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ItlCHLI.IEL ABHÉ DE CLUNY. 1635. 2bb
c'était une simple laliliealiuii du euueotdal, à laquelle ou avait seulement ajouté à la fin la meuliou des indulgences. Le procureur général se rendait compte déjà des dillicultés qu'on rencontreiait à Kome, et il a\ail voulu aussi ménager les Pères de Cluny qui auraient pu se récrier en voyant que la bulle n'était pas conforme au concordat.
A Home en effet les choses allaient très péniblement: Dom Le Simon avait remis au pape Urbain VIII une supplique au nom de Richelieu et des principaux supérieurs de Saint-Maur et 'de Cluny ; l'ambassadeur de son côté en présentait une très instante au nom du roi. Le pape, à son retour de la campagne, renvoya le concordat et le modèle d'approbation, qui lui sembla bon, à l'examen d'une congrégation de cardinaux et de prélats parmi lesquels Maraldi, Tornicelli, Paulucci et PanziroUo. Au bout de plusieurs mois, que Dom Le Simon dépensa en visites, en mémoires, en sollicitations diverses, la commission pontificale fit de sérieuses objections : 1° Le motif de l'union ne semble pas suffisant; 2° l'Ordre de Cluny n'en a pas besoin pour se réformer, et cette union entraîne son extinction : 3° elle répugne à la hiérarchie ecclésiastique ; 4° il faudrait enfin pour la confirmer le consentement des moines de Cluny ; jusqu'à présent les supérieurs seuls ont donné le leur.
Le Père Procureur rédigea un nouveau mémoire pour réfuter ces objections, puis il fil valoir les motifs de l'union. 1" Les deux congrégations observent la même règle, les mêmes constitutions, portent le môme habit, mènent le même genre de vie et ne se distinguent guère en somme que par le nom ; en tout cas les légères différences qui existent entre elles se retrouvent aussi dans d'autres congrégations unies, Cîteaux, Camaldoli. les Feuillants, les Célestins, les Olivétains. 2° L'Ordre de Cluny n'est pas. comme on semble le croire, un Ordre distinct de celui de Saint-Benoît : il lui appartient au même titre que les congrégations de Sainte- .Tustine de Padoue, de Valladolid et de Saint-Maur : l'histoire en fait foi'. 3° La réforme récemment introduite à Cluny ne peut
1. Il fut impos-sible au Père I^rorureui' de persuader les prélat> romains sur ce point : pour eux. l'Ordre de Cluny était non une branche de l'Ordre (\o .<^aint-nenoi(. mais un Ordre di«tincl. comme celui di> Cîteaux ou de Saint-Augustin, Ce malentendu historique uersévéra jusqu'à la fin.
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guère subsister sans le concours de la congrégation de Saint- Maur. Ce n'est point affaiblir Cluny, ni lensevelir, ni lui ôter son éclat et sa réputation, car cet éclat et celte réputation n'existent plus guère qu'en imagination et en souvenir; Cluny s'est enseveli lui-niènie sous ses ruines ; pour le ramenei- à sa première splendeur, il faut l'unir à un corps florissant et puissant; sans cela chacun en pillera les débris el la Cour de Home sera privée de ce qu'elle prétend si jalousement conserver. i° C'est entrer dans l'esprit du Saint- Siège que de ne pas multii)lier les congrégations du même Ordre : on l'a bien vu ()ar l'exemple récent des Bénédictins anglais et de leur maison de Saint-Malo, qui demandaient d'être érigés en congrégation distincte, et que Rome a \ oulu unir à Saint-Maur. 5° Cette union favorisera la réforme des monastères en coupant court aux discordes et aux rivalités qui ne manqueraient pas de se produire si elle était entreprise par deux congrégations distinctes. 6° Le roi très chrétien, qui connaît les ennuis qui résultent pour l'Eglise et l'Etat de ces divisions, désire vivement et a sollicité cette union par ses lettres personnelles et les suppliques pressantes de son représentant. 7^ Le cardinal de Richelieu, qui s'est le premier occupé de réaliser cette union, n'en retirera aucun avantage personnel. Bien plus, il abandonne la juridiction spirituelle qu'il avait sur tout l'Ordre et en laissera le gouvernement aux chapitres généraux, se contentant de la simple protection, qu'on accorde sans difficulté à tous les autres cardinaux, qui ne lui donne aucun droit nouveau sur les bénéfices et ne peut rien faire perdre à la Cour de Rome : il n'a vraiment d'autre vue en tout ceci que le bien de l'Ordre. 8° Enfin cette union serait pleinement conforme et à l'esprit de saint Benoît qui a voulu fonder, non pas des congrégations, mais un Ordre, et à l'esprit de l'Eglise qui favorise partout l'unité.
Ces raisons impressionnèrent les cardinaux, qui résolurent d'étudier de nouveau la question. Ils présentèrent au procureur général un certain nombre de demandes, auxquelles il répondit de la façon suivante :
1° Les deux congrégations ont-elles la même règle et le même habit? — Oui.
2° Le concordat d'union relAche-t-il la pratique de la règle ? — Loin de là, il ramène les moines à une observance plus exacte.
3" L'al)bé tle (Jluiiy est-il électif et astreint à demander la confirmation du Saint-Siège ? — 11 est et demeure électif, et nul ne songe a modifier quoi que ce soit dans la demande de confirmation : les droits du Siiint-Siège demeurent intégralement conservés.
•i^ -\e faut-il pas pour cette union Tassentiment des commendataires, si elle préjudicie à leurs droits ? — Elle ne leur fait aucun tort, car, d'après la teneur des pri\ilèges de la congrégation de Saint- -Vlaur, ils n'ont aucune juridiction sur les monastères. Au reste tous sont consentants.
5" Pourquoi les monastères de femmes n'entrent-ils pas dans le projet d'union ? Ne faudrait-il pas au moins leur consentement, pour les priver ainsi de la direction des moines ? — Le premier dessein des supérieurs avait été de mettre les moniales sous la juridiction des ordinaires ; mais le Père Joseph leur fil savoir que le cardinal ne le trouvait pas bon, car il perdrait par là le droit de nomination aux prieurés de ses filles, ce qui en effet était chose considérable ^ Il n'y aurait d'ailleurs aucun inconvénient à ce qu'elles fussent unies en une seule congrégation : elles n'en seraient que mieux gouvernées, et s'il fallait absolument leur donnei- un régulier pour visiteur, on pourrait néanmoins avec le temps les confier de nouveau à l'ordinaire. Car les moines ne sont pas tenus par ét-at à s'occuper de la direction des moniales, et les séculiers peuvent bien en prendre soin. On n'a donc nul besoin de leur consentement.
