‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 98 sur 203 · En 1635, après la déclaration de guerre à l'Espagnp · texte numérisé non relu

En 1635, après la déclaration de guerre à l'Espagnp

Il ne le fît qu'en suite des plaintes qu'il recevait de toutes parts du retardement ou de la négligence des munitionnaires et des trésoriers, et qu'après avoir remontré dans les conseils du Roi que ce n'était rien faire de mettre des armées sur pied, si l'on ne pourvoyait soigneusement aux vivres et à l'argent pour les faire subsister. Et même il ne douta pas, dans quelque dépêche, de donner avis à S. M. « que la justice (la punition) d'un commis qui se trouverait réellement en faute était si nécessaire, que ce ne serait pas le plus mauvais titre que M. le garde des sceaux pouvait donner de sa diligence que d'en faire expédier quelques-uns en la forme commune ».

Et certes, il ne voyait tantôt plus d'autre remède à ce désordre, s'affligeant d'autant plus des abus qui se commettaient à la paye des soldats, que c'était lui qui avait introduit le nouvel ordre de les faire payer par des commissaires ou trésoriers, et non plus par les capitaines, afin de bannir plus assurément les passe-volants des montres (revues d'effectif).

Pour empêcher encore les déserteurs, il fit défendre aux trésoriers de payer la montre aux nouvelles troupes qu'après qu'ils auraient retiré un rôle de chaque compagnie, où les noms et les surnoms des soldats fussent exprimés, avec leur âge, le lieu de leur demeure et quelque marque ou signal pour les reconnaître.

Et surtout il s'opposa, avec vigueur et succès, aux prétentions de quelques capitaines qui voulaient faire considérer leurs compagnies, aux montres, au delà du double de ce qu'elles étaient en effet. Tellement qu'il fit représenter aux généraux d'armée, qui semblaient prendre leurs intérêts, qu'ils pouvaient s'informer de ceux qui avaient servi dans les armées étrangères, et particulièrement en Hollande, où la discipline militaire était mieux observée, si Messieurs les États, lorsqu'ils faisaient faire montre, souffraient que, par le caprice et les imaginations des chefs, l'on déduisit 34 hommes sur une compagnie de 60: qu'ils trouveraient

qu'en Hollande, le capitaine d'infanterie avait 50 écus pour sa montre, et qu'on lui passait son fils et son page, et rien plus : qu'il n'y avait pas ainsi d'apparence de réduire une compagnie de 60 hommes à 26, et d'obliger la France seule à faire la guerre à de si rudes conditions ; et que, si cela avait lieu, il faudrait que le Roi eût le double des États qu'il avait pour pouvoir fournir à la subsistance de ce qui serait réel et effectif dans les armées, et de ce qui n'y serait que dans l'imagination et le caprice des chefs.

Ce n'est pas qu'il ne fût aussi indulgent ou favorable qu'il le pouvait être avec justice, aux gens de guerre, qu'il considérait comme les défenseurs de l'État, et dont il croyait que l'on dût d'autant plus avoir de soin qu'ils se dévo liaient volontairement pour le salut des autres. C'est pourquoi, ayant été proposé de mêler du riz dans le pain de munition pour les armées d'Italie, il rejeta bien loin cette proposition, sur ce qu'il apprit de ceux du pays que les personnes qui mangeaient de cette sorte de pain étaient sujettes à beaucoup d'incommodités et de maladies.

Il ressentait, pour ainsi dire, le contre-coup de toutes les blessures qui se recevaient à la guerre, et s'affligeait extraordinairement de la perte de nos braves qui mouraient dans le service. Ce qui ayant paru particulièrement à la mort du colonel Hébron, qui fut tué devant Saverne,l'onne saurait mieux exprimer l'excès de sa douleur sur cet accident que par ce qu'il en écrit lui-même dans quelqu'une de ses dépêches.

