CHAPITRE IV
Le duc de Rohan présente sa requête au Cliancelier pour être admis comme membre de la Chambre des Pairs. — Les étranges réserves de celte requête. — 11 est admis à prendre séance. — Rohan aux réceptions du château. — Dans l'intimité de lÉlj'sée. — Le loto de Monsieur. — M"'" et M"" de Gontaut.
— Les résidences seigneuriales, leur histoire ; les châteaux des Ilohan. — Josselin sauvé de la ruine par la duchesse de Berry.
— La Roche-Guyon. — Le duc de La Rochefoucauld, la duchesse d'En ville. — Auguste de Rohan devient propriétaire de la Roche-Guyon à la mort de son père. — 11 y reçoit grandement.
y — Ses amitiés : Montalembert, Lacordaire, Berryer, Lamartine ut Hugo. — Politique religieuse de la Restauration. — La Conf/régalion. — Haute autorité de l'abbé Teysseyre qui détourne lîohan de prendre part à la campagne religieuse.
Madame de Rohan reiifci'ait à Paris à l'automne et, le 15 novembre, son liJs, le nouveau duc do Rohan, adressait au chancelier de France la requête suivante :
« Monsieur le Chanceliei?, Président DE LA Chambre des 1*airs,
« J"ai l'honneur de vous adresser Jes titres nécessaires à ma réception à la Cii ambre des Pairs. En me conformant à l'ordonnance du 23 mars de la présente année, pour être admis à succéder à feu mon père, comme membre de la Chambre des Pairs, nommé par le roi le 4 juin 1814,
je ne prétends nnllement porter atteinte aux droits et privilèges de la pairie existant dans ma famille depuis 1648, et que, comme chef de cette famille, je dois transmettre intacts à mes successeurs; ni reconnaître que ces droits aient jamais pu cesser d'exister; en conséquence de quoi j'ai cru devoir ajouter la présente déclaration à l'envoi de cette requête'. >'
La réserve que faisait Rohan a ccda de frappant qu'elle indique bien en quel état desprit étaient lui et les siens. Pour lui, la chaîne des temps étant renouée, la pairie rétablie devait nécessairement retrouver toute sa splendeur et sa majesté, comme dit Saint-Simon, « splendeur telle, ajoutet-il, que nos rois n'avoient cru pouvoir faire plus, pour leurs fils puînés et leurs frères, que de les déclarer tous pairs de France par droit de naissance ». Et, si les auteurs de la Charte, subissant le malheur des temps, avaient du, les parlements n'existant plus, rattacher la pairie à la création d'une Chambre Haute, le retour aux saines traditions du droit monarchique, que Rohan estimait ne ])ouvoir tarder, rendrait nécessairement aux anciens titulaires de la pairie leurs droits et privilèges inaliénables. Mais, dès maintenant, le requérant n'entendait pas être mis sur un pied d'égalité avec ceux qui ne tenaient leur dignité que de l'ordonnance de 1814.
Rohan n'était pas seul, du reste, à se faire de telles illusions : M. de Chateaubriand, dans ses
1. Procès-Verbaux des séances de la Chaanhre des Pairs. Bibliothèque nationale L^'** c.
162 Lr; CARDINAL bE ROH AN-CH AliOl"
Hi' fierions po/ittf/Kcs d'abord, ensuite dans la Monarchie selon In C/iar/e, réclamait pour les pairs le. rétablissement des niajorats, dos substitutions j)ar ordres de primogéniUire et du retrait lignager, « qui ratlacberait. disait-il, ladigniti'' à la glèbe et la terre noble ferait le noble plus sûrement que la volonté polilique. Tel est le moyen, concluait-il, de rétablir en France des familles aristocratiques, barrières et sauvegardes du trône. Sans privilège, sans propriété, la pairie est un mot vide de sens ». Les auteurs de la Cbarte résistèrent sagement à ces velléités de retour aux institutions d'ancien régime, qui auraient été la violation llagrante des principes du code civil; ils ne reconnurent d'autre privilège à la pairie que l'hérédité. En conséquence, la réserve stipulée par Roban ne comporta d'autre suite que celle accordée par l'ordonnance du 31 août 1817, qui, dans le classement des pairs, l'inscrivait à son rang d'ancienneté, le huitième sur les cinquante-six ducs, ses collègues.
