‹ Le cardinal de Rohan-ChabotChapitre 2 sur 107 · Mémoires de Madame de Motteville, l. !, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Madame de Motteville, l. !, p

•1. Mémoires de Mademoiselle, édition Cliéniel, p. 34.

Le cul-fie-jatte Scarron s'est aussi inspiré de ce mariage dans une lettre burlesque en vers. En tète de cette lettre se trouve une note qui est ainsi conçue : « Lanteur est le fils île maître Paul Scarron, ci-devant conseiller au Parlement. Ce fils est un jeune homme incommodé de bras et de jambes, qui a le cul dans un plateau ; mais de très bon esprit. » Le tout est de s'entendre sur ce qu'était le bon esprit pour le clan des burlesques. Dans cette lettre, où il est, du reste, rendu pleine justice à la haute vertu de M"" de Uohan, se trouvent clés précisions telleiuf'nt oséi's qu'elles ne sauraient être reproduites même dans la péiuHubre des pièces justificatives.

Après la poésie, — si Scarron était un poète, — est venue la chronique: elle a imniriné, comuje cause déterminante à ce mariage, une légende rpii s'est d'autant plus solidement enracinée clans le sol gaulois qu'elle était plus grasse; ari'achée sur un point, elle a repousse plus vivac^e à côté. D'après cette légende, .M"" de Rohan. dansant un jour une pavane à la cour avec Chabot, aurait eu, en faisant la révérence, un lapsus qui

16 LE CAKUhNAL Dt; ROlIAN-ClIAHOT

Il y aurait eu unanimité de tous les écrivains et auteurs des Mnnoirrs du temps sur la haute vertu de M"' de Rolian, si Tallemant des Réaux ne s'était ingénié à essayer de Tatteindre. Ce même Tallemant se posait en irréconciliable ennemi de Sully et, pour se venger du grand ministre, il n'y a pas de ditTamations auxquelles il n'eût eu recours, tant contre lui que contre sa famille. Un de ses cousins, un certain Ruvilly, avait été, pendant de longues années, au service de Sully. Tallemant raconte, d'après ce cousin, le trait suivant : « Estant comme domestique de la maison et y trouvant une grande licence, Ruvilly se mit à badiner avec M'"" de Rohan, qui n'avoit alors que douze ans. Cela dura jusqu'à làge de quinze ans que, à Paris, il en eut tout ce qu'il voulut'. » Tallemant, aveuglé par sa haine, se fait l'écho de cette indignité, sans comprendre qu'un homme, qui met un pareil cynisme d'ingénuité à se vanter d'un crime qualifié, qui lui aurait mérité d'être roué vif, est à n'en pas douter uu vil imposteur. Sainte-Beuve, s'il est d'une juste sévérité pour Bussy, le médisant de qualité, — qui cependant

trahissait, chez cette princesse par définition d'Etal, l'humiliante inûrmité de notre nature. Chabot, voyant le mortel embarras de sa danseuse, l'en aurait sorti en prenant le lapsus à son compte. M"° de Rohan. profondément touchée d'un aussi galant dévouement, aurait récompensé son sauveteur par le don de sa main. Ce lapsus, dont l'écho ne s'est répercuté dans aucune des relations contemporaines, bien qu'il eût fait la joie de Tallemant et surtout de Scarron, la légende n'en a été imaginée qu'au xviir siècle : il a même fourni le sujet d'une de ces chansons telles que, au dessert, les chantonnaient nos pères, avant que la pruderie anglaise n'eût proscrit la joyeuse incongruité, pour se permettre toutes les inconvenances. Une pareille invention ne se discute pas.

