Mémoires de Saint-Simon, t. XIV, p
mais que son père avait épousé l'héritière tle cette maison à condition d en porter le nom et les armes. 11 déclarait toutefois qu'il serait reconnaissant à M. de Guémené de le délivrer du joug de ce nom, et de s'employer avec lui à obtenir, du roi et du Parlement, l'annulation du contrat de mariage qui le liait et l'autorisation pour lui de reprendre les noms et armes des Chabot, assez anciens et illustres pour qu'il soit lier de n'en plus porter d'autres. Mais ni le roi, qui avait apposé sa signature à l'acte, ni le parlement ne pouvaient annuler un contrat irrévocable.
Le duc de Rohan se vit, en conséquence, dans l'obligation de se défendre. Sur le premier argument l'impossibilité oii était une femme de disposer de son nom, le duc répondait en énumérant une interminable série d'espèces où les femmes, appartenant aux plus grandes maisons de France, dernières survivantes de branches aînées, avaient assuré leurs biens à leurs enfants, mais à la charge de prendre leurs noms et leurs armes. Il ajoutait que cette disposition, prise par M"' Marguerite de Rohan, l'élait si peu en violation de la loi que le roi l'avait confirmée de sa signature au contrat et qu'il avait fait de cette transmission la condition du relèvement, en faveur de Henri de Chabot, du titre de duc de Rohan.
En ce qui concerne l'impossibilité de prescrire un nom, en raison de la précarité de la possession sur laquelle cette prescription pouvait se baser, le duc de Rohan démontrait la fausseté de cet argument en droit.
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En fait, il établissait que ce nom dfi Rohan était inscrit à son acte de baptême, et à l'ordonnance du roi qui, à la mort de Henri de Chabot, confiait à Maigiierite de Rohan la tutelle de ses enfants; que, en outre, dans les alliances qui avaient été contractées entre leurs deux maisons, aussi bien qu'aux baptêmes de l'une ou de l'autre de ces maisons, étant mutuellement intervenus, soit comme contractants, soit comme témoins, soit comme parrains, les Rohans avaient apposé leur sic,^nature sur ces actes sans aucune réserve, à côté de celle des Rohan-Chabot. C'était donc, de la part de ces Rohan, la reconnaissance formelle du droit qu'avaient les Chabot de porter le nom qu'on leur contestait.
M"'® de Soubise, dans ce procès intenté par son beau-frère à son propre frère à elle, conserva d'abord une sorte de pudeur : le nom de M"' de Rohan qu'elle avait porté jeune tille, et qu'elle avait pris dans son contrat de mariage; les immenses libéralités que lui avaient faites sa mère lui imposaient, en gardant au moins la neutralité, de ne pas violer ouvertement les dernières volontés de cette mère. Mais elle et son frère se haïssaient parfaitement, et les étoupes entre eux n'étaient pas difficiles à rallumer. M™" de Soubise n'attendait qu'un prétexte; elle prétendit le trouver dans cette allégation par laquelle, dans le Diénioire, en réponse à celui du prince de Guémené, le duc de Rohan établissait que le rang de prince assimilé n'était venu aux Rohan que par la branche dont sa mère était
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la dernière représentante, la seule branche qui l'ut ralliée de Henri IV. Sous le prétexte de cette prétendue injure au nom de son mari et de ses enfants, elle leva le masque, se mit à la tête du conseil de son beau-frère, et iit cause commune avec lui tellement à découvert qu'on ne disait plus l'affaire Guémené, mais Tatfaire Soubise. Elle employa tout son crédit auprès du roi pour obtenir que le procès fût évoqué à son conseil : « Sa Majesté résista longtemps, dit Sourches. mais la princesse ne se rebuta pas et l'emporta par la persévérance. » Les mcmoircs les plus ardents et des répliques sur répliques furent échangées, passionnant le public et même l'étranger'. Enfin, l'instruction de l'affaire étant achevée, le roi fixa la délibération du conseil et le prononcé de l'arrêt au 28 juin. Tous ceux qui connaissaient l'empire de M"' de Soubise sur l'esprit du roi ne faisaient pas de doute que les Guémené n'eussent gain de cause. Le duc de Rohan, un jour qu'il avait supplié le roi de trancher l'affaire sans retour possible, n'avait obtenu que cette sèche réponsp : «11 vous sera fait justice. »
Au conseil, le rapporteur avait conclu en faveur du duc de Rohan; mais tous ceux qui avaient une ambition à sauvegarder, et, à leur tète, le chancelier, opinèrent pour M"' de Soubise, et avec une véhémence qu'ils savaient être agréable au roi et capable d'entraîner les autres. Cette pre-
1. Les Mémoires du duc de Rohan avaient été rédigés par M. de Sacy, avocat au conseil, l'un des quarante de rAcadémie française.
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mière impression fut détruite par une double intervention. L'avocat général d'Agiiesseau, timide d'ordinaire et déliant de soi jusqu'à se montrer incertain et à diminuer le poids de sa capacité profonde et de son autorité, cette fois, ne connaissant que son devoir et pressé par sa conscience, fut d'une fermeté de décision qu'on ne lui connaissait pas. Il se prononça pour le duc de Rohan, trouvant des arguments nouveaux et décisifs; puis, s'adressant au roi, il le poussa à faire justice dans cette cause où sa signature était engagée, avec la mémoire de la reine-mère, et la validité de la parole royale. Le duc de Bourgogne résuma les débats, et, reprenant les conclusions du rapporteur et de d'Âguesseau, il y mit une précision et des vues personnelles qui semblaient en doubler la valeur. Il se prononça pour le duc de Rohan avec une énergie oîi Ton sentait de l'indignation. Cette dernière intervention détermina l'arrêt : il y eut six voix pour M"^" de Soubise et huit pour M. de Rohan.
