‹ Le cardinal de Rohan-ChabotChapitre 25 sur 107 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Première Restauration. — Difficultés qu'elle rencontrait. - Maladresses initiales. — Rétablissement de la maison du roi. — Le duc de Rohan premier prentilhoinmede la Chambre. — Auffuste, prince de Léon, sous-lieutenant à ia compagnie de chevaulégers avec grade de lieutenant-culonel. — Compromission de raristocratie avec les alliés. — Protestation de Fernand de Chabot. — Politique au rebour et provocations de l'espritcontrerévolutionnaire. — La princesse de Léon brûlée vive, 10 jan-

- vier 1815. — Retour de l'île d'Elbe. — liéon accompagne le roi jusqu'à Abbeville, rejoint à Nantes le duc de Bourbon. — La Vendée abandonnée par le duc de Bourbon, Léon rejoint, à Bordeaux, la duchesse d'Angoulême. — Forcée de sortir de Bordeaux, Madame envoie Léon auprès du duc d'Angoulême, en Espagne. — Le duc de Laval.— Le roi Ferdinand. — Waterloo.

— Seconde Restauration. — Politique de réconciliation du duc de Richelieu. — Opposition du parti ultra aui[uel appartient le duc de Rohan. — Léon avait été breveté colonel d'infanterie, par ordonnance signée de Gand,le 30 juin 181. 'j. — Salons ultra de MM'""de Rohan, laTrémoille, Narbonne, Clermont, Moreau.

— Salons de transaction de M'"" de Montcahn et Duras. — Mort du duc de Rohan. — Le prince <le Léon devient duc de Rohan et pair de France. — Il accompagne la duchesse, sa mère, dans un voyage aux Pyrénées; relation de ce voyage écrite par M"" de Rohan.

Les royalistes, pas plus que les étrangers, ne furent pour rien dans le retour des Bourbons. C'est par la force des choses qu'ils ont été rétablis ; seuls ils étaient possibles, parce que d'eux seuls on espérait, pour la France, la dignité dans la défaite, la liberté à la place de la gloire, parce que seuls ils garantissaient à l'Europe l'ordre et la paix.

LE CARDINAL DE KOHAX-CHABOT d2T

Ce retour fut salué avec enthousiasme par le pays, rassasif^ de cette gloire qui avait été partout, quand le bonheur n'était nulle part. Des libéraux, tels que Benjamin Constant, adjuraient les princes de la Maison de France de ne pas faire l'immoral abandon de l'orillamme de leurs pères. Lafayette exprimait au comte d'Artois la part qu'il prenait à la satisfaction nationale, et se présentait, à cette première audience du prince, avecla cocarde blanche. Carnot, enfin, le régicide, le membre du Comité de Salut public, lorsqu'il se sépara avec éclat de la monarchie, en 181G, dut reconnaître, dans son pamphlet intitulé Mémoire ail roi, que >< le retour des Bourbons avait produit un enthousiasme universel et que les cœurs républicains avaient partagé sincèrement les transports delà joie commune ».

Si les partis, hostiles jusqu'ici, et la masse flottante éprouvaient une telle impression, quelle ne devait pas être celle des royalistes de tradition et du parti des émigrés? Tous ceux qui étaient restés fidèles jusqu'à la dernière heure, aussi bien que ceux qui avaient à se faire pardonner leur compi'omission avec l'Empire, pour tous, comme le roi l'avait dit, la chaîne des temps était renouée, et les premiers actes du pouvoir étaient de nature à donner l'illusion que vingt-cinq ans de notre histoire étaient supprimés et comme non avenus.

Pour que ce premier enchantement n'eût pas un douloureux réveil, pour que le nouveau pouvoir parvînt à faire une juste part entre les prin-

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cipes dont il était le représentant et ceux (|iii s'étaient créés sans lui et contre lui; pour qu'il parvînt à s'associer franchement aux destinées de la France nouvelle, à se confondre en un mot avec la Nation, au lieu de demeurer le chef d'une minoi'ité impopulaire, il ne lui aurait rien moins fallu ([ue le souple génie à l'aide duquel Henri IV avait eu raison d'obstacles moins insurmontables que ceux qui se dressaient devantses descendants. Or il n'aurait guère été possible n la Restauration, quand on l'en aurait déhé, d'accumuler, en moins de temps, ])lus de fautes, de maladresses, d'offenses cho(juantes au bon sens, de déli aux intérêts les plus nationaux qu'elle ne l'a fait pendant l'année 1814. Sans sortir de notre sujet, et en indiquant simplement ce qui a été fait pour les Rohan, nous indiquerons comment on avait réussi à établir, au point de départ, l'incompatibilité voulue de la légitimité avec les éléments d'une société où tout avait changé de face.

