‹ Le cardinal de Rohan-ChabotChapitre 19 sur 107 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

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(l(^s services pulilics auxquels il n'elait pas facile (rarracher ce (juils délonaiont.

Restait la succession de la duchesse d'Enville, grand'mère de Léon, morte en 1797; en sa qualité de mort civile, Léon n'avait aucun droit à cette succession ; M'"' de La Hocliefoucauld fut donc seule appelée à la recueillir. Elle ne se considéra toutefois que comme fidéi-commissaire et, dès que la loi de mars 171)3, qui accordait à l'Etat la dévolution des droits successoraux des émigrés pendant cinquante ans, fut implicitement abrogée, le8 janvier 18U8, les valeurs mobilières et les biens immobiliers de laduchesse d'Envillese partagèrent également entre le frère et la sœur. Le château de la Roche-Guyon fut attribué au prince de Léon.

Quant à la surveillance qu'il devait subir pendant dix ans, on pourrait supposer qu'elle était de pure forme; il n'y aurait plus en etïet, au dossier Rohan, trace ni d'exigence de passeports, ni de rapports de police, s'il ne s'y retrouvait un document des plus typiques. C'est une lettre, à la date du 1() prairial anXll (1803), d'un des domestiques du prince, qui communique directement avec le grand-Juge, ministre de la Justice. C'est l'espionnage le plus sordide : il dénonce toutes les démarcbes de son maître, ses moindres déplacements, ses relations, les lettres suspectes qu'il reçoit, et les moyens qu'il y aurait de les intercepter. Puis il termine par cet aveu : « Servir le Gouvernement d'une manière, ou le servir de l'autre, c'est toujours le servir; je ne me fais donc aucun

scrupule de vous demander de l'emploi dans la partie secrète intérieure. Vous remarquerez, j'en suis sûr, que j'ai assez, mais pas trop de machiavélisme pour occuper une place politique. » Ce document est signé: « Poireau'. <>

Qu'avaient pu devenir, pendant ces dix années, traversées de telles angoisses et de continuels déplacements à travers l'Europe, Tinslruction d'Auguste de Chabot ? Il avait eu un précepteur, le Père Planche, un oratorien qui s'était dérobé au serment civique; c'était un homme sensé, d'une piété sincère, d'une exacte morale, mais entièrement insuffisant à la direction de sérieuses études. A l'étranger, on avait cru supph'cr à cette insulhsance en appelant à l'aide, parmi les émigrés, des maîtres dans le choix desquels on s'était moins préoccupé des aptitudes que de la dignité des misères à soulager. Rentré en France, on ne retrouvait plus déboutées grands établissements scolaires où les études classiques auraient pu être méthodiquement et solidement reprises. Et puis, il y avait les obligations de l'Académie, c'est-à-dire les exercices du corps : le cheval, les armes, et tout ce qui constituait, pour un jeune homme de qualité accompli, le princij)al de l'éducation. Aussi le rude apprentissage des étapes scolaires fut-il, pour ainsi dire, réduit, pour le jeune Chabot, à un service de trois ans, et. si tout honnête homme

1. .Vrch. N;il., lor. ci/. Les lettres suspectes ijue Poireau conseillait d'intercepter étaient de l'abbé lîatel, l'un des membres les plus résolus de l'agence du parti chouan, qui avait l'Angleterre coiiiiiit' haniiiiier.

doit au moins avoir oiihlié le latin, lui avait vraimont trop peu à oublier.

Auguste de Chabot avait l'àme naturellement clirétienne ; mais, poursa formation religieuse, telle que nous allons la voir se dévelo[)per, il ne devra que bien peu à son père et à sa mère; imbus de l'esprit des dernières années du xvni" siècle, ils n'avaient qu'une religion faite de traditions un peu superficielles, quelque chose comme un culte historique, et qui considérait que l'impiété est la plus grande des indiscrétions. Les actes de leur vie étaient plutôt soutenus par des traditions d'inflexible honneur que par l'inspiration chrétienne; dans les lettres en elfet qu'ils ont écrites pendant les épreuves révolutionnaires, on ne trouve pas trace du recours à la Providence, dont la pensée devait si naturellement s'imposer. La première impression religieuse qu'Auguste recevra sera celle de son précepteur, le P. Planche; cette direction, un peu étroite et de pratiques, n'aurait guère fait de lui qu'un dévot, s'il n'avait rencontré, plus tard, un véritable éducateur, qui saura l'élever à la foi. Cet éducateur sera l'ubbé Teysseyre.

