Mémoires de Madame de Molleville, t. H, p
chevaux, lorsqu'il tomba, proche Vincennes, dans une embuscade organisée par les troupes allemandes du château. En se défendant avec une rare témérité, un contre dix et se jetant l'épée haute sur ceux qui lui olVraiont quartier, il reçut dans le dos un coup de mousquet qui lui cassa les reins. Transporté au château de Vincennes, il y mourut, le 1"" février 1649, à l'âge de dix-neuf ans, sortant ainsi avec éclat de cette vie où il était clandestinement entré.
Si, de son vivant, Tancrède avait divisé la noblesse, par sa mort il parvint à la même division parmi les beaux esprits de son temps. Pareil trépas était une admirable matière à dithyrambes : Gilbert et Scudéry consacrèrent au jeune héros chacun une pièce de vers, aussi médiocres que boursoufflés; mais ils en obtinrent de M"" de Rohan la bonne soupe qui manquait au pauvre Patru. 11 y a des thèses qui peuvent se soutenir en vers, mais que ne saurait permettre l'intègre outil de la prose ; aussi, à l'exception de La Rochefoucauld, tous les écrivains contemporains : M"' de Motteville, le cardinal de Retz, iMonglat, dOrmesson, Priolo sont unanimes à plaindre le malheur de Tancrède, mais à tlétrir sa mère dont il a été la victime K
i. Saint-Simon ne parle de Tancrède que pour commettre une erreur. Voulant expliquer comment M"" de Rohan attendit jusqu'à vingt-sept ans de se marier : « ce qui arrêta les prétendants, dit-il, ce fut le procès de Tancrède, qui se prétendait son frère légitime de père et de mère. » Gomment ce procès aurait-il pu avoir pareil eBet rétroactif, puisque, on la vu, la duchesse douairière n'avait révélé l'existence de Tancrède que pour se venger du mariage de sa fille avec Chahot?
En ce qui concernait Tancrède, lincident était clos; mais sa mère ne désarmait pas et, jouant la folie du désespoir, elle accusait hautement sa fille et son parti d'avoir organisé le guet-apens oiî son fils aurait été assassiné. Elle fut seule, avec les Rohan, h feindre de croire à un crime, mais ce que la duchesse douairière n'avait pu obtenir pour son fils vivant, elle tenta, par une entreprise d'une audace dont elle seule était capable, de l'arracher pour son lils mort. Henri de Rohan était enterré à Genève, la duchesse s'adressa au Magistrat de cette ville pour obtenir que Tancrède partageât le magnifique tombeau où reposait le duc. Rien ne devait sembler à la duchesse Marguerite plus outrageant pour la mémoire de son père qu'une pareille profanation de sa sépulture. Le roi écrivit spontanément au Magistrat de Genève pour lui demander de ne pas consentir au scandale de celte inhumation. Pendant quatre ans, la duchesse douairière poursuivit le roi de ses supplications et, si elle ne fut pas poussée à des extrémités dont il ne fallait point la défier, ce fut grâce à un nouveau coup de la mort : M""" de Rohan-Chabot venait d'être frappée par une épreuve ruinant ce bonheur auquel elle avait tout sacrifié : son mari mourait en quelques jours, le 27 février 1655, d'une maladie aiguë, il était âgé de trente-sept ans. M""" de Rohan-Chabot le fit enterrer près de l'amiral de Chabot, dans cette église des Célestins qui, après Saint-Denis, était la plus riche en monuments funéraires. Sur son tombeau, qui faisait face aux Trois Grâces, de
Germain Pilon, le scnlpteur Anguier, Tainé, a représenté Rohan mourant, couché sur un sarcophage, un génie pleurant lui soutient la tète, un autre, aux pieds, le drape du manteau de pair. Le tomheau de Tamiral, (l'uvrc de GermaiTi Pilon, est maintenant au iMusée du Louvre; celui de Rohan est an Musée de Versailles.
M"" Anne de ISohan avait été douloureusement éprouvée, tant dans sa haute respectahilit»' (|ue dans l'honneur de sa maison, par le scandale des luttes de la duchesse douairière contre sa fille, Marguerite. M"'" de Rohan, qui avait eu si peu de temps pour aimer et pour (|ui. dc'sormais, le poids de la vie allait être si lourd, trouva inutile de 1 aggravei' de celui (ruiic haine; elle ne résista pas aux tendres couseils d'apaisement de sa tante, elle consentit donc à ouhlier les iuonbliables outrages de sa mère. Celle-ci, très maîtresse d'elle-même, ne laissa pas de poser ses conditions à un rapprochement, et la première fut que sa fille renoncerait à l'opposition qu'elle avait faite à rinhumation de Tancrède dans le temple de Genève. Ce fut encore Anne de Rohan qui arracha à la lassitude de sa nièce cette dernière et suprême concession. La duchesse douairière s'était bien gardée de préciser les termes de cette concession; aussi s'emj)ressa-t-elle d'en abuser en faisant élever, à coté du tombeau du duc Henri, un superbe monument à la mémoire de Tancrède, avec une pompeuse épitaphe, dans laquelle étaient exaltées la grandeur de son origine et l'admirable carrière qu'avait brisée le meurtre de Vincennes. Tout cela
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était dit en latin, car le latin peut, dans les mots, braver encore autre chose que l'honnêteté'.