6° Ne faut il pas que les non réformés demandent eux aussi l'union, ou du moins y consentent ? — C'est inutile, car les supérieurs de l'Ordre de Climy ont consenti en leur nom et personne n'a réclamé.
7° Il ne convient pas d'avoir dans le même monastère des religieux suivant des règles différentes. — Mais précisément ce n'est pas le cas : tous suivent la seule règle bénédictine, qu'ils n'observent pas de la même façon, voilà tout.
8" Les privilèges de la Compagnie de Jésus et des Ordres militaires sont trop étendus pour pouvoir être communiqués aux Bénédictins. — Pourtant le Saint-Père les a déjà concédés à la congrégation de Saint-Maur.
1. Dans son Testament politique, Richelieu a exposé ses idées sur l'iiiconvcnionl qu'il pouvait y avoir à laisser aux religieuses le droit d'élection de leurs supérieures. Cf. Appendice, n^ 1.
Cardin.".! (le Richelieu 17
'•^^^ lUCllELIEU LX LA RÉFORME MONASTigtE
y° Les litres cullatifs doivent être conservés et, pour les unir, il faut laulorisalion des intéressés. — Mais c'est ce qui s'est toujours fait, et dailleurs on ne pourrait l'aire autrement.
10° Les démissions ou résignations en faveur des réformés a\ ec i-cserve de la totalité des fruits ne peuvent être faites qu"avec le consentement du jtape. — On n'a jamais prétendu le contraire.
11° Ceux <]ui obtiemieut des bénéfices ne peuvent être contraints de les céder ù des étrangers sans le consentement des parties, et dans ce cas ces bénéfices ne sont plus soustraits à la juridiction ordinaire. — Mais le pape a précisément accordé en prévision de ce cas un privilège spécial ù la congrégation de Saint-Maur, et le concile de Trente exempte de la juridiction ordinaire les monastères qui entrent dans une congrégation. Au reste ce consentement des parties n'a été donné jusqu'ici (jne pour un ou deux monastères.
12° Les indulgences applicables aux âmes du Purgatoire mentionnées dans la supplique sont trop nombreuses, comme aussi les fêtes a\ ec indulgences pour les fidèles. — Mais plusieurs Ordres religieux en ont tout autant et même plus, et le pape en a déjà accordé de semblables à la congrégation de Saint-Maur elle-même.
13' La suppression des offices claustraux par leur union à la congrégation fera perdre à la daterie apostolique les droits de collation, de provision, de résignation, source considérable de revenus, car évidemment les futurs abbés réouliers nommeront toujours des réguliers aux bénéfices. D'autre part,- obliger les religieux qui sont élus abbés titulaires à n'user de leur autorité (jue conformément aux décisions des chapitres généraux, c'est porter atteinte à la juridiction du Saint-Siège. — Cela est vrai, mais le pape lui-même l'a ainsi réglé, et toute réforme est im- ])Ossible sans cette union des offices claustraux, car les non réformés ne manqueraient pas d'en abuser pour arrêter les progrès de l'observance. D'ailleurs il ne faut pas croire que dans l'Ordre de Cluny il reste beaucoup de ces bénéfices qu'on redoute de voir dépérir ou tomber dans des mains étrangères : en réalité ils existent aujourd'hui beaucoup plus de nom que de fait. Les principaux étaient ces belles abbayes qui autrefois appartenaient à l'Ordre et en ont été démembrées : l'Ordre de Cluny est loin d'être ce qu'il a été.
Le Père Procureur avait réfuté victorieusement toutes les diflicultés proposées ; mais il habitait Home depuis trop longtemps et avait eu à y traiter trop d'affaires déjà pour ne pas se rendre compte que la dernière, la question d'argent, était fort importante aux yeux des officiers de la cour pontificale'. Il jugea à propos d"y répondre par un mémoire particulier. Il y fait obser\er d'abord que les offices claustraux coUatifs et devenus un litre, une sorte de fief, sont contraires à la règle de saint Benoît et aux décrets du concile de Trente qui les remet à la disposition des supérieurs, ad nulum, précaution indispensable à la bonne administration et à l'observance. D'ailleurs, lors même que ces offices ne seraient pas de droit ad nutum, ils le deviendraient p-ar le fait d'un privilège concédé par le pape pour la réforme des monastères Clunisiens. De plus ces offices érigés en titre n'ont pas été créés d'une façon régulière : c'est le résultat, tout le monde le reconnaît, du relâchement et de l'introduction dans les cloîtres du vice de la propriété ; ils sont inconnus dans les monastères fidèles à leur règle ou dans les congrégations fervent>es, comme le Mont-Cassin et bien d'autres. Enfin cette suppression des offices claustraux n'empêche nullement le recours au Saint-Siège pour la collation des abbayes et prieurés de provision apostolique ; et encore une fois ces offices claustraux étant peu nombreux et sans importance, la secrétairerie apostolique n'y perdra pas grand' chose. Y perdrait-elle beaucoup qu'il serait honteux d'entraver pour un aussi misérable intérêt une union si nécessaire à la réforme d'un grand Ordre, recommandée instamment au pape par le roi et vivement souhaitée par le cardinal de Richelieu qui veut en prendre occasion pour réformer l'Ordre bénédictin dans la France entière.
Quant aux abbés réguliers, leur soumission au chapitre général ne nuit en aucune façon à l'autorité apostolique. Elle est indispensable au bien temporel et moral de la vie religieuse : c'est une condition sine qua non de toute congrégation. D'ailleurs la plupart des monastères sont en commende et les abbés et prieurs commendataires sont soumis à la visite et à la correction épiscopale. Cette dernière objection présentée contre l'union des deux
1. Dom Mège dit môme crûment : Datarius lucri cupiditate agebatur (p. 290).
congrégations pourrait aussi bien lètre contre chacune d'elles isoloinenl cl l'union ne cliangeia lien sur ce point à ce qui existe.
Dans sa Jetlre du IS juin, Dom Placide Le Simon avait rais au courant les supérieurs de la mauvaise volonté que montraient les connnissaiies nommés par le pape. On lui renvoya, avec quelques additions et corrections, sa minute de bulle, en y maintenant les clauses sur l'exemption et sur les indulgences qui, étant favorables, ne pourraient soulever de réclamations en France. On lui reconnnande aussi de s'opposer, soit en secret, soit ouvertement, à la ratification des premiers articles que rédigèrent les Pères de Saint- Vanne à l'origine de leur établissement \ car ils méditent quelque dessein contre l'union, qui leur déplaît et qu'ils voudraient empêcher: ils font eux-mêmes dilliculté de se stabilier entièrement à Cluny ; ils ont agi contre l'union sur l'esprit des religieux de Cluny qu'ils ont reçus proi'ès et sur les anciens. Ils sont offensés qu'on ait si peu parlé d'eux dans le concordat. Dans la même réponse du 3 juillet, Dom Pierre Lucas lui dit de faire insérer expressément dans la bulle, pour le repos de la conscience de certains confrères de Cluny inquiets, la dispense du serment qu'ils ont prêté de garder les constitutions de Saint-Vanne, mais surtout on le presse d'avancer le plus possible cette affaire pour prévenir les embûches des ennemis et des brouillons.