Après le P. Planche, les jeunes Chabot eurent, comme précepteur, un ancien régent de collège, un nommé Laperche, dont le frère, dessinateur de mérite, était établi à Moscou. Deux lils de cet artiste seront de la retraite de llussie avec Castellane et Fernand de Chabot, à qui ils s'étaient dévoués. Le 9 décembre 1813, on les trouvera gelés dans un fossé de la route, près de Vilna;

ils seront transportés dans un corps de garde, et Ton n'entendra plus parler ni de l'un ni de l'autre. En souvenir de ces deux malheureux enfants, et de ce qu'ils avaient été pour Chabot, les Rohan garderont, auprès d'eux, Laperche jusqu'à son dernier jour.

GHAPITRi: [I

Mariaiie d'Auguste de Chabot. — 11 devient prinre de Léon, son père ayant hérité du titre de duc de Rohan. — Les salons sous l'Empire : M""" de Montesson, Kécamier. de Duras. — .M. de Chateaubriand chez M™" de Rohan. — Voyage des Chabot en Italie. — Décret de 1809 nommant quarante chambellans. — Information qui a préparé ce décret. — Motif qui a fait inscrire, de la main de l'empereur, le nom de Chabot sur la liste des quarante. — Violente diatribe de M. de Chateaubriand contre les gentilshommes chambellans. — Motifs inexacts donnés à l'acceptation de ces fonctions par Chabot. — Légende du chapelet. — Chabot n'a jamais été que chambellan honoraire. — Son frère Fernand nommé sous-lieutenant de cuirassiers. — Sa brillante conduite. — Auguste de Chabot créé comte de l'Empire. — Les Chabot retournent en Italie. — Le pape Pie VII. — La duchesse de Chevreuse à Lyon. — Chabot retrouve M"'" Récamier, d'abord à Rome, ensuite à Xaples. — La reine Caroline. — Aux premiers indices de l'écroulement de l'Empire, Chabot se hâte de rentrer en France. — Visite à l'impératrice Joséphine.

11 se respirait, en P^rance, un autre air qu'en émigration. On avait pu rentrer entêté du dogme de rillégitimité et de rimpiiissance de la Révolution ; on ne tardait pas à comprendre que cette Révolution, en mettant chacun à la place que lui valaient son intelligence et son mérite, avait changé le monde, et que, pour compter, dans ce monde nouveau, il faudrait désormais autre ctiose que se donner la peine de naître.

Et puis, devant les grandes réparations du Consulat, qui rendaient la France capable de tout, sauf de Timpossible. devant ces victoires fou-

LE CARDINAT, DE TtOHAN-CITABOT Oi

(Iroyantes qui faisaient de nos armées, naguère désemparées, les plus glorieuses de l'histoire, les survivants eux-mêmes de l'ancien régime atténuaient à peine d'un regret leur admiration, à l'exemple du vieux comte d'flaussonville, qui disait à son fds, en parlant de Bonaparte : « Quel homme, Monsieur mon fils, quel homme! et quel dommage qu-il ne soit pas lelégilime! » Mais le légitime, les générations survivantes allaient oublier jusqu'à son existence.

Quant aux Rohan, satisfaits d'avoir recouvré la sécurité de leur existence, ils crurent devoir à leur inoubliable fidélité de se tenir à l'écart, et se contentèrent de vivre. Le 29 octobre 1807, le duc de Rohan, précédemment duc de Chabot, mourait; son fils, Alexandre, devenait duc de Rohan, et son petit-fils Auguste, noti-e Rohan, portera désormais le titre de prince de Léon, mais seulement dans ses relations privées; la loi de 1791, qui interdisait les titres nobilaires, n'étant pas abrogée, il n'avait d'autre nom que celui d'Auguste de Chabot.

Dès son retour d'('migration, il avait été liancé à la fille du plus intime ami de son père, Armandine-Marie-Georgina, fille du comte de Sérent et de Charlotte-Ferdinande-Marie de Cboiseul. Le mariage eut lieu, le 8 mai 1808, à Saint-Thomas d'Aquin. Les biographies sont unanimes à affirmer que les époux étaient, tous deux, âgés de vingt ans; c'est une erreur que rectifie l'acte de mariage religieux: le marié avait bien vingt ans, mais la mariée n'en avait que dix-sept. Cet acte de mariage

ost siijné des plus grands noms qu'on nonimc^ comme dit Hugo; mais la loi de 17!)1 était encore si rigoureusement appliquée qu'aucun des quatre Montmorency, des cinq Rohan, des trois La Rochefoucauld et des deux Choiseul, qui ont concouru à l'acte, ne signent de leur titre; la plupart suppriment môme la particule; les mariés ont signé A.-M.-G. Sérent, et L.-F.-A. Rohan-Chabot^.