1. Tallemant des RéeiUX, Historiettes, édition P. Paris, 1. 111. p. 42 i.

l^TR0DL■CT10N 17

ne pouvait se défendre de l'amour de la vérité et (le la réalité historiques et humaines, — Sainte- Beuve, me paraît d'une indulgence excessive pour Tallemant : « 11 n'en veut à personne, dira-t-il, s'il se permet un grain de malice, il n'y met du moins ni rancune ni arrière-pensée ; il a sa veine de Hahelais'. » Si, en elîet, par son portrait de M. de Montausier, Tallemant est le mets r/es pias f/é/icats, par ce qu'il a écume sur M"' de Rohan, il est /e c II arme de la canaille.

Les auspices du roi, sous lesquels s'était fait ce mariage, n'avaient pas eu raison des fureurs de la duchesse douairière; elles éclatèrent sans délais et sans mesure. Le 13 septomhre 1(34U, pour faciliter, disait-elle, à sa fille, un parti sortahle à la dignité (le sa naissance, elle lui avait fait abandon de son douaire et de la moitié de ses deniers dotaux pour une pension de douze mille écus et cinquante mille argent comptant. Si elle s'était résolue à ce qu'elle appelait une donation, la préoccupation de l'avenir de sa lille n'y avait été pour rien; elle y était poussée par son amant, Miossens (plus tard maréchal d'Albret), à qui, au })rix de ses cinquante mille écus, elle acheta une compagnie aux gardes '. Elle n'en assigna pas moins M"® de Hohan-

1. Sainte-Beuve, ("ai/serifs du li/ndi, t. XIII, p. 183 et 187.

2. A la iiiurt (lu luarfchal. M"" de Sévigné écrit : « M. le maréchal d'Albret a laissé eent mille franrs à M""" de Rohan-Chabol ; cela sent bien la restitution. » -Lellres de Madame de Sévioiié, t. V, p. o9.)

Chabot devant le Parlement, pour entendre déda.rer bonne et valable, pour cause d'ingratitude, l'annulation qu'elle faisait de sa donation, lui reprochante d'avoir couru les yeux fermes ù l'objet d'une passion d(''roglée, qui possédoitson esprit, et l'avoit conduite à une action honteuse ». La jeune duchesse de Rohan répondit brièvement, mais sans réplique possible, que cette prétendue donation n'était qu'une transaction que ne saurait ébranler un acte d'ingratitude, fût-il établi. Or comment voir dans son mariage une entreprise honteuse, quand, en raison de son âge, elle pouvait le contracter sans le consentement de sa mère, et que ce mariage n'avait eu lieu que du consentement de Sa Majesté le roi et de la reine régente.

La duchesse douairière, vaincue sur ce point, leva le masque et n'hésita plus à exploiter, dans l'intérêt de sa passion, jusqu'à sa honte. Son fils, Tancrède, n'avait guère été, depuis sa naissance, que le moindre de ses soucis; un instant même elle l'avait cru mort, et nous avons vu qu'elle n'avait pas hésité à mettre une partie de sa fortune en viager, estimant sans doute qu'elle ne pouvait être obligée, à l'égard d'un pareil enfant, qu'à ce que lui accordait la loi, des aliments. Elle ne se résolut pas moins à rappeler de Hollande ce Tancrède, à l'opposer à sa tille, réclamant pour lui, avec le titre de duc de Rohan, la fortune de son père putatif; à demander enfin, pour la conservation de sa personne et de sa fortune, la nomination d'un tuteur.

Si acharnée qu'elle fût, la duchesse aurait peut-

être recul*' (levant le scandale d'une pareille aventure, si elle ne s'était sentie résolument soutenue, d'abord par le parti protestant, qui entrevoyait là une possibilité de reconquérir un chef du nom de Rohan, avec une immense fortune ; ensuite par les Rohan : peu importait en effet à leur vengeance qu'ils arrachassent leur duché aux Chabot, fût-ce au prix de la tare qu'ils s'infligeraient en faisant d'un intrus le chef de leur maison ^

