Cf. Dom \Ianipr. liibliotheca Cluniacensis, col
I(l( IIICI.IKI MiHE DE CLLNY
raison, en demandant au procureur si à Home on ne veut décidément i)as savoir comment vivent les congréiialions, ou bien si ce n'est (ju'un prétexte pour retarder l'affaire, car enfin labbé du Mont-Cassin, qui est le premier abbé bénédictin du monde et qui est à Home plus considérable que celui de Cluny, est soumis au président de sa congrégation, lorsqu'il n'est pas lui-même président, et rabb(' de Chezal-Benoît, qui était le chef de cette congrégation, était soumis au \isiteur général, et néanmoins on n'a jamais prétendu (|uo cela blessai l'autorité du Saint-Siège. « 11 scroit hupossiblc quuti corps de congrégation fût asseuré et pût subsister dans son observance, si les abbés titulaires étaient perpétuels, absolus et indépendants : le seul abbé de Cluny. étant ainsi absolu, seroit capable de renverser tout l'Ordre. » Est-ce que d'ailleurs, le 13 juillet 1630, on n'a pas confirmé à Rome un décret pour les Pères de Lorraine, par lequel il est dit que les titulaires des abbayes vaqueraient après cinq ans et n'auraient aucune juridiction sur les religieux, gardant quand même le titre? Or les abbés titulaires de Lorraine ont toujours été soumis aux chapitres généraux, au président et aux visiteurs ; « il n'y a pas plus à craindre d'inconvénient pour les abbés de Cluny, ni des nôtres, s'il y en avoit, ce qu'on n'espère point. » Mais les raisoimements et les motifs historiques n'ont aucune prise sur un cerveau buté à l'avance.
Le Père Procureur livra un dernier as&aul à lespril du cardinal dataire en lui montrant que lui-même perdait autant que l'Ordre à refuser l'union, car dans un avenir prochain, le relâchement ayant dépeuplé les prieurés, les abbés commendataires nommeraient les prieurs avec la seule autorisation du Parlement, sans passer par Rome. Il écrivait au Père Général : « Il est indifférent aux officiers de la Daterie qu'il y ait peu ou beaucoup de religieux dans les Prieurés conventuels parce que leurs droits n'en sont pas diminués ; en quoy ils préfèrent leurs intérêts au service de Dieu, et sont cause des désordres et scandales qui s'y commettent. Ils se trompent même quand ils croyent conserver leurs droits en refusant l'vmion qui ne change pas la nature des bénéfices, puisqu'ils se mettent en danger de les perdre, parce que les commendataires, supprimant partout le nombre des religieux.
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après trente ans ils tiennent ces Prieurés conventuels comme l'rieurés simples, si l'union ne se fait pas : car il n'y a qu'un corps bien uni qui puisse les obliger à maintenir la conventualité et le nombre des religieux ; car après la suppression des religieux el de la conventualité ils demandent à Rome ces Prieurés conventuels comme s'ils étoient simples ; j)ar où on veoit que Dieu punit ces olficiers qui retusent l'union des bénéfices par le même endroit par où ils espéroient conserver leurs droits et leur prolit : per quiv peccat qui?., pcr hsec et torquetur. » Le Père Général fit dresser des mémoires sur ce sujel, el la liste des prieurés con\'enluels supprimés et réduils en prieurés simples, faute d'avoir entretenu des religieux pour conserver la conventualité, le tout par la négligence des supérieurs el visiteurs de l'Ordre de Cluny, puis alla en parler au nonce. Celui-ci témoignait de l'affection pour la congrégation ; mais devant les résistances de sa Cour il n'osait pas écrire en faveur de l'union, encore qu'on lui donnât de temps à autre quelque somme sur les dettes de Chezal- Benoît, et cela à une époque où Saint-Maur était lui-même très à court d'argent.