« Je ne saurais assez vous témoigner le déplaisir que j'ai de la mort du pauvre M. le colonel Hébron, non seulement pour l'estime que je faisais de sa personne, mais pour l'affection et le zèle qu'il témoignait avoir pour le service du Roi. Je vous avoue que sa mort m'a touché si vivement que je n'en suis pas consolable. Je ne doute point aussi de l'affliction que vous me faites connaître en avoir en votre particulier, parce qu'en effet, c'était un homme qui vous était nécessaire en ce temps. Je rendrai à sa mémoire tout ce

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que je pourrai pour marque de ce qu'il vallait: faisant prier Dieu pour lui et assistant son neveu, dont j'aurai soin comme si c'était mon propre parent. La rançon de Metternik est assurée pour lui, et ce qui est dû à son oncle lui sera payé assurément. Saverne nous coûte bien cher, mais il faut vouloir ce qui plaît à Dieu ».

Au retour des campagnes il ne manquait pas de visiter ou d'envoyer visiter les personnes de considération qui avaient été blessées, ni d'envoyer de l'argent à ceux qui en avaient besoin, afin de les pouvoir mieux consoler.

Dans les armées même, aussitôt qu'il s'était donné quelque grand combat, soit à la campagne, soit aux sièges, l'évêque d'Auxerre, ou quelque autre de ses confidents, avait ordre de s'informer de tous les blessés, pour leur porter, de sa part, dans leurs tentes ou leurs huttes, des sommes considérables, et de le faire à chacun selon leur condition et l'emploi qu'ils avaient, depuis les moindres soldats jusqu'aux premiers officiers : ce qui se continuant encore envers ceux qui avaient perdu leur bagage, leur laissait à tous, outre une consolation effective, un vif ressentiment de tant de générosité et de bonté, que l'on accompagnait toujours de compliments et de termes fort obligeants.

Et même il tâchait de prévenir, autant qu'il lui était possible, ces fâcheux remèdes, ayant coutume au commencement des campagnes de faire donner de ses deniers propres aux officiers d'armée, selon leur mérite ou le besoin qu'ils avaient, pour les aider à se mettre en équipage et en état de mieux servir le Roi et l'État.

Il en usait à peu près de même dans la nécessité des finances et aux affaires secrètes, et faisait en sorte, par son rrédit ou par son épargne, que les courriers trouvassent leur argent tout prêt aussitôt qu'ils avaient reçu leurs expéditions et l'ordre de partir : sachant bien qu'il n'y a rien en telles rencontres plus préjudiciable au service du Roi que le retardement.

Tl est certain que par ce moyen il sauva Casai et quel-

ques autres places qui avaient absolument besoin de ce secours. Mais il y a lieu surtout d'admirer sa générosité et son zèle d'avoir fait l'avance de 200,000 livres, au plus fort de la maladie du Roi à Lyon, et de s'être dessaisi ou engagé pour le bien de l'État d'une somme si considérable, dans un lemps où il en pouvait lui-même avoir autant besoin que pas un1.

Ayant ainsi remarqué la nécessité qu'il y avait d'une épargne secrète pour les affaires subites, il eut soin d'avoir toujours en dépôt, chez M. Desroches, chanoine et chantre de Notre-Dame de Paris, ou chez M. de Mauroy, intendant des finances, une somme de 1,500,000 livres, pour s'en pouvoir servir dans les occasions, comme d'un secours de réserve. Laquelle somme ayant une fois dédiée au service public, il ne la voulut plus divertir2 à d'autres usages, et se résolut de la léguer en mourant à S. M., comme il fît3.

Ce qui pourrait aucunement justifier les grandes levées de deniers qui se sont faites de son temps, lesquelles néanmoins il reconnaissait ne pouvoir pas encore suffire à tout, et auxquelles il tâchait de suppléer le mieux qu'il pouvait par son épargne particulière et son zèle. De sorte qu'il ne faut point douter qu'il ne déplorât souvent les maladies de l'État, qui ne se pouvaient guérir que par des saignées et des évacuations extraordinaires, et qu'il n'eût effectivement la compassion et la tendresse que représente M. de Noyers dans quelqu'une de ses lettres.

« J'avoue, Monsieur, que si je n'étais persuadé que par lant de maux et de tempêtes que souffrent les peuples, on les conduit à la paix, il y aurait matière de désespoir. Mais vous savez, comme nous, avec combien de déplaisir nous

1. La Reine-Mère faisait alors tous ses efforts pour le faire rhasser du ministère (Voy. p. 141.)

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