‹ Le cardinal de Rohan-ChabotChapitre 12 sur 107 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Naissance d'Auguste de Chabot. — Son père, le prince de Léon, entraîné en émigration par le comte d'Artois, au lendemain du 14 juillet. — Stations en Piémont, en Belgique, en Allemagne.

— Léon à l'armée du duc de IJroglie. — A la bataille de Valmy.

— Massacre de son oncle La Hocheroucauld, à Gisors ; de son frère Charles de Chabot, à l'Ablaye. — Salon de la princesse de Léon à Londres. — Dernière tentative et suprême défaite de l'émigration. — Le prince de Léon rentre en France avec sa famille (mai 1800). — Son arrestation, son incarcération au Temple. — Son élargissement obtenu de Fouché. — Deux années de lutte pour obtenir sa radiation de la liste des émigrés. — Bénéficie, en octobre 1802, de l'amnistie. — Education d'.\uguste de Chabot en émigration et en France.

Louis-Fraiiçois-Aiig'iiste de llôhan-Chahot duc de Rohan, prince de Léon, archevêque de Besançon et cardinal de la sainte Eglise romaine du titre de la Trinité des Monts, est né à Paris, le 29 février 1788, il riiùtel de La Rochefoucauld'. 11 fut tenu sur les fonts baptismaux, le lendemain de sa naissance, dans l'église de Saint-Sulpice, par le

1. L'hôtel de La Rochefoucauld, (pie les Rohan possédaient du chef d'Elisabeth de La Rochefoucauld d'Enville, femme du duc de Chabot, avait remplacé le palais qu'avait fait construire, en ttJ06, Marguerite de Valois, première femme de Henri IV. Cet hôtel occupait l'espace que comportent aujourd'hui le n" 20 de la rue de Seine, ainsi que la rue des Beaux-Arts; ses jardins s'étendaient jusqu'à la rue des Petits-Augustins, aujourd'hui rue Bonaparte. L'hôtel de Rohan-Chabot était, place Royale, celui (jui porte aujourd'hui le n" 13, et où la grande tragédienne Rachei a résidé ; au xYin"^ siècle, ils avaient abandonné le Marais pour la rue de Varenne : leur nouvel hôtel a disparu lors du percement de la rue Vanneau.

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duc de Rohan, son grand-oncle, et par la princesse de Moulmorency, son arrière-grand'nière. Il était fils d'Alexandre-Lonis-Aug'uste, alors prince de Léon, plus tard duc de Rohan, et de Louise-Madeleine-Elisabeth, fille du duc de Montmorency.

Notre Chabot avait un frère, Fernand, qui n'était que d'un an moins âgé que lui ; physiquement et moralement, ils ne se ressemblaient en rien. Auguste était le premier-né d'une femme, presque un enfant, mariée à quatorze ans; il arrive que la nature, en créant certaines femmes, se trompe et fait des viragos; elle se trompa en sens inverse pour Chabot et elle lui donna, dans tout son être un peu frêle, un charme qui rappellera la beauté aristocratique de sa mère et fera de lui le type accompli du grand seigneur. Fernand avait rôclatante bravoure de son père; à l'égard des belles dames, il tenait moins de la pudique réserve de son frère que de son lointain cousinage avec Henri IV.

Dès son entrée dans la vie, Auguste de Chabot vit se déchaîner la série des tourmentes qui ne lui laisseront que de rares trêves jusqu'à son dernier jour. Il avait à peine dix-huit mois que sonnait le grand réveil de 1789. On étaitloin d'être d'accord, chez les Rohan, au sujet de cette ère d'affranchissement qui s'ouvrait. L'arrière-grand'mère d'Auguste, la duchesse d'Knville,qui avait ardemment partagé les idées du xvuf siècle, son grand-oncle, le duc de La Rochefoucauld, le héros de la nuit du 4 août; jusquà son oncle, le comte de Chabot, aide de camp de Lafayette, tous avaient salué avec

enthousiasme la cause de lalil)erté. En revanche, le prince de Léon, son père, n'avait en rien partagé cet entraînement : de l'étroite intimité des princes, mais plus étroitement du comte d'Artois, il avait trouvé dans ce milieu le climat le plus favorable au développement de son esprit d'aristocratie féodale. Pour lui, comme pour son auguste patron, le salut du pays était dans le retour intégral au droit monarchique et à ses prérogatives inaliénables.

