‹ Le cardinal de Richelieu et la réforme des monastères bénédictinsChapitre 165 sur 183 · Ouor. cit., I. III, p · texte numérisé non relu

Ouor. cit., I. III, p

A la suilc d'incitloiits pénibles cl scaïKlaleux. mais qui du moins ne dépassaient pas les limites du eloiln», ils étaient sortis un beau malin sans permission, et dejjuis lors couraient les rues de Paris et des autres \illes de jjariemenl. sous prétexte de procès et d'affaires personnelles : ils y voulaient vivre à leur guise avec la pcnsioji que leur servaient les réformés et ne tenaient aucun compte des injonctions que leur adressaient visiteurs et supérieurs : à chaque nouvelle sommation, ils a]q)claient comme d'abus. A ce r<'i>ime, plusieurs eurent \ite fait d'abandonner habit monastique et tonsure, et il y eut des scandales })ublics.

C'est pour réprimer et prévenir ces désordres, c'est pour racler ces dernières taches de rouille que Riclielieu lit rendre larrêt du 12 no\endire, lequel ne concerne en rien les réformés. Il y était prescrit à tous les anciens en rupture de ban de rentrer avant un mois dans leurs monastères et de n'en plus jamais sortir sans permission ; sinon, ils seraient privés de leurs pensions, et au besoin emprisonnés. L'arrêt ne constatait donc point des désordres (jui auraient envahi à nouveau les monastères réformés : il voulait détruire, et par des moyens rigoureux, si besoin était, les traces d'indiscipline qui pou^•aienl persister encore chez les religieux non réformés mécontents du soil que peu auparavant, en un jour de fer\eur ou simplement de bon sens, eux-mêmes pourtant a\aient accepté.

Que l'on s'acharne cojilre la mémoire du g'and centralisateur, de celui (|ui fut un des plus ardents défenseurs du pouvoir absolu, cela peut se comprendre de la part de cerveaux imbus des idées révolutionnaires en nos temps de libéralisme à outrance ; mais que des écrivains ecclésiastiques n'aient pas reconnu dans les conceptions grandioses du cardinal de Richelieu un reflet de cette IHiissante idée de la monarchie absolue qui fait la force glorieuse de l'Eglise, il y a peut-être lieu de s'en montrer plus surpris. Et les historiens bénédictins eux-mêmes ne sont pas indemnes de tout reproche sur ce point ; il y a longtemps que quelques-uns d'entre eux se sont montrés sévères pour Richelieu. Dom Joseph Mège par endroits est tout à fait injuste ; il est vrai que ses Annales sont demeurées manuscrites, mais elles ont pu influencer pourt^int les auteurs du Gallia Chrisliana qui, eux aussi, ont des

oT(j i!i( iii;i.ii;i i:t i \ nÉrc>rvMi: mowstioi e

mois clui< à l'cMidroil. tUi cai'«!iiial '. Ooin Mége lui a roitrochc de n'a\oir point pris do coadjuteur parmi les religieux réformés el lie u'aNoir pas do son vivant résigné son lilio abbatial en faveur tle la congrégation. Les deux accusations tombent à faux. Richelieu avait al)andoimé sa jui-idiction spirituelle sur l'Ordre de Cluny et l)om (iicgoire Tarrisse, supérieur général de la congrégation, jouait exactement le rùle de coadjuteur. L'avenir était 1res sudisatnmcnf assuré par l'article du concoidat qui désignait pour successeur nu luoinc réformé et pour \icaire général chargé de \isiter les l'eligieux anciens, pour commissaire du régime, comme on disait, un autre religieux réformé. Ouant à l'extinction du titre abbatial de Clunv, cela ne se pouvait faire sans Home, et c'eût été naïveté grande de le denumder, alors qu'on refusait même, au nom du prétendu honneur do l'Ordre de CUmy. de

1. A pro|io< clf Saint-Lucion de Dcauvais, il csl dil : rcditus devoravil ub ftnno I0:i0 ad 1612; pour Prémontrc, Cardinali^ Hichelus, qui abhaJiùc inhiabal...