Dans le courant de l'année, le Père Général revint à la charge auprès du nonce, lui exposant que l'Ordre de Cluny courait à sa ruine prochaine si l'union ne s'effectuait, et lui mettant sous les yeux l'exemple précis de Saint-Martin des Champs qui, de vingtquatre prieurés conventuels qui en dépendaient autrefois, n'en avait plus que deux, qui bientôt seraient supprimés, faute de réforme, et aussi l'exemple actuel du prieur de Saint-Denis de la Chartre qui prétend posséder ce prieuré conventuel en qualité de prieuré simple, c'est-à-dire joindre la mense conventuelle à celle du prieur. Cette fois le nonce promit sa protection et son crédit et écrivit au cardinal Barberini, lui représentant la nécessité et les avantages de l'union et lui rendant bon témoignage de la congrégation, qu'il connaît depuis longtemps et pour laquelle il a beaucoup d'amitié.
Le roi aussi avait écrit de nouveau à l'ambassadeur et au pape, disant que si l'on ne se hâtait pas à Rome, il aviserait lui-même à conclure l'union par d'autres voies ^. Il y eut alors un moment
ï. C'est à la même époque que courut dans Paris le bruit que le cardinal de Richelieu, exaspéré par les refus de Rome, allait solliciter un acte
d'espoir. Le maréchal d'Esfrces envoya au cardinal de Richelieu les mémoires qu'il avait présentés au pape : le cardinal et le Père Joseph en lurent fort satisfaits et lui recommandèrent d'achever enfin « cette union si glorieuse, si utile, si souhaitable et si nécessaire. » Les lettres du roi, remarque Dom de Vie, étaient basées <( sur des motifs si véritables et si raisonnables, qu'on ne peut dire que ces lettres soient mendiées ou extorquées. » Le cardinal Barberini témoigne au cardinal de Richelieu vouloir et désirer le succès de l'affaire dont il connaît le mérite et les heureuses suites, et que seule la maladie du pape oblige à remettre : il écrit à trois reprises au nonce qu'il y travaille avec zèle ; peu après il la remet entre les inains du cardinal Bagni, grand ami de la congrégation. Reprenant courage, le Père Général, qui un moment a hésité entre poursuivre l'union et l'abandonner, y voyant péril des deux côtés, écrit maintenant à Dom Placide qu'il faut l'obtenir à quelques conditions qu'on veuille exiger, qu'on essaiera plus tard de les faire adoucir ou supprimer, et que, aussitôt l'affaire arrêtée, il peut donner sa parole au cardinal dataire que la compensation pécuniaire à laquelle il attache tant d'importance lui sera aussitôt comptée, soit à Paris chez le nonce, soit à Rome, s'il le trouve meilleur. Il n'y a qu'un point sur lequel il faut se montrer intraitable, la soumission des abbés au chapitre général et aux supérieurs de la congrégation. Pour lors il vaudrait mieux surseoir l'affaire, car il s'agit là d'une condition indispensable de la réforme: l'intransigeance est un devoir^. Dans ce cas, il
royal lui donnant la supériorité effective de tout l'Ordre de Cluny et lui adjugeant des rentes nouvelles sur chacun des monastères de l'Ordre. Un tel projet eût consommé la ruine de toutes les maisons; mais le Père Joseph, à qui Dom Grégoii-e Tarrisse s'en était ouvert confidentiellement, en lui représentant que les monastères de Ui congrégation étaient déjà très pauvres et que beaucoup d'entre eux ne pouvaient suffire .'i leur entretien, se contenta de hausser les épaules : ce n'était pas la première fois qu'il entendait accuser le cardinal d'une excessive avidité pour l'argent. Pourtant il dit au Père Général qui, depuis la signature du concordat, faisait partie du conseil ecclésiastique de Richelieu, qu il ferait bien de surveiller les démarches de certains « valets » et « courtisans faméliques ». Venimtamen, ajoute Dom Mègc, p. 390, domnus Gregorius metu non caruit, sciens principes viros obsideri venalibus animis et facile pati se capi, ubi maxime de congregandis opibus agitur.
