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474 LE CARDINAL DE ROIIAN-CHAHOT
M. (le Rohan n'est pas de ceux qu'on peut tenter. La séduction ne se décrit pas et la plume n'a pas le don du pastel de Latour qui passait sur de telles grâces sans les faner. Et puis, il y avait la beauté morale et intérieure : ceux qui l'avaient connu n'avaient pas oublié que l'on voyait reluire sur son visage, aux heures de méditation et de prière, une sorte de rayonnement qui, sous la contenance recueillie, trahissait Témotion profonde de Tàme. 11 y a un dernier document sur le cardinal, c'est son oraison funèbre prononcée par M. l'abbé de Marguerie, plus tard évèque d'Autun. L'archevêque l'avait connu à Stanislas et l'avait amené avec lui à Besançon. Chargé d'abord par Sa Grandeur de la direction spirituelle de sa maison, M. de Marguerie, peu flatté d'une telle mission quin'étaitpasprécisementcardinalice, s'en était peu à peu déchargé sur l'abbé Perrin, et il avait bientôt trouvé un emploi plus digne de lui dans le personnel enseignant des hautes études. Cette vie do M. de Rohan réunissait en elle de quoi faire voir le néant de toutes les grandeurs humaines, et comportait de hauts enseignements. M. de Marguerie, sans doute écrasé par son sujet semble s'être ingénié à le ramener à sa portée ; à aucun moment il ne le domine, il y a chez lui un parti pris de tout estomper, de ne rien prendre corps à corps, d'échapper à la langue voisine des choses ' .
1. 11 y en a, dit Pascal, qui masquent la nature: ils ne disent point Paris, mais la capitale de la France. M. de Marguerie. a-t-il a parler de l'empereur, dira celui qui faisait trembler tons les rois: a-t-il à parler de la Confjre'gation. il dira quelques chrétiens qui se donnent la main pour résister au torrent îles mauvaises
Pas un portrait historique, pas un seul trait qui laisse du cardinal une vivante image, rien sur les événements auxquels il a été mêlé. L'orateur fait, toutefois, une exception pour la révolution de Juillet : « Non, s'écrie-t-il, je ne suis point accusateur dans cette chaire! » Puis, considérant qu'il s'est mis en règle par cette déclaration, il fait entendre les plus dures vc'i'ités au parti vaincu. El tout cela était dit, par un ohligé et devant le cercueil de celui qui avait été des plus durement frappés parmi les vaincus. Le Patriote s'était montré moins implacable que cet abbé justicier.
Il y a une sorte de contradiction entre la complaisance que M. de Rohan avait pour le charme de sa personne et l'insouciance qu'il a mise à nous en conserver le souvenir. 11 semblait aller de soi que, avec ses goûts de magnificence, il demandât, à l'un des maîtres français les plus autorisés, un grand portrait en pied, qui, étant donnée la séduction du modèle, la splendeur de l'hermine et de la pourpre cardinalices, aurait été une belle œuvre d'apparat. Il ne nous a laissé de lui qu'un seul jxirlraitqui est à Besancon à la grande sacristie de la catliédrale. Son l'.minence y est représentée à mi-corps, la tète vue de trois quarts ; la main mal dessinée lient la barrelle. ('elte d'uvre, qui n'est
ih'clriiiex. W. île Rohaii n'entre |>;is au séminaire, // r/iii/lr la l'icire (lu inaiule et se dépouille avec joie de l'ir/nominie de l'Iuihil séculier. (Celte ignominie n'était pas précisément cnui'toise pour ses aiifiiteiirs séculiers.) iM. île ^lari;ueI■i(^ veut-il nous faii-e un portrait du cardinal, il nous dira que lu li/jerté de ses sentiments et de ses ci-m/anres put tnujours se tire sur son visar/e. Si l'établissement des liantes études n'a pas vécu, ce ne doit pas être faute lie rlH'Ioi'iiiue.
pas signée et ne porte d'aiilre mention que Borna, 183t, est-elle de Camuceini, comme le prétendait Castan, ou d'Arays, comme le dit l'inventaire dressé à la mort du cardinal ? Peu importe pour l'histoire de Tart. C'est en effet une œuvre bien médiocre ; elle peut reproduire avec une servile sécheresse, les traits du modèle ; mais, en ne révélant rien de cette malignité sans amertume, de cette angélique bonne grâce, de cette bonté souriante qui rayonnaient du foyer intérieur, elle trahit ce modèle auprès de la postérité.
