Aff. Etr., France, Mém. el doc. t. 17'iO. fol. 3o
CardinnI de Riclitlieti. 1'>
2<?0 latJILLlLU Eï LA UÉIOR.ML MO.NASTIQUL
Iroicle observance, laquelle leur est plus advanlageuse t|ue l'inslitut est un ouvrage de vostre main.
Que loutesfois la niaistrise de voslre dicl collège de Mairmonstier ayant vacqué depuis deux mois eu ça, certain religieux nommé .laquesson ou quelques personnes practiquées de sa part auroient ciicunvenu vostre religion et pieté pour obtenir la maistrise dudit Collège laquelle ne peut estrc tenue suivant le statut dudit collège confirmé par les statuts donnez par Vostre Grandeur, que par un religieux profez de vostre dicte abbaye de Mairmonstier et qui aye acqui.s (juelques dcgrez dans la Faculté de Paris afin qu'il soit plus dans la créance et dans l'authorité sur les religieux qui y résident, lesquels pour la plus part sont suffisantes tant licentiez «jue bacheliers.
. Qu'aucune de ces qualitez ne se trouvent dans ledict Jacquesson, lequel n'a autre prétexte pour ceste usurpation qu'une prétendue reforme qu'il dict que Vostre l'^minence \eult establir dans vostre dicte abbaye, ce que vos dicts religieux n'ont peu croyre provenir de vos volontez, ains seulement une pure surprise, aprez avoir Vostre Grandeur, comme dict a esté, donné des statuts de reformation a vosdicts religieux de Mairmonstier, signez de sa main avec expresse asseurance de n'y rien adjouter ny diminuer, lesquels vos religieux voulans de plus rendre un particulier témoignage de leur inclination a la vertu ont des Rds Pères de l'estroicte observance aggregez par l'ordre de vostre conseil a vostre dicte abbaye, lesquels Pères ont la directioix entière et absolue sur les novices et jeunes afin de les nourrir et eslever dans une vie parfaictement religieuse, qui est la seule occasion qui porte ledict Jacquesson et ses associez a faire telles entreprises afin de ruiner le bon zèle de vosdicts religieux, se voyans par tel establissement du tout frustrez de pouvoir entrer dans ladite abbaye.
Que s'il manque quelque chose a l'entière et estroitte observance desdicts statuts, le deffault nen peut estre attribué a vosdicts religieux, lesquels n'ayans l'entière disposition des choses les plus régulières, telles dont jouiroient les autres religieux reformez, sçavoir est :
La liberté de recepvoir des novices a l'habit et profession sans l'ordre de vos officiers.
La reunion de tous les offices a la mense commune afin d'esviter la propriété expressément deffenduë par vosdicts statuts.
Un règlement universel avec vostre recepveur a ce qu'il baille les pensions de vosdicts religieux en gros a certains par eux députez, pour vivre dans une parfaicte communauté et n'avoir rien désormais a traicter avec les séculiers, lesquels sous tels prétextes demeurent et habitent dans l'enclos de vostre dicte abbaye, y ont femmes et filles qui prennent cognoissance et elles mesnies distribuent les
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pensions a vosdicts religieux, ce qui cause un très grand scandale auquel vosdicts l'eligieux n'ont peu remédier jusques icy estans lesdicts fermiers et fermières aulhorisez par vos officiers, leur en ayans souventes fois faict des plaintes expresses.
Toultes ces raysons cy dessus considérées, Vostre Eminence est très humblement suppliée vouloir conserver vosdicts religieux de -Mairmonstier dans l'observance des statuts par elle donnez cy attachez, et leur octroyer les moyens de lever rempeschement de Testroitte observance d'iceux, laquelle a présent est du tout interrompue par l'entreprise du susdict .Tacquesson et de quelques autres de vos officiers par luy praotiquez, lesquels sous vostre authorité vexent extraordinairement vosdicts religieux, les ayans voulu expulser de vostre dict collège par le moyen dune provision donnée par Vostre Grandeur audicl Jacquesson sans qu'elle aye esté informée des statuts dudict collège auxquels répugne directement la provision dudict Jacquesson, et du bon ordre qui est tant dans l'abbaye que dans ledict collège. Partant requièrent très humblement vosdicts religieux revocquer la provision dudict Jacquesson et en pourvoir un de la maison suivant lesdicts statuts, ou en laisser la présentation au chapitre de vostre dicte abbaye, ou leur donner quelques personnes notables qui puissent prendre cognoissance de ce que dessus et y apporter tel ordre quil plaira a Vostre Grandeur
Premier article du statut du Collège de Mairmonstier, concernant la grand maitrise et principauté dudit Collège :
Erunt novem bnrsarii in diclo collegio, quorum unus erit magisier a nobis instituendus. El lam magisier quam. bursarii erunt expresse professi ejusdem monasterii Majoris Monaslerii.
