Archives de la Direction des Cultes, dossier Rohan
conciliable de ces hommes nationaux . En ce ([ui concerne la conduite de Tcirchevèque à Rome, le préfet estime qu'on ne la connaît pas très bien et qu'on doit l'interpréter avec prévention ; c'est un aveu qui dispense d'insister. Quant à cette coïncidence du retour du cardinal avec la ruine de ses espérances politiques par l'échec du soulèvement tenté par la duciiesse de Berry, il suffisait au préfet de se rappeler les faits pour s'épargner de se mettre avec eux en si flagrante contradiction.
L'échec du débarquement de la princesse à Marseille est du 28 avril, or c'est le 3<J mars, vingtneuf jours auparavant, que M. de Sainte-Aulaire notifie à son ministre la résolution du cardinal de rentrer (lansson diocèse. Si ce départ pour la France a été ajourné jusqu'au 2i avril, ce ne fut qu'à la prière de l'ambassadeur et pour que ce départ ne semblât pas motivé par la rupture, alors redoutée, du gouvernement Français avec le gouvernement Pontifical. L'animadversion de ce parti national ne reposait donc sur rien de fondé.
Ces indignités, que nous venons de rapporter, eurent, en définitive, un résultat heureux que n'auraient pas obtenu si complet, des années deconstants efforts : les directeurs du séminaire, les chanoines, les vieux prêtres, que les innovations du cardinal lui avaient aliénés; des dépulations, composées de notables de toutes les opinions, se relayèrent à l'archevêché, au lendemain du scandale, pour apporter à M. deRohan leurs protestations indignées. Le cardinal répondit à tous avec tant de mesure, de sereine dignité, qu'il semblait, sous le coup de
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l'épreuve, avoir retrouvé la claire vue des choses et une maîtrise de lui-même que, jusque-là, il n'avait pas eue à ce degré. Ceux qui s'étaient obstinés à ne voir en lui que l'iiomme de parti, furent touchés de ses accents émus auquels on ne résiste pas et qui révèlent l'homme de paix. Il avait fallu ce déchirement pour que les adversaires de la veille découvrissent en lui ce fond humain de sincérité et de honte par où tous les braves gens se tiennent, et ils furent heureux de se débarrasser d'une injustice et d'une haine-.
1. La députation des notables commerçants, paroissiens pour la plupart de M. Gritl'on, curé de Saint-Pierre, avait été présentée par lui au cardinal. D'après l'abbé Perrin, ces manifestants étaient : MM. Bretiilot, Vincent, Détrey, BarJjaud, Mairot, Baille, Euionin, Faivre d'Arcier.
Il y a un rapprochement frappant à relever au sujet d'un de ces noms, celui de M. Léon Bretiilot. Jeune encore, M. Bretillol exerçait à Besançon une action prépondérante et, bien que ne relevant de son archevêque que par ses sentiments de respect, il était venu là protester au nom des idées de liberté et de dignité qui seront la règle de toute sa vie. Seize ans plus tard, M. Bretiilot devait être victime à son tour des mêuies fureurs populaires. Le 29 février 1848, la populace en délire se portait devant son hôtel, hurlant d'injurieuses menaces sous ses fenêtres, dont elle brisait les vitres à coups de pavé. Ces sauvageries n'étaient motivées que par la chute du gouvernement sous lequel, depuis dix ans, M. Bretiilot avait mis, comme maire, au service de la ville, sa haute intelligence et son entier dévouement.
La révolution de 1S48 n'avait fait qu'interrompre sa carrière politique, le coup d'Etat la brisa irrévocablement. L'Empire, toutefois, qui n'admettait pas d'opposition si respectueuse qu'elle fut d'elle-même, n'osa pas aller, quelque tout-puissant qu'il se sentît, jusqu'à essayer de contester à M. Bretiilot son mandat de membre du conseil général. Pour l'exclure de l'assemblée départementale, il a fallu le triomphe du parti qui se disait libéral et qui semblait s'être donné comme mission d'annuler, au bénéfice d'envieuses incompétences, les valeurs incontestées qui étaient le patrimoine du pays. A chacun de ces aveugles ostracismes populaires, qui enlevaient successivement à M. Bretiilot ses mandats électifs, il trouvait la seule compensation qu'il pût ambitionner, un accroissement dans la considération publique proportionnée à l'ingratitude dont il était victime.
Si l'on voulait absolument trouver un prétexte à de telles
Les sept mois qui suivirent, pendant lesquels le cardinal se consacra tout entier à son ministère, prodiguant sans mesure ses forces que soutenaient, seules, en dépit de sa faible santé, sa résistance nerveuse et l'ardeur de son zèle, ces sept mois démontrèrent que cet homme, qu'on avait cru un ennemi, n'était qu'un ami méconnu.
Mais ce n'en était pas Uni des influences de l'astre contrariant, et ^I. de Rohan eut encore à subirune dernière injustice du sort, autrement douloureuse que n'avaient été les avanies de son retour. 11 n'avait jamais approuvé, nous l'avons dit, la campagne de la duchesse de Berry ; il estimait en etfet qu'une cause, qui a pour elle le droit, ne doit pas s'affirmer par des émeutes. Les échecs subis par la princesse, d'abord à Marseille, ensuite en Vendée ; l'arrestation à Nantes, l'incarcération au château de Blaye ; les premiers bruit de grossesse, les outrages sans nom dont ils furent le prétexte, contre lesquels il n'était pas permis au cardinal d'apporter son témoignage, et qui lui semldaienl rejaillir jusque sur la famille royale et atteindre
revanches, il faudrait le flierclier dans le dédain qu'avait M. 15retillol de la popularité et de (;euN qui en étaient les uia)tr(ïs. Ce dédain, il le portait au poiiit ipTon le [irenait pour de la hauteur ; c'était simplement de la dignité, cette estime de soi qui s'imposait aux autres. Le fond de sa pensée se révélait dans une réponse à l'un de ses amis qui, connaissant son faible, lui avait dit : « Bien que vous en aj-ez, lors de la visite du duc de Nemours à Besançon, la ville s'est sentie si dignement représentée par vous que vous avez eu votre moment de popularité. — De la popularité, riposta M. Bretillot, Dieu m'en preser' el de la considération, à la bonne heure.» Ce mot de considération semblait avoir, dans sa bouche, une sif:ni(ication particulière et que chacun lui reconnaissait le droit d'y mettre. La considération s'élève a qui la mérite, elje n oblige pas, comme layiopularité, à se baisser pour la ramasser.