Par coiiU'c, Dom FéliJjieh est beaucoup plii/s juste quand il parle, dans son Histoire de labbaije de Sainl-Dcnis (p. kCA), du cardinal et de son projet diinion de Cluny et de Saint-Maur ; Dom Tassin aussi, dans la préface de l Histoire littéraire de lu congre (jalif'jn de Sainl-Maur, a rendu un digne hommaç-e au zèle de Richelieu pour l'Ordre bénédicliu : u La réforme de Saint-Maur sétendit de plus en plus pai" toute la i-'rance, sous les favorables auspices du roi Louis le Juste et de la pieuse reine Anne d'Autriche, cl par le zèle des évèques et des abbés les plus recommandables. Le cardinal de Richelieu y contribua plus que personne. Ce grand ministre, qui savoit en quoi consiste la prospérité d'un Etat, s'appliquoit non seulement à faire fleurir les sciences et les beaux arts, mais encore à régler les meeurs du clergé séculier et réguher. Il savoit les services que lOrdre i)cnédiclin en particulier avoit rendus autrefois à l'Eglise et à l'Etat et son dessein étoil de le rendre florissant, comme il avoit été avant la décadence de la discipline ecclésiastique et monastique ; décadence causée par l'abandon des bonnes études, par les commendes, par le malheur des guerres civiles, et les nouvelles hérésies. Les Pères de la réforme de Saint-Maur entrèrent parfaitement dans les vues du sage ministre, leur puissant pro'ccteiir. » Nous avons plaisir à citer, à la suite de ces paroles, celles par lesquelles Sainte-Beuve termine son remarquable article sur le cardinal . « La renommée de Richelieu (et la renommée, il l'a dit, est le seul paiement des grandes âmes) ne peut que s'accroître avec les années et avec ics siècles. Il est de ceux qui ont le plus contribué à donner consistance et unité à une noble nation qui d'elle-même en a trop peu ; il est, à ce litre, un des plus glorieux artisans politiques qui aient existé ; et plus les générations auront été battues des révolutions et mûries de l'expérience, plus elles s'approcheront de .sa mémoire avec circonspection et avec respect ». {Causcrin du lundi, t. \II, p. 205.)

t«u[)piiiiici' la juridiction des abbés cl. prieurs commendalaircs. On a (ail UM crime aussi au cardinal (ra\oir ciicrché à se faire Monnncr k'i;al [cni|)()raii-e du Sainl-Sièg(\ cl mcruc patriarcite de l'rauce '. Ces projets oul-ils mcnic existé ? 'Joui cela ne repose-t-il pas nni<|ucinenl sur les Mctnnires de Monlclial-. un passionné et un \ iolenl. et sur W pamphlet de lancien orah^ricn ( liarlcs Hersent, Ofdall (jalll de careitdo sclHumale ? Créliueau-.Ioly affirme les choses d'un ton très assuré, mais n'en prome aucune, et l'on est mènie en droit de sourire (|uand il dit: « Le pape* refusa de riu\estir d'une charge (pii lui aurait facilité les moyens d'usurper une ])répon(l(;rance sans bornes. Le Saint-Siège n'accédant point à ses arrogantes prières, il essaya de toucher à son but par une voie plus tiélournée : il songea à tenir sous sa dépendance les aiuicns Oidres monastiques'. » Mais il faut laisser à ^L Gabriel llnnolaux le soin de fixer délinitixemeiil l'hisloire sur ce point cl de nous montrer si ces désirs, où Ton n'a \oulu \'oir ([u'unc ambition exagérée et devenue .aveugle, n'étaient pas inspirés par les mêmes desseins qui faisaient réclamer avec tant d'instance les bulles pour le généralat de Cîlcaux el de Prémontré. Car il y avait beaucoup à réformer aussi dans le clergé séculier à cette épo((ue, et il est incontestable qu"a\ec les pou\oirs de légat et (i [oiiiori la juridiction de patriarche, llichelicu eût pu doubler son influence et son action sur les évècpies de France, peul-èlrc même trouver le niodii-; vivcndi a\ec les proleslants auquel il

1. G. d'Avcncl, oijrr. cil., I. (11. p. .'iOd-onV ; Fo^iiicz, I. I, p. AM et i3r>, t. Il, p. 45-'i7.

2. Hibl. Nat., Lb^« 70, ('(lilion de Kollerdam de 171S, p. 10-13 et 23. Montchul dit que si le pape a refus-} à Richelieu la qualité de légat du Saiul- ."^ièîïe, c'est qu'il aurait été forcé de donner aussi un légal à l'Espagne, ([ue les peuples se seraient ainsi habitués à ne plus i-ecourir à Rome et que la dalerie et la chancellerie apostolique y auraient beaucoup perdu. Il est un peu pénible de voir un ouvrage tout récent s'efforcer de démontrer que la politiijue linanciére de Richelieu fut désastreuse pour le clergé de l'rance, en s'appuyani à peu [très uniquement sur les accusations d'un ennemi du cardinal. Cf. liichclieii el le clerrié de France. La recherche des (tmorlissemenls daprès les Mémoires de Monlchal, par Jean Tournyol Ju ('li>p, Paris, Giard et Brièrc, octobre 1912. vni-i9i p. in-S».

3. Histoire delà Co<npafjnie,de Jésus, t. lll. p. ii;'. L'auteur de la notice sur Richelie',1 rpii se trouve en tête de l'édiiion des Mémoires du cardinal dans la collection Pelitot, signale une lettre de la reine-mère au pape en 103"), qui prouverait ce projet de patriarcat (2« série, tome X, p. 102, note).