Pean Mareschau Binet Brumerie
BOUDET FOUYER HeNRY AkaKIA.
Ces véhémentes protrstai.ioiis ne firent aucun effet sur le cardinal de Richelieu. Il était peu disposé à rapporter la défense qu'il avait faite aux anciens religieux de recevoir des novices ; et quand, peu de temps après, les membres du chapitre général lui députèrent le grand-prieur, Uom Pierre Bédacier, et le prieur de Saint-Martin du Vieux-P)ellême. Pierre Séguin, aumônier et conseiller de la reine, pour lui représenter que c'était faire injure à une vieille abbaye comme Marmoutier que de In soumettre à des étrangers, qu'elle saurait bien se réformer elle-même, et qu'on trouverait facilement dans l'abbaye et dans ses prieurés vingt sujets capables de mener à bien une telle réforme, le cardinal ne voulut plus rien entendre. Les expériences précédentes lui avaient
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appris qu'il n'y avait pas deux religieux à vouloir mener sincèrement la vie jnonastique : le temps des ménagements était passé. Les députés du chapitre avaient en outre reçu mission de déclaler à Son Eminence que, dans le cas où elle refuserait leurs proj)Osi(ions, il leur fût i)ermis du moins de choisir eux-mêmes les réfoi-més qui seraient introduits à Marmouticr. Préoccupés surtout d'écartrr lelroite observance de Cluny, ils prononcèrent le nom de la congrégation de Suint-Maur. C'était la prédiction de Dom de llurris au cardinal de BéruUe qui se réalisait : c'était aussi le premier projet caressé par lUchelieu et retardé par l'intervention malencontreuse de l'archevêque de Bordeaux qui se présentait à nouveau. « Vous voulez les Pères de Saint-Maur, dit-il, vous les aurez. »
Les négociations commencèrent aussitôt. Dès le 5 juin 1634, D. Pierre Bédacier, grand-prieur, écrivait de Paris à ses confrères de Marmoutier : « Je ^ ne prévois pas que nous puissions éviter la réforme, mais à tout le moins on nous donnera la liberté de choisir les réformés. J'ai dressé mes remontrances sur ce sujet. Les Révérends Pères de Saint-Maur commencent à agir, mais ils ne veulent pas trop s'avancer de crainte d'offenser leurs plus puissans amis, ains sont froids en cette occasion. Néantmoins tout ira à leur avantage, si je ne me trompe, et à notre satisfaction. Je me suis abouché avec le R. P. Cyprian^, prieur de Sainl-Denys en France, qui m'a donné tout apparance d'un favorable traitement et de toutes nos conditions. Au cas qu'on nous les dénie, je suis d'avis de me retirer et de souffrir sans consentir, car je ne vois pas de sûreté de traiter avec ceux de Cluny : j'ai vu et entendu la misère de leurs anciens. Si on nous accorde les Pères de Saint-Maur, je ferai mon possible pour votre contentement général et particulier. »
Les moines de Marmoutier. réunis en chapitre, donnèrent à leur prieur plein pou^ oir pour traiter, et adressèrent de leur côté
1. Dom Martène, Hist. ms. de la Congr. de Saint-Maur, nd ann. 1637 (Archives de Solesmes).
2. Dom Philippe Le Clerc, qui prit le nom de Cyprien lors de sa profession à Saint-Augustin de Limoges le 22 octobre 161G. et qui eut à négocier l'introduction de la réforme de Saint-Maur dans un grand nombre de monastères.