Dans cet arrêt, il est dit que le roi, « sans avoir égard à la demande du sieur prince de Guémené. dont il étoit débouté, ni s'arrêter à l'intervention du sieur prince de Soubise, maintient et garde le sieur de Rohan et ses enfants dans la possession en laquelle ils sont de prendre et signer le nom de Rohan ».
On peut s'étonner que l'arrêt maintienne, sans aucune réserve, les Chabot dans la possession qu'ils ont de prendre le nom de Rohan, et ne les ait pas obligés à adjoindre à ce nom celui de Cha-
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bot, pour les distini^iier do la maison originelle. D'autant que lo coutrat de mariage de Marguerite de Holian ne reconnaissait ce droit de porter le nom seul de Rolian (ju'au duc el à l'aîné de ses enfants. Les Chabot, du reste, ont l'ait ce à (|uoi l'arrêt ne les contraignait pas : dans les actes publics, ils sont encore Hohan-Chabol, mais dans la vie privée, à l'exception de celui qui ])orle le titre de duc, ils ne prennent, le plus souvent, que le nom de Chabot, assez ancien et illustre, comme disait leur aïeul, pour qu'ils soient liers de n'en pas porter d'autres.
Cet arrêt eut une autre conséquence, qui jeta les Ilohan dans un cruel enibari'as. La seigneurie de Guémené relevait du duc de Rohan. Le prince de Guémené n'en avait pas rendu loi et hommage et, jusqu'alors, le duc l'avait toléré. Après l'éclat du procès, M. de Rohan saisit féodalement cette terre, qui était de quinze mille livres de rente. Pour échapper h l'ellet de cette saisie, qui est la perte de la totalité des revenus, il n'y avait pas d'autre moyen que de rendre la foi et hommage et, pour s'en acquitter, il fallait que le prince de Guémené allât, en personne, en Bretagne, se mettre à genoux sans épée ni chapeau, devant le duc de Rohan, lui prêter foi et hommage.
M""' de Soubise se jeta aux pieds du roi pour le supplier de leur épaigner cette odieuse extrémité; il résista longtem|)s. par cette raison qu'il ne se mêlait jamais d'allaires particulières; mais la princesse eut recours à des instances si désespérées qu'il lit, pour elle, ce qu'il n'avait jamais fait; il
s'abaissa à demander grâce au duc de Rohan pour le prince de Guémené, lui expliquant qu'il ne la lui demandait que comme un simple particulier et comme un plaisir qui lui serait sensil)le. Le duc de Bohan, devant l'insistance qu'y mettait le roi, céda enfin, accordant que l'Iiomniagc se rendrait par procureur, et répétant au roi que c'était à lui et non au prince de Guémené qu'il l'accordait.
Les premières et les dernières années du xYiu" siècle apportèrent de dures épreuves aux Rohan-Hohan. En 1725, ce fut le scandale de l'indigne guet-apens où le chevalier de Rohan fit tomber Voltaire. On était au lendemain de la R('gence, oi^i les rangs semblaient confondus, et où l'insolente éioui'derie de Voltaire pouvait se croire le droit, en grand seigneur de l'esprit qu'il était, de frayer sur le pied d'égalité avec les premiers. S'étantpris de querelle, chez Adrienne Lecouvreur, avec le chevalier, celui-ci montra sa canne à Voltaire qui voulut mettre l'épée à la main. Un Rohan ne pouvait se battre avec le petit Arouet. Il lui fit donner en plein jour des coups de bâton par ses gens. Puis, effrayé de l'ardeur que l'homme outragé et conscient de sa valeur mettait à essayer de laver son affront, il fit intervenir son frère le cardinal, qui pressa le duc de Bourbon de mettre Voltaire à la Bastille. L'ordre en fut donné et exécuté. « Le public, dit le maréchal de Villars dans ses Méinoires, blâma le chevalier d'avoir osé commettre un crime digne de mort, en faisant battre un citoyen, et le gouvernement de n'avoir pas puni la notoriété d'une
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mauvaise action, et d'avoir fait mettre le ballu à la Dastille pour tranquilliser le batteur'. »
Nous verrons, dans la suite, que le duc Alexandre de La Rochefoucauld, l'arrière-grand-père de notre Rolian-Chabot et la duchesse d'Envilie, sa grand'mère, accueillaient, à leur château de la Roche- Guyon, les savants et les lettrés sur le même pied que les plus grands seigneurs, a cette même époque où un Rohan-Rohan, pour se dispenser de rendre raison à Voltaire de la plus sanglante des insultes, le faisait mettre à la Bastille, où il restera prisonnier une année, pendant laquelle on ne lui laissera la possibilité ni de lire ni d'écrire.
En 1783, c'était l'etTondrement de M. de Guémené, qui entraînait des ruines sans précédents; puis, trois ans après, éclatait TatTaire du Collier. Il faut entendre, sur ces désastres, les réflexions de la marquise de Créqui ; elles sont d'un sentiment moral qui ferait honneur à toutes les conditions. « Vous ne me détonnez pas, écrit-elle à Sénac de Meilhan, en me parlant du cardinal deRohan; car, depuis son arrestation, la tête m'en fend. (Juand je considère l'état de la maison de Rohan, tout ce qu'elle perd depuis trois ans, et bien plus cette inconsidération très méritée, je m'écrie : Oh! obscurité la sauvegarde du repos, et par conséquent du bonheur; car qui dira ce qu'on seroit en voulant du bien, des places, des titres, des rangs audessus des autres, où l'on arrive par l'intrigue, où