Nous venons de voir que Lamartine reconnaît à M. de Rohan un esprit très cultivé, aimant le beau dans les lettres. Assurément ce n'était pas un homme dépourvu de sens littéraire que celui qui s'enthousiasmait de Lamartine et le mettait au-dessus de tout pour l'ampleur et la douceur du Ilot poétique ; que celui qui avait pressenti Hugo, le chêne dans le gland, à ses premiers vers. Quant à la culture originelle, à la longue familiarité avec les maîtres, à cette formation première et continue qui mettent le don en pleine valeur, M. de Rohan ne les a pas connus et cette lacune s'accuse dans ce qu'il a laissé d 'œuvres écrites.
Ses mandements et lettres pastorales sont, pour la plupart, œuvres collectives, dans lesquelles sa contribution personnelle ne saurait s'établir. Du naufrage complet de ses archives qui a suivi sa mort, c'est à peine s'il a surnagé quelques lettres conservées par l'abbé Dupanloup et quelques autres qui m'ont été récemment communiquées, et qui étaient adressées à son ami Boni. Ces lettres
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accusent des qualités de race et de tradition, de ces grâces de diction et de ces finesses rapides qui enchantent, mais peu de nouveautés trouvées, ni de création d'expression, nulle maîtrise.
On a vaguement attribué à M. de Rohan certaine romance consacrée à la mémoire de sa jeune et si touchante jeune femme. Nous avons toute raison de croire cette attribution apocryphe, car nous ne trouvons rien là de ce qu'il aurait su y mettre du parfait naturel de son esprit et de ce sentiment profond qui chez lui coulait de source. Cette romance est d'une inspiration tellement banale qu'on serait à mille lieues de se douter, si on ne le savait, du drame déchirant qui la inspirée. La forme est de la même pauvreté que le fond ; rien d'étonnant à ce quelle n'eut pas l'accent particulier et qui distingue; mais pas trace de ces formes, de ces couleurs, de ce rythme qu'il était si facile de s'assimiler, puisqu'alors tout cela (Hait en quelque sortedansi'air. Personnene se souviendrait aujourd'hui de cette romance si Wekerlin
Ne ravail récliaulîée des sons Ji^ la musiiiue.
S'il était vraiment l'autoui' de ces vers, ce que je persiste à ne pas admettre, ce serait les seuls dont il pût être accusé et il aurait fait sagement de s'en tenir là.
Lorsqu'il était dans le monde, M. de Rohan avait (!U la passion de la musique dont il avait le très vif sentiment et qu'il traduisait avec àme, d'une délicieuse voix. Son goiil dans les arts
était pour le tendre, le gracieux, le facile dans le divin : Cimarosa, Rossini, Mozart; il adorait Corrège, André del Sarto et Prudhon, mais je crois bien qu'il n'avait pour Michel-Ange, dans ses parties élevées et un peu Apres, ainsi que poulies primitifs en peinture et en musique, qu'une admiration un peu apprise.
La prédication était la vocation de M. de Rohan, la seule qui lui parût digne du sancluaire. Fénelon a dit que la tendresse était une partie de l'éloquence sacrée, qu'il veut toute d'inspiration et de sainteté. C'est à ce précepte que le cardinal se conformait dans ses sermons qui n'étaient guère que des homélies pastorales, des improvisations méditées, oii il ne se croyait pas obligé à de l'uniformité, môme en parlant de ce qui ne \arie pas ; c'était une fraîcheur de vie toujours présente, toujours sensible, il mettait dans sa parole toute son âme, ses ardeurs de piété, ses attendrissements qui finissaient toujours par élever les cœurs, les rasséréner et les calmer. Il n'y a pas jusqu'au Patriote qui, dans ce même article nécrologique que nous avons cité, dira, ébauchant son appréciation en organe peu familiarisé avec la critique sacrée : «M. de Rohan parlait le langage de l'Evangile avec facilité et l'onction d'un cœur persuadé. »
Un des dons les plus charmants du cardinal n'a laissé de traces que dans le souvenir de ceux qui l'avaient connu, un don eu quelque sorte tout viager, celui de délicieux causeur; il savait en perfection raconter et mettre en scène, avec
une veine de douce raillerie, une manière vive, enjouée, courante qui était sa manière même de sentir et.de penser. Son ironie, qui avait un air de grand monde et de distinction suprême, n'était ni caustique ni sèclie, et, même en riant, elle savait consoler. On ne saurait faire une gerbe des bons mots et saillies d'un évoque ; en les rapportant, du reste, en debors de leur cadre et de ce que Faction y ajoutait, on s'exposerait à voir ce qu'il y a de plus vif et de plus léger en eux s'évanouir'. »