1. La supplique en latin présentée au pnpe se trouve au fol. 100'° du ms. lat. 17689.
310 RICHELIEU LT LA UÉrOUMi: MONASTIQUE
faudra obtenir de quelque l»;uiquier expéditionnaire un certificat en forme comme (juoi, pendant près de trois ans, on a fait en vain des démarches continues pour obtenir la confirmation de l'union.
Une autre difl'iculté <^ue faisait le cardinal dataire était qu'il voulait restreindre l'union de Uluny et de Saint-Maur au royaume de France. Ce lui élail soufflé par le recteur du collège de Sainl- Alailial d'Avignon, homme déréi^lé et ennemi de la réforme qui, pour empêcher qu'elh; ne s'étendît au Comtal-Venaissin et ne vînt arrêter ses désordres, faii^ait malignement entendre à Rome que la daterie perdrait par l'union de Cluny et de Saint-Maur plus de cent titres de prieurés. Chaque année, ce recteur faisait de gros présents aux officiers de Rome pour écarter la visite canonique et se maintenir dans son libertinage. Mais sur ce point de la limitation dans le royaume. Dom 'iarrisse consentait encore a transiger : la clause n'était pas très importante, sauf pour la Franche-Comlé où il y avait, quelques prieurés de Cluny : « on pourroit donc en tout cas laisser cette clause, mais il fauldroit la laisser mettre si secrètement que M. l'ambassadeur ne pût nous reprocher d'y avoir consenti. »
C'est sur ces entrefaites que le roi, par une lettre du 15 mars 1638, donna ordre à Dom Tarrisse d'envoyer des moines de Saint- Maur à l'abbaye de Lérins, qu'il venait de donner au cardinal de la \'alette. Les moines du Mont-Cassin se plaignirent et Rome jeta les hauts cris, menaçant de refuser définitivement l'approbation de l'union. Le procureur général eut dans toute cette nouvell(î affaire à montrer une prudence extrême : le Père Général, dans sa lettre du 13 avril, lui prescrivait de remontrer au pape que le roi lui avait forcé la main, qu'il n'avait lui-même aucun désir d'introduire les Mauristes dans cette abbaye, bien au contraire, que ce n'est qu'afin de la conserver à l'Ordre bénédictin qu'il l'a acceptée sur un ordre formel, et que s'il avait refusé, il aurait pu passer pour un ennemi de l'Etat, puisque le roi n'y voulait plus de religieux étrangers, comme ceux qui venaient de trahir au profit des Espagnols, et sa résistance aurait confirmé les soupçons de ceux qui avaient accusé les Mauristes à l'occasion de la prise de Corbie. Pour justifier ses dires, le Père Général
envoie la copie des lettres du roi, et ajoute que si Rome peut obtenir des ordres contraires, il sortira de Lérins avec plus de plaisir qu'il n'y est entré.
Tout cela n'était pas pour avancer les affaires de l'uniou. En guise de nouvelle menace, le roi lança un arrêt défendant d'envoyer prendre aucune expédition auprès des banquiers de Rome, à cause des excessives lenteurs et des frais considérables qu'il fallait subir pour faire expédier les provisions de bénéfices. Il n'en fallut pas davantage |)Our (|u"aussitùt la Cour romaine se montrât plus accommodante : on le \it par les lettres du cardinal Rarberini et du cardinal Ragiii. Richelieu et le Père Joseph firent remercier, par l'intermédiaire du Père Procureur, ces deux Eminences des soins qu'ils prenaient pour l'affaire de Saint-Maur et Cluny, les assurant qu'ils ne les avaient jamais crus responsables des longs retards subis. L'arrêt royal fut du reste rapporté au bout de peu de temps. Vers la même époque, le cardinal do la Rochefoucauld, toujours plein de bonne \'olonté pour la congrégation de Saint-Maur, conseille au Père Général d'obtenir pour lui un nouveau bref pour la réformation de l'Ordre de Saint-Benoît en France, de même qu'il en avait obtenu précédemment pour Cît.eaux et l'Ordre de Saint-Augustin : son but n'est nullement de contraindre les personnes, mais seulement d'avoir plus d'autorité pour choisir les monastères, déterminer ceux qui seront le plus propres aux noviciats, aux cours d'études, etc. Rome ajourna cette nouvelle proposition.