Pour la formation de la maison civile du roi, tous les grands offices avaient été restaurés. Les grandes charges de la cour reparurent avec leurs dénominations surannées; ceux des anciens titulaires, qui existaient encore, y furent réintégrés; ceux qui avaient disparu furent remplacés par leurs enfants, pour la plupart pourvus de survivances. C'était l'ancien régime qui battait son plein. Le duc de Rohan avait été fait premier gentilhomme de la chambre. En ce qui concerne la maison militaire, les sages amis de la monarchie auraient voulu qu'on fît, des grenadiers de la

Vieille Garde, la garde d'honneur du roi. C'était mal connaître le principe d'incorrigibilité qui prévalait en tout et forçait la main au pouvoir. Pour cette maison militaire, on ne se contenta pas de revenir à ce que la Révolution avait détruit, on remonta au-delà des réformes de Louis XVI : ainsi on rétablit les gendarmes de la Garde, la compagnie de chevau-légers, les deux compagnies de mousquetaires, qui, réunies, formèrent une division, 011 le dernier des soldats avait rang d'officier. Auguste de Chabot avait été nommé souslieutenant à la suite de chevau-légers, avec rang de major, ce qui lui donnait le grade de lieutenantcolonel, et il n'avait jamais servi. Tous les demisoldats de cette division, les uns déshabitués du service, à tournure surannée; les autres aussi arrogants qu'ils étaient inexpérimentés, devenaient odieux à la vieille armée, pourvus qu'ils étaient do soldes élevées, tandis que, en raison des charges que subissait le pays, on laissait sans emploi la plus grande partie de ceux qui, dans les guerres de la Révolution et de l'Empire, avaient porté si haut le renom militaire de la France.

Nous avons dit que les étrangers n'avaient été j)our rien dans le retour des Bourbons, mais il ne restait pas moins ce péril : c'est que, au lendemain des transports de joie causés par le rétablissement de la paix, la nation, mesurant la hauteur d'où la France était tombée et rapprochant de cette chute et de l'invasion le retour de la famille royale, cette nation ne confondit ces deux grands événements dans un souvenir amer et douloureux.

Pour échapper à ce péril, il aurait fallu que les amis des Bourbons se maintinssent, à l'égard des étrangers nos vainqueurs, dans une attitude de réserve et de dignité qui ne fournit pas des armes à ceux qui voudraient plus tard discréditer la monarchie légitime, ici encore Ihistoiredes Rohan nous dira comment fut ménagée cette susceptibilité nationale. El Texemple était |)arti de haut : Louis XVIII, passant par Londres pour rentrer en France, avait répondu aux félicitations du prince régent. : « C'est au conseil de Votre Altesse Royale, à ce glorieux pays, et à la confiance de ses habitants, que j'attribuerai toujours, après la divine Providence, le rétablissement de notre maison sur le trône de ses ancêtres'. » Que Ton sétonne après cela qu'un gentilhomme comme le prince de Léon, qui en rien ne se séparait de son roi, se soit montré d'une courtoisie empressée à légard des Alliés, ses amis d'émigration. 11 y a eu toutefois à ces abaissements du sentiment national des relèvements, et l'un des plus généreux nous est fourni par le frère du prince de Léon, ce vaillant Fernand de Chabot, que nous ne sommes plus à faire connaître, et que la Restauration avait nommé.

1. M. de Chateaubriand lui-même, dans son rugissement de Bonaparte et Les Bourbons, navait-il pas osé écrire : « Quel Français pourrait oublier ce qu'il doit au prince régent d'Angleterre,' au noble peuple qui a tant contribué a nous ati'ranchir? Les drapeaux d'Elisabeth flottaient dans les armées de Henri IV. ils reparaissent dans les bataillons ipii nous rendent Louis XVIU. Nous sommes trop sensibles a la gloire pour ne pas admirer ce noble WellingtDU qui retrace, dune manière si frappante, les vertus et les talents de notre Turenne. » Et. plus tard, dans ses Mémoires, il se donnera comme navri- de l'entrée des Alliés à Paris 1

ce n'était que justice, colonel gentilhomme du duc de Beri'v. Sa cousine, la vicomtesse de Gontaut, qui lui donnera bientôt la main de sa fille, avait passé les vingt années de son émigration en Angleterre et y avait contracte, envers l'aristocratie anglaise, d'inoubliables obligations pour l'accueil qui lui avait été fait et ne s'était jamais démenti. Mais, entraînée par l'exemple du roi, elle ne comprit pas que l'expression de cette gratitude, qui était un devoir en Angleterre, devenait une injure au pays lorsqu'elle s'affichait à l'égard d'enuemis s'imposant en vainqueurs à la france. Elle raconte, dans ses Mémoires, avec une désarmante inconscience, le trait suivant : « Lady Mornington, ainsi que mes amis anglais, se faisaient une fête de celle qui se préparait dans Paris ; nous nous promîmes de nous rejoindre pour en jouir et parcourir ce Paris si joyeux, où nous étions heureux de nous retrouver. Le rendez-vous fut donné rue Royale, chez lord et lady Buerguerch. Fernand de Cliabot avait eu l'amabilité de nous conduire ma fille et moi ; il eût été plus heureux, je crois, de nous y laisser. Je le pressai d'entrer ; toujours gracieux et obligeant, il nous suivit. Nous y trouvâmes les sommités des armées coalisées, parmi lesquelles étaient plusieurs de mes anciens amis. Je ne pouvais suffire aux poignées de mains; parmi le brouhaha étourdissant, je remarquai le calme glacial de M. de Chabot, quand je le présentai à tout cet état-major qu'il avait vu de près, mais jamais que le sabre à la main.

