RICHELIEU ABBÉ DE MARMOUTIER
il ne veut en somme que faire observer l'essentiel indispensable des vœux de religion, la vie en commun, une conduite régulière. Et pour enlever tout prétexte aux religieux de s'y dérober, Richelieu n'épargna point la dépense : il acheta de ses deniers quantité de meubles et pourvut la cuisine et le réfectoire de tous les ustensiles nécessaires, <e qui ne s'accorde pas très bien non plus avec la réputation d'âpre avidité qu'on a voulu lui faire.
Le grand-prieur de Marmoulier, l)om Pierre Bédacier, était chargé de faire observer les nouveaux statuts. On les suivit tant (ju'jl fut présent, l'espace de quatre ou cinq mois, et bien à contre-cœur. Il est diflicile de renoncer à une vie molle et l'elâchée : la nature humaine, surtout dans une àme monastique, est ingénieuse à justifier sa lâcheté de la veille et à remettre l'amendement toujours au lendemain. Le grand-prieur avant dû s'absenter pour quelques affaires, les religieux ([uittèrent aussitôt le réfectoire commun, les désordres reprirent de plus belle, et on pouvait dire au cardinal: 1 cmpiis laciendi, Domine, dissipaverunt legem tuam. Au reste, le grand-prieur lui-même, bien que favorable à la réforme, était hostile à toute introduction de moines réformés étrangers, et pour y parer il ne trouva rien de mieux que de remplir les places vacantes en donnant l'habit religieux à un grand nombre de jeunes gens ramassés précipitamment, sans vocation éprouvée et souvent sans aucune disposition à la vertu, (les calculs furent entièrement déjoués, car ce furent justement les scandales causés par ces jeunes gens qui hâtèrent la réforme ^.
Richelieu, informé de ce qui se passait, ne voulut pas avoir le dernier mot. Déjà il avait introduit la réforme de Saint-Maur
1. Dons son Histoire de Marmoulier, Paris, 1910, i. I, p. 381 et suiv., Dom Rabory a fait une distincfion assez suijtile entre les religieux anciens et les jeunes gens reçus à Marmoiitier par Dom Pierre Bédacier, tout en devant reconnaître un peu plus loin que tous étaient au même titre profès de l'abbaye et tenus de suivre la règle. Cet auteur s'est montré, lui aussi, sévère pour Richelieu, auquel il reproche à plusieurs reprises d'agir sans consulter le Saint-Siège, comme si nous étions déjà au lendemain du concile du Vatican, et non pas au début du XV1I« siècle et sous le régime du concordat de François ï»"". Pourquoi aur.iitron offert à Rome ce que Rome alors ne demandait pas? Pourquoi aussi le même auteur (p. 37.3), dit-il qu'Henri 1\ , en 1617, c'est-à-dire sept ans après sa mort, nomma un îil'bo de Marmoutier ?
-24 aiCHELlEU ET LA RÉFORME MONASTIQUE
dans ses deux abbayes de Fleury-sur-Loire et de Pontlevoy : il se n'solut il faire de même ù Marmoulier et son conseil partagea son avis. Mais l'archevêque de Bordeaux, Henri d'Escoubleau de Sourdis, son bras droit dans l'œuvre de la restauration monastique, ne l'entendait pas ainsi et avait son projet à lui. Il songea d'abord, nous l'avons \u, à installer à Marmoutier douze prédicateurs : cela n'ayant point abouti, il négocie avec le grand-prieur de Cluny, Dom Hubert RoUet, dont nous connaissons déjà les entreprises aussi ambitieuses que téméraires. 11 lui offre de remettre la mense conventuelle entre les mains du cardinal-abbé, à la charge pour celui-ci de payer une pension aux religieux réformés : on se débarrasserait des anciens en les reléguant dans quelques prieurés.
