‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 8 sur 203 · Chaloir, causer du souci · texte numérisé non relu

Chaloir, causer du souci

vous ai donné ; je l'ai fait pour vous obliger, vous croyant capable de rendre du service à l'Eglise. Si je me suis trompé en ce faisant, vous désobligeant au lieu de vous gratifier, j'en suis fâché ; mais je vous dirai qu'à toute faute il n'y a qu'amende : je ne force personne de recevoir du bien de moi. Vous prêchez aux autres le libéral arbitre ; il vous est libre de vous en servir.

Quant à ce que vous me témoignez ne trouver pas bon que je ne désire pas mécontenter le sieur de la Coussaye, j'aime mieux que vous soyez mécontent de ce que je veux rendre tout le monde content, que content du mécontentement que je pourrais donner à tout le monde. Je vous écris cette lettre non en l'humeur que vous étiez quand vous m'écrivîtes ; mais je ne laisse pas de rendre mon style conforme au vôtre afin de vous complaire. Au reste, je vous assure que l'affection que je vous ai toujours portée ne diminuera jamais, tandis que vous me témoignerez vouloir vivre avec moi selon que j'ai toujours espéré de vous. J'ai recherché les occasions de vous témoigner ma bonne volonté ; je crois que vous reconnaissez en avoir reçu des témoignages, lesquels je vous rendrais encore si c'était à recommencer, ne regrettant que de n'avoir pas eu le moyen de vous faire paraître quel ami je suis en chose qui vous fût utile. Vous le devez croire, puisque je vous assure que je suis

Votre bien affectionné à vous servir.

En 1613, l'évêque de Luçon était encore dans la gêne et vendait ses tapisseries pour se procurer de l'argent. En mai 1613, il écrivait à Madame de Bourges :

Je vous rends mille grâces de la peine que vous avez eue de vendre ma tapisserie; par là, vous connaîtrez la misère d'un pauvre moine qui est réduit à la vente de ses meubles et à la vie rustique, ne faisant pas sitôt état de quitter ce séjour pour prendre celui de la ville.

En 1614 cependant l'évêque de Luçon, l'un des députés aux États-Généraux convoqués par Marie de Médicis, revint à Paris et fut chargé par le clergé de remettre au Roi le cahier de son ordre, le jour de la clôture des États (23 février 1615). Il adressa à Louis XIII une harangue, qui lui fit une réputation d'orateur et surtout d'homme politique, et à l'aide de laquelle il s'attira les bonnes grâces de la Reine-Mère. Dès ce moment il est évident que l'ambition commence à le dominer, et il faut convenir qu'il ne fut pas difficile dans le choix du chemin qu'il prit pour parvenir à son but, le pouvoir. La noblesse, la France entière pour mieux dire étaient soulevées contre le gouvernement de Marie de Médicis et de son favori, Goncini. Les États s'étaient plaints du désordre général, de la ruine des finances; la politique espagnole suivie par Marie de Médicis mécontentait tout le monde. Ge fut justement Marie de Médicis à qui Richelieu adressa les éloges les plus grands et les plus immérités. On lit avec étonnement dans le discours que Richelieu adressa au Roi ce qui suit :

Entre une infinité de grâces que V. M. a reçues du ciel, une des plus grandes dont vous lui soyez redevable, est le don et la conservation d'une telle mère ; et entre toutes vos actions, la plus digne et la plus utile au rétablissement de votre Etat est celle que vous aurez faite, lui en commettant la charge.

Car que ne devez-vous attendre, et que ne devons-nous espérer d'elle, sous les heureux auspices de votre majorité, après qu'en la faiblesse d'une minorité, à la merci de mille orages et d'autant d'écueils, elle a heureusement con-

duit le vaisseau de l'Etat dans le port de la paix, où elle l'a fait voir à V. M. avant que lui remettre entre les mains?

Toute la France se reconnaît, Madame, obligée à vous départir tous les honneurs qui s'accordaient anciennement aux conservateurs de la paix, du repos et de la tranquillité publique.

Elle s'y reconnaît obligée, non seulement à cause qu'avec tant de merveilles, vous nous avez jusqu'à cette beure conservés au repos que les armes invincibles de ce grand Henri nous ont acquis ; mais, en outre, parce que vous avez voulu comme attacher pour jamais la paix à cet Etat, du plus doux et du plus fort lien qui se puisse imaginer, élreignant parles nœuds sacrés d'un double mariage1, dont nous souhaitons et requérons l'accomplissement, les deux plus grands royaumes du monde, qui n'ont rien à craindre étant unis, puisque, étant séparés, ils ne peuvent recevoir de mal que par eux-mêmes2.

Vous avez beaucoup fait, Madame ; mais il n'en faut pas demeurer là : en la voie de l'honneur et de la gloire, ne s'avancer et ne s'élever pas> c'est reculer et déchoir. Que, si après tant d'heureux succès, vous daignez encore vous employer courageusement à ce que ce royaume recueille les fruits qu'il se promet, et qu'il doit recevoir de cette assemblée, vous étendrez jusqu'à l'infini les obligations qu'il vous a, attirerez mille bénédictions sur le Roi pour vous avoir commis la conduite de ses affaires : sur vous, pour vous en être si dignement acquittée ; sur nous, pour la supplication

1. Louis XIII allait épouser (23 octobre 1615) l'infaute d'Espagne Anne d'Autriche, et l'infant don Philippe (depuis Philippe IV) allait épouser Elisabeth de France, sœur de Louis XIII. Le mariage de Louis XIII avait soulevé le mécontentement de tous les partisans de la politique de Henri IV.

2. Il est heureux que Richelieu ait adopté uue autre politique plus tard, et qu'il n'ait pas hésité à abandonner ses opinions de 1615. On n'est pas plus espagnol que lui à ses débuts, et il fallait l'être pour plaire à la Reine-Mère.

très humble et très ardente que nous faisons à S. M. de vous continuer cette administration. Et lors, vos mérites ajoutant mille couronnes de gloire à celle qui entoure votre cbef, pour comble de récompense, le Roi ajoutera aussi au titre glorieux que vous avez d'être sa mère, celui de mère de son royaume, afin que la postérité, qui lira ou entendra proférer votre nom, y aperçoive et reconnaisse les marques de votre piété envers son Etat, et de la sienne envers vous, voyant que votre zèle envers la France ne vous aura pas plutôt fait mériter un titre de gloire immortelle, que l'amour fdial qu'il vous porte ne vous l'ait donné.

Nous croyons, Madame, que vous n'oublierez rien pour faire que cette assemblée, mise en pied par vos conseils, réussisse à notre avantage : les maux qui nous pressent vous y convient ; votre affection envers nous vous y porte ; votre honneur et celui du Roi, qui vous est si cher, le requièrent, et l'intérêt de vos consciences vous y oblige tous deux.

Quinze ans plus tard le cardinal de Richelieu ne tenait plus ce langage et se montrait implacable envers celle qu'il encensait alors. Quoiqu'il en soit, cette harangue « dura une grande heure et fut ouïe de LL. MM. et de toute l'assemblée avec une grande attention ' », et fut le point de départ de la carrière politique de l'évêque de Luçon. C'est donc a une assemblée représentative, à l'intervention du pays dans ses affaires, que la France doit ce grand ministre, qui commença par être un grand orateur. La langue dans laquelle est écrit ce discours est en effet très remarquable pour l'époque; elle est claire et forte, et souvent la pensée se détache nettement.

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