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irrémédiablement la cause (|iii, avec son devoir d'évêque, était la seule raison qu'il eût de vivre, cette nouvelle épreuve dépassait ses forces épuisées et il était désormais à la merci delà première atteinte.
Le jour de Noël, déjà soutirant, et contre la défense de son médecin, après avoir officié à la messe de minuit, il officia encore à tous les offices du jour. La semaine suivante, il se fit conduire à la prison militaire. (îet établissement était de l'installation la plus défectueuse, aux murs suintant l'humidité, avec des couloirs à tous les vents. C'était par un temps de dégel d'un froid pénétré de neige. Le cardinal voulut tout visiter, jusqu'aux malheureux au cachot, distribuant à tous ses aumônes et ses consolations. 11 sortit de là frissonnant et, en rentrant, il se mit au lit pour ne plus se relever. La crise de rhumatisme à laquelle il était sujet le reprit avec une extrême intensité et un caractère inflammatoire ; après des alternatives de mieux et de rechutes, son état se compliqua d'accidents bilieux qui dégénérèrent en fièvre typhoïde. Lorsque les médecins curent déclaré qu'ils estimaient le danger prochain, l'abbé Perrin, se rappelant l'engagement d'honneur que lui avait demandé le cardinal de le prévenir s'il était sérieusement menacé, M. Perrin, s'armant de tout son courage, révéla à son cher maître la gravité de son état. Son Elminence, pressant les mains de l'abbé, le remercia et prescrivit des mesures immédiates pour que, conformément aux statuts du diocèse, les derniers sacre-
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ments lui fussent administrés en présence du chapitre et du grand séminaire. Il eut une suprême consolation, le P. Ronsin, informé de la gravité de létat du cardinal, était accouru de Normandie, où M. de Qnélen l'avait exilé, et put administrer à son ami lextrême-onction. ^I. de Rohan envisagea la mort sans émotion et la vit venir sans troulde, répondit d'une voix assurée aux prières des agonisants et, jusqu'au moment où il rendit ràtue, il ne répéta que ces mots : « Je ne suis rien, rien, moins que rien! » Ces simples mots articulés comme un dernier soupir par cet homme qui avait eu de l'attache à sa grandeur, ces simples mots ont une éloquence qu'une parole de Bossuet n'égalerait pas '.
Le cardinal de Holian est mort, le S février 1833, à six heures du soir. La vie avait eu pour lui ses rigueurs, la mort continua de le frapper dans ce qu'il avait eu de sensible. Son admirable visage lui avait inspin'' quel([ue complaisance, il fut si maladroitement embaumé (jiie sa figure se boursoulla au point qu'on dut, pour l'exposer, la voiler d'un crêpe violet. C'était la parole de Bossuet sur Henriette d'Angleterre : « La voilà cette princesse si admirée et si aimée, là voilà telle que la mort nous la faite ! » llavait legoùtdes pompeuses cérémonies et ses obsèques auraient comporté de magnifiques témoignages de notre néant; le jour des obsè([ues, les cataractes du ciel semblaient
1. Déprclies (lu pivfet du Doubs .lu Ministre de lliilérieiir et .1 celui du Culte, en date des '2'6 et 2') mai. Archives de la Direction et des Cultes. do?sier Rohan. Le chaiiuiuc Perrin et \\'ei^s.
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ouvertes; le cortège, qui devait faire le tour de la ville, ne put, sous une plaie battante, que se rendre directement de rarchevêché à la cathédrale. Ainsi passe la gloire du monde.
Disons à l'honneur des Bisontins, (|ue cette mort fut considérée, non seulement comme un deuil pour le pays, mais que chacun se sentit comme frappé dans sa famille. Nous ne saurions mieux faire comprendre 1" unanimité des regrets qu'en citant ces quelques lignes que, au lendemain de la mort, écrivait le journal le Patriote, celui-là même qui avait mené la campagne du Charivari : « Il dut, nous n'en doutons pas, l'influence dont il a joui à sa vertu. 11 priait avec piété, et l'accent de sa voix entonnant les chants de l'Eglise respirait une véritable dévotion. Nul ne peut dire ce qu'il aurait opéré parmi nous, s'il eût trouvé unt; plus longue carrière, et s'il se fût réconcilié avec notre Révolution'. » Llinpar/ial, l'organe des libéraux, ouvrit dans ses colonnes une souscription pour élever au cardinal une sorte de monument expiatoire ; les premiers inscrits furent les membres du barreau, de l'Université, du haut commerce, les chefs de ce parti national que le préfet avait dit à tout jamais hostile. Les frais prévus furent couverts en huit jours, et pour que rien ne manquât à ce témoignage public, le Gouvernement otfrit les marbres du monument dans l'exécution duquel Clésinger, père, s'est surpassé, faisant œuvre de croyant plus que de praticien, et