Dès le lendemain, 10 novembre, le chancelier soumet à la Chambre des Pairs la requête présentée par le duc de Rohan, tendant à établir son droit d'hérédité à la pairie. L'examen des titres est renvoyé à une Commission, qui, dans la môme séance, reconnaît que leduc Louis-François-Auguste de Rohan est, en qualité de fils aîné, le successeur immédiat à la pairie dont était pourvu feu M. le duc de Rohan, décédé le 8 février dernier. Le rapporteur ajoute que, aux termes de l'ordonnance du 25 mars 1816, le nouveau pair a obtenu l'agrément de Sa Majesté à l'ell'et de poursuivre sa
réception; qu'il a pareillenient, en exécution de la même ordonnance, joint à sa requête une liste de douze pairs choisis par lui pour servir de garants. La (Commission ne voit, en conséquence, aucun obstacle à l'admission de M. le duc de Rohan; elle conclut à ce que les titres, par lui présentés, soient déclarés valables. La Chambre, consultée, déclare valables les titres produits par M. le duc de Rohan et décide qu'il y a lieu de procéder à la désig'nation des six pairs (jui doivent être entendus dans l'information prescrite par l'ordonnance du 26 mars. Aux termes de l'article 5, ces pairs sont tirés au sort sur les douze indiqués par le récipiendaire, pour lui servir de garants. Les douze jiarants désignés par M. le duc de Rohan étaient : MM. les ducs d'Uzès, de Chevreuse, de Richelieu, de Grammont, de Saint-Aignan, d'Aumont, de Filz-James, de Duras, de Clermont- Tonnerre, de Goigny et de Lévis. Le sort désigne MM. de Duras, d'Aumont, Lévis, Saint-Aignan, Fitz-James et Coigny.
A la séance du 11) novembre, M. le chancelier met sous les yeux de la Gharabre le résultat de linfornuition qu'il a faite relativement à l'admission de M. le duc de Rohan. Les six pairs, entendus S('parément, ont unanimement déclaré, sur leur honneur, que le nouveau pair était digne d'être admis à prêter serment, et l'Assemblée arrête que la réception aura lieu à la prochaine séance. A la séance du 23, M. le Président raj)pelle que, par délibération du 19, la Chambre a renvoyé à la présente séance la r('cej)ti()n de M. le duc de
Uohan; il annonce que le nouveau pair demande à être admis. Il est immédiatement procédé à sa réception dans la forme suivante : deux pairs, MM. les ducs de Saint-Aicnan et de Duras, désignés par le Président et accompagnés de M. le Grand-Référendaire, vont, aux termes du règlement, recevoir le nouveau pair et rentrent avec lui, précédés de deux huissiers. Le récipiendaire debout au milieu du parquet, le chancelier lui donne lecture de la formule du serment ainsi conçue : « Je jure d'être fidèle au Roi, d'obéir à la Charte constitutionnelle et aux lois du Royaume, et de me conduire en tout comme il appartient à un bon pair de France. » Le récipiendaire a levé la main droite et a dit : <( Je le jure. » Le serment prêté, il va prendre place parmi les autres pairs 1.
Au moment de sa réception comme pair, Rohan n'avait que vingt-huit ans; il avait donc deux ans à attendre avant d'obtenir à la Chambre voix délibérative.
Dans les premiers temps de son second deuil, Rohan ne sortait guère que pour faire, dans l'intimité de la famille royale, sa cour, qui s'imposait comme une obligation. Il n'y avait rien, du reste, dans cet auguste intérieur, qui fût de nature à rompre un deuil : le roi, par son incontestable dignité royale, faisait peser là une contrainte invincible. Cette contrainte, madame la dauphine y ajoutait par une noblesse sans grâces, un main-
1. Procès-verbnu.r des séancp.s de In Chambre des Pairs. Loc. cit.
tien gauche, une mise défectueuse, une voix rude; mais la dignité de son malheur et ses yeux restés rouges à force de larmes imposaient la plus respectueuse pitié. Le duc d'Angoulème, dégingandé, disgracieux, ne tenait pas en place, et se battait les lianes pour rire; mais il échappait au ridicule par ses intentions toujours bienveillantes. Si cet intérieur avait été susceptible d'un rajeunissement, il y aurait été apporté par le duc et la duchesse de Berry ; mais les écarts de conduite du duc exaspéraient fréquemment le roi, et, le plus souvent, lorsque son neveu venait lui baiser la main, il ne la lui tendait qu'avec une froid(»ur glaciale.
