarés, ni l'air triste ou mélancolique quand quelqu'un parle, et y apporter une vive attention ainsi que beaucoup de grâce, mais plus par l'attention et le silence que par la parole et l'applaudissement ». On le voit, tout est préparé de longue main ; ce manuel de l'homme de Cour recommande de cultiver les gens qui peuvent être utiles : les commis de la poste spécialement, parce que « les lettres sont rendues plus fidèlement et envoyées avec soin et diligence ». Quant aux lettres reçues, « le feu doit garder celles que la cassette ne peut garder qu'avec péril ». Il examine ensuite l'utilité et l'usage de la dissimulation et du silence ; bref, il était prêt à se lancer à la Cour quand Henri IV fut assassiné le 14 mai 1610.

Richelieu dut venir aussitôt à Paris pour prêter le serment de fidélité à la régente, Marie de Médicis. Il

accomplit cet acte solennel, le 22 mai 1610, dan? la forme suivante :

Nous, Armand-Jean du Plessis de Richelieu, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, évêque et baron de Luçon, et les doyen, chanoines, chapitre et clergé duditlieu, protestons, sur la foi que nous devons au premier auteur de toutes choses, de nous comporter tout le cours de notre vie envers le roi Louis treizième, à présent régnant, tout ainsi que les très humbles, très affectionnés et très fidèles sujets doivent faire envers leur légitime seigneur et roi. En outre, nous certifions que, bien qu'il semble qu'après le funeste malheur qu'une homicide main a épandu sur nous, nous ne puissions plus recevoir de joie, nous ressentons toutefois un contentement indicible de ce qu'il a plu à Dieu, nous donnant la Reine pour régente de cet Etat, nous départir ensuite de l'extrême mal qui nous est arrivé, le plus utile et nécessaire bien que nous eussions su souhaiter en nos misères, espérant que la sagesse d'une si vertueuse princesse maintiendra toutes choses au point où la valeur et la prudence du plus grand roi que le ciel ait jamais couvert (sic) les ont établies ; nous jurons, sur la part qui nous est promise en l'héritage céleste, de lui porter toute obéissance, et supplions Dieu qu'il nous envoie plutôt la mort que de permettre que nous manquions à la fidélité que nous devons et jurons maintenant au Roi son fils et à elle, que nous désirons avec dévotion être comblés des grâces du Père de bénédictions, afin que nous puissions vivre et mourir sous les lois de ceux qui, obéissant à la souveraine loi, gouverneront heureusement le premier Etat de l'univers, conduits par la main du Roi des rois du monde.

Richelieu resta à Paris jusqu'en 1611, prêchant plusieurs fois, et avec beaucoup de succès, devant la Cour,

en l'église de Saint-André-des-Arcs. Revenu à Luçon, il y résida jusqu'en 1614.

En l'absence de leur évêque, les deux grands vicaires étaient entrés en lutte, et l'un d'eux ayant écrit à Richelieu, celui-ci lui répondit :

Monsieur, j'ai vu la lettre que vous m'écrivez touchant les différends qui sont entre le sieur de la Coussaye et vous. Je ne puis que je ne les blâme, désirant que ceux qui manient les affaires de ma charge vivent paisiblement les uns avec les autres. Je le mande au sieur de la Coussaye et vous en avertis afin que vous vous disposiez l'un et l'autre à vivre en paix. Vous êtes tous deux mes grands vicaires, et, comme tels, vous devez n'avoir autre dessein que de faire passer toutes choses à mon contentement, ce qui se fera, pourvu que ce soit à la gloire de Dieu.

Il semble par votre lettre que vous étiez en mauvaise humeur lorsque vous avez pris la plume ; pour moi, j'aime tant mes amis, que je ne désire connaître que leurs bonnes humeurs, et il me semble qu'ils ne m'en devraient point faire paraître d'autres. Si une mouche vous a piqué, vous la deviez tuer, et non tâcher d'en faire sentir l'aiguillon à ceux qui se sont, par la grâce de Dieu, jusques ici garantis de piqûre. Je sais, Dieu merci, me gouverner, et sais davantage comme ceux qui sont sous moi se doivent gouverner. Vous me mandez qu'il ne vous chaut1 de ce qui se passe, disant que l'affaire me touche plus qu'à vous. Je trouve bon que vous m'avertissiez des désordres qui sont en mon diocèse ; mais il est besoin de le faire plus froidement, n'y ayant point de doute que la chaleur piquerait en ce tempsci ceux qui ont le sang chaud comme moi, s'ils n'avaient quelques moyens de s'en garantir.

Vous dites que vous renonceriez volontiers au titre que je

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