Jusque-là. c'est au Parlement qu'avait recouru la duchesse douairière; pour cette nouvelle et audacieuse action, elle saisit la Chambi'e de l'Edit, tribunal créé par l'édit de Nantes et auquel les parties protestantes, seules, pouvaient déférer leurs litiges. La jeune duchesse fit opposition à la requête de sa mère ; mais la Chambre passa outre et nomma un tuteur à Tancrède. Comprenant ce que, pour la décision de l'affaire, au fond, elle avait à redouter du parti protestant que sa demiabjuration avait exaspéré, Marguerite de Rohan obtint de la Régente, par Condé, qui avait gagné Mazarin, une ordonnance adjoignant, pour cette all'aire Rohan, à la Chambre de l'Edit, la Chambre des requêtes du Parlement; l'influence protestante

1. Les parents du duc de Rohan, dit M°" de Motteville, reconnaissoient Tancrède pour son fils; ils trouvoient avantageux, pour eux, que le fils de la mère fit revivre le nom du père et passoient légèrement sur le doute de sa naissance, car ils croyoient, avec raison, qu'il ne seroit pas le seul qui pnrteroit à faux le nom et les armes d'une illustre maison. Les huguenots, qui étoient alors fidèles au roi, n'étoient pas fâchés néanmoins de revoir un duc de Rohan de leur religion, et souhaitoient seulement qu'il put devenir capable de leur servir de chef, un jour, s'ils vouloient former quelque entreprise dans l'Etat. (Mémoires, t. II, p. 323.)

était par là réduite h néant. Toute la haute noblesse avait pris parti dans ce grand débat : quatrevingts seigneurs, parents ou alliés des maisons Hohan et Chabot, intervinrent dans le ])rocès et se déclarèrent partie contre Taucrètle'. Les Rohan répondirent à cette inlei'vention en l'équisitionnant quarante autres seigneurs à leur dévotion, qui signèrent une protestation en laveur de ïancrède.

L'allaire revint pour être discutée au fond, et l'enquête, réclamée par la duchesse douairière, fut ordonnée. Préalablement, elle avait adressé au Parlement un long factum dans lequel elle avait entassé les allégations les plus enfantines dans le but d'étayer sa demande '. Dans l'enquête, elle ht entendre nombre de témoins de sa maison qui déposèrent qu'elle était venue retrouver son mari à Venise, qu'elle avait partagé sa chambre et même son lit. On ajouta que, si la duchesse avait accouché clandestinement, elle n'avait fait en cela qu'obéir aux ordres de son mari, qui prévoyait avec certitude que, si sa femme donnait le jour à un tils, le cardinal de Richelieu ferait tout pour enlever, par un rapt, l'espoir d'un chef aux protestants. Personnellement, elle ajoutait qu'elle s'était d'autant plus rigoureusement conformée aux ordres de son mari qu'elle redoutait plus encore, pour son

1. En tête de la liste de ces seigneurs se trouvait le duc de Sully, le propre frère de la duchesse douairière, et, sous le numéro 11, était inscrit Paul de Gondy, archevêque de Corinlhe, coadjuteur de Tarchevèque de Paris. — Voir cette liste dans le préambule de l'arrrt du Parlement du 2fi février 164C.

2. Bibliothèque de l'Arsenal. Recueil de pièces curieuses sur les affaires du temps. Manuscrits français n" 3740.

INTRODLCTION 21

lils, Tàpi'c vengeanco de sa fille que celle du cardinal. Or, à l'époque où sa mère lui donnait cet étrange frère, ^1"' de Rohan avait donze ans; ce n'est guère à cet âge qu'on l'êve de paieils forfaits ; elle a montré du reste combien elle en était incapnble en ne répondant que par la modération aux indignités de sa mère, se refusant à invoquer contre Tancrède un désaveu, quelle aurait eu le droit d'exercer du chef de son père, ne consentant pas, pour la mémoire de ce père, à atteindre l'honneur de sa mère '.