Le comte d'Artois eut sur le prince de Léon une regrettable influence : il l'entraîna, dès le lendemain du 14 juillet, à donner le signal de l'émigration, à une époque où la fuite était sans excuse et oïj tout faisait, aux princes et à l'aristocratie militaire, un devoir de rester. Il y a, en effet, une distinction à faire parmi les émigrés. Les historiens de la Révolution, depuis M. Thiers jusqu'à M. de Tocqueville, ne nous ont montré que ce qu'il y avait de pur enthousiasme dans le mouvement de 89. La vérité indéniable, c'est que, dès le lendemain des crimes qui ont souillé la prise de la Bastille, d'autres crimes sillonnèrent la province et firent à travers la France comme un long cordon d'assassinats, de pillages et d'incendies. La France était dès lors devenue inhabitable pour qui ne se déclarait pas courtisan de la Révolution. Or, il n'y a pas de patriotisme qui puisse faire un devoir à un citoyen d'abandonner sa tète, comme enjeu, aux passions populaires, ni qui lui interdise, quand la justice de son pays est impuissante à le protéger, de se sauver. C'est par là

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que se justifie rémigration. Mais cette justification ne saurait s'étendre à la désertion des princes et de leur entourage, qui non seulement laissaient le roi sans défense, mais le livraient aux pires représailles; qui, par leurs intrigues et leurs folles menaces, précipitèrent le mouvement terroriste et permirent aux jacobins de transformer des violences isolées en régime légal.

Les étapes successives qu'Auguste de Chabot fit à l'étranger, avec ses parents, n'ont laissé que peu de traces dans les archives de sa maison; j'ai pu toutefois le suivre pas à pas, grâce aux indications de correspondances et Mémoires: contemporains, mais surtout grâce à des notes de police.

La première des étapes, du prince de Léon a été Turin, où l'accueil que le roi de Sardaigne fit à son beau-frère, le comte d'Artois, fut une première désillusion. De là, et après de nombreuses stations dans les principales villes d'Allemagne, il arriva à Hambourg et séjourna, près d'un an, tant dans cett^' ville qu'à Altona. 11 retrouva, dans ces deux stations, les plus beaux débi-is du monde du xviii" siècle : la princesse de \ audémont, M"^ de Flahaut, les ducs de La Force, de Fleury, le comte d'Eternoz, M. de Talleyrand, Rivarol...

Constatons ici, que le prince de Léon, étant parti à une époque où aucun contrôle n'était exercé à la frontière, et que. ne partageant pas les illusions qui assignaient à ce délire démagogique une durée de six semaines, il avait mobilisé tout ce qu'il avait pu de la fortune de sa mère, morte

en 1786, et avait emporté avec lui ce qui, de ses reliques de famille, représentait la plus grosse valeur. Grâce à ces réserves, les siens n'auront pas à souffrir des horribles misères auxquelles furent condamnés ceux qui n'avaient quitté la France qu'en 1791 et 1792; mais il n'aura pas môme à entamer une réserve de trente mille marcs qu'il avait laissée à Hambourg, ni à rien réaliser de ses reliques de famille qu'il avait consignées à Altona.

En partant pour l'émigration, le prince de Léon avait laissé, à la garde de son père, le duc de Chabot, sa femme et ses enfants. En 1790, le duc à son tour sortait de France avec sa belle-fille et se rendait à Bruxelles dans l'intention de rejoindre les princes; mais le déplorable état de sa santé l'obligea de rentrer à Paris. Aussitôt sa famille établie à Bruxelles, le prince de Léon vint l'y rejoindre, au moment de la naissance de leur première fille Adélaïde. Au mois d'août suivant, il faisait partie du conseil de régence qu'avait convoqué, toujours à Bruxelles, le comte de Provence, dans le but d'obtenir, en raison de l'incarcération du roi, le titre de régent. Puis, en mars 1792, il lui naissait une seconde fille, Marie, qui sera la comtesse Aimé de Gontaut, la mère de ce Gontaut que, en 1871, M. Thiers chargera de la douloureuse mission de rétablir les relations entre la France et l'Allemagne.