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une supplique à Richelieu pour lui deiuander la permission de traiter eux-mêmes avec les Pères de Saint-Maur. Le cardinal, après avoir soumis la chose à son conseil, accorde celle permission par lettres du 19 août adressées à Dom Pierre Bédacier, lequel retourne à son abbaye en compagnie de Dom Cyprien Le Clerc, Sénieur du régime, et de Dom Placide de Sarcus, visiteur de la Bretagne, fondés de procuration du Père Général de la congrégation de Saint-Maur, Dom Grégoire Tarrisse. Le concoi-dal fui enfin arrêté en séance capilulaire le 21 septembre 1634. Il comprenait Ab articles, qui furent signés de tous, « sous le bon plaisir de Son Eminence ».
Deux anciens religieux seulement s'efforcèrent d'en empêcher l'exécution, le premier, Dom d'Annuelz, s'y opposant au nom des religieux du collège de Marmoutier et de tous les obédienciers des prieurés, encore (ju'il ne pût montrer aucune procuiation de leur part, le second, le docteur Péan, chambrier, en citant le grandprieur au Grand-Conseil pour faire casser le concordat. On eût eu assez facilement raison de la résistance de ces deux religieux ; par malheur, l'archevêque de Bordeaux, que Piichelieu avait chargé de terminer cette affaire, vint compliquer les choses, sous prétexte de les faire tourner au plus grand avantage de son maître, A peine Dom Le Clerc et Dom de Sarcus étaient-ils de retour à Paris qu'il les manda près de lui, leur déclara qu'il ne pouvait en aucune façon agréer le concordat qu'ils venaient de signer à Tours, et leur proposa de nouveaux articles qui n'allaient à rien moins qu'à la ruine totale de l'antique abbaye : tous les offices claustraux seront unis à la mense abbatiale, et on ne laissera aux religieux qu'ime modique portion du revenu, insuffisante même à payer les pensions des anciens. Les Pères de Cluny avaient accepté ces conditions, et l'archevêque de Bordeaux faisait une grande grâce à ceux de Saint-Maur en leur donnant la préférence : quant aux anciens religieux, ils ne devaient point s'en mettre en peine : il les en délivrerait en les reléguant dans les prieurés, ainsi qu'il avait fait à Cluny.
Les deux Maurist.es répondirent qu'ils avaient trop de cœur pour commettre une pareille lâcheté, qu'ils ne voulaient pas qu'on pût leur repi'ocher un jour d'avoir détruit un des plus illustres monastères de l'Ordre de Sainte-Benoît, que d'ailleurs la manière
'J!oO UICULLIEU ET LA KÉFOIiML MONASTIQUE
dont il a\iiit Irailé les anciens de Cluny n'était, pas un exemple à imiter, et (jnnne telle rigueur ne lui faisait nullcnienl honneur. Sourdis ii-i-ilé menaça de eontnrari-er tous leurs projets. Décidément le cardinal étiiit aussi mal servi par son vicaire général à Marmoutier qu'à Cluny. Tout porte à croire du reste que ce dernier subissait encore l'influence de Dom llollet et de Doni Lemperière.
Les anciens de Marmoutier, apprenant les exigences nouvelles de l'archevêque, firent beaucoup d'instances pour qu'on mît le concordat à exécution ol que les Mauristes \inssent aussitôt prendre possession : c'était pour eux un moindre mal ; la perspective d'être dispersés dans les prieurés ne leur souriait nullement : c'était quitter à la fois le pays où ils avaient accoutumé de vivre, leurs parents et leurs aujis. Mais d'autre part les Pères de Saint- Maur ne voulaient rien précipiter, dans la crainte de porter l'archevêque à quelque coup d'éclat. Peu après il fut disgracié et même plus tard exilé à Carpentras pour n'avoir point réussi à conduire par mer des secours au prince de Condé qui assiégeait Fonlarabie (septembre 1638). La réforme de Marmoutier était délivrée de son plus grand obstacle.
Pendant toutes ces négociations, à Marmoutier on s'en donnait à cœur joie : les jeunes religieux surtout, que le grand-prieur avait reçus naguère afin de barrer le chemin aux réformés, lui faisaient cruellement expier son imprudence. Lassé de leur mauvaise conduite, D. Pierre Bédacier se démet de sa charge, un audacieux s'en empare aussitôt, et les excès allaient être portés au comble, si le grand-prieur n'axait repris bien vite sa démission, du consentement du cardinal. Mais tous ses efforts devaient échouer contre la mauvaise volonté des moines rebelles. Un jeune novice lui mit un jour le pistolet sur la gorge, menaçant de le tuer s'il était encore assez hardi pour leur faire des remontrances et des corrections. Les anciens eux-mêmes, bien que fort relâchés, étaient indignés de l'attitude des jeunes religieux : quant au pauvre prieur, reconnaissant trop tard la faute qu'il avait commise, il ne songea plus qu'à mettre sa vie en sûreté en procurant au plus tôt l'établissement de In léforme dans son abbaye.