Dans des lettres de Dom Ignace Philibert du 18 et de Dom Tarrisse du 17 juillet adressées au procureur général, il est reparlé du serment : il devra exposer dans une supplique que les religieux de Cluny sont obligés, au moment de la profession, de jurer de suivre leurs déclarations, statuts, régime et constitutions, mais que pour le bien de l'union ils ont dû nécessairement en changer et altérer plusieurs points et même s'obliger à d'autres statuts. Ils demandent donc, pour le repos de leur conscience, d'être dispensés par le pape de l'obligation qu'ils ont contractée le jour de lenr profession. Les Pères de Saint-Vanne qui sont à Cluny consentent enfin à se stabilier dans la congrégation de Saint- Benoît sous le bon plaisir de leurs supérieurs.
Une inquiétude plus grande se manifeste dans la lettre du
1. Ces premiers articles disaient en effet que les constitutions de Saint- Vanne seront gardées en l'Ordre de Cluny, ainsi que la forme de l'habit vanniste. Ces deux clauses, une fois confirmées par Rome, auraient pu empocher la ratification de l'union avec Saint-Maur.
30 juillet : One le procureur se coniciilc de la simple ratilication du concordai, s'il ne peut obtenir autre chose, et qu'il envoie une copie de la bulle dans l'état où elle est actuellemeiil, car les Pères de Clunv la désirent voir. Puisqu'on apporte tant de retard à son expédition, qu'il envoie au supérieur général un certificat en boiuie et due forme du dataire ou du banquier expéditionnaire, constatant que le pape a accordé de vive voix et très volontiers la grâce demandée. Avec ce certificat on pourra, selon les conventions faites, réaliser l'union et tenir cette année le chapitre général « ce qui seroit un très grand avantage, parce que tout ce que nous avons à craindre, c'est la révolution de Testai du Royaume par le défanlt de quelque ministre. Votre Révérence sçail que Monseigneur n'est pas encore convalescent et que c'est sous son autorité que cette union peut prendre vigueur. On travaille à St Denis aux nouvelles Constitutions fort paisiblement : le tout sera prêt d'exécuter quand on aura receu ou les susdites Bulles, ou le susdit certificat. » Doni Pierre Lucas réclamait la même attestation dans sa lettre du 31 juillet.
Le pape Urbain \ III avait en effet, sur la demande de l'ambassadeur français, le maréchal d'Estrées, accordé de vive voix et sans difficulté la bulle qui devait ratifier l'union de Saint^Maur et de Cluny. S'élevant bien au-dessus des mesquines préoccupalions des officiers de la daterie, il avait parfaitement compris le dessein que poursuivait le cardinal de Richelieu et voulait l'aider de tout son pouvoir, sans redouter aucunement l'excès d'autorité spirituelle conféré à celui qu'il avait toujours vu soumis et plein de respectueuse déférence envers le Saint-Siège. Malheureusement il avait ;i compter avec les résistances et la mauvaise volonté de certains cardinaux et prélats des congrégations romaines, jaloux de la puissance de Richelieu, l'accusant d'avarice et de cupidité, excités par les nombreux ennemis du cardinal qui résidaient à Rome \ et allant jusqu'à dire au pape qu'il songeait à se faire proclamer le patriarche de tous les religieux français afin de pouvoir usurper im jour cette juridiction immédiate que le Saint-Siège avait toujours eue sur tous les Ordres monastiques. Des objec-
1. Quorum ingeiitem multitudinein tune Roma alebat, dit Dom Mège (p. 216) ; et un peu plus loin, citant les dires des ennemis du cardinal : Quid enim post haec nisi ut GaiJiarum papa Richelius diceretur, qui jam regni clavo admotus privatani poteiitiam regiae acquabat (p. 292).
RICHLLICU Eï LA RÉFORME MONASTIQUE
lions d'une telle nature pouvaient prolonger les négociations durant de longues années, et ce fut ce qui arriva.
On avait décidé, lors des coiilerences tenues Tannée précédente pour la rédaction du concordat, qu'on se réunirait en 1635 pour examiner dans le plus grand détail ces constitutions de Saint- Maur que la nouvelle congrégation allait observer et pratiquer. Cet examen était d'autant plus nécessaire quen ces dernières années on y a\ait fait plusieurs additions et modifications. Mais quels étaient les moines de Ckmy qui devaient assister à cette rémiion ? Pouvait-on considérer comme Clunistes les religieux de Saint- Vanne fixés à Cluny ? Dom Tarrisse soutenait que non, car ces moines n'avaient pas été stabiliés régulièrement, et pouvaient par suite quitter Cluny ou même en être chassés. Mais Dom Rollet s'emporta, trouvant cette distinction injurieuse pour lui et ses compagnons, ot prétendant bien être un véritable Cluniste. Dom Tarrisse répliqua que ce n'était faire injure à personne que réputer étrangers ceux qui ne sont pas de la maison ; néanmoins il fit preuve une fois de plus de condescendance : il fut convenu qu'on se réunirait à Saint-Denis au mois de juillet, et que la commission se composerait de neuf supérieurs des réformés de Cluny et de neuf supérieurs de Saint-Maur. Ils convinrent par acte du 11 août 1635, du régime et des constitutions qui devaient être ceux de la future congrégation de Saint-Benoît : c'était les constitutions de Saint-Maur. retouchées légèrement sur quelques détails \ surtout concernant les cérémonies, que l'Ordre de Cluny acceptait dans leur entier.
Cela fait, on arrêta que le premier chapitre général se tiendrait en l'abbaye de Cluny. qu'il serait composé de vingt-sept supérieurs, dix-huit de la congrégation de Saint-Maur et neuf des réformés de Cluny — cette proportion était pleinement légitime, car il y avait presque autant de monastères à Saint-Maur que de religieux réformés dans tout l'Ordre de Cluny \ — et que
1. On supprima en particulier l'ancien article des constitutions qui obligeait d'envoyer les lettres des religieux au supérieur général, et Dom Tarrisse le regrettait.