1. La fortune des recherches historiques est ondoyante et diverse; elle semble quelquefois vous olfrir d'elle-même le document poursuivi, puis, d'autres fois, elle vous égarera sur des pistes qui s'entrecroiseront, qu'on s'épuisera à suivre pour n'aboutir (lu'à demi et souvent à rien. Et, quand on aboutira, qui pourra se douter de la somme d'efforts représentée par le mince paragraphe qui résume celte trouvaille. Je citerai, comme exemple des déboiies que peuvent comporter ces recherches, l'acharnement infructueux que j'ai mis à découvrir le contrat de mariage d'Auguste de Chabot. Le contrat de mariage d'un futur cardinal ne s'était guère vu depuis l'archiduc Albert, devenu, après sa renonciation à la pourpre, l'époux de la pieuse Glaire- Eugénie, gouvernante des Pays-Bas; et puis on devait trouver dans ce contrat des indications de fortune, d'apport, de meubles précieux, de bijoux, de souvenirs de famille, toutes choses qui auraient fait comme pénétrer dans l'intérieur de ce jeune couple. Le titre, n'ayant pu être retrouvé dans les archives des Rohan, il s'agissait de découvrir l'étude du notaire qui avait dressé l'aote et conservé la minute; mais la famille des Sérent avait disparu, rien à espérer de ce côté. Le notaire des Rohan n'avait concouru à l'acte que comme notaire en second, et n'avait pas laissé, dans ses minutes, trace de son intervention. L'idée me vint de recourir aux archives de l'Enregistrement: là peut-être serait-il possible, en raison des droits considérables qu'avait dû comporter ce contrat, d'en ressaisir la trace. Le répertoire des actes n'a été établi, à la Direction généi'ale, ipi'à partir de 1816; antérieurement, les mentions étaient consignées sur des fiches réunies par ordre alphabétique et par périodes de cinq ans. L'archiviste m'autorisa obligeamment à feuilleter, avec lui, les fiches de l!S(i;j à ÎSlû. A la lettre R, je crus toucher au but, une fiche portait cette mention : Rohan, voyez Cliabol. Nous recourûmes à la lettre C, ime longue fiche résumait les clauses d'un contrat de mariage ("ihabot, — j'eus un battement de cœur, — il s'agissait du contrat de mariage de Fernand, le frère d'Auguste; quant à Auguste lui-même, nous eûmes beau feuilleter, rien, absolument rien. 11 me restait une dernière ressource, c'était de m'adresser par une circulaire aux 124 notaires de Paris pour découvrir l'étude qui détenait la fameuse minute; mais ce suprême recours entraînait

La jeune princesse était loin d'être jolie : le front légèrement proéminent, mais couronné d'admirables cheveux blonds; les joues aux pommettes un peu fortes, la b(uiche large avec les dents en saillie, et le menton en retrait. Mais tout cela était éclairé par de magnifiques yeux noirs où semblait transpirer son âme; un sourire de la plus pure séduction ; une voix dont l'exquise harmonie était une caresse. Dans sa démarche de déesse et jusque dans le moindre geste de ses belles et nobles mains, une grâce de souplesse indicible. La simplicité même, et cependant, en tout son être, un air de soiivei"aine qui la taisait planer sur les autres femmes. De res|)rit le plus personnel et ([ui savait n'emprunter que du charme à une solide instruction ; d'une bonté sans borne, désireuse de plaire sans paraître le chercher ; d'un empressement à servir au point de convaincre ceux à qui elle se dévouait quelle était tout et uniquement à eux et restait leur obligée. Tout manquait à chacun par son absence, •tout semblait renaître et était en fête quand elle réapparaissait. Llle était l'àme de la maison de Rohan, et y était adorée. En somme cette femme sans beauté était une enchanteresse.

Dès la fin du (lonsuial, M""' Bonaparte av^ait

des délais et des frais devant lesciuels ma ténacifr- de j;rapilleiir au document a tléclii. Mais aussi quelle récouiperise à cette ténacilé l()i'S((u'elle aboutit à la découverte d'un document entièrement inédit; quelle rare et prulonde émotion lorsqu\ui tient dans ses mains la dépé(die espérée, (ju'on lit pieusement et en retenant son soultliî : qu'on voit pour ainsi dire palpiter la pensée d'un liomme historique dans cette écriture qui semble revivre sous vos yeux ; que celte pensée fait de vos inductions une réalité, et réserve à voire œuvre le nerf et la solidité de la vérité.

