Ibid., p
RICHELIEU ABBÉ Dt MAKMOUTIEll 219
baies dont il luy a pieu me faire don. Si je luy faisois ceste supplication sans cause, j'avoue que ma retenue seroit un crime, mais estant fondée en raison, elle Taprouvera, je m'asseure. Elle provient, Sire, (le ce que ces deux pièces vacquant par la mort do M. le p:rand prieur, et <[u'aiant esté dans vos conseils lorsque les iiitérestz de vostre Estât vous contraignirent de faire arrester sa personne, il me semble que je contreviendrois au cœur qu'il a pieu à Dieu me ilonner, si je profitois de son malheur et prenois part à sa despouille. J'ay desjà receu ))eaucoup d'effets de la bonté de Vostre Majesté, dont je Luy suis infiniment redevable, et comme elle m'a tesmoigné en ceste occasion qu'elle a volonté de m'en deppartir d'autres, je la puis asseurer que je ne seray jamais si mal advisé de les retïuser si son service ne m'y oblige, ainsy que mes sentimens m'y contraignent en ce rencontre. Je la conjure, Sire, d'aggréer ces considérations et de croire que les seuls intérestz que j'auray toute ma vie seront les vostres, et l'honneur qu'on peut acquérir en servant un si grand prince, de qui je seray éternellement, Sire,
De Vostre INIajesté, Le très humble, très obéissant, très fidelle et très obligé sujet et
serviteur.
Le Gard, de Richelieu.
J)c Chiraii, ce 1,'i^ febviier IG'29.
Le cardinal de Bérulie eut les deux abbayes. A peine avait-il pris possession de Marinoulier qu'il songea à y introduire le.s religieux réformés de la congrégation de Saint-Maur ; mais ayant consulté, en passant à Paris, le recteur du collège de iMarmoutier, Doni Jean de Horris. [)lus laid provincial de la congrégation des Exempts, il lui fut répondu avec assez d'à propos : « Si vous jiarlez de Sainl-Maiu' à vos moines, ils protesteront, préférant la mort à la réforme ; si \ous leur prescrivez une observance mitigée, pour vous résister ils demanderont Saint-Maur. » Au reste, le cardinal de BéruUe mourut dès le 2 octobre 1629, n'ayant eu le temps de rien établir pendant son éphémère gouvernement. Richelieu cette fois n'avait aucune raison de refuser la succession, et, connaissant le mal qui régnait dans son abbaye, il résolut d'y apporter un prompt remède. Dès 1630. il fit une ordonnance prescrivant do garder la clôture, de résider dans les lieux réguliers, de vivre en commun, de manger tous dans le réfectoire et coucher dans le dortoir, d'être assidus à l'office divin, d'obéir avec respect aux supérieurs et de n'avoir plus de pécule.
C'étaient des statuts peu sévères : JUchelieu n'avait eu dessein que de supprimer les scandales ; mais son ordonnance ne produisit aucun effet. C'est alors qu'il songea tout de bon à la réforme. Pourtant il eut pitié de ces esprits faibles et ne voulut {)oint encore faire acte d'autorité : il se contenta d'envoyer au chapitre général de 1632 l'un de ses grands-vicaires, le sieur Froissard, docteur en théologie, porteur de deux lettres, l'une au grand-prieur, l'autre aux religieux, qui déclaraient ses intentions. Dom Martène, dans son Histoire de hîarmoutier^, nous en a conservé la copie.
Au grand prieur claustral de l'abbaye de Mairemoulier à Tours.
Monsieur le grand prieur,
J'envoie le sieur Froissard, docteur en théologie et l'un de mes grands vicaires à Marmoutier, durant la tenue de vostre chapitre général, avec lettres de créance de commandement exprès de faire entendre à toute la congrégation que je suis en résolution d'establir la réforme, et de commencer par vostre maison. Je voudrois qu'elle se peust exécuter sans emprunter des religieux du dehors^, ce que j'ay esté contraint de l'aire ailleurs. Mais je n'oserois me le promettre, si vous ne vous y portez courageusement, et n'engagez, par vostre exemple, ceux qui ont encore parmi vous quelques bons sentimens de religion. Vous avez proposé à M. de Bordeaux quelques articles mitigés que je ne veux pas du tout improuver ; mais je les tiens un peu défectueux. Faites en sorte qu'ils soient tellement perfectionnés par les mures délibérations et consentement du chapitre, que rien ne manque à la vraie discipline régulière, ni observance essentielle des trois vœux de vostre profession. Ce qu'attendant de vostre zèle, je ne vous feray cette lettre plus longue, que pour vous asseurer que je suis. Monsieur le grand prieur,
Vostre bien affectionné à vous servir,
Le Gard, de Richelieu.
De Paris, ce 4 may 1632.
1. Cette histoire occupe à la Bibl. Nat. les mss. latins 12876-12880.
2. Richelieu avait, on le voit, gardé assez mauvais souvenir de l'introduclion des moines de Saint-Vanne à Cluny. Mais le moyen de soulever une masse telle que la communauté de Marmoutier sans l'adjonction d'un levain étranger ?