Il en écri\it à diverses reprises au sieur Froissard, l'un des
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esprits les plus disling^ués du conseil du cardinal, et très bien dis()Osé pour la congrégation de Saint-Maur, disant qu'il n'y avait plus de niénagenient à garder ni un seul moment à perdre. l'Voissard fit à ce sujet un rapport circonstancié au conseil du cardinal, et représenta les choses si vivement, appuyé par M. Fouquet, maître des requêtes et conseiller du roi en ses Conseils d'Elal et privé, que l'introduction immédiate de la réforme fut décidée. Richelieu manda aussitôt le Père (iénéral Dom Grégoire Tarrisse, et signa avec lui un nouveau concordat le 4 mai 1637. Dom Tarrisse envoya sans relard à Marmoutier iJ. Hède de Fiesque, visiteur de Bretagne, et D. Placide de Sarcus, commissaire du régime, traiter avec les religieux : le 10 juillet, les articles de l'accord étaient signés par tous. Pour éviter toute tentative ultérieure de la part des religieux brouillons et ennemis de la réforme, le cardinal obtint le 2 août des lettres patentes du roi ordonnant au sieur Fouquet de faire exécuter les deux concordats qui venaient d'être conclus ; cela fait, il fixa la prise de possession au 19 août, le jom^ même où, trois ans aupara\ant, il avait accordé à D. Pierre Bédacier la permission de traiter a\ec les Pères de Saint-Maur.
Ce mercredi 19 août 1637. Fouquet se rendit à l'abbaye à huit heures du matin, fit assembler tous les religieux au chapitre, et ordonna de lire les lettres patentes du roi et. les articles du concordat passé entre le cardinal de Richelieu et Dom Grégoire Tarrisse. Il demanda ensuite si personne n'y trouvait rien à redire et ne voulait former opposition : comme on pouvait s'y attendre, tous gardèrent le silence. Alors Fouquet fit appeler les vingtsquatre religieux de Saint-Maur, arrivés le jour précédent de divers monastères sous la concfuite de Dom Anselme des Rousseaux, assistant du Père Général et prieur de Saint-Germain des Prés, Dom Bède de Fiesque, visiteur de Bretagne, Dom Ignace Philibert, abbé de Saint-Vincent du Mans, et Dom Antonin Potier, abbé de Chezal-Benoît, désigné prieur de Marmoutier. Tout le monde se rendit à l'église, anciens et réformés chantèrent ensemble le Veni Creaior, occupèrent les stalles du chreur, chantèrent Tierce et la grand'messe. que célébra Dom Anselme "des Rousseaux. La messe finie, le commissaire du roi conduisit les réformé^; dans les cloîtres, le chapitre, le dortoir et le réfectoire, leur fit remettro les clefs de la sacristie et les mit en possession
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de tous les lieux réguliei'ij. Le soir veau, il rentra à Tours, tandis (|ue les moines {gagnaient leurs cellules pour y prendre un sommeil que rendaient nécessaire les fatigues de la journée et le long voyage à cheval qu'avaient accompli la plupail d'entre eu?i pour se rendre à Marmoutier.
Mais \oici que sur les neuf heures du soir un étrange concert éclata sous le cloître et dans le dortoir. Les jeunes religieux s'y étaient cachés et jusqu'à une heure après minuit ils ne firent que iiuiicr, pousser des cris d'animaux, jouer du cor de chasse, décharger des armes à feu, el vomir mille injures contre les nou- Acaux arrivés. Le lendemain à deux heures du matin, tous les Pères de Sainl-Maur -se Irouxaii-nl. à l'église pour chanter les matines : ils ne voulaient employer d'autres armes que la prière et la patience. Les jeunes recommencèrent leurs insolences de la nuit précédente: mais tout ce qui reslait rie braves gens parmi les anciens, scandalisés d'uiK^ Idlc conduite el pleins d'admiration déjà |)Our la vertu de leurs nouveaux hôtes, députèrent (|uelquesuns dentre eux à Tours afin de supplier le commissaire du roi de ne point s'éloigner a\ant (]ue les jeunes religieux. (|ui selon le concordat de\aient aller faire leurs études ou être envoyés en obédience dans les prieurés, n'eussent quitté l'abbnye.