M. de Rohan disait n'avoir vu qu'une seule personne prendre là ses aises, c'était l'abrupt .M. lloyer-Collard, le moins courtisan des hommes, et (jui, pendant les longues années de l'émigration, avait été le correspondant du comte de Lille. Dans cette Chambre sacrée, où l'on aurait eutendu marcher une fourmi, Royer-CoUard avait le verbe haut, déployait un grand foulard et se mouchait aussi bruyamment que s'il avait été chez lui. Il avait toujours témoigné à M. de Rohan de cette bienveillance qu'il ne prodiguait pas ; il lui dit, un soir où l'on annonçait, (dio/ le roi. Son Altesse Sérénissimc le duc d'Orléans : « En voilà un chez qui je ne mets |)as les pieds. » Ses incartades mettaient au supplice les gentilshommes de la (Chambre, mais h; roi faisait semblant de ne pas entendre.
A TElvsée. c'était un tout autre milieu, et Rohan
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s'y tfoiivait avec ses eoiulées IVaiiclies et presque en famille. iNoiis avons dit que Fernand de Chabot, désormais prince de Léon, était colonel gentilhomme du duc de Herry et que M"" de Gontaut, qui allait devenir sa helle-mèrc, était gouvernante des entants de France. On se délassait là, dans ce milieu jeune et plein de vie, des gènes que l'étiquette intligeail au château; les soirées ne reprenaient un peu de gravité que lorsque Monsieur, accompagné de la duchesse d'Angoulème, venait y faii'e sa partie de loto. Combien on aurait tUonné le trop brillant comte d'Artois si, vers 178U, on lui avait prédit que. un jour, il mettrait de la gravité même au jeu de loto.
Nous avons dit que. en dépit de ses attaches politiques, Rohan ('tait resté fidèle aux salons de M'"" de iMontcalm et Duras. M"^S\vetchine écrivait d'Italie à son amie M"'" de Montcalm : » Le duc de Uohan est venu me voir, nous avons beaucoup parlé de vous, lui avec inliniment d'intérêt et de respectueuse atïection. » Rohan trouvait encore un iutérieur charmant, sans sortir de l'I^lysée, chez sa cousine M"" de Gontaut. >« Il venait souvent, dit M"'" de Gontaut dans ses Mémoire:-, taire de la musique avec mes filles; il chantait avec Charlotte, contrefaisant admirablement son accent anglais, ce qui nous amusait '. "
Les premiers temps de son deuil passé, le l'oi insista pour (jue Rohan se reconstituât une famille.
1. M"" (le Gontaut. nées en An pi et erre, parlaient mieux l'aniihn< que le l'rarK^ais, et on a vu que llohfin avait le don de saisir le cùte musical des langues et d'en j'eproduire l'accent.
cl lui proj)Osa une alliance avec nne princesse de Saxe. A ceux qui le pressaient, de se rendre au di'sir de Sa Majesté, il aurait répondu par cette ])itr(»le, ([ui résume Lien toute la piété d'un deuil l)rot'ond : <i Pi\ez Dieu d'accroître mon courage et de ne rien diminuer de ma douleur. » Si Ton en croyait des légendes de salons, ce deuil aurait un instant cess<' dètre inconsolable, et Auguste de iiohan n'aurait pas été insensible aux charmes de la princesse de Talmont, lille de M"" de Duras. On i)rélend même (|u"il poussait ses prévenances jusqu'à moutej- sur le siège du carrosse de la princesse, alin dètre le premier ;i lui abaisser le marchepied. 11 ne faut voir là qu'une invention des désœuvrements mondains; rien, dans tout ce ({u'on sait de llohan, n'autorise à croire qu'il ait pu jouer pareil rôle de (Chérubin, et celle légejulc est démentie aussi bien par les la TrémoïUe que par les Hohan. La princesse, i\u reste, était dès longtem[)s, ce qui uélait ignoi'é de personne, attaché'e à Augusle de hi lio(lii'jac(|ueliu. quelle épousa eu 1S19.