94 LE CAHDLNAL t)E KOHAN-CUABOT

renoue les traditions polies, ralliant les débris de Tancicn monde qui était le sien. En 1808, la bonne société était en pleine renaissance, et, si les Chabot ne pouvaient franchir le seuil du salon de Joséphine, ils en avaient retrouvé quelques-uns des habitués chez M"" de Montesson,qui avait su reformer son cercle distingué d'amis et qui, à force de tact et de dignité de vie, avait concilié sympathie et respect à une situation délicate d'épouse qui avait été sans titre.

Mais un salon déjà célèbre, où ce couple fut accueilli avec autant de distinction que de bonne grâce, fut celui de M™'' Récamier. Les Chabot se recommandaient d'eux-mêmes à une maîtresse de maison pour (|ui les charmes de l'esprit ne faisaient (|ue gagner à être relevés d'un grand nom ; mais ils avaient auprès d'elle le meilleur des patronages, leurs parents, qui tous étaient ses chevaliers, les Montmorency. C'était Matthieu de Montmorency qui, à ce moment, ardemment pieux, était devenu de son adorateur, son missionnaire; c'était Adrien, depuis duc de Laval; puis le fils d'Adrien, qui se trouvait ainsi le rival de son père. Aussi le duc écrivait-il à sa belle amie : (< Mon Uls, lui-mèmt; est épris de vous, vous savez si je l'ai été, c'est au reste le sort des Montmorency :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés '. »

Rohan, qui n'était, que par sa mère, de la

1. Souvenirs et Correspondances tirés des papiers de M"" Récamier.

LE CARDINAL DE HOIl AN-CII ABOT 9b(

dynastie des Monlraoreiicy, ne mourut ni ne lut frappe. M™' de Ciiabot n'a donc pas été de ces rivales qui furent blessées et sacrifiées au jeu trop aisément cruel de cette inconsciente et anj^élique coquetterie.

"Le salon de la duchesse de Uohan était le plus en vue avec celui de M""' Récamier, mais autrement fermé et exclusif ; son cercle se restreignait à ce monde un peu frivole, mais délicat et élevé dont elle avait reçu, dès le berceau, les dernières et suprêmes élégances. Le génie toutefois y apportait son rayon, et M. de Chateaubriand, très accessible au charme féminin lorsqu'il était relevé des plus grands airs, se montra, un temps, assidu chez M"' de Rohan. Ce fut au cercle de la duchesse qu'il donna la primeur de son discours de réception à rAcadémie. et on laisse à penser l'impression d'enthousiasme que produisit, dans ce milieu, l'implaciible exécution d'un régicide et dans laquelle quelques protestations «mi faveur de la liberté atlénuaient à peine les ardeurs contre-révolutionnaires.

Un des charmes de ce salon avait été, pour le glorieux vicomte, la rencontre du jeune (ihabot, qui l'avait séduit par ce fond (reiifauce et d'innocence qui yvait loug(t'm[)s persisté en lui-même, et il retrouvait dans ce jeune grand seigneur ce qu'il s'était, au début de la vie, proposé |)Our dernier terme d'ambition, le type accompli de l'homme de cour. Il venait quelquefois le prendre à l'hôtel de Sérent et lui disait : « Venez, (chabot, que je vous corrompe. » ils allaient ensemble

06 LE CARDINAL DE ROHAN-CIl AliOT

Uàiicrau Champ de Mars, revenant par les (Champs- Elysées, et, s'il ne faisait rien pour corrompre, comme il l'en menaçait, son jeune ami, il ne faisait rien pour le guérir de son entêtement d'ancien régime, pour lui révéler non pas T égalité, qu'il avait lui-même en horreur, mais cette liberté qu'il avait voulu célébrer à l'Académie, et, tout en lui laissant ses souvenirs et ses penchants aristocratiques, lui donner la notion de la grandeur des destinées populaires.