2. L'étroite observance de Cluny se composait à ce moment des maisons de Cluny, la Charité-sur-Loire, Saint-Sauveur et Saint-Etienne de Nevers, Souvigny, Saint-Eutrope de Saintes, Crépy et Reuil en Brie, avec le collège de Cluny, car on ne pouvait compter Ferrières ni Saint-Pierre le
RICHELIEU ABBÉ DE CLUiW". 1635. 203
parmi ces viiigl-sept capitulants ou choisira iicul' déiiailcurs, trois Clunistes élus par les seuls supérieurs de Ciuuy, six Mauristes élus par les seuls supérieurs de Saint-Maui-. Le président du chapitre serait élu par l'ensemble des capitulants i)armi ces iieul' délini leurs, et toutes les propositions seraient adoptées à la pluralité des voix. Ce chapitre devait être convoqué — sauf raisons i^raves (|ui obligeraient de l'avancer ou de le leculer — un mois après qu'on aurait reçu de Rome soit les bulles, soit un certificat authentique que la grâce de runi(jn a été accordée j)ar le Souverain Pontife. On a en effet consulté sur ce point, et l'avis des docteurs a été que le chapitre général pouvait se réunir et serait valable avec ce seul certificat, sans qu'on ait besoin d'attendre les bulles : il suffira d'ajouter dans celles-ci un article ratifiant le chapitre général et tout ce qui se sera fait depuis lors.
Le Père Général donne tous ces détails au procureur dans une lettre du 13 août : il lui demande d'envoyer un avis molivé signé dt deux personnes compétentes de la Cour romaine « comme quoy nous pouvons tenir Aalablemenf le cliapitre général a\ant l'expédition des bulles. Cela n'est pas sans cause qu'on presse l'exécution de l'union, car la santé de celuy sous l'autorité duquel cette action se doit promouvoir est mal asseurée, et ainsy il importe d'avancer autant qu'il se peut cette affaire. » 11 lui rappelle qu'il doit faire insérer dans la bulle la dispense du serment relatif aux constitutions pour ceux qui l'ont fait « et en tout ce que besoin est faire suppléer tous les défauts de droit et de fait en tout ce que nous avons fait, et faire déclarer, s'il se peut, le chapitre général que nous fairons ensemble valable et légitime et tout ce qui sera fait en iceluy, nonobstant toute Constitution, jurement et coutumes contraires. Ne pas enfin obmetlre de faire mettre un petit mot au préambule de la Bulle touchant nos Pères de Lorraine qui ont été appelés pour travailler conjointement avec ceux
Moutier qui avaient reçu leur discipline directement de Saint-Vanne, sans passer par Cluny. Cluny avait, il est vrai, de nombreuse.s dépendances, mais presque toutes ruinées par la commende et n'ayant conservé qu'un très petit nombre de religieux. Dans la grande abbaye même, il n'y avait que 62 têtes, y compris les clercs, les convers, les oblats et les Pères venus de Lorraine. Cluny portail un grand nom, mais était en réalité réduit à oeu de chose : la congrégation de Saint-Maur comptait en effet plus de 700 religieux profès de choeur dès le I" janvier 1636 ; l'étroite observance de Cluny n'arrivait pas à cent.
'JOi RICHELIEU ET LA RÉFORME MONASTIQUE
de Clunv qui a\oient déjà coniiuencé leur rél'orme dans l'abbaye de Chxuy el quelques Fricurez de TOrdre, el cela afin que tout le monde soit content.
» Un a conféré a\ec nos Pères de Gluny qui trouvent mieux de se contenter de la Bulle contenant la ratification des articles du Concordat, déclaration des exemptions, confirmation des pri- \'ilèges el indulgences el autres clauses qu'avez insérées pour ùler la relation de notre Congrégation ad instar du Mont Cassin, sans exprimer en particulier que .\. St. Père nous permet de Iraiter avec les séculiers touchant la résignation de leurs bénéfices retentis Iructihus, ou avec réserve de pension de plus de la moitié ou même égale à la totalité des fruits, ni non plus de traiter avec les réguliers touchant leurs offices claustraux aux mesmes conditions ; étant assez que Sa Saincteté confirme en général les privilèges qu'elle nous a donnés par les Bulles précédentes, lesquelles, par une clause générale, elle pourra affermir et confirmer, car il n'y a (pie cela seul qui puisse nous apporter des grandes difficultés dans les Cours Souveraines de France, Vous pou\'ez néantmoins, si cela se peut obtenir ayant la grâce de tout, faire expédier un bref à part contenant les privilèges de traiter a\ec les séculiers et réguliers desdits bénéfices et Ofi^ices aux conditions susdites, afin d'asseurer la conscience, lequel Bref nous ne présenterons pour faire homologuer que nous n'en fussions bien asseurés \
» Vous de\rez empêcher s'il se peut que Mr. le oardinal de Lyon n'entende parler de l'exemption des Ordinaires, car ce cardinal n'est guère porté pour favoriser ces exemptions des religieux. Il fauldra aussy tascher de surmonter les difficultés qu'il peut y avoir touchant la qualité de protecteur, étant absolument nécessaire que Mr. le cardinal de Richelieu soit dit spécial protecteur de cette Congrégation de St. Benoist, alias de Cluny et de St. Maur en France, car autrement on ne feroit rien,
» Nos Pères de Lorraine présentent requête au Grand Conseil dans le temps que nous étions sur le point d'homologuer notre
1. Dans sa réponse, Dom Placide le Simon se plaignait qu'on eût modifié à tel point le modèle de la bulle, en particulier qu'on eût rayé cet article relatif aux résignations de hénéfices ; mais Dom Tarrisse lui faisait observer, dans une nouvelle lettre du 28 août, que jamais le Parlement ne laisserait passer cette clause, et qu'il valait mieux la sous-entendre.
Concordat avec les Clunisles ; ces Pères demaiidenl qu'on mette dans l'homologation que ce ( -oncordat ne pourroit préjudicier aux abbayes, J^rieurés et Maisons de leur Congrégation et aux privilèges à eux donnés par le Roy ; prétendant par là qu'il leur fût permis d'établir leur Congrégation en France, comme nous la ii()ti'e \ »
Cette prétention des Pères de Lorraine venait de ce qu ils axaient été choqués de lire dans les lettres patentes du roi ai)prouvant l'union qu'il désirait une réforme générale de tout l'Ordre de Saint-Benoît diuis son royaume par l'union de Cluny et de Saint-Maur, voluntatem de relormando, quam laie patcl Galliarum imperium, ordine Benedictino, ac proinde gralam se habere unioneni Cluniaeensium cum Sanmaweis, qui in id operis graviter incumbebant. Les Pères de Saint-Vanne trouvèrent que ces termes leur étaient préjudiciables et auraient voulu qu'on insérât la clause : sine })raeiudicio congregaiionis Vilonicae, qui eût sau^•egardé tous leurs droits. Un des leurs, le frère ililarion, un con\ ers, présenta requête au nom du procureur de la congrégation de Saint-\'anne e1 multiplia les démarches pour empêcher l'enregistrement des lettres royales au Grand-Conseil et au Parlement sous cette forme ; il voulut légitimer son opposition aux yeux de Dom Tarrisse, mais celui-ci lui avoua sans détour qu'il trouvait cette intervention très inopportune. Il voyait clairement que les Pères de Saint-Vanne cherchaient à s'étendre en France et prétendaient y avoir les mêmes droits cpie Saint-Maur. Pourtant la convention du 16 octobre 1634 a\ait. pour éviter tout« mésintelligence, décidé que la congrégation de Saint Vanne ne pourrait s'étendre en France hors des évêchés voisins de la Lorraine. Laon, Reims, Châlons, Langres et Troyes, ni réciproquement celle de
l. Sur les difficultés survenues à celle époque entre Saint-Vanne el Saint- Maur, voir surtout troi.s pièces conservées aux Archives Nationales, I. 748, dossier n" 3 :
Pièce 21 : Advis du conseil touchant l'establissement en France de la congrégation de Saint-Vanne, septcmlire 1635.