c( Lady Mornington, prenant son silence pour de la timidité, voulut l'encourager, se saisit de son bras et déclara ne pas le quitter de la soirée. Nous partîmes et le brillant état-major nous entoura, lady Mornington et toujours Fernand à la tête. Faire ainsi son entrée place Louis-XV acheva de l'exaspérer; la foule grossissant lui donna l'espérance de pouvoir s'échapper des aimables étreintes de lady Mornington, qui devenaient de plus en plus pressantes. Passer ainsi sa soirée lui parut plus que sa patience ne pouvait supporter. Un îlot de monde vint à son secours ; il sentit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, fit un dernier effort, s'échappa des bras de lady Mornington et ne parut plus^ »

Cet incident n'était pas isolé, il se reproduisait chaque jour, et tant que dura l'occupation, entre les membres de l'aristocratie française et l'étatmajor de l'armée des Alliés. On ne se sent pas moins soulagé de ces humiliantes capitulations, quand on voit ce Fernand de Chabot oublier qu'il est un grand seigneur rallié, pour ne se souvenir que de son glorieux titre de soldat de la Grande Armée ; quand on le voit se sauver pâle d'angoisses patriotiques devant l'affront que serait pour lui l'étreinte de ces étrangers qu'il n'a rencontrés qu'en défendant son pays contre eux et le sabre a la main.

Et que dire de ce premier ministère composé d'anciens constituants, de courtisans, d'émigrés,

•1. Mémoires de la duchesse de Goiilaut, p. [il.

non seulement sans aucun lien entre eux, mais séparés par leurs antécédents etdes antipathies qui ne vont pas tarder à éclater. Deux au plus servent utilement le pays, le prince de Talleyrand et le baron Louis ;lesautres vont imprudemment taillant en pleine France par des mesures dont ils n'ont ni calculé, ni soupçonné l'etret, et qui soulèvent une telle réprobation qu'on renonce à les exécuter. Et cette singulière mise en train est encore rendue plus incohérente par l'installation, au pavillon de xMarsan, des fidèles de Monsieur qui, dès cette époque, poursuivent de leur haineuse opposition les hommes qui réunissent, à l'expérience des aifaires, la modération qui en est inséparable.

La loi de 1791, qui avait proscrit les titres de noblesse, proscription maintenue par l'Empire pour ceux qu'il n'avait pas conférés, cette loi ayant été abrogée en 1814, Auguste de Chabot avait repris le titre de prince de Léon, sous lequel nous le désignerons désormais, et qui appartenait depuis trois siècles à l'héritier présomptif du duché de Rohan. Tous les membres de la noblesse liistorique reprirent légitimement leurs titres anciens; mais il n'y avait pas de bourgeois enrichis, de ceux qui, avant la Révolution, avaient trouvé la noblesse insupportable, si insupportable que la plupart avaient fini par l'acheter, qui ne se crussent alors le droit de se séparer hautainement de la classe à laquelle ils appartenaient la veille. Tous ces frelons eussent été à peu près inollensifs, si, dans l'espoir d'etl'acer la tare qui les faisait annoblis sans les faire gentilhommes, ils

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n'avaient passionnément déclamé contre la société nouvelle et n'avaient par là ajouté à l'énervement ressenti par la saine partie de l'opinion.

Ce qui rend à jamais déplorable toute celte politique au rebours, ces provocations, ces délabrements qui étaient des maladresses de forme encore plus que de fond, et qui, en définitive, ne comportaient, pour la plupart, rien qui ne pût être réparé, — c'est que, habilement exploités par l'esprit de parti, ils ont convaincu le pays de Tincorrigibilité finale de la légitimité et que, si le retour de 1 île d'Elbe demeure criminel, on semblait n'avoir rien négligé pour le rendre inévitable.

Ici se place, pour le prince de Léon, le drame douloureux de sa vie. Le 9 janvier 1815, vers cinq heures du soir, la princesse mettait la dernière main à sa toilette pour se rendre à un dîner chez le duc d'Orléans, et de là, à un bal donné par le comte Apponi, ambassadeur d'Autriche. Elle s'approcha de la cheminée, le feu pi'it aux dentelles de sa robe; à ses cris. M"" de Sérent, sa mère, accourut ; les tlammes s'élevaient à trois mètres au-dessus de sa tète. On appela le prince qui venait de la quitter; il la trouva assise dans un fauteuil; tous ses vêtements étaient consumés, et son corps n'était qu'une plaie'.

La nuit fut horrible, la malheureuse princesse lit preuve d'un courage admirable, et conserva jusqu'à la fin toute sa connaissance sans que sa

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