Fouquet accourt aussitôt à Marmoutier et voit qu'il est temps d'en finir. Il fait conduire le jour même tous les jeunes religieux au lieu de leur destination ; puis, apprenant que le chef des mutins, Dom Bonnabe d'Annuelz, exerçait encore son office de tiers prieur contrairement aux conditions de l'accord qu'on venait de signer, il défendit au tiers prieur, au quart prieur et au quint prieur d'exercer aucune fonction dans le monastère, remettant toute l'autorité au prieur et au sous-prieur récemment installés, et ordonna que quand les anciens voudraient sortir du monastère ou aller en ville, ils en demanderaient la permission à leur grand prieur, ou en son absence au plus ancien d'entre eux.
Cette fois la paix était enfin établie à Marmoutier. Il y eut bien encore quelques à-coups. Les jeunes religieux qui avaient été envoyés aux études et dans les prieurés revenaient de temps en temps à l'abbaye : ils entraient au chœur tout bottés et prenaient plaisir à troubler l'office divin en chantant faux. Le logis du tiers prieur restait leur quartier général : on y apprenait à
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ilaiiïjcr cl à l'uirc des ;u'iaes avec des maîtres à gages; jours cl nuits se passaient ù mauger et à boire, Ion n'entendait que jurements, l)lasplièmes et obscénités, aboiements des chiens, fanfares de cors de chasse et décharges de fusils. Et comme rien n'est plus insupportable aux méchants cfue la vertu des bons, ces vauriens allèrent un jour jusqu'à accabler le procureur des réformés de coups de poing et de coups de pied. Le prieur, Dom Antonin Potier, fatigué de lous ces désordres, eu mourut de chagiin le S septembre 1638 \ Les jeunes religieux comptaient beaucoup sur le cliapitre général qui allait se réunir prochainement pour secouer- le joug de la réforme ; mais le cardinal de Richelieu, averti, interdil la tenue du chapitre et diminua les pensions : Teffervescence se calma.
Au reste l'humilité et la douce patience des Pères de Saint- Maur leur gagnèrent peu à peu, à Marmoutier comme dans tous les autres monastères qu'ils avaient réformés, l'affection des anciens qui, dès le commencement de 1638, résignèrent d'eux-mêmes leurs offices entre leurs mains. Le sacristain, Dom d'AUetz, commença : le chantre, Dom Maldant, et l'infirmier, Dom Boilève, suivent ce bon exemple. Le chambrier lui-même, Dom Péan, un des plus grands ennemis de la réforme, qui auparavant n'avait pas assez d'imprécations contre Saint-Maur et le cardinal de Richelieu, finit par remettre son office au Père Visiteur de Bretagne, demandant seulement qu'on lui fît gr;3ce des arrérages qu'il devait. Dès la fin de l'année précédente, la réforme avait été introduite également au collège de Marmoutier à Paris : nous dirons tout à l'heure ce qu'il advint de ce collège.
Richelieu n'eut plus à intenenir à Marmoutier que pour acquérir au trésor de ce monastère en 1640 une relique considérable du bras de saint Martin tirée du trésor de Cluny ^ : il était à la fois
1. Rappelons que c'est à l'occasion do la niorl de ce premier priein* de la réforme que les chanoines du chapitre de Saint-Martin rompirent l'antique usage d'assister aux obsèques des moines de Marmoutier, de même que ceux-ci assistaient en corps aux obsèques des chanoines ; comme si, aux yeux dn chapitre, les Maiiristos n'avaient pas été de véritables religieux de Marmoutier ; de fait, ils n'avaient pas, comme les anciens, de pécule et de bénéfices.
2. Cf. Dom Martène. Hist. w?. de la Congrégaiion de Snint-Maiir, ad ann. 1640; HisL de Marmoutier, edit. Chevalier, t. II, p. 'iStViOfi : et Mémoires de la Soc. archéol. de Touraine, t. VIII. ISnC, p. 15.