Pièce 22 : Mémoire concernant les bulles el patentes do la congrégation do St Vanne.
Pièce 2'^ : Mémoire à consulter touchant !e pouvoir que prétend avoir la ro° de St \anne de s establir en France, 1G35.
266 urcHELiEU et la réforme monastique
Saint-Maur du côte de la Lorraine, sauf consentement commun. La concession de cinq diocèses lui paraissait suflisante, et il trouvait le procédé des V'annistes d'autant plus étrange qu'ils s'étaient séparés très contents en apparence à la suite des conférences tenues à Saint-Denis avec les Clunistes et les Mauristes.
Le président de la congrégation de Saint- Vanne, Dom Anlonin Jacquet, écrivit à Dom larrisse des lettres très affectueuses, mais où il maintenait les exigences de son procureur. Il envoya même un des visiteurs à Paris pour soutenir ce qu'il considérait comme ses droits. Dom larrisse fit son possible pour apaiser ce différend; le visiteur ne se laissa pas con\ainere et commença la procédure. Il trou\a de l'appui auprès du syndic de la congrégation de Chezal- Benoît, de L)om de Santeny, prieur claustral de Saint-Martin des Champs, et des supérieurs de la congrégation des Exempts, qui tous firent avec lui opposition à l'enregistrement des lettres patentes. Ils réussirent par ce moyen à empêcher l'homologation du concordat au Grand-Conseil. « Cela scandalisa nos Pères, remarque Dom de Vie. qui ne crurent pas devoir continuer d'agir envers ceux de Saint-Vanne avec la même simplicité, parce qu'ils en abusaient. M. le cardinal et tout Cluny étaient trop intéressés à l'affaire pour ne pas s'opposer aux prétentions de nos Pères de Lorraine. »
Mgr de Sourdis ne demandait qu'à favoriser Saint- Vanne. Tl n"a\ait jamais aimé la congrégation de Saint-Maur. qu'il trouvait trop austère, parce qu'elle ne consentait point, pour faciliter les concordats, à abaisser le niveau de la vie monastique. A la différence de son maître, dont le but toujours poursuivi était de réaliser l'unité, il eût été enchanté de voir se constituer en France deux congrégations réformatrices solidement établies afin que les abbés commendataires, en excitant habilement leur rivalité, pussent traiter avec l'une ou l'autre à des conditions plus avantageuses. Dom Tarrisse, qui voyait là une menace de grave danger pour l'avenir, prit conseil de jurisconsultes éminents, et tous déclarèrent inacceptables les exigences de Saint-Vanne : c'était une congrégation étrangère, qu'on ne pouvait par suite mettre sur le même pied qu'une congrégation française ; de plus, la présence simultanée de deux congrégations réformées ayant les mêmes privilèges entraînerait fatalement des divisions et des querelles
funestes aux progrès de la réluriuc, et le roi voulait la réforme ^ Déboutés de ce côté, les Pères de Lorraine voulurent avoir au moins un hospice à Paris, et demandèrent naïvement' qu'on leur cédât le monastère des Blancs-Manteaux. Cette prétention indigna Mathieu Mole qui s'écria : « Il vaudrait mieux leur abandonner toute la congrégation que les Blancs-Manteaux, où Dieu a fait tant de miracles. » Dom Tarrisse refusa net : un hospice à Paris, c'était une porto ouverte par où tout le reste serait entré. D'ailleurs à quoi bon un hos[iice, alors que les Mauristes seront si heureux d'offrir l'hospitalité à leurs confrères de Saint-Vanne, ainsi qu'il a été convenu par charte solennelle ? Celte fermeté du Père Général, dictée pourtant par le bon sens, fut jugée sévèrement par le parti hostile à l'union, qui continua ses menées et sa sourde opposition. Le 11 septembre, Dom Tarrisse donnait au Père Procureur le détail de toutes ces difficultés et l'avertissait de prendre bien garde que les Pères de Lorraine ne fissent jouer quelque ressort à Rome, grâce à l'appui que leur fournil l'archevêque de Bordeaux, afin de faire mettre dans la bulle dont on poursuivait l'expédition quelque clause en faveur de la congrégation de Lorraine ; au reste, il ne veut plus qu'on en parle du tout, même dans le préambule : « n'étant question ni fait mention d'icelle en tous nos traités, il n'est nullement à propos qu'on y parle d'autre chose que de l'union des deux corps. »
La lutte se poursuivait entre les deux partis : d'un côté, Dom Rollet et quelques supérieurs de Cluny, entre autres Dom de Santeny et Dom des Roziers. que nous connaissons, se réclamant de la protection de l'archevêque de Bordeaux et soutenus de façon occulte par les supérieurs de Saint- Vanne ; de l'autre le Père Joseph et Dom Tarrisse avec la grande majorité des supérieurs de Cluny. Ce dernier parti devait triompher, du moins en France : il avait pour lui le roi et le premier ministre. Celui-ci recevait précisément vers la même époque une plainte motivée contre les agissements de Dom Rollet qui semait la zizanie dans l'Ordrs et entravait de tous ses efforts la conclusion de l'union. Elle émanait
1. l'n mémoire des supérieurs de Snint-Maur, présente au chancelier après la mort de Louis XIII. exprime en termes très nets les inconvénients et l'illégalité de l'établissement en France des moines lorrains (.\ppendicc, no 184).
de source autorisée et très sûre, du prieur claustral de Cluny, boni Pierre Lucas, homuie probe et simple, fervent de l'observance, ancien compagnon à Saint- Vanne de Dom Rollet, et qui s'était même un moment laissé circonvenir par lui et avait fait contre les supérieure de Saint-.VIaur cause commune avec le grandprieur, croyant agir en cela au mieux des intérêts de la réforme. Le 26 février 1035, Richelieu l'avait chargé, à l'exclusion de tous les autres grands vicaires, de visiter tous les monastères de l'ordre \ C'était son rapport de visite qu'il envoyait en ces termes^ :
.1 Monseigneur l'Eminentissime Cardinal Duc de Richelieu eî de Fronsac, Pair de France, Àbbc, Chef et General Administrateur de l'abbaye et Ordre de Cluny.