378 )<I( lli;i.ICL ET LA lŒI On.MC MONASTIQUE

soinhle avoir sun^é '. .\diis no xowlons i)oiiit dire par là (|u'il n'y aurait ou aucun incouM'nionl pour Ronio, aucun daugor pour les lois de la liiorarcliie occlésiaslitjue, si ces projets ousseul abouti : nous posons siiniilomeul la queslion, nous émettous seulement sur rinlention du cardinal une hypothèse qui nous semble légitiuiée par ce que nous connaissons de son rôle d'abbé général do Cluny. Aussi, après aAoir longuement étudié la question au point de \y\c restreint de l'Ordre de Saint-Benoît, nous avouons sans crainlc iTavoir pu découvrir dans la pensée de Richelieu autre chose que le grand et iiolde dessein d'établir partout l'ordre et Tunilé. Il n'a pas pu léalisor Tunilé rêvée, et Cluny s'est ollondré sur lui-niênic, et Cîteaux et Prémonlré n'ont fait <iue se prolonger dans une vie morne et inutile jusiju'à la Héxolution ; ])artoul au contraire où sa forte main a pu agir librement et laisser son empreinte, — on le voit à Marmoulicr, on le voit par toute l'histoire de la congiég'ation de Saint-Maur — il a su construire et assurer pour un long avenir cette tranquillité dans l'ordre qu'exprime si heureusement d'un mot la devise bénédictine : PAX.

Et s'il nous fallait doiuior une dernière preuve, preuve a jiosieriori. ])ouriail-on dire, de la bienfaisante et tutélaire action du cardinal de Richelieu sur la réforme bénédictine, nous n'aurions qu'à jeter un couji d'œil d'ensemble sur ce qui se passa au lendemain de sa moit. D'im bout de la France à l'autre bout, ce fut une \éritable insurrection monastique : partout les anciens qui n'avaient souffert que malgré eux l'introduction des reformés dans leurs monastères crurent le moment enfin venu de se déli\rer d'un exemple importun de vertu et de bonne obser\ance qui leur reprochait journellement leur mollesse. Le maître redouté n'était plus là pour comprimer les révoltes.

A Cluny, dès le 13 décembre 1042, on procède à l'élection du nouvel abbé. Les anciens, qui sont en moindre nombre et qui. d'après le concordat qu'ils ont accepté par acte solennel, ne doivent point prendre part au vote, convoquent à la hâte des religieux de monastères voisins qui ne sont même pas profès de Cluny et postulent le prince de Conti, un enfant de treize ans, à la « taille gâtée «, second fds du prince de Condé et fdleul du

1. Sur le projet d'alliance avec les protestants, voir d'Avencl, t. IIÎ. p. 419-220 et surtout Gab. Hanotaux, t. II, p. 2i7-2'i8 et p. 461-i65.

cardinal dormil ; pciidaiil ce lonips, les réformés élisoiil icgulièreineiit cl caiioni(iuciiiciil l'un d'enlre eux, Dom Geniiain Espiarl, \i<iteiir de la iir()\iiice de J3oiirgogne. 11 y eut |irocès à Paris el procès à Home. Le j^rince de Coiuli' se jeta dans la mêlée cil véritable fou furieux et chai-yea les moines réformés avec la même impétuosilé <|uc déployait à Uocro\ (juekiues mois plus tard el pour une meilleure cause, son fils aîné en enfonçant les carrés espagnols. On eût dit qu'il s'agissait de conquéi-ir un royaume. Pour arriver à son but, il employa les promesses, la corruption, les menaces, faisant intervenir les éche\ ins el ofiiciers de justice de Cl:my. de Màcon, de Dijon, et ne reculant devant aucune de ces violences (ju'on a reprochées si injustement à Richelieu.

Les pau\res nioines ne purent résister : ils s'adressèrent en \ain au roi, qui n'osa point contrister le preniier prince du sang. D'ailleurs Coudé \eillait et agissait énergiquement à Paris, à Saint-Germain-en-Laye, à Rome. Dom Mège, qui a raconté dans le détail les incidents divers de celte lutte, fixe d'un mol l'attitude des deux partis en présence : Cujus ^ pericula el molcstias nossc poteril ille, qui quantum sit discriminis inter saevienlem Iconeni et agTunn mansuete palientem agnovcril. Au (irand-Conseil cl au Parlement, le prince de Condé finit, à force de démarches et d'obstination, par rallier les gens à la cause de l'élection du prince de Conli : Dom Lemperière au Parlement l'appuya de toutes ses forces. Peu après le roi mourut^, et Dom Tarrisse crut quil valait mieux céder : il ne s'opposa plus à ce que le jeune prince tiemandàt ses bulles à Rome : le pape les octroya sans retard et suppléa à toutes les irrégularités de l'élection. La prise de possession du nouvel abbé eut lieu le 24 décembre 16jo.

Ge fut la mort de Cluny. Condé donna à son fils, pour gou- Acrncr l'abbaye, un conseil de laïques qui, ne connaissant rien aux lois de la vie monastique ni aux règles canoniques, bouleversèrent tout au gré de leurs caprices et de leur a\idilé. On assista à une véritable curée : aucune des promesses qu'on avait

Page 1