Trois mois après, Léon quittait à nouveau sa famille pour accompagner le comte d'Artois à l'armée du maréchal de Broglie, chargé du siège

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de Thionville. Chaque fois qu'il aurait pu tirer l'épée, Léon voyait son Altesse se dérober, ce qui était sans précédent chez un Bourijon ; où se rendre à des oppositions de l'étranger qu'on le soupçonnait d'avoir provoquées. Cette fois, sous prétexte de rejoindre le roi de Prusse, il quitta l'armée qui l'accusa de désertion. Léon, qui ne voyait rien d'utile à cette station dans les boues des tranchées de Thionville, fut autorisé à se réunir à l'armée qui se dirigeait sur les défilés de l'Argonne. Il fit des prodiges de valeur à l'attaque de la butte de Vnimy. La balaille perdue et les coalisés obligés de repasser la frontière, Léon rejoignit sa famille en Belgique avec l'impression que (iœthe, qui l'tait au nombre des vaincus, traduisait par ses mots : « En ce lieu et dans ce jour, commence une nouvelle époque pour l'histoire du monde. »

En rentrant à Bruxelles, Léon apprenait ce qu'avait coûté à son oncle, La Rochefoucauld, et à son frère, Chabot, leur compromission avecla Révolution. La Rochefoucauld, députéàlaConstituante, et président du département de Paris, n'avait pas hésité à révoquer de ses fonctions le maire Pétion, poursacomplicité dans la journée du 20 juin; il l'avait renvoyé devant les tribunauxpour qu'il eût à y rendre compte de sa conduite. La commune de Paris ne tarda pas à lui faire expier cet acte de courageuse indépendance : le 3 septembre 1792, il se rendait, avec sa femme et sa mère, la duchesse d'Enville, de la Roche-Guyon à Cisors. Il arrivait dans cette ville, lorsqu'une bande armée, venant de Paris,

vint le sommor d'avoir à montrer ses papiers ; ?i peine descendu de voiture, il était abattu d'un coup de hache et massacré sous les yeux de sa femme et de sa mère, qui entendaient ses cris.

En apprenant la mort tragique de son ami, La Rochefoucauld, Lafayette disait: « La cause du peuple ne m'est [)as moins sacrée; mais le charme est rompu. »

Chabot, de son côté, quand il s'éveilhi de son rêve, s'apercevant de ce qu'il en cou tait de remuer le fond d'une nation, se rattacha ardemment au roi, qu'il se lit un devoir de ne plusquitter. Dans la nuit du 9 au 10 août, il coucha en travers de la porte de Sa Majesté. Le roi l'ayant supplié de ne pas s'exposer plus lonjitemps. et lui ayant cité nombre de ses fidèles qui avaient reconnu l'inutilité de la lutte. Chabot répondit: « Ceux-là, Sire, n'avaient rien à expier. » 11 fut arrêté, le 10 août, aux côtés du roi et incarcért'' à l'Abbaye. Le 3 septembre, le même jour et peut-être à la même heure où son oncle était massacré, il tombait sous la pique des égorgeurs de Danton. Chabot, en tombant ainsi, avait fait plus pour relever la nature humaine que ses bourreaux pour la dégrader.

Quatre mois après, c'était la mort du roi, puis celle de la reine, de Madame Elisabeth, de Louis XVll... C'est dans cette suite de catastrophes et d'angoisses que se passèrent, pour Auguste de Chabot, les années et le songe d'ordinaire si léger de l'enfance. Peut-on s'étonner que. sous le coup de telles impressions, son âme ait contracté un pli qui ne s'effacera plus, et que, n'ayant pas la trempe de

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caractère du duc de Broglie, il ait désespéré do la liberté.

En 1795, les Holian quittaient la Belgique, appelés à Londres par le comte d'Artois qui organisait la fameuse expétiition de Vendée. « Leur salon, dit la duchesse de Gontaut, devint le rendez-vous général delabonne compagnie ; les Anglais étaient heureux d'y être admis; le prince de Galles, si beau, si élégant, y allait quelquefois ; on y était au courant de toutes les nouvelles qu'on savait par les ministres eux-mêmes. La princesse de Léon étnit d'une beauté remarquable ; le prince de Léon était un parfait gentilhomme. Ce grand nom, porté avec tant d'affabilité et de dignité, ces numières si pleines de grâces, cet esprit si bienveillant le rendirent le modèle des seigneurs français, dans ce temps-là où l'on mettait tant de prix à l'agrément de la conversation et aux relations du monde'. »

La princesse racontait que, à l'une de ses réceptions, un ami commun leur avait présenté un jeune gentilhomme breton, ancien volontaire de l'armée de Coudé, et qui revenait d'une excursion en Amérique. Sur un corps petit et grêle, il portait une tète un peu forte, mais d'un beau caractère de timidité hautaine; on le nomma à M"" de Léon : c'('tait le vicomte de Chateaubriand.

On mit enlinàla voile pour l'expéditionde Vendée. Léon assista, aux côtés du comte d'Artois et l'épée au fourreau, à cette station de six semaines d'inaction à l'ile d'Yen et, la mort dans lame, con-

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