Le Patriote, numéro du 9 février
laissant le meilleur des portraits du cardinal. Sa statue de marbre blanc lo représente admirablement drapé dans sa râpa magna, à genoux, lesmains jointes et la tête légèrement inclinée adroite par un mouvement suppliant et d'un caractère séraphique. C'est toujours le duc de Rohan, mais celui des derniers jours, où le grand seigneur, qui se révèle enoore, le cède au bon et paternel évêque, pénétré d'ardente piété et de résignation; et c'est ce (|ui fait de ce monument un chef-d'œuvre.
Après avoir exposé, suivant le programme (jue nous nous étions tracé, l'àpre lutte des Rohan contre les Rohan-Chabot ; après avoir montré Auguste de Chabot dans sa famille et dans son groupe, nous avons étudié en lui une intéressante carrière de grand seigneur, orné de toutes les distinctions qui peuvent échoir à un nom illustre, puis atteint d'autant d'éprenvesque peut en comporter la destinée humaine; nous l'avons suivi ensuite, pendant quarante ans, par un tracé fécond en perspectives, et recueillant chemin faisant des traits de lumière sur les événements historiques auxquels il a pris part, sur les hommes célèbres qu'il a rencontrés ; nous avons dit enfin comment, à ses derniers jours, il avait révélé d'assez hautes qualités de cœur pour avoir désarmé toutes les préventions et s'être concilié tons les respects. Il nous reste à rassembler les jugements dont il a été l'objet et ù conclure.
Le plus satirique des portraits qui ait été fait de .M. de Rohan est celui que, dans son livre intitulé Affaires (le Ronie, et au lendemain de l'échec de
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son pèlerinage, Lamennais a tracé comme une revanche. « Extrêmement frêle de complexion, écrit-il, et d'une délicatesse féminine, jamais il n'atteignit Tàge viril : la natnre l'avait destiné à vieillir dans une longue enfance, il en avait les faiblesses, les goûts, les petites vanités, l'innocence; aussi les Romains l'avaient-ils appelé il Bainbino. Un homme tel que celui-là est toujours conduit par d'autres qui ne le valent pas. » Dans ce portrait, réfrénant la violence habituelle de ses rancunes, mais accusant les secrètes noirceurs de son âme, Lamennais a fait preuve d'une telle perfidie de touche, d'une telle finesse d'ironie dans le dénigrement que ce jugement juge moins dans l'avenir celui qui en est victime que celui qui l'a porté.
Sainte-Beuve, qui n'avait entrevu qu'une fois M. de Rohan officiant à sa cathédrale, mais pour qui une jolie phrase créait des vraisemblances Sainte-Beuve tient pour frappant le portrait tracé par Lamennais : « Tous ceux qui ont connu, écrit-il, ou même qui n'ont fait qu'entrevoir, le cardinal de Bohan, savent à quel point ces quelques traits sont fidèles. C'est un exemple que j'aime à prendre, parce que c'est, comme la remarqué M. de Lamennais, un exemple innocent et oij il ne se mêle à la coquetterie aucunes mauvaises mœurs. Mais cette coquetterie féminine de toilette, le cardinal de Bohan l'avait au plus haut degré etune riche dentelle qu'il revêtaitavec grâce, était pour lui un sujet de satisfaction et de triomphe. Il l'essayait longtemps devant son miroir (qu'est-ce qu'il en sait?) et il avait la
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faiblesse de s'en souvenir jusqu'en montant les degrés de l'autel. Je le vois encore à Besançon, au déjjut d'une cérémonie pontificale, dans toute sa splendeur d'ornemenis, presque d'atours, lançant au passage une œillade riante et coquette, parce qu'on lui avait dit que quelques personnes, arrivées de Paris la veille, y assistait'. )■
C'est assurément l'esprit frappé par la diatribe de Lamennais que Sainte-Beuve a vu le cardinal reoêtant une riche dentelle ' et s'en souvenant jusqu'en montant les degrés de l'autel; qu'il nous parle {\' atours et nous montre le prélat lançant des œillades riantes et coquettes jusque sous la mitre. Il y a là des exagérations et des nuances fausses qui étonnent de la part d'un écrivain de tant de goût et d'une critique si rigoureuse.
Je ne pense pas à nier l'évidence ni à contester, chez M. de Rohan, cette coquetterie de nature; elle pouvait être un travers chez l'homme privé, elle aurait touché au scandale s'il s'en était souvenu en montant les degrés de l'autel. Nous avons du reste, sur ce point, l'aveu de l'abbé Perrin lui-même : « En vain, dit-il, ce pieux et bon cardinal m'édifiait sur tant de points, il en était un, alors, qui torturait ma conscience qui aurait voulu l'eu débarrasser (l'abbé Perrin était le confesseur du cardinal). C'était le soin qui me paraissait excessif.