■-^ùii iîic:ni;iiEU et la réforme monastique
abbé de L'iuiiy <■! de Maiinoulicr, ce qui simplifia graiidemenl les iiégocialions. De hnil ce (|ue nous avons rapporté ci-dessus, on peut conclure avec Doiii Martène (|ue « l'abbaye de Marmoutier lui aura îles obligations immortelles pour en avoir banni le relâchement et y avoir rétabli l'étroite observance par l'introduction de la réforme de la congrégation de Sainl-Maur. » On a \u qu'il y montra constamment un irrand zèle, de ia fermeté et aussi une remaripiable mansuétude.
11 nous reste à dire un mot, à raison du rôle qu'y joua Richelieu, de ralfain» du collège de MarnKJutiei- en 1641. Godefroy Duplessis avait fondé ce collège à Paris en 1329 pour cinquante étudiants. En se faisant lui-même moine à Mai-moutier. il en céda la moitié à l'abbaye et on sépara celle moitié du collège Duplessis en lui donnant le nom de collège de Marmoutier. De tout temps l'abbé et les moines avaient Aeijjé avec soin sur leur collège de Paris, à cause des services qu'il rendait à leurs jeunes religie\ix pour leurs études. Par malheur il se trouvait dans le voisinage du collège de Clermont, où les Pères Jésuites commençaient à se sentir un peu à l'étroit. L'occasion servit à souhait leur avidité ' :
1. Il n'est imllenKMit question de renouveler ici l'anlique querelle du jésuite Paul Laymann ot du bénédictin Romain Hay, vieille déjà de près de deux siècles, et dont le titre «^omplet de l'ouvrage d Hay indique suflisamnient l'objet : Astrum inextinctum, sive jus afiendi antiquorum reliqiosorum onlinum pro recipiendùs suis monasieriis Iquae nonnulU perpernm e.xiincla fuisse dicuntj el bonis ecclesiasticis, per S. C. Ma/esiatis edicfunï générale, vel /us helli etc. restilnendis : e sacris Canonibus, eorumque inler pretUius clare denionslratum a R. P. F. Romano Hay O. S. B. imperinlis nionasterii Ochsenhusani in Suevia presbijtero theologo. MDCXXXVI, Co Inniae. « Seqne niienam terram sumpsimus, neque alienam delinemiis : xed haereditalem patrum nostrorum. quae injuste ab inimicis nostris aliquo lempore possessa est : nos vero tempus habenles. vmdicamus haereditalem pntruni nostrorum (I Macliab. XV. 3.3t. Romain Hay a soin en outre, dans sa question II, de rappeler une constitution de la seconde congrégation générale de la Compagnie de .lésus : de non multiplieandis colleqiis. qui dit qu'il vaut mieux consolider les anciens que d'en admettre de nouveaux. Cette querelle fut reprise par Dom Bernard Pez dans ses Epistolae apologetieae pro ordine Sancti Benedicti, Canipoduni, 1715, contre le Jésuite anonyme, auterir du Cura salutis. \\\ reste elle dura indéfiniment cl il est bien certain que. lorsqu'on étudie l'histoire monastique des deux avantderniers siècles, il est difficile de nèlre point un peu surpris, presque choqué de l'àpreté que mirent les Pères Jésuites, dans tout le cours de leur hanle faveur auprès du gouvernement français, à s'emparer des biens des autres religieux, quand il.s leur étaient utiles ou rommodes. et la liste serait longue
KICHELIEL ABBL DL MAUMOl TIEn ^6o
ils a\aieul justement comme élèves les prmces de ('onti el de Xemours ; il l'uUait de resi)ace [)our loyer leurs domestiques, leurs che\aux el leurs carrosses. IVautic [»arl le cardmal de Richelieu mariait aloi-s sa nièce au duc d'Kiighien. cl enfin, à ce moment où durait l'union de lOrdre de Cluny et d(^ la con^réftation de