Le génie a tous les privilèges, même celui d'être désagréable, et M. de Chateaubriand ne se refusait pas, en enfant gâté qu'il était, d'en abuser. Chabot disait lui avoir vu, à certains jours, des façons d'écolier en vacances, où il se montrait tout à fait bon garçon, où son imagination se donnait toute'carrière, vagabondait et trouvait de certaines beautés de formes, grandes, simples et fraîches. A d'autres jours, où il semblait se trouver trop dieu pour daigner se mettre à la portée des simples mortels, les belles dames rivalisaient inutilement d'adulation et d'adoration, rien ne le faisait broncher de sa quinte, rien ne parvenait à dérider sa figure qui se pinçait. Dans ces crises d'humeur bizarre, enfoui dans son fauteuil, au coin de la cheminée, il tenait son foulard entre ses dents, décidé à ne pas parler. Il mordait alors ce foulard et le tirait de temps en temps avec la main, en le retenant des dents. C'est ce que ses amis appelaient sonner la cloche'.

1. Voir Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire.

LE CARDLNAL DE ROH A.N-CH ABOT 07

Un autre salon, qui ne lit que s'entrouvrir alors pour ne prendre son plein développeniejit que sous la Restanration, fut le salon de M"'" de Duras. Il avait recueilli les éciaireurs avancés de cette génération qui, ayant essayé son pieniier essor sous le (Consulat, avait été séparée par l'Empire de l'avenir espéré, et enfermés de toute part en un horizon de fer. Les temps étaient trop rigoureux pour que ce salon devint un centre de politique active; c'était le plus aimable des refuges et le plus largement accessible à toutes les distinctions ; si les Chabot n'y étaient plus étroitement dans leur cercle, ils ('•talent en revanche vivement intéressés par linitiation qu'ils y trouvaient au mouvement politique et littéraire.

La duchesse de Duras avait été aimée de M. de Chateaubriand ; mais, à ce moment, il s'éloignait d'elle pour reporter toutes ses séductions sur l'idéale duchesse de Mouchy. M'"' de Duras se résigna et resta la plus fidèle des amies pour -M""^ de Mouchy et M. de Chateaubriand, <( acceptant, comme elle récrivait à son amie Suetchine, les chagrins dont on devrait mourir et dont on rie meurt pas' ».

A la lin de ISOS. le jeune ménage était parti pour l'Italie. Chabot n'a jamais hésité à témoi-

1. M"" de Boi^me, avec cet esprit diuiplacable justesse qu'elle mettait à se souvenir, disait : « M""" de Duras a aimé son mari, puis M. d'Angosse, puis M. de Cliateaubriand. Elle arranjje un peu les clioses et expiicpie son m.illicur à sa manière, dans ses lettres à M'"" Swetcliine. Mais dit-on jaraais tout dans ses lettres, surtout quand on écrit à M"" S\retchine? »

98 LE CAUDi^AL DE ROH AN-CUAHOT

gner ses sympathies aux blessés et aux vaincus, diit-il, par là, courir des risques d'avenir. Il n'avait pas cessé d'aller au donjon de Vincennes,où Jules de Polignac subissait la prison perpétuelle en laquelle avait été commuée la peine de mort, prononcée contre lui pour participation à la conjuration de Cadoudal. Pour se rendre en Italie, ils devaient prendre par Genève et le Saint-Bernard. Matthieu de Montmorency leur avait donné une lettre pour sa chère amie, M"'" de Slaël, qui, à ce moment, sous le coup des persécutions dont on venait de poursuivre son chef-d'œuvre sur l'Allemagne, se trouvait touchée par les idées religieuses qui ne la quitteront plus. Les deux jours ((ue les Chabot passèrent à Coppet leur laisseront le plus durable souvenir. De son côté, M™' de Staël semblait l'aire allusion à ce que cette visite avait eu de courageux quand elle écrivait, quelques jours après : <' J'estime avant tout le dévouement, l'élévation, la générosité, et, de toutes^ les faiblesses, qui souillent le plus à mes yeux, ce sont celles du calcul et de la pusillanimité.

Arrivés à Gènes, les Chabot continueront à se faire les courtisans du malheur ; ils iront à Savone se mettre aux pieds du plus noble des vaincus. Pie Vil, lors de son voyage du sacre, avait été séduit par ce jeune Rohan de seize ans qu'on avait présenté à sa bénédiction et qui lui avait laissé un tendre souvenir. Il lit au jeune couple l'accueil le plus paternel.

A la rentrée de Chabot en France, il éclata dans sa famille comme un coup de foudre : le 28 dé-

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cembre 1809, on lui rcinettail un pli caclielë aux armes impériales, c'était lanotilicalion (run décret du 21 du même mois qui le nommait chambellan, avec trente-six autres jeunes gens portant les plus grands noms de France. L'émotion ressentie par les Rohan fut profonde. Que résoudre ? refuser, c'était une sorte de rébellion, car une telle faveur équivalait à un ordre et ne pouvait se discuter ; accepter, c'était manquer non seulement au devoir (le fidélité, mais encore à celui d'humanité envers la famille l'oyale, pour qui cette défection serait des plus cruelles.