Vostre très humble religieux frère Pierre Lucas, prieur claustral de vostre Abbaye de Cluny, vicaire gênerai de Vostre Eminence et Visiteur des religieux et maisons de l'estroite observance de vostredit Ordre de Cluny, se recongnoissant obligé par sa profession religieuse et la charge qu'il a pieu a Vostre Eminence luy commettre dans vostredit Ordre de vous faire entendre Testât auquel vostredit Ordre se treuve réduit aujourdhuy se vient jetter aux pieds de Vostre Eminence et luy représenter en toute humilité tant en son nom que de tous les religieux profès de l'observance de vostredit Ordre,
Que les Pères de la Congrégation de Lorraine ayants esté introduits en vostre abbaye et Ordre de Cluny ils l'ont uny (a vostre desceu) a leur Congrégation de Lorraine et l'ont soustraict de vostre jurisdiction. Pour l'effect de qnoy ils auroient fait jurer vos relig«ieux de consentir a ladite union prétendue, mesme auparavant que les articles en eussent esté dressez et depuis les articles faicts y ont obligé tous ceux qu'ils ont receus a profession et ont continué encor depuis l'union faicte par Vostre Eminence de vostredit Ordre et de la Congrégation de Saint-Maur en France, nonobstant laquelle ils ne laissent de poursuivre a Rome la confirmation de leur establissement dans vostredit Ordre et ce a vostre insceu.
Que le Père Rollet en qualité de vostre grand Prieur et grand vicaire a vostre insceu et contre vos intentions a desmembré de vostredit Ordre quatre monastères et les a soubmis a sa Congrégation de Lorraine, sçavoir vostre prieuré de Vaux, celuy de Chasteau, et depuis quatre ou cinq mois, celuy de Mortau et vostre collège de Dole, un des beaux fleurons de vostredit Ordre duquel les Rec-
2. Aff. Etr.. France, Mém. et doc, !. 810, fol. 343. La pièce ne se trouve pas reliée dans le volume à sa date.
leurs avoieiit tousjours esté françois et profès de Cluny, mais ledit Père Rollet de son autorité y a estably un Comtois profès de Lorraine et en a exclus les François qui y doibvent estre au nombre de sept oultre le Recteur, et auparavant ces quatre notables desmembrements lesdits Pères de Lorraine se sont inti'oduits dans l'abbaye de Beaulieu et prieuré de Montroland dépendances de vostredit Ordre de Cluny.
Que ledit Père Rollet se seroit saisy de tous les papiers, tiltres et documents dudit collège de Dole, ensemble d'autres papiers de très grande conséquence a vostredit Ordre.
Que vostre Collège de Cluny a Paris est despourveu de Régents, ceux qui y faisoient la philosophie et rethorique s'estants retirez en Lorraine sans que lesdits Pères ayent pourveu d'autres en leurs places, ce qui cause une grande confusion et préjudice a vos religieux estudiants.
Que vostre prieuré de la Charité sur Loire, première fillo de l'Ordre, est depuis six ou sept mois despourveu de supérieur, le Père Josef Braconnier qui l'estoit et visiteur dudit Ordre l'ayant abandonné, se retirant en Lorraine sans le congé de Vostre Eminence.
Que de neuf religieux de ladite Congrégation de Lorraine que l'on avoit fait entendre a Vostre Eminence avoir esté transferez dans son Ordre, trois seulement y sont restez, lesquels encor n'y ont jamais esté stabiliez.
Que de tous les autres qui y sont venus du depuis, une partie s'est retirée sans autre ordre que de leur volonté et ont emporté ce qu'ils ont voulu, et ceux qui y sont restez sont pour la plus part Comtois, lesquels n'ont aussy fait aucune stabilité.
Que tant les susdits transferez que les autres n'ont jamais recongneu dans vostre Ordre la jurisdiction de Vostre Eminence, ains celle de leur chapitre et Congrégation de Lorraine.
Que les religieux François et profès de vostredit Ordre ont une entière répugnance de plus recongnoistre pour supérieurs des estrangers et autres qui ne sont liez a eux, ny stabiliez en vostredit Ordre et qui mesme ne recongnoissent Vostre Eminence pour leur Chef et Supérieur et d'ailleurs que plusieurs de ceux qui restent n'aggreant vostre concordat d'union faict avec la Congrégation de Saint-Maur donnent aux jeunes profès des impressions pour les aliéner de se conformer a vos sainctes intentions, lesquelles sont louées et applaudies de tous les gens de bien et particulièrement des religieux françois et vrays enfants de vostredit Ordre.
Que les maisons de l'observance sont grandement surchargées de debtes pour raison de diverses despenses.
Que le procureur gênerai de vostre Ordre, pour empescher qu'il ne soit fait préjudice a iceluy auroit depuis peu de jours fait signifier audit Père Rollet et au Père Dom Jean Placido, premier visiteur
270 lUCHELIEU Eï LA HÉFORME MONASTIQUE
de Indife Cuncrregation de Lorraine qu'il protesloit de nullité a l'encuntre de ladite union |)retendûe dudit Ordre de Cluny avec ladite Congrégation de Lorraine, desniembrenients, establissenients et autres actes faicts au desceu de Vostre Eniinence et préjudice de vostredit Ordre et de se pourvoir ou il appartiendra pour faire déclarer lesdits actes nuls et de nul el'fecl.
Eniin que lesdits Pères de Lorraine ont osé contre l'honneur et respect deus a Vostre Eniinence former opposition pour empescher l'enregistrement de vostre concordat d'union faicte avec les Pères de Saint-Maur, et de faict ils l'ont arresté.
Ce considéré. Monseigneur, et que tout dépérit a veùe dœil dans vostre Ordre de Cluny tant au spirituel qu'au temporel, il plaise a Vostre Eniinence pourvoir a tous ces maux qui le menacent d'une prochaine et totale ruine, et le suppliant continuera ses vœux et prières pour la santé de V'ostre Eminence.