Le cardinal Bagni écrit aimablement au Père Général qu'il ne quittera pas Rome avant d'avoir terminé l'affaire de l'union ; malheureusement il tomba malade peu après. De l'avis de tous. si l'union venait à être rompue, l'Ordre de Saint-Benoît était presque perdu en France. On en eut coup sur coup une double preuve. Les religieux de Montmajour demandèrent b Rome leur sécularisation et leur translation dans la ville d'.'Nrles. Dom Tarrisse charge le Père Procureur de s'y opposer : « Il seroit dommage qu'une grande Abbaye comme celle-lcà, si propre ou à un Noviciat, ou à un Cours d'étudiants, se perdît pour l'Ordre ; il n'est pas croyable que le Pape q'ui nous a donné des Bulles pour la Réforme des Monastères de France, en donnât pour la sécularisation, car on diroit qu'il étoit aussi facile à permettre la des
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tnictioii (le rOrdre (iiie la Uét'onne cl son rétablissement; on peut même ajouter (juc la permission de celuy-ci est plus difficile à obtenir que celle-lù, comme il paroit dans notre affaire de l'union. Le motif de ces religieux est de vivre dans la ville avec plus de liberté. Il faut empescher l'exécution d'un si mauvais dessein, si pernicieux à l'Ordre et si lionteux et qui rendroit inutile le pieux dessein que le Pape a de réformer l'Ordre.
« Les religieux de Saint-Séver Cap de Gascogne ont le même dessein ; mais il faut s'y opposer ; ce qui l'ail veoir que sans la réforme, l'Ordre seroit déjà miné. »
Le retardement de l'union causait en effet de grands maux dans les deux congrégations : les esprits turbulents et indisciplinés — cl ceux-là ne font jamais défaut — profilaient de ce que la législation arrêtée au cbapitre de 1636 n'avait point encore reçu la consécration officielle pour se dispenser d'y obéir. Quelques religieux anciens de Cluny causèrent du scandale. Dom Tarrisse envoie à Dom Placide Le Simon une série d'actes contenant des plaintes au sujet des prieurs commendataires de Cluny, qui prou\ ent la désolation de leurs prieurés : suppression du service divin, ruine de la conventualité, état lamentable des bâtiments, atteintes aux bonnes moeurs, etc. Et c'est la situation de presque toutes les maisons de Cluny ! On a déjà fait quelques visites canoniques dans ces lieux de désordre, où on ne la faisait auparavant que par pure formalité, car on avait soin d'offrir des présents aux visiteurs pour leur fermer les yeux. Les constatations qui ont été faites sont effrayantes. Il faut à tout prix obtenir l'union. Le Père Général écrit qu'il fait prier pour que la santé du cardinal Bagni se rétablisse bientôt ; de plus, pour aller jusqu'aux extrêmes limites des concessions, il a consulté les supérieurs majeurs de la congrégation, et il a été décidé, au sujet de l'article de l'indépendance de l'abbé de Cluny, « qu'au cas qu'il en faille passer par ce que Rome veut, il faut faire mettre que cette indépendance ne regardera que sa personne qui ne sera pas sujette à la correction, mais que tout le reste sera à la disposition du Chapitre et des Supérieurs Généraux : autrement, ce ne seroit pas une union, mais un sujet de schisme, de division et de ruine. Il faut, dans celte extrémité, restreindre cette indé-
pendance à la seule personne de l'Abbé, quoyque ce soit toujours trop et qu'il ne faille passer cet article qu'à l'extrémité, il faut dire la même chose touchant l'élection qu'on veut être faite par le Chapitre particulier de Cluny et non par les Chapitres Généraux, selon le Concordat; quoyqu'il y auroit moins d'inconvénients dans cette seconde manière d'élire que dans la première, on peut aussi, à l'extrémité, passer cet article. On essaiera dans la suite de le modifier ou de le supprimer. »
Il semblait qu'après cette dernière concession — et on y ajouta peu après qu'au besoin le chapitre général ne pourrait déposer l'abbé de Cluny sans l'autorisation du Saint-Siège — rien n'arrêterait plus la Cour de Rome. Le cardinal Barberini prit lui-même l'affaire en mains, le cardinal Bagni étant encore malade, et écrivit au nonce et au cardinal de Richelieu que cette fois l'affaire serait menée à bon terme. Le procureur de son côté multipliait les mémoires afin de réfuter les dernières objections. Enfin l'ambassadeur du roi intervint à nouveau auprès du pape et du cardinal Spada. Urbain VIII s'engagea à en finir et ordonna la tenue immédiate de la congrégation générale. Les prélats se mirent à l'œuvre et furent d'avis de confirmer l'union ; mais, contre l'attente de tous, ils imposèrent des conditions telles que les supérieurs auraient préféré mille fois renoncer à l'union que de les accepter. Tout était à recommencer.