Dom Rollet accepta cette étrange proposition : à de tels hommes rien ne semble impossible. On sut présenter la chose à Richelieu sous un jour favorable ; il laissa faire, et au mois de mai 1634 arrivaient à Marmoutier Mgr de Sourdis et ses deux mauvais génies. Y). Rollet et D. Lemperière, prieur du collège de Cluny, accompagnés de six religieux réformés de Cluny qui venaient s'installer à Marmoutier pour y établir un noviciat. Les anciens religieux reçurent fort mal les confrères qui leur étaient imposés et ne leur épargTièrent ni injures, ni menaces. Mais l'archevêque de Bordeaux, ayant réuni tout le monde, lut au chapitre le nouveau décret de Richelieu sur la réforme : un noviciat devait être étal)li soit à l'abbaye-mère, soit au collège de Marmoutier à Paris, tous ceux qui seraient reçus devraient faire profession de la réforme, et défense expresse était faite aux anciens religieux d'admettre aucun novice qui ne fût résolu à suivre la règle des réformés. En somme, Mgr de Sourdis et Dom Rollet recommençaient à Marmoutier ce qui avait si mal réussi à Cluny.
Il y avait nécessité de s'incliner devant la violence. Mais depuis longtemps déjà les religieux de l'étroite observance de Cluny étaient odieux aux moines de Marmoutier pour la manière rigoureuse dont ils avaient traité les anciens de Cluny : on résolut de tout tenter pour éviter le joug de tels réformateurs. D'abord on devait gagner du temps : aussitôt qu'ils eurent retrouvé un peu de calme, le prieur et les moines de Marmoutier prièrent les religieux de Cluny de se retirer et demandèrent qu'on leur accordât répit
lUCHEl.lEL AJJlii: UL MAlt.MULTILiU ~:^0
jusqu'au [trocliain chapitre géiiéi'al qui allait se réuuii' hitMitôl à [-•aris, utiu de pouvoir laiie appiouver ces statuts par tous les piieurs qui relevaient de .ManuouLier. Ce délai leur fut encore laissé.
Sur ces entrefaites, le rectorat du collège de Maiiuoutier ù Paris avait vaqué par la mort de Doni Jean de ITorris. sur\enue en avril 16o't, et Hichclieu, ayant réfléclii qu'il \alait mieux installer le noviciat nouveau dans ce collège, près de lui, que de le laisser en contact avec les anciens religieux, donna les provisions de maître du collège à Dom Mathieu Jacquesson \ religieux dont il comiaissait la vertu et l'expérience. Mais les moines de Marmoufier jetèrent ljient(")t les hauts cris : le recteur du collège devait nécessairement être profès de leur abbaye ; ils adressèrent des remontrances au cardinal.
Mémoire ù Monsci(ineur Œminenlissime cardinal duc de Richelieu,
abbé de Mairmonstier que liuj présentent ses 1res humbles religieux
de Mairmonstier. (Juin 1634.)
Sa Majesté très-chrestienne - ayant gratisfié Vostre Eminence de l'abbaye de Mairmonstier, il luy pleut y establir la discipline régulière et a cet effect envoya le sieur Froissard pour proposer certains statuts a vos humbles religieux lesquels furent tres-ayses d'avoir ceste occasion de reformer ce que le temps avoit corrumpu, et reçeurent lesdits statuts avec joye, mesmes renouvelèrent leur veux sur iceux et en jurèrent restroicte observance, n'y ayant dans ladite abbaye que personnes très religieuses et très cappables puisqu'on effect il y a plusieurs docteurs et bacheliers en la Faculté de Pari'^ lesquels ont esté eslevez dans le collège de vostre abbaye situé dans l'Université de Paris dans lequel il y a meileur exercice et plus estroicte observance qu'il n'y eut jamais, vivants tous en parfaicte communauté sous la discipline d'un grand Maistre, servant seul de retraitte a tous les religieux de diverses abbayes de l'Ordre qui viennent pour se perfectionner dans l'exercice des lettres et de la pieté.
Qu'il n'y a que les religieux de vostre abbaye qui ayent ceste gloire et advantage de s'estre réduits eux mesmes a quelque es-
1. Dom Marlèno (Hist. de Marniniilicr, édit. Chevalier, t. II, p. 477) dit par erreur que D. Jacquesson était un religieux réformé de Cluny. Il élait lié à Mouzon, avait fait profession à l'abbaye Saint-Vanne de 'Verdun !e 21 septembre 1618, devint visiteur dans sa congi-égation, et la srouverno tout entière à deux reprises, en 16i'i et 1660.