F. Pierre Lucas.
La correspondance entre Doiii Tarrisse et le procureur général à Honîe, à laquelle nous avons déjà tant emprunté, nous fait connaître par le détail tout ce qui se faisait au Conseil du roi et à Saint-Germain des Prés en faveur de l'union, et aussi les intrigues menées autour du Souverain Pontife pour l'empêcher de ratifier par un acte solennel cette même union dont il comprenait tous les avantages pour la cause de la réforme monastique et de l'Eglise. La congrégation cardinalice avait remis à Dom Placide Le Simon un nou\eau mémoire comprenant quinze principales difficultés qui. d'après elle, rendaient impossible foute ratification du concordat :
1° Le mode d'élection de l'abbé de Cluny par les moines réformés de Cluny unis aux Mauristes présents à l'abbaye, et l'obligation pour l'élu d'obéir aux prescriptions des chapitres généraux et des supérieurs majeurs de la congTégation. C'était là le renversement de tout ce qui s'était fait jusqu'ici et l'extinction définitive de cet Ordre illustre \ Le Père Procureur objectait en vain
l. Dom de \'ic observe avec raison dans son Journal (ms. lat. 12789, fol. ISS*»'^) que ce que craignait le plus la Cour de Rome, c'est que l'abbaye de Cluny ne tombât au pouvoir des moines. Mais c'était ignorer ou feindre d'ignorer l'état de l'abbaye de Cluny. puisque dans la bulle de coadjutorerie de Rictielieu il était défendu en termes formels de la donner à l'avenir en commende : « Ouodque eodem coadjutoris officio cessante vel te cedente vel decedente aut alias primodictum monasferium quomodolibet dimittente vel omittente illud ulterius alicui non commendabitur sed in pristinam tjtuli
RICHELIEU ADBK DE CLLNY. 1635. 271
que de cet Ordre illustre il ne restail plus que le nom, et que d'ail leurs on venait à Home de concéder quelque chose de semblable aux chanoines réguliers.
2° Le choix d'un moine de la congrégation proposé au cardinal par les déiiniteurs comme vicaire général répugnait extrêmement. Jus(|ue-là cétail des archevêques (pion voyait comme vicaires généraux de labbé de Cluny et même tout récemment un cardinal connue coadjuteur.
3° Le cardinal dataire ne voulait pas que l'union s'étendît à la légation d'A\'ignon, qui comprenait, outre le Comtat-Venaissin, la Provence et le Dauphiné. Les supérieurs avaient prévu cette difficulté et décidé qu'on ne changerait rien à l'état actuel des bénéfices clunistes dans cette région : on se servit plus tard, pour régler cette affaire, du nonce de Paris, Mgr Scoti, qui avait une grande influence sur le cardinal Bagni, ancien vice-légat d'Avignon.
4° Un décret accordait aux abbés, prieurs et officiers titulaires la libre disposition des fruits de leur bchiéfice : c'était en contradiction avec les privilèges de la congrégation de Saint-Maur. On pou\ait répondre que c'était également préjudiciable à l'observance régulière. Le Père Vallier. carme déchaussé, écrivit fréquemment sur ce sujet au cardinal Barberini. C'était un homme éminent, jouissant d'un grand crédit et qui, dans la circonstance, rendit d'importants services à la congrégation. Le nonce intervint aussi auprès du cardinal Bagni pour que le décret ne fût point promulgué ou fût révoqué.
5° La Cour romaine craignait qu'on ne voulût soustraire l'abbaye de Cluny à l'autorité du Saint-Siège. Pareille crainte était vraiment puérile.
6° Elle aurait voulu aussi diminuer l'autorité de Richelieu et les privilèges de la congrégation de Saint-Maur ou les restreindre à quelques monastères français. C'était, on le voit, juste la contrepartie du plan qu'on poursuivait à Paris, où l'on cherchait à faire
naluram revcrli et illi de pcrsona rcgulari idonea provideri debeat ac ?i libi iniiiiine conimendatum fiiiisset, et insuper et nunc irrilum decernimus et inane, si secus super his a quoque quavis autoritate, scienter vel ignoranler conligcrit atlentari. Datum Romae apud Sanclam Mariam Alajororn anno încarnationis Dominicae lf)37 decimo Kalendas septembris. Poniificalu? noslri anQo 5. »
2~2 HICUKI.IEL liT I.V nÉlOUME MONASTIQUE
coiiliniKM- l'une el à éleiKlre le plus possible les autres pour le bien de Ja rél'orine.
7* Klle sobstinuil aussi à ne vouloir point de Richelieu pour prolecteur de la nouxelle congrégation. On avait beau représenter que, bien loin de con\oiter le bien d'autrui, il avait abandonné le sien propre en renonçant à sa juridiction spirituelle, ce qui était beaucoup plus que le litre de protecteur, et que son intervention était absolument nécessaire pour protéger la congrégation et favoriser son extension : les meilleures raisons ne purent triompher de ce sentiment de défiance injustifiée,
S° Les constitutions arrêtées le 1 1 août par l'assemblée de Saint- Denis, du consentement des deux congrégations, soulevèrent aussi de vives critiques. Pourtant elles avaient été soumises à l'examen d'hommes éminents en doctrine, vertueux, expérimentés, à Paris et à Rome, et avaient reçu leur approbation.
y° Au sujet de la suppression des offices et résig^nation des bénéfices, quand les anciens titulaires se réservaient une partie des fruits, on ajoutait toujours dans les provisions cette clause : pounu que la pension ainsi résenée n'excède pas la moitié des revenus. C'était la coutume et c'était selon le droit. Mais en faveur de la réforme, el pour faciliter ces résignalions, les papes avaient accordé à la congrégation de Sainl-Maur le pri\ ilège spécial de pouvoir conclure ces résignations en payant une pension supérieure à la moitié ou même égale à la totalité des fruits. Malgré cela, les cardinaux s'opposaient à ce qu'on usât de cette faveur, et il fallut renvoyer à plus tard la discussion de cet article.
10° La Cour romaine voulait que les moniales de l'Ordre de Cluny, conformément aux décrets du concile de Trente, fussent soumises à la juridiction de l'ordinaire. Les supérieurs français y auraient \olontiers consenti, s'ils n'avaient su par le Père Joseph que cela déplaisait à Richelieu : ils promirent en attendant d'envoyer un visiteur triennal, qui exercerait sur elles un^ juridiction d'abbé.
11° On avait fait aussi des difficultés au sujet de monastères inscrits sur les livres de la Chambre apostolique comme appartenant à l'Ordre de Cluny : il y en a\ ait huit environ, parmi lesquels il ne fallait plus compter Moissac, sécularisé, ni Montierneuf de Poitiers.
12° Autre réciainalion au sujet de Ihabit des Clunistes. Le procureur de Saint-Maur fit observer ({u'avanl la réforme il ne se distinguait pas de celui des autres moines do l'Ordre.
13° Les cardinaux s'indignaient aussi de voir les non réformés vivre dans les mêmes monastères et être exclus des chapitres généraux et particuliers, et privés de voix active et passive.