La première condition était que les prieurs des monastères de Cluny qui désiraient la réforme devraient en exprimer le désir, conjointement avec le cardinal de Richelieu, et on ajoutait cette clausule étrange : Concedatur unio eorumdem et aliorum quorum superiores cl religiosi i elormafiorvi legitimum prsebuerunt assensum et dummodo in eadem congregatione par saltem aul arclior vigeat observantia.
2° Le droit du Saint-Siège et de la légation d'Avignon à nommer des moines de la congrégation aux bénéfices de Cluny et des autres monastères subsiste, et il n'y aura aucun changement à ce qui se fait actuellement pour les collations et provisions.
3° L'abbé de Cluny, même commendataire, et les autres abbés et prieurs, même réformés, garderont sur les lieux et les personnes la juridiction qu'ils avaient jusqu'à ce jour, tant au spirituel qu'au temporel, et conserveront la libre disposition des revenus de leur mense.
314 RICHELIEU Lï LA RÉFORME MONASTIQUE
4° bans les monastères qui deuuiiideuL la lélurme, ou donnera à la minorité des religieux qui la refusent un logement à part et une pension, ainsi qu'il s'est toujours pratiqué dans les congrégations du Mont-Cassin et de Saint-Maur.
5° I.a congrégation unie de Saint-Maur et de Cluny pourra déléguer des visiteurs pour les monastères réformés, comme cela se passait dans l'Urdre de Cluny pour les visiteurs députés par le chapitre général de tout l'Ordre.
G" On remettra la collation des offices claustraux au bon plaisir apostolique, et un ne les donnera que dans les formes de droit.
7° On pourra permettre la suppression des litres collalifs perl)étuels dans les abbayes et prieurés réformés.
8° La communication des privilèges in globo est refusée : il faudra exprimer d'une façon spéciale ceux que l'on désire. On ne devra point parler des moniales, ni des exemptions.
• î>" On j)rendia toutes les mesures nécessaires pour empêcher qu'à l'avenir on puisse modifier co (|ui aura été réglé par le contrat d'union.