Les résidences scigucui-iides ont, en Fj'ance, la même histoire que l.i iiol)lesse IVancaise. et elles traversent ensemble les miMiH:'s phases de grandeur el de décadence.
Au XV' siècle, les Holiau t'iaienl les souverains au ])elit pied de la Brelagne, où ils possédaient d'immenses domaines. Siii- ces domaines s'élevaient trois châteaux torts : IMaiu. Pontivi el .losselin. Blain et .losselin étaient arrivés aux llohau piir le conni'lable de Clissou, (|ui avait
épousé Anne de Rohaii. Jusqu'au commencement du xvn" siècle et en raison de la part qu'ils avaient prise aux guerres de religion, les Rohan s'étaient comme barricadés à Blain et à Pontivi, imprenables forteresses du xiv' siècle ; c'est encore à Blain que naissait, en 1579, celui qu'on a appelé le grand Henri do Hohan. D'un autre côté, dès le xv'' siècle, le connétable de Clisson d'abord, et ensuite Alain de Rohan, son petit-fils, avaient transformé le château de Josselin; le connétable l'avait armé de tours élancées du plus fier aspect, tours qu'Alain de Rohan avait reliées entre elles par des corps d'habitation qui sont les plus admirables types de cette architecture civile, qui nous a valu, en Europe, le renom du plus artiste des peuples.
Voyons comment ces belles résidences ont subi les mêmes phases que la noblesse a traversées.
On a accusé la monarchie française, qui a poursuivi l'œuvre d'unité nationale sur les ruines de la féodalité et au bénéfice exclusif de son autorité, d'avoir compromis l'avenir de la France en constituant un pouvoir sans contrepoids et empêchant à jamais la possibilité d'un libre gouvernement. Il fallait, dit-on, transformer la noblesse militaire en aristocratie civile, contenir son esprit factieux, discipliner au lieu de détruire. Le reproche serait fondé si notre noblesse, à l'exemple de l'aristocratie anglaise, avait demandé à la royauté le maintien de ses prérogatives héréditaires et sa participation au pouvoir, en réclamant la plus forte jiart des charges publiques.
Elle aurait constitué ainsi, à la place d'autonomies factieuses, des influences indépendantes, fondées sur de grandes possessions et de glorieux souvenirs, pouvant servir de frein à la royauté lorsqu'elle serait tentée d'abuser de son pouvoir, et de soutien dans les moments de crise nationale. Dans de telles conditions, la noblesse serait devenue un solide point d'attache pour des institutions libres.
Le but qu'a poursuivi la noblesse a été tout autre.
Henri IV avait senti le b(^oin de s'associer le pays pour parvenir à réaliser ses admirables plans de réorganisation de l'Europe ; aussi est-il le seul de nos rois qui ait eu la claire vue de ce qu'acquerrait de force le pouvoir royal en s'appuyant, d'un côté sur une noblesse nationale, de l'autre, sur les Etats, louf en Ventcndant son épée au côtf'. Comment la noblesse répondit-elle aux vues du Béarnais? Elle lui olïrit tout son concours et tout l'argent nécessaire, pour l'exécution de ce qu'il appelait son f/ ra/id jj/an. mais « à condition seulement de trouver bon que ceux qui avaient • des gouvernements, par commission, les puissent posséder en propriété, en les recognoissant de la couronne par simple hommage-lige, chose qui s'était autrefois pratiquée ». Cette chose autrefois ljrutiqun\ et dont on demandait le rétablissement, c'était le retour à l'anarchie féodale ; le roi répondit à ces convoitises en reprenant résolument l'œuvre que. depuis deux siècles, la royauté poursuivait ; il nrracha la France des mains de ces
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lyranneaiix pour eiili'ej)i'endro(l(^ hi l'aire renaîtro, se réservant, la grande œuvre extérieure accomplie, de fonder il l'intérieur des libertés durables.