14° Ils auraient voulu que le supérieur général fût toujours triennal ; mais que les provisions de bénéfices fussent perpétuelles, à moins de résignali<»u volontaire de la part du titulaire.
15° Enfin les cardinaux objectèrent que Cluny perdrait tout son prestige en s'unissant à une autre congrégation, et ce fut en vain que le procureur s'efforça de dissiper leur préjugé eu leur montrant que seule la restauration de l'observance pourrait rendre au monastère son lustre d'antan.
Le siège des esprits était fait : on pouvait dès maintenant prévoir de grandes pertes de temps pour de piètres résultats. C'est ce qu'écrivait Dom Tarrisse le 9 octobre en disant qu'à toute extrémité on pourrait donner une honnête componende, s'il le fallait absolument pour obtenir la suppression des offices. Au reste le nom do Richelieu n'était pas redouté seulement à Rome : quelques-uns, à Cluny. s'inquiétaient de l'usage qu'il pourrait faire de son titre de chef et général administrateur, particulièrement dans le choix de son successeur. Ils lui firent des remontrances à ce sujet, réclamant la convocation d'un chapitre général \ et en même temps sollicitèrent sous main à Rome, par un autre procureur que celui de Saint-Maur. la confirmation des statuts arrêtés en 1631. Tout cela n'était pas fait pour aplanir les obstacles devant Dom Placide Le Simon, qui se consumait en démarches stériles.
De plus les Pères de Lorraine continuaient leurs manœuvres peu fraternelles, et même peu loyales. Ils affirmaient à Rome que l'union demandée était inopportune pour Cluny et gênante pour leur propre extension en France. Dom Tarrisse, écrivant le 23 octobre au procureur général, lui demande la copie de la supplique présentée par les Pères de Saint-Vanne pour obtenir leur
Cardinal de Hiclielieu. 18
Li/i RICHELIEU ET LA REFORME MONASTIQUE
élablisseiiieiil à Cluny : ils songeaient maintonani à créer au sein de rUicIre de Cluny une congrégalion particulière indépendanle de Saint-Maur, mais poui' kupielle ils demandaient les privilèges accordés à Saint-Maur. C'était prendre plaisir à multiplier les causes de schisme et les occasions de discorde. Dom Le Simon a ordre d'empêcher ce dessein d'aboutir et de faire observer que labbé et général de Cluny ne pense plus depuis longtemps à cet établissement des Pères de Saint-Vanne, mais désire seulement l'union de Cluny et de Saint-Maur. Dom Pierre Lucas lui envoie dans la môme lettre le pouvoir de s'opposer aux poursuites des Pères de Lorraine en son nom, comme vicaire général de l'abbé, et au nom du procureur général de l'Ordre de Cluny, car tous deux ont consenti au concordat de déceml)re 1034; il 1(> prie de remontrei' aussi en haut lieu que l'avantage de la congrégation de Saint-Maur, c'est que Ifes anciens religieux de Cluny, à qui seuls appartient le di'oit d'élire l'abbé, se sont démis <le ce droit en sa faveur, que le procureur général de l'Ordre de Cluny a fait de même, et de même aussi le cardinal de Richelieu en sa qualité d'Abbé et Général : il est donc inadmissible que des particuliers comme Dom des Roziers puissent être reçus dans leur opposition, au préjudice de tels consentants. Il suffira d'insérer dans la bulle que l'établissement des Pères de Lorraine à Cluny est bien antérieur à celui des Pères de l'union, et qu'il n'a été autorisé qu'afin de rendre les professions et obligations contractées \alides par l'autorité du Saint-Siège.
Dom Tarrisse lui demande une fois de plus d'envoyer un certificat de la grâce octroyée vivâ voce par le Saint-Père, et de se contenter pour l'instant d'une simple ratification, car sans cette attestation en forme ou sans les bulles, on ne peut rien exécuter du concordat. Il ajoute que les difficultés de la componende à payer sont celles qui embarrassent le moins la congrégation, mais qu'il faut absolument obtenir la protection du cardinal, parce que sans cela l'union se détruira, que d'ailleurs c'est une condition du concordat, et qu'encore une fois cela ne fait de tort à personne, puisqu'il n'en tirera pas plus d'avantages et d'autorité qu'il n'en a à présent. Aussi bien on commence à se lasser à Paris des lenteurs de Rome et de l'inaction forcée qu'elles entraînent. Les affaires de l'Ordre de Cluny sont dans un si pitoyable état
niCHELIEU ABBÉ DE CLUNY, 1635. 275
qu'on presse les supérieurs do tenir une assemblée en demandant au Conseil privé un arrêt pour lexécution du concordai afin d'arrêter les désordres ; mais Dom larrisse et les autres supérieurs de Saint-Maur ne se résoudront que bien difficilement à cette extrémité, ([uoique plusieurs docteurs leur aient déclaré qu'à la rigueur cette démarche se peut faire : c'est de Home qu'ils attendent le signal d'aller de l'avant, et Rome ne le donne pas.
iJom Claude de Vie résume en ces termes la fin de cette longue lettre un peu attristée de Dom Grégoire 'l'arrisse au procureur général :
« On ^ luy dit dans la même lettre de veoir s'il doit se servir de l\iul.oi-ité du roy et de celle de Mr. le cardinal pour Taire étendre en termes plus clairs les pri\ilèges de l'exemption des ordinaires quibus romana curia ab omni j,ugo episcopali cximcret, tant pour les Monastères agrégés et nonobstant toute coutume, possession et acte contraire que pour ceux qui s'y agrégeront après quels qu'ils soient : car outre que c'est selon l'intention du concile, il semble que ce seroit une grande difformité et confusion que dans un corps régi et gouverné par les mêmes Supérieurs, lois, régime et constitutions, il y en eût une partie soumise à la jurisdiction des Ordinaires et par conséquent soustraite à celle des Supérieurs, sujette à l'humeur des Visiteurs qui fairont des règlements et ordonnances bien souvent contraires à la religion dont ils n'ont point de connoissance et que l'autre partie — et même la plus grande — fût exempt*' comme est déjà tout l'Ordre de Cluny et les plus notables abbayes de la Congrégation dont môme plusieurs ont droit épiscopal. D'où il est aisé de veoir quel seroit le désordre et la confusion que cette difformité causeroit, puisque jamais les .Supérieurs ni les Chapitres Généraux ne seront libres de régler les monastères ni les religieux, line autre raison est que la Congrégation a déjà tous les prix ilèges et exemptions de tous les autres Ordres, a forliori de Cluny ; on l'exhorte de travailler soigneusement à cette affaire.
« On luy écrit qu'on croit que Cluny étoit déjà sous la spéciale protection du St Siège, et il ne seroit pas raisonnable que. pour entrer dans une meilleure condition et le rendre plus fort et plus