A Paris, on fut navré de ces nouvelles exigences. Les supérieurs se réunirent et rédigèrent une réponse motivée :
1° « Pour ce qui regarde le consentement qu'on demande des Communautés de Cluny en meilleure forme, il ne faut pas, comme il a été dit, en espérer davantage, parce que tout ce qui reste de rOrdre de Cluny est composé de bénéfices ou Prieurez où il n'y a déjà plus aulcun religieux, ou si peu qu'ils ne sçauroient faire <Jommunauté ; et cela même qui fait naître des difficultés aux prélats romains devroit leur être un motif pour passer l'union qui seule peut remédier à tous ces maux et prévenir la chute entière de cet Ordre et de ses bénéfices et Prieurez conventuels, que les Abbés commendataires donnent comme simples et que le Parlement déclare tels, parce qu'ils sont plus favorables à leurs enfants qui les possèdent, ou peuvent plus aisément être possédés ; ainsi, de cent Prieurés conventuels, dans peu d'années il n'en restera pas dix qui ne soient déclarés simples. — Il semble d'ailleurs que le consentement de Cluny et des principaux Supérieurs doit suffire à Rome pour procurer un aussi grand bien à l'Ordre qu'est celuy de l'union ; car pour le consentement des religieux
nicur.LiEu ABC1-: de cllw. 1638. 315
libertins, il n'est ni possible ni à propos de l'exiger; qnoyque pourtant, nous n'entrons flans aucun Monastère pour le réformer sans le consentement de la plus grande et de la plus saine partie des religieux, car nous ne forcerons personne pour la réforme. » On avait déjà envoyé à llomc le consentement des Pères de l'étroite obser\ance. Pour donner toute satisfaction sur ce j)remier article, on fil dresser une nouvelle liste de ratifications qui comprenaient la plus grande partie des prieures de Cluny où il restait encore une vague conventualité. Les religieux réfractaires étaient peu nombreux et sans autorité : d'ailleurs le pape a pleinement le droit de pourvoir à la réforme sans leur consentement nominal. On faisait observer en outre que ceux qui, dans ces actes, étaient dénommés sous-prieurs, étaient pourtant véritablement des prieurs claustraux, et non de simples vice-gérants des prieurs. Et la même adjuration se répétai! : la conventualité S(^ détruit peu à peu dans les prieurés, qu'on se hâte d'accorder l'union, qui seule peut la conser\ er !
Quant au second article, si on l'acceptai I. ce serait la destruction de la rélorme. car il est en opposition formelle avec les vœux monastiques : on ne peut pas obliger des religieux à renoncer à lobéissance et à la pauvreté.
Par le troisième article. « on veut que les Abbés et Prieurs ayent toute jurisdiction sur les religieux et la disposition des fruits sans dépendance ; mais cela aussi détruit l'obéissance et la pauvreté, et il y a lieu de s"étonner que le démon, ennem.y du bien qu'on veut faire, ait pu persuader et donner cette pensée à des personnes qui devroient soutenir les intérêts et la gloire de Dieu et qui sont en droit de donner la loy au monde ; si cet article étoit publié, il seroit sans doute un sujet de scandale. 11 n'est pas nécessaire de parler des \'isi(eurs ni de leurs droits, car nous pouvons les députer et leur donner l'autorité suffisante. »
Le quatrième point a été prévu dans le concordat et la sup pliquc.
5° L'abbaye de Cluny a toujours eu jusqu'ici droit de visite sur ses monastères, réformés ou non, indistinctement : c'est lui faire une injure gratuite (|ne do restreindre ce droit aux seuls monastères réfonnés.
Pour le sixième article, « on ne peut non plus admettre que
316 KICHELIEU LT LA nÉFOnME MONASTIQUE
nous aurons recours ù Rome pour Uailer des offices claustraux, puisque nous avons déjà le consentement pour l'union d'iceulx par nos Bulles. »
Quant à la septième condition imposée, « nous serions bien sots d'acheter si cher et a\cc tant de temps une si rude peine et la ruine de l'Ordre ; le Procureur est exhorté à faire ses efforts pour tascher do réduire ces articles et les officiers de la Cour de Uome à quelque chose de raisonnable, car d'attendre un autre Pontificat, oji ne nous le conseille pas. »
8" Si on ne veut pas donner communication des privilèges ad instar aliorum Ordinum, que l'on mette du moins que chacune des deux congrégations, Cluny et Saint-Maur, gardera et communiquera à l'autre ses propres privilèges : sans quoi, l'union sera à leur détriment commun. On consent à ce qu'il ne soit point fait mention des religieuses, bien que cela doive beaucoup dépjlairc au Père Joseph. Elles resteront, comme par le passé, soumises à l'Abbé et aux visiteurs de l'Ordre, ainsi qu'il a été réglé \)ar le concordat.