Ainsi qu'elle essayait de Tt-tiiblir, la demanderesse s'était en effet rendue à Venise, mais c'était bien avant que son mari n'y fût interné : pendant la deuxième période de la guerre, elle avait eu la mission de négocier avec la République. Dans ce voyage elle était accompagnée du duc de (-andale, son serviteur, au point qu'il s'était converti pour elle au calvinisme-. Que pouvait refuser une fanatique du tem])érament de la duchesse, à un soupirant qui lui avait sacrifié — c'est lui qui le disait — « son père, son roi et son Dieu, sans que, j)our cela, elle lui eût été plus fidèle »? Les gens informés répondaient en allirmant que Caudale était celui qui, en ce qui concernait Tancrède, réunissait les présomptions de paternité les plus précises et les plus concordantes.

Quant à la l\ible ([ui attribuait au duc de Rohan la pensée d'avoir imposé à sa femme un ae-

1. « La jeune ducliesse do Rohan, qui le niait pour son frère, en a toujours niodesteuient parlé » .lourn/d de Dubuitison-Anhenan].

2. Henry de Nogaret la Vnllette, ronite, puis duc de Candale, mort le if février 1639, fils du duc d'Eperuon.

22 LK CAHUINAL DE ROH A^-C1I ABOT

coiichement clandestin, par terreur du cardinal, elle élait ])iiérile : en 1630 en eflet, Richelieu avait d'autres préoccupations que celle de jiarerau danger que pouvait créer, à une échéance de vingtcinq ans, la naissance d\in Rohan dont le père, eût-il été légitime, venait de se rendre à merci. Et puis, à supposer que Rohan eût eu ces craintes chimériques, est-ce à Paris, sous la main du terrible cardinal, qu'il aurait envoyé accoucher sa femme. N'aurait-elle pas été autrement en sécurité auprès de lui, sous la protection de la République de Venise, ou à la cour de l'un des souverains protestants dont il était l'allié.

Mais à supposer que cet échafaudage, si péniblement agencé, eut l'ombre d'un fondement, M"^ de Rohan ne devait-elle pas impérieusement la conlidence d'un événement, intéressant à ce point l'avenir de sa maison, à sa belle-mère ; à cette Catherine de Parthenay, l'héroïne de la Rochelle, si hère du nom de Rohan, qu'elle avait protesté contre le titre de duc concédé à son fils par Henri IV, prétendant qu'il était au-dessous de ce vieux titre de vicomte, si glorieusement porté jusque-là, et que c'était entamer Torgueilleuse devise :

Duc ne daigne, Roi ne puis, Rohan suis.

Or, écrivant de son lit et au lendemain de ses couches, à cette belle-mère, elle ne lui parla d'autre chose que de cette fâcheuse coIkjkc bi-

ÎNTKODUCTION 23

lieuse qui la tourmente et la rend très faible^.

Et Henri de Hohaii gardera-t-ilce fameux secret à l'égard de sa mère, pour qui il restera jusqu'au dernier jour un enfant par la tendre admirationet la contiance sans borne quelle lui inspirait?

Ses lettres à Catherine de Parthenay, écrites au moment de la naissance de son prétendu fils, sont pleines d'épancliements paternels, mais il n'y est question que de sa fille Marguerite, et il n'y est pas fait la moindre allusion aux couches de sa femme qu'il a voulu ignorer. Enl63::5, nous l'avons vu, Henri de Rohan, rentré en faveur auprès de Louis XIll, s'empressait de lui demander la continuation, à sa fille Marguerite, de sa duché-pairie. Il écrivait le même jour au cardinal : « Monsieur, à mesure que vous m'obligez, je deviens importun. Dieu ne m'a donné qu'une fille, je désire avec passion de conserver dans sa personne l'honneur de ma duché-pairie. » Si fioban avait pu arguer de la perte récente d'un lils, c'eut été un puissant argument en faveur de la grâce si exceptionnelle qu'il sollicitait; ni dans la letttre au roi, ni dans celle à Uichelicu il n'y est fait la moindre allusion: « Dieu, dit-il, ne m'a donné qu'une fille, » La duchesse, de son côté, prétendait bien avoir des lettres de son mari, l'entretenant de Tancrède, mais elle se garda bien de les verser au débat. Enfin un dernier témoignage vint anéantir toutes les dépositions soudoyées, et dire le dernier mot sur lallaire. Le duc de Rohan avait eu auprès de

1. F^ettres de Marguerite de Bctliiine, diichcsse de Rohan, reproduites par M. Laugel, dans son livre Henri de Ro/ian, i). i2o.