Le drame de ïancrède eut l'épilogue qu'il comportait: la duchesse douairière étant morte en 1660, le roi écrivit à Messieurs de Genève que « comme ce n'avoit été que pour ne pas désobliger la douairière de Rohan qu'il avoit bien voulu que le corps de Tancrède fût mis dans le lieu qu'elle avoit demandé, ils feroient unechose qui lui seroit agréable de retirer le corps de Tancrède du tombeau Rohan et de faire effacer l'épitaphe dudit Tancrède, puisqu'il étoit certain qu'il n'étoit pas le fils du défunt duc de Rohan, qui n'en avoit fait aucune
1. Lorel rclatp, dans les deux siruphes suivantes de son journal, la réroncilialiun de M""* de Koliau, mais en alléj^aiant faussement que la duchesse douairière avait obtenu, comme condition à cette réconciliation, que la duchesse Marguerite reconnaîtrait Tancrède comme fils légitime du duc Henri :
Des deux duchesses de Rohan, Tant la maman ((iie hi faiil'an, Par des tendresses infinies, ^5e sont, depuis peu, réunies.
I/on se baiza, l'on s'accohi.
Et comme ces deux dames-là Ont firand esprit et fjrand mérite, Tout Paris les en félicite.
Leur réconciliation
K>t à cette coiiditinii
Que II- jeune et luave Tancrède,
Oui mourut d'un coup sans remède,
Oiiaud t'iumleurs furent déconfits,
SiM'a réi)uté le vi'ai fils
De feu ce grand chef de guerre
Qui repose à présent sous terre.
M. Langel, dans son FAiide sur le duc de Rohnn, affirme cette chose inouïe, et inexacte, que M""' de Cohan. méie el fille, au plus furt de leurs hostilités, n'arraii tit pas ( cssl' de rester en i-ei.itiuns. L'erreur de M. Lai'icl e.-t la conséquence de celle qu'il a conuuise en faisant mourir Cliahol dix ans plus tard qu'il n'était mort, en li)ti.'j, au lieu ih' lil.'j.T. H na pas ciuiipris, dès lors, que c'était le seul t I lunfuud chagrin de la mort de son mari t[ui avait amené la durhes--^' Marguerite à nwtlre un terme à cetlc sttuatitm aux couteaux tirés que sa mère avait établie entre elles et qui avait été sans trêve depuis dix an=.
mention dans >oii loslaniorit, par lequel, au contraire, il avoit reconnu la duchesse de Hohan sa lille, [)Our sa seule héritière. »
On était dès lors en droit de croire qu'on en avait lini et irrévocahlement avec Tancrède, lorsque, plus d'un siècle après sa mort, il sembla recouvrer une sorte de regain de faveur par une dernière tentative de réhabilitation. Un consciencieux érudit, auteur d'une 7//.s7o/V/" de Louis XIII des plus judicieuses, (jue nombre d'Iialules ont depuis mise à contribution, un jésuite, le Père Grin'et, publia, en 1707, un fascicule de 03 pages qu'il intitule pompeusement : Ilisto/rr de Tancrède de liohan. On était en droit d'attendre de lui un résumé impartial et délinitif du débat; il l'aborda en ell'et les mains pleines de documents, rien n'y manquait de ce qui avait été dit et fait de [)art et d'autre, et avec quantité de choses singulières et curieuses. Après avoir entassé tout ce qui pouvait établir, de la façon la j)lus aveuglante, le bien-fondé des arrêts prononcés par le Parlement et par le roi, à quoi va conclure le P. GrifFet? C'est à n'en pas croire ses yeux; il conclut à l'absolue irréprochabilité de la douairière, à la légitimité de Tancrède et à la parfaite perversité de M"' de Rohan-Chabot. L'excuse du P. GrifPet, c'est que, en 1707, il avait l'âge où l'archevêque de Grenade tombait dans la décrépitude; aussi sa thèse en faveur de Tancrède rappelle-t-elle les homélies de monseigneur après l'apoplexie.
