‹ Le cardinal de Richelieu et la réforme des monastères bénédictinsChapitre 2 sur 183 · PRÉFACE VU · texte numérisé non relu

PRÉFACE VU

ceux qui souffriront. Ainsi, un apport de dévouement accumulé, une épargne immense de legs volontaires se trouvent otferts à la pénurie sociale présente et future.

Toutes les religions ont accepté et exalté ces beaux sacrifices. Dans la religion catholique, ils ont à la fois peuplé et soutenu les Ordres monastiques. Les hommes dévoués se sont faits moines, les dons légués par la générosité des fidèles ont enrichi séculairement les couvents. Ainsi, un recrutement inlassable, une fortune considérable emplissaient peu à peu ces établissements multipliés.

L'Eglise et l'Etat, puisque les deux glaives s'étaient associés, avaient, de ce chef, devant les hommes, devant l'avenir, devant Dieu, une lourde responsabilité. Aux yeux des maîtres et des directeurs de la conscience nationale, il ne pouvait pas y avoir de plus grand mal que la corruption des Ordres réguliers et le mauvais emploi des richesses conventuelles, il ne pouvait y avoir de plus grand mal que de voir (pour me servir des expressions de Dom Denis parlant de l'Ordre de Cluny) « les religieux de l'ancienne observance se transmettre les prébendes, mener la vie chaque jour plus molle et plus vide de chanoines désœuvrés, sans réussir jamais à se signaler ni par un homme, ni par une œuvre y>.

En présence de ces faits, on comprend les résolutions d'un Richelieu, les hauts soucis d'un Colbert et ces expressions qui, de prime d'abord, paraissent exagérées : « aucune affaire que ']' estime plus impo y ta?tie, plus 7iécessair3 et p\\\s grande... d T)e quoi s'agit-il, en effet, sinon de l'usage à faire du trop plein de l'âme nationale débordante d'idéal ? Ses gardiens ont le devoir de veiller à ce qu'il ne soit pas trompé.

Au.'v yeux d'un Richelieu et d'un Colbert, l'ordre devait être rigoureusement maintenu dans cette précieuse partie de la vie sociale, et cet ordre, pour Richelieu en particulier, ne pouvait être que national et monarchique. Sa doctrine en ces matières, il l'expose, dans son Testament politique, avec cette fermeté de dessein qui dirige toutes ses entreprises : les Ordres en décadence devaient être réformés, (selon le terme technique), en les ramenant à leur première institution, mais dans la limite où le temps et les mœurs le permettaient : « J'ai toujours pensé et j'estime encore à présent qu'il vaut mieux

Mil IMIEFACE

établir des réformes modérées dans l'observation desquelles les corps et les esprits pussent subsister aucunement à leur aise, que d'en entreprendre de si austères ; les choses tempérées sont d'ordinaire stables et permanentes ; mais il faut une grâce extraordinaire pour faire subsister ce qui semble forcer la nature ».

Ce haut sens de la mesure le guide encore en ce qui concerne l'établissement de nouveaux monastères : « Comme il est de la piété de Votre Majesté, écrit-il à Louis XIII, de travailler au Règlement des anciennes religions, il est de sa prudence d'arrêter le trop grand nombre de nouveaux monastères qui s'établissent tous les jours. Il faut, en ce faisant, mépriser l'opinion de certains esprits aussi foibles que dévots et plus zélés que prudents, qui estiment souvent que le salut des âmes et celui de l'Etat dépendent de ce qui est préjudiciable à tous les deux >^.

De là ces interventions si fortes et si tenaces, tout à l'honneur du cardinal et dont l'auteur du présent livre a su rendre l'exposé si attachant.

Cependant Richelieu, dans une œuvre qu'il ne perdit pas de vue un instant, ne réussit pas complètement.

Et si nous cherchons la raison de son échec partiel, nous la trouvons dans la lettre de Colbert déjà citée tout à l'heure. Ici, l'élève donne une leçon au maître: a... Le rétablissement de l'ordre de Clun}' a été entrepris avec grand soin et grand travail par feu Mgr le cardinal de Richelieu et mesmes exécuté, mais sur des fondemens sy foibles, n estant point appuyez de l'autorité du Saint Siège, qu'incontinent après sa mort, il a receu de sy rudes secousses qu'en peu de temps, il s'est reduict de so3^-mesmes en un pire estât que celu)' auquel il estoit quand feu mondit seigneur le cardinal fast convié d'y mettre sa main puissante... »

Mémorable débat entre ces deux maîtres de notre tradition, Richelieu et Colbert, débat qui ne peut pas être sans profit pour ceux qui retrouvent devant eux, aujourd'hui, ces mêmes difficultés et ces mêmes questions, car elles sont éternelles.

Au jugement de Colbert, c'est par manque d'entente avec le Saint-Siège que la réforme, d'ailleurs si honorable, tentée par

Page 1