9" Comment enfin jjourrait-on s'interdire à l'avance de modifier un point dont l'expérience aurait montré les inconvénients ?
Les supérieurs prennent une dernière précaution en envoyant ce mémoire a Dom Placide Le Simon : qu'il tâche d'adoucir la phrase du préambule où il est dit que lOrdre de Cluny et ses monastères s'unissent à la congrégation de Saint-Maur, car les anciens de Cluny sont un peu fiers et chatouilleux et cela pourrait les blesser, « et néantmoins, est-il ajouté, si on eût traité de cette manière, on n'auroit pas eu besoin d'autres bulles et nous nous feussions maintenus dans nos privilèges ! » Décidément le cardinal Bagni avait raison quand, après avoir pris connaissance des dernières conditions imposées par Rome, il écrivait au Père Général : « II faut que cette affaire soit de Dieu, puisqu'elle produit tant de difficultés et se heurte à tant d'obstacles. »
Dom Tarrisse craignait beaucoup que le cardinal Bagni, très dévoué à Saint-Maur, et fervent partisan de l'union avec Cluny, ne fût obligé de quitter Rome avant que tout ne fût terminé. De plus, le temps fixé pour le chapitre général approchait, et les esprits turbulents et brouillons s'agitaient et commençaient à chercher chicane à ce sujet. Comment faire ? On ne peut se dispenser
KICIILI.IKI AIJlJi; DL OLUNY. 1638. 317
de tenir le chapitre ; d'autre part, si une seconde fois on le réunit sans l'autorisaliou préalable du Saint-Siège, Rome se fâchera et se plaindra. Le Père Général écrit une nouvelle lettre pressante à Dom Placide Le Simon : qu'il fasse encore une démarche auprès des cardinaux Barbcrini et Bagni, qu'il représente au premier surtout combien cette affaire est importante pour la gloire et le maintien de l'Ordre et qu'il y doit travailler à la fois comme instrument principal du Saint-Père pour le gouvernement de l'Eglise, et comme protecteur de l'Ordre de Saint-Benoît. S'il le fait, il aura la gloire d'avoir soutenu et promu cet Ordre ; sinon, il encouna le blâme de l'avoir laissé tomber en ruine et livré en proie à ses eimemis.
Ces exhortations ne furent point umtiles. Le cardinal Barberini, après avoir donné de bonnes paroles d'encouragement au Père Procureur^, convoqua une nouvelle congrégation générale et lui soumit les observations venues de Paris. La chose n'alla pas sans de nouveaux tiraillements : nous en trouvons la preuve dans une lettre du cardinal Bagni au cardinal Barberini, relative à la situation de l'abbé de Cluny et au danger qu'il y avait à laisser aux moines la libre disposition des fruits de leurs bénéfices ^. Le Père Procureur avait ordre de tenir ferme pour les choses essentielles, et de laisser passer les clauses qui ne semblaient point fort préjudiciables, conmie la réserve relative à la légation d'Avignon, car personne n'a jamais eu la pensée de préjudicier aux droits accoutumés de Rome. Si au contraire il ne peut obtenir que l'abbé de Cluny soit soumis aux visiteurs nommés par le chapitre général. f(u'il obtienne du moins que l'élection soit faite par les seids religieux réformés, puisqu'en effet les anciens ne font pas j)artie du corps et vi\ent à part avec les pensions dont on est con- \enu avec eux. 11 doit faire en sorte qu'il ne soit pas parlé de la juiidiction, ni de la jibi-e disposition des revenus, car à la faveur de ce silence on pourra plus tard apporter quelque remède. « Dieu nous faira peut-être la grâce de trouver quelqu'un qui sera bon et fidèle abbé, avec lequel on pourra réparer tous les défauts et asseurer le tout pour l'avenir. »
1. Voir la Icllre du inarôchal d'Estrées du 24 novembre 1638, Bibl. Nat., m s. fr. 16055, fol. 603.