adresser des prieurés Ijénédicliiis qu ils Linircnl à leurs collèges, en depil souvent des droits de propriété les mieux établis. A plusieurs reprises, on voit les supéi'ieurs généraux de la congrégation de Saint-Maur demander au procureur général en Cour de Rome de leur envoyer la liste des abbayes et prieurés de 1 Ordre de Saint-Benoit, qu'ont eus les Jésuites eu France. Nous citons les premières et les dernières lignes d'un mémoire de ce genre, dressé pyr Dom Claude de Vie (lîibl. Nat., ms. lai. 12790, fol. 288) : « 11 n'y a presque collège de Jésuistes en France qui ne subsiste par le revenu des abbayes el prieurés de l'Ordre de Saint-Benoist et de SainL-Augustin quils ont trouve moyen datlraper, de la pluspart desquels, notammenl des prieurés, ils onl osté les religieux qui y doivent estre pour la célébration de l'uffice divin qui ne s'y fait plus maintenant, ont abattu les cloîtres, dortoirs et autres lieuxréguliers pour y bastir des maisons de plaisance pour leur récréation. En voicy le nom de quelques uns... "Voylà le catalogue des quelques prieurez plus notables que tes Jcpuislc.-j possèdent en France, laissant beaucoup d'autres, tant conventuels que simples, qu'ils ont encore, sans parler des desseins qu'ils ont eus et dles inventions qu'il.c onl faites pour avoir les abbayes de Saint-Julien de Tours, Saint-Jean de Laon, Sainte-Croix do Bourdeaux, la Couture du Mans, le collège de Sainl-MarLial d'A\ignon, tons de l'Ordre de Saint-Benoît. » Cette question des prieurés bénédictins ainsi aliénés explique en partie la passion avec laquelle les deux corps religieux se jetèrent l'un contre l'autre dans la grande lutte doctrinale du molinisme el du jansénisme* ; mais encore une fois elle n'a plu? aujourd'hui qu un intérêt rétrospectif el les historiens jésuites reconnaissent loyalement qu'il y a eu autrefois de la part de leurs devanciers un excès de noaisme, pourrait-on dire s'il était permis de mettre au pluriel le mot égoïsme : « Si nous jelons un coup d'ceil, dit le R. P. Dùhr. sur la marche de la remise des monastères aux Jésuites, nous devons avouer que çà et là le besoin et l'embarras ont amené les princes absolutistes et aussi certains Jésuites à des désirs et à des mesiu'es qui étaient encore selon la loi, mais devaient paraître peu équitables. Tant que les monastères avaient des sujets, on aurait dû tout tenter pour les réformer et les conserver à leur Ordre. Les généraux ont maintes, fois rappelé et avec insistance : Ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, ne le fais pas aux autres. Ils ont insisté pour que les Jésuites se préservent de toute injustice et de tout soupçon d'injustice visà-vis des autres Ordres ; ils ont rappelé que l'avantage d'un moment ne devait pas être préféré à l'affection fraternelle et aux bons rapports avec les autres Ordres. Si l'on avait mieux et plus généralement suivi les avertissements réitéi'és des généraux, on aurait évité plus d'im conflit el l'on eût rencontré moins d'adversaires dans les autres Ordres. >• (Geschichte fier Jesuiien in den Laiidern deutscher Ziiinje. l'rihouro-. ll(U'der. 1907. I. I, p. 30ÔJ.
Suiiil-Muur, les jeunes étudiants du coUps^c de Marmoutier allait.Mil sui\re les cours du collège de Cluny.
Le piiiice de Condé tut prié d'étaler aux yeux de Richelieu les grands ser\ices que rendait au public le collège de Clemiont, tandis que Sublet de Noyers, conseiller d'Etat, très influent sur Tesprit du cardinal, se chargeait d'obtenir le consentement des autres conseillers. Le terrain ainsi bien préparé, le Père Recteur des Jésuites a\ec (|uelques-uns de ses collègues alla présenter sa requête au cardinal qui, sans exaniijier de bien près les choses, doruia son acquiescement : on ne s'occupait pas plus des moines et de leurs titres île propriété que s'ils n'(\\istaient pas. Une fois obtenu le consentement de Pucholieu, l)e Noyers fut trouver aussitôt le Père Général, Duni Grégoire Tarrisse. poui- lui demander ses intentions. Doni Tarrisse répondit simplement qu'il ne pouvait s'opposer ii la volonté du premier ministre à qui la congrégation avait de grandes obligations et qui pouvait lui rendre encore d'importants senices. Eu même temps une supplicpie est présentée au Conseil privé du r<>i. qui ratifie la concession faite par le cardinal.