M. de Roban savait goûter tout ce qui était sincère, jaillissant et vrai. Besancon avait son patois, une langue qui avait eu des malbeurs, mais une langue pleine de saveur et qui donnait toute sa verdeur et son accent à l'esprit du cru. Ce patois avait, entre autres produits littéraires, un petit drame, laCrèche et des Nocis pleins de saine gaîté, mais oii l'esprit gouailleur du temps jadis se donnait des licences un peu vives contre les moines quêteurs. Un vieux cbanoine, joyeux vivant, faisait les délices de l'arcbevèque en lui cbantant ses Noi'/s et en lui mimant, avec une action en-
1. .If ri'l.iti'rni ici, p.irie ((lu' ça tic peut l'clre qu"en nulc, niiç g.iiclc un peu grosse de AL de Kohan, (pii était devenue pour lui comnae un refrain : M'"" de Lamberty, sa sœur, venait d'accoucher de son premier enfant, un gros garçon, liileul désigne de Tarchevcque, qui, se trouvant à ce moment à Plombières, courut au château de sa sœur, situé dans le voisinage. Aussitôt arrivé, il prit le poupon dons son berceau et le saula en le cliautonnanl. Mais, tout à coup. Sa (Irandeur poussa un cri de détresse, sa belle soutane violette était inondée. « (Calmez-vous, lui dit sa sœur en riant, ça ne tache pas ! » Dans la suite, lorsque .M. de Kohan avait à prendre son parti d'un désagrément, il avait l'habitude de dire : <> Bah '. ça ne tache pas ! »
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tliablée, les principales scènes de la Crèche. Un jour qu'on demandait au prélal si le vieux chanoine lui avait chanté ses Noi-h : « Mais oui, répondit Monseigneur, et il les chante bien mieux: que la Préface. »
Ce que nous avons dit antérieurement doit faire comprendre ce qu'était M. de Rohan comme administrateur. 11 ne se croyait pas obligé, comme l'ont fait certains de ses successeurs, à se réduire au métier de chef de divisions et, d'exténuer lui et les siens, à une besogne de broutilles écrasante. Le détail était abandonné à ses bureaux ; quant auxalfaires importantes, elles étaient confiés pour l'instruction au vicaire général, au service de qui elles ressortissaient; ce vicaire général faisait son rapport au conseil, et, les opinions recueillies, l'archevêque concluait toujours avec clairvoyance. Quant au choix de son personnel, on sait qu'il avait la main heureuse et que, a peu d'exceptions près, les hommes qu il avait distingués s'élevèrent aux premiers postes et ont été l'honneur de l'Eglise de France.
M. Touchet résume son impression sur le cardinal par ces mots : « Si la Providence lui eut octroyé quelques années de plus, je n'aurais pas eu seulement le droit de l'appeler un véritable évêque, j'aurais eu le devoir de l'appeler un grand évèque. » Le cardinal est mort à quarante-cinq ans, à Tàge où tout homme a donné sa mesure ; quelques années de plus dans sa carrière y aurait ajouté des œuvres de charité, d'édifications, de zèle épiscopal telles qu'il aurait pu être un adrai-
rable évoque; mais il n'y a pas de hasard heureux qui eût pu faire surgir en lui un grand évêque; il n'en avait ni la force, ni la stature.
M. di! Rolian, s'il était né à une époque autre que celle qu'il a eu à traverser, aurait pu remplir toute son mérite; mais, encore dans ces temps troublés, par l'ascendant de son nom et de ses rares vertus, qui imposaient considération et respect, il a pu, lorsqu'il eut à intervenir dans de grandes affaires, y être compté et donner un utile concours à son pays. Dans un jour d inexorable tourmente, il fut troublé au point de ne pas entrevoir et accepter virilement ce qui était son devoir. Cette défaillance, lorsqu'il en eut compris la gravité, il la racheta par le pardon des sanglantes injures qu'elle lui avait values, et en allant jusqu'à sacrifier sa vie en dépassant ses obligations d'évêque. Nous nous résumerons en disant que, par ce sacrifice et par l'irréprochable pureté de sa vie, il a relevé dans sa maison la dignité de cardinal de l'atteinte que lui avait portée l'homme au collier, et qu'il a réhabilité dans l'Eglise le nom de Rohan.