24 LE CARDINAL DE BOHAN-CHAnOT

lui el juscju'ii sa mort, un secrétaire, sujet des plus (lislingiiés par Tesprit elles counaissances, c'était Pi'iolo; dans l'entourage du duc on l'appelait le Tout de Monsieur de Rohan. Or Prilo affirma (jue jamais son maître ne s'était douté de lexistence d'un tils à lui, et ne s'était reconnu d'autre enfant que sa fille Marguei'ite'.

Si acharnée que fût la passion de la duchesse douairère, elle ne laissa pas d'être ébranlée par cet écrasant témoignage, auquel, elle le savait, aurait pu s'ajouter celui d'Anne de Rohan, si la défenderesse n'avait reculé devant l'extrémité de mêler sa vénérahh^ tante à un pareil débat. M"^ de Rohan, bien qu'ardente protestante, avait pris résolument le parti de sa nièce et déclarait, de son

1. Priolo, de noble origine vénitienne et protestante, rencontra Rohan à Venise, et devint son secrétaire et son confident. Après la mort du duc, il se fixa à Genève, se fit catholique et fut euiployé par la cour de France dans diverses négociations. Sainte-Beuve attribue a Priolo la meilleure des œuvres signées de Rohan, les Mémoires sur la (juerre Je la Valleline. prétendant qu'on trouve, dans ces Mémoires, les qualités de présentation, d imagination et de style qui lui sont le plus étrangères. Sainte- Beuve serait assurément revenu de cette ajipréciation. s'il avait connu les admirables lettres que M. Laugeî a découvertes, tant au Piihlic Record Office qu'aux archives de Chantilly, et qu'il reproduit dans sa belle étude sur Rohan. Nous citerons, en premier ordre, la lettre par laquelle le duc expose au roi d'Angleterre les motifs de sa levée <le boucliers: c'est un plaidoyer on le côté fatalement spécieux, se dérobe sous l'éloquent frémissement de la passion et où, sous les formules respectueuses, s'accuse le sentiment de la grandeur personnelle et de race. Dans une autre lettre, Rotian donne encore sa mesure, celle où il répond à une menaçante leçon qu'avait voulu lui donner le prince de Condé. converti de la veille, et qui n'y avait rien perdu de sa cupitlité, ni de sa violente bassesse de caractère. La réponse de Rohan est un chef-d'œuvre de foudroyante réplique et de méprisante courtoisie. Quand on est capable de pareils accents, on ne saurait être soupçonné d'avoir été réduit à recourir à d'autres, ])Our élever son style à la hauteur de sa pensée.

IM'KdDICTlON 2ô

côté, qiio jamais son Irôre ne s'était connu de fils.

Un contemporain, le chanoine F'avard, dans ses Extraits manuscrits, note l'impression produite par ces débats en quelques mots qui disent tout: « Se sentant grosse de M. de Candale, la duchesse demanda à son mari de venir en France pour les affaires de sa maison. Le duc de Rohan entendit bien ce que ça vouloit dire. Elle y vint accoucher de Tancrède. Son mari était foible en amour, comme tous ceux de cette maison à un certain âge, et elle, fielTée gaillarde, qui avait plusieurs galants, entre autres le maréchal d'Albret. »

Un dernier fait semblera l'aveu, par la mère ellemême, de la naissance adultérine de Tancrède; ellt» croyaitsi peu possible d'eu faire le continuateur du grand chef protestant que, pour mieux dépister la recherche de sa maternité, elle le lit baptiser à la paroisse Saint-Paul, elle en avait fait un papiste. Ce sera Retz qui, en sa qualité de coadjuteur, obtiendra, du curé de Saint-Paul, l'extrait de baptême pour être versé aux débats.