On pouvait désormais aller de l'avant : les choses furent poussées rondement'. De Noyers fit venir des architectes au collège de Marmoutier qui, sans même consulter les propriétaires légitimes, fixent le prix des bâtiments et du terrain à trente mille écns. Le bruit de cette expropriation injustifiée s'étant répandu dans Paris, le Recteur de l'Université, dans l'assemblée du mois d'avril, exhorta les docteurs à s'opposer à l'exécution du dessein des .lésuites. Tous furent d'avis unanime, et le syndic fut chargé de préparer une harangue au cardinal pour modifier sa résolution. L'Université se proposait d'aller le saluer en corps ; mais conmie Richelieu ne vint pas à Paris au jour dit. ni le suivant. 26 docteurs allèrent a\ec le syndic le troiner à Rueil^ et lui présenter leur requête.
1. Une note écrite de la main du cardinal, en marge d'un mémoire sur les Jésuites, ne porle-l-elle pas : « Cette Société e?t timentibus leo. audenlibits lepus? )) (G. d'Avenel, ouvr. cit., t. III, p. 3'i7).
2. Il ne subsiste plus rien aujourd'hui à Rueil du château de .Jacques Lemercier y avait bâti pour Richelieu et où celui-ci fit de fréquents séjours à partir de 1625. La duchesse d'Aiguillon en hérila après sa mort. C'est tout au plus si. à laide des anciens plans do In ville, on est parvenu à détermi-
RKIIELItU XUBE DE MARMOUTIEU '^à i
Le cardinal, qui a\aiL fondé la Sorbonne, se borna ;i ra|)i)eler quil était le bienfaiteur dr riniversiié, qu'il 1(> serait daxantage encore dans l'avenir ; mais que pour le collège de Marmoutier, c'était chose définiti\enient arrêtée : les Jésuites de\aient l'axoir. Le syndic n'eut d'autre ressource que de murmurer le vers de Virgile : ManUia vae iniserae niiniuin viciiia ('reinonae qui s'ap pliquait si parfaitement à la circonstance \ Un arrêt du Conseil pri\é, du 6 mai 164L ordonna l'union du collège de Marmoutier à celui de Clermont. et décida qu'avec les trente mille écus on achèterait une autre maison qui prendrait le nom de collèue de Marmoutier : les conseillers d'Etal d'Aligre et de Veithamont avaient mission de faire exécuter cet arrêt. Les anciens religieux qui résidaient dans le collège eurent beau former opposition : un second arrêt du Conseil privé, en date du 21 juin 16 il. ordonna l'exécution du premier, e.n spécifiant que « au lieu de consigner les 90.000 livres entre les mains d'un bourgeois, les Révérends Pères Jésuites les garderont par devers eux. en l)aillant suffisante caution, et feront l'intérêt de ladicte somme jusqu'à l'employ d'icelle aux religieux anciens de ladicte abbaye^. »
On chercha ensuite des maisons dans Paris. Les seules que l'on trouva coûtaient plus de 00.000 livres, tout en étant moins belles et moins commodes que l'ancien collège. Les Jésuites consentirent alors ^ à payer une annuité de 4500 livres jusqu'à l'acquittement de la somme totale de trente mille écus, et à verser une indemnité pour l'amortissement de la maison qu'on achèterait.
lier l'emplacement de la maison et du parc, prototype de celui de Versailles. Le domaine de Rueid avait été donné par Charles le Chauve en 871 à l'abbaye de Saint-Denis. Il fut échangé, par contrat passé le 26 novembre 1635 entre le cardinal de Richelieu et l'abbé de Saint-Denis, Henri III de Lorraine, contre une rente annuelle de 12.000 £. Cf. Vfa.ximin Deloche, ourr. cit., p. 419-427.
1. Après la mort de Richelieu, l'Université entama une instance contre les .lésuites ; mais, grâce aux influences dont ils disposaient, ceux-ci obtinrent, à la date du 28 avril 1643, un arrêt du Conseil « contre les doyen, recteur et supposts de l'Université, qui prélendoient oster aux Jésuites la possession du collège de Marmoutier » qui leV assignait à huitaine « pour l'exécution de l'arrest d'union du 16 mai 1641 )\ Archiv. Nat., MM. 388.