Mais aucun membre de la famille n'éprouvait de plus vives angoisses que M""' de (Ihaltot : son père et son grand-père, les comte et duc de Sérent, s'étaient fait tuer en Vendée, au service du roi; ces deuils inoubliables la rendaient, elle, d'esprit si mesuré, intraitable sur un seul point, la religion de sa race et de son malheur. Mais, en fille soumise, elle se sei'ait l'eproché de faire peser ses préventions dans la décision qui appartenait au chefde la famille el, (piand ce chef aurait prononcé, si douloureuse que fut [xturelle cetted(''cision, elle se soumettrai I .

On confiera avec les familles de ceux qui étaient atteints par le même décret; pas une seule n'était résolue à l'efuser; les Hohan itMioncéreut à protester, (jhabot fui présenté à l'empereur, avec ses collègues, aux réceptions du l''' janviei', oîi ils prêtèrent serment. Dès ce jour, il résolut de s'abstenir de tonte op[)Ositi<)n à un rc'gime auquel il \('n;iil, bien qu'à son corps détendant, d'être rallié.

Les trente-six nouveaux chcimbcllans, venant s'ajouter aux six d'al)ord, et aux douze ensuite, qui, jusque-là, avaient assuré le service personnel de Tempereur, ces trente-six chani])ellans, Duroc, le maréchal du palais, avait été chargé de les choisir parmi les plus grands noms de France et d'en composer une liste que le grand-chambellan, duc de Bassano, proposa à Sa Majesté, sous forme de décret. L'eni|)ereur retourna la minute du décret avec cette mention de sa main : " L'empereur renvoie à M. le duc de Bassano le décret th» nomination des chambellans, avec ordre de n'y pas donner suite avant d'avoii" fait connaître si la fortune indiquée, })Our chacun deux, est réelle, ne voulant pas être trompé là-dessus à nommer des hommes qui n'auraient rien'. »

Le grand-chambellan l'ournit, en conséquence, sur l'ensemble de la situation de chacun des candidats proposés, des renseignements précis. L'empereur disait au retour de l'ile d'Elbe : « Je n'étais pas seulement l'empereur des soldats, je suis celui des paysans, des ph'béiens de h'rance; il y avait sympathie entre nous. Ce n'est pas comme avec les privilégiés ; la noblesse m'a servi, elle s'est lancée en foule dans mes antichambres ; il n'y a pas de places qu'elle n'ait acceptées, demandées, sollicitées. J'ai eu des Montmorency, des Noailles, des Rohan, des Beauvais, des Mortemart. Mais il n'y avait jamais eu analogie. Le cheval faisait des

1. Archives Nationales, minules des décrets, AF, iVioni. Document absolument inédit.

courbettes, il était bien dressé, mais je le sentais frémira »

Cette allégation de l'empereur sur la haute noblesse qui s'est lancée en foule dans ses antichambres, qui a sollicité jusqu'aux derniers emplois, je ne la trouve confirmée par aucune des pièces du dossier, très complet, qui a servi à préparer le décret des trente-six chambellans. Il n'y a pas trace, dans ce dossier, d'une sollicitation; le grand-chambellan n'en relate aucune dans ses appréciations ; rien ne laisse même supposer qu'on ait demandé leur agrément aux candidats proposés, et chacune des trente-six notices conclut invariablement par cette formule : « Nous pensons que M. X... n'hésitera pas accepter l'honneur que daigne lui faire Sa Majesté. »

Cbabot avait, dans le travail du duc de Bassano, sa notice que voici : « Auguste de Chabot, âgé de vingt-trois ans, fils du prince de Léon, petit-fils du duc de Chabot ; jeune homme d'une fort bonne conduite, dévot, ayant épousé M"" de Sérent. 11 jouit d'une fortune de trente mille livres de rente, quoiqu'il ait encore ses |)arents et grands-parents paternels et maternels '•. Son père, le prince de Léon, premier baron des Etats de Bretagne, est actuelleuKMit le chef des mécontents de cette pro-

1. Paroles ditos par Napoléon à Benjamin Constant, lors du retour de l'île d'KIbe et rapportées par celui-ci dans sa lettre sur les Cent Jours lMin''rre Francuis).

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