Il n'y avait plus à essayer de lutter, mais il fallait masquer sa défaite; dans ce l)ut, la duchesse eut recours à deux moyens. Elle savait son cousin, le duc de Guise, une sorte de détraqué, possédé de la manie de faii"e en tout échec au duc d'Enghien; elle lepoussa aune manifestation d'éclat que raconte Olivier d'Ormesson : « On me conta, dit-il, l'action de M. de Guise, qui avoit enlevf' Tancrède et avoit pris sa protection hautement. M'"* de Rohan, se plaignant partout d(^ l'injustice

â6 LE CAÎlDtNAL DE ROll A.N-CÎI ABOT

qu'on lui avoit faite, et appréhendant la violence contre Tancrède, diî la partdè M. le diicd'Anguien, M. de (îuise s'en alla chez elle, jeudi soir, et, ne l'ayant pas trouvée, il vit Tancrède, lui dit que, l'ayant reconnu pour son parent, il lui oflroit sa maison pour la sûreté de sa personne, et, de fait, il le mit dans son carrosse et le mena à Ihùtel de Guise. 11 le fit passer d(;vant lui, le mit dans une chambre avec le balustre et le dais, et le fit serv'ir avec le cadenas'. La revue en estant avertie, le vendredy, et craignant que M. d'Anguien ne s'aigrit et que M. le duc d'Orléans, prenant le parti de M. de Guise, cela ne mit la division dans la cour, elle envoya commandera M"" la duchesse de Rohan, la mère, de remettre chez elle Tancrède; que si, pour sa sûreté, elle vouloit un exempt des gardes, elle le luy donneroit. Tancrède étoit l'entretien de Paris, chacun blàmoit M. de Guise comme voulant s'opposer au duc d'Anguien, qui prend la protection de M. de Chabot'-. »

Le second moyen à l'aide duquel la duchesse imagina de pallier sa défaite fut de provoquer, de la part des quarante gentilshommes. — qui, sous la pression des Rohan, avaient pris parti pour Tancrède, — une délibération dans laquelle on lui enjoignait de laisser le tribunal prononcer son arrêt par défaut, et elle sembla se résigner à obéir à une injonction dont elle avait elle-même

1. Le cadenas était, un coffre où l'on tenait, sous clef, les belles pièces d'orfèvrerie du service de table ; il était réservé pour faire honneur aux grands seigneurs les plus qualifiés.

2. Journal d'Olivier d'Ormesson, édition Chéniel, t. L, p. 342.

dicté les termes. Cet arrêt fut en effet prononcé, le 26 février 1646 : il faisait défense << à Tancrède, soi-disant fils du duc de Rohan, de prendre le nom et les armes de la maison de Rohan et à tous autres de lui en donner la qualité ».

Les différentes actions que la duchesse douairière intenta à sa fille ne comportaient ni questions d'affaires, ni points de droit à discuter; il fallait pour y répondre, moins un avocat qu'un orateur à la parole incisive, mordante et capable de déguiser làpreté de Findignation par l'élégance du bien dire. La duchesse Marguerite recourut à l'illustre Patru. On a beau lire et relire aujourd'hui ce plaidoyer, il est impossible d'y découvrir la séduction que de tels morceaux exerçaient sur les contemporains; nulle part on n'y ressent la fraîcheur de vie toujours présente; Fàme et l'imagination entraînées par l'action; nulle part on n'y sent couler la source d'eau viveL