La duchesse do Rohan, assurée désormais de l'intégrité de son nom et du patrimoine de sa maison, allait pouvoir jouir sans troubles, pour un temps, desplus nobles amitiés. Ses intimités de tous les jours étaient Turenneet M"" de Sévigné: « Le grand capitaine, dit Saint-Simon, étoitdans l'apogée de sa faveur, avec un crédit que rien ne balançoit ; il étoit fort huguenot. M"' de Rohan encore davantage. Cet intérêt et la ligure qu'ils faisoient dans leur religion les avoieut intimement unis, il ne bougeoit de chez elle, et quand ses filles alloient au bal ou en quelque autre partie où la bienséance de ce temps-là vouloit que des hommes de nom les accompagnassent. M""* de Rohan, a cause de M. de Turenne, ne les conHoit jamais qu'à MM. de Duras et de Lorges, ses neveux i. »
C'est dans le salon de M""" de Rohan que, ayant auprès d'elle Turenne et M'"'' de Sévigné, en présence du grand Coudé et du cardinal de Retz (les amis de jeunesse de Chabot), que Corneille lut Pu!chri''u\ Molière son Trissofin etRoileau sa Poélifjue, comme on disait alors. Il n'y avait que ce siècle incomparable pour faire, ù une femme de haute vertu et de si grande représentation, pa- ]-eil cortège de tout ce (jui faisait la gloire de ce temjts et riionneur de l'hunuinilé.
^lais ces belles années ne seront qu'une trêve pour la duchesse et elle ne tardera pas à être atteinte de nouveau par les épreuves inséparables de la destinée humaine. Le premier-né de ses en-
1. Mémoires de >~(iinl-'^hnoii . cdiliuii liois Ifoislille, l. N'Ill, p. i-ll.
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i'aiits, Aime, diloJM"" doHolian, avait loiiles les sé- (liic'lions de sa mère ; mais, ces séductions, tandis que la mère semblait ne les subir ([u'à son corps défendant, la fille s'y é|)anouiss;ul. Le coMir ne s'arrête pjuère aux hain(;s de race, si ardentes qu'elles aient été : François de iiolian, comte de Rochcfort, le lils de celui qui avait mené avec tant d'àpreté la campagne en faveur de Tancrède, François de Rohan aima sa belle cousine et en fut ainn''. Sa mère était cette duchesse de Montbazon que, dans ses derniers jours, l'amour de Hancé avait comme réhabilitée et c'est sur l'insistance de l'abbé de la Trappe, — dans les troubles de la Fronde il avait ('té l'intime de Hetz et de Chabot, — que la duchesse, touchée de voir sa chère hlle redevenir Roban-Rohan, comme elle l'avait été elle-même, oublia ses injures et, sur sa grande fortune, apportionna sa fille de manière à lui permettre de soutenir dignement son nom. vVprès son mariage, M"" de Rohan sera princesse de Soubise, titre que sa mère avait recueilli dans la succession de Catherine de Pai'lhenay'.
Fa mère et la lille ne cessèrent d'être liées, l'une à l'autre, par la |)lus tendre allection ; M""' de Sévigné qui, en pareille matière, était un juge, écrivait à M™' de Grigiian, le 0 mai 1071 : « Au reste, ma bonne, vous n'êtes pas seule qui aimez votre mère; M""" de Soubise écrit ici des lettres qui surpassent sa capacité oi'dinaire. Elle
1. Le prince de Soubise sera le premier à prendre le nom de Rohan-Rohan afin de se distinguer des Kohan-Cliabot et. affirmer que lui et les siens appartemient, seuls, à la maison des Rohan.
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sait que M"' de la Troche a eu soin de divertir et de consoler sa mère, elle l'en a remerciée dans une lettre dnne manière qni m'a surprise. M""' de riohan m'a bien fait souvenir de mes douleurs dans la sépai'atiou de ma fille'. » Puis, le 2 septembre 1671, toujours à sa tille : « J'ai reru votre lettre, elle est toute miraculeuse. Mais il n'est pas besoin de merveille pour me la rendre bien chère. J'en ai vu une d'une fille à sa mère; cette fille n'écrit pas comme vous, elle n'a pas d'esprit comme vous, mais elle a de la tendresse et de l'amitié comme vous, c'est M""^ de Soubise à M""^ de Rohan. Je fus surprise hier de voir, dans un endroit de sa lettre, le fond de son cœur pour M™' de Rohan, et aussi (juelle tendresse naturelle M""' de Rohan sent pour elle'. »
M"" de Soubise, par l'intluence de Turenne et de la duchesse de Chevreuse, fut faite dame du palais. Une l'ois à la cour, sa beauté fit le reste, dit Saint- Simon. Le roi, qui était fatigué de la tyrannie de M""' de Montespan, ne tarda pas à remarquer la nouvelle dame du palais, et de cette remar({ue naquit labbé, plus tard cardinal de Soubise, et le prince .Maxiniilien. Le mari était de caractère à admettre
Qu'un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déslionore,
surtout lorsque ce partage se liquide, comme il arriva dans l'espèce, par quatre cent mille livres