En se laissant, par défaut, débouter de sa

1. Plaidoyers et Œuvres diverses de feu M. l'n/ru, Paris, 1681. De son temps, Patru. qui était surtout, en fait de beau langage, un critique et un arbitre, « ne venoit guère au Palais, dit Vigneul Marvillc, pour y plaider, ni pour y être consulté, sinon sur les difficultés du langage, par un certain nnmbre d'admirateurs qui se rangeoient à son pilier. De mon temps, il ne passoit pas pour un grand jurisconsulte, ni pour un avocat utile aux autres et à lui-même. Ausanetz, Défila. Petitpied, avec leur vieux style, remportoient tous les écus du Palais, pendant que Patru n\y gagnoit pas de quoi avoir une bonne soupe ». Sur ses vieux jours il n'avait plus même la possibilité d'avoir sa soupe, et M"" de Kdbnn fut. avec Roileau. de ceux qui vinrent à son secours, recourant à tous les uiénageuients par respect pour sa dignité simple et la hauteur naturelle de son âme.

28 LE CARDINAL UK HOII AN-ClL\BriT

demande, la duchesse dt^uairirre ne renonçait pas pour autant à la lutte ; (die comptait avec certitude sur les circonstances, — la Fronde à ce moment battait son plein, — pour prendre sa revanche et ohlenir, en laveur de Tancrède, un arrêt définitif. Elle ne fut pas (lompée dans ses calculs: le prince tleCondé eth? duc (rC)rléans, qui faisaient le principal a|)piii des ('liabot. venaient de se séparer du Parlement, dont les démêlés avec la reine et la cour prenaient de jour en jour un caractère plus aigu. Les deux princes entrèrent dans les vues de la cour, qui, pour forcer le Parlement à se soumettre, lit investir Paris par les troupes du roi. La ville et le Parlement se mirent en état de défense ; un grand nombre de gentilshommes mécontents vinrent à leur secours et la duchesse douairière, avec son habituelle sûreté decoupd'œil, estima que son tils ne pouvait, pour s'assurer la bienveillance de la compagnie, trouver une occasion plus favorable que de s'engager dans ses troupes. 11 y fut reçu à titre de volontaire et, tout aussitôt, comme pour indi(iuer, sans le moindre ménagement pour la dignité de ses juges, à quel prix il mettait son concours, il se pourvut, par une nouvelle requête, contre Tarrêt qui Tavaitcondamné par défaut.

Si les attributions politiques du Parlement étaient, en temps régulier, une garantie contre l'arbitraire du pouvoir, dans les temps troublés, elles le mettaient à la merci des intérêts de la corporation. Dans son premier arrêt, concernant Tancrède, la cour, tout en secondant les vues de ses protec-

teurs d'alors, Condé et Gaston d'Orléans, avait prononcé conformément an droit et à l'équité. Mais, aujonrd'hui, ces mêmes protecteurs étant devenus ses adversaires, le Parlement retrouvait, au nombre de ses auxiliaires, celui qu'il avait ("rappé une première fois. Les guerres civiles ont, entre autres résultats déprimants, celui de faire perdre, même aux âmes droites, la faculté de s'indigner. Personne, dans les conditions où se présentait de nouveau l'alfaire Rohan, ne doutait que la cour ne revînt sur sa première décision et que ïancrède n'eût gain de cause. Aussi M""" de Molleville, cette honnête femme, de tant de jugement et d'esprit si droit, résume bien l'opinion générale lorsque, prévoyant le scandaleux triomphe de la duchesse douairière, elle se contente de dire : « Les dispositions favorables, où se trouvent le Parlement, alloient rendre la bizarre naissance de Tancrède un prodige de bonheur'. »

La mort se chargea d'épargner, au Parlement, cette prévarication ; à la conscience publique, une de ces blessui'es dont elle ne guérit pas ; à Tancrède enhn, une existence que, eût-il été le Cid, il n'aurait pu relever de son imposture. Ce malheureux enfant semblait, du reste, avoir la passion de prouver qu'il n'aurait pas été indigne de l'ambition que lui avait insufflée sa mère: ayant pris part au siège de Brie-Comte-Robert, où il n'avait pas manqué une occasion de se signaler, il rentrait à Paris avec un détachement de trois cents

Page 1