A la mort de Henri IV, la noblesse fera Ions ses efl'orls dans le l)ul d'arraclier à la faiblesse dune régente ce qu'elle n'a pu obtenir du roi défunt. Restons dans l'Iiistoii'tMles Roban. et voyons ([uelle va être leur politique. Li'chef de la raniille,le duc de Rohan, généralissime des armées protestantes, est, nous l'avons dit, en pleine révolte contre l'autorilé royale el^ sans qu'il y soit poussé par nul intérêt leligieux, sera la complice de toutes les trahisons de son frère Soubise, et l'allié de (|uiconque était alors l'ennemi de la patrie. Ses deux cousins qui n'ont pas pris parti dans la levée de Ijoucliej-s protestante; vont-ils, en viM'tu de leur droit aristocratique ou d'une tradition héréditaire (|uelconque, lendre à maintenir leur quasi-royauté en Rretagne? Non! tous deux obtiendront de la Régente, l'un, le duc de Montba/.on, le gouvernement df llle-de-l'i-ance ; l'auti-e. le prince de tiuémenée. celui du Maine. Puis, une fois installé dans ces grands hefs, ils reviendront à leur rêve de souveraineté féodale. pi"éiendont laii'c de ces gouverneraenls une propriété inaliénable, transmissible de leur seule autorité à leurs enfants.
Dans la grande (euvre île reconstitution exlé- ]"ieure et intérieure i'epi"ise par Richelieu, l'immortel honneur du cardinal sera d'avoir mis son indomptable génie d'exécution à j'endre à la France, qui avaità faire face à IFurope, la liberté
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(l'action que bridaient, (Tiin côté le soiilèvenienl protestant, et de l'antre les menaces d'anarchie de la noblesse. Avant Hicbelien, quand cette noblesse i-ebelle venait à èti'e battue, on lui si<inait un traité; à [)aitir de Richelieu, (|iiand on ne la livrait pas au bourreau, on lui inlligeait sa j2:ràce, qu'elle acceptait servilement.
Dès lors, en face dupouvoi)'abs(jluet désormais inébranlable, que va demander la noblesse? Ce ne sera pas une délégation qui lui maintienne une part de l'exercice du pouvoir dans son pays dorigine; elle abandonnera ses grandes situations provinciales pour ne pas s'éloigner de la cour, centre des atl'aires et des intrigues; ce (ju elle veut avec une inlassable àpreté, c'est de grosses pensions sur la cassette du roi, de grandes charges de cour. Comment la royauté, après les risques qu'elle venait de courir, aurait-elle repoussé pareille capitulation pour oll'rir, à ses ennemis de la veille, le partage d'un pouvoir dont ils s'étaient acharnés à empêcher la reconstitution ?
L'absolutisme de Louis XIV acheva la destruction de la noblesse comme aristocratie. Le roi ne voulait de grandeur quénumant de lui, toute autre lui était odieuse. 11 continua de conférer aux grands seigneurs des gouvernements de province, mais ce n'était plus (ju'un titre honorilique sans aucune participation au pouvoir, qui api)arténait tout entier aux ministres et aux intendants, (jctis de rien et qut^ Sa Majesté pouvait, comnu^ h; ilit Saint-Simon, « replonger dans la |)rofondeur du néant dojit elle les avait tirés ■ . A mesure (lue la
il2 LE CARDINAL DE ROHAN-CHABOT
noblesso devenait plus inutile, le roi, moins pour l'indemniser, semblc-t-il, que pour la rendre odieuse, la comblait de privilèges qui faisaient retomber sur le pauvre monde tout le poids des cliarges publiques.
La noblesse est donc plus responsable encore que la royauté du triomphe du pouvoir absolu, qui a é'ié un irréparable malheur pour la monarchie et pour le pays ; pour la monarchie, à qui il n'a imposé nul contrcMe, mais qu'il a laissée sans appui, de telle sorte qu'elle a pu s'écrouler en une nuit; pour le pays, qu'elle a rendu pour des siècles incapable des mœurs de la liberté.
Au premier rang des privilèges dont Louis XIV avait comblé la noblesse, était celui de se ruiner; h's Rohan exercèrent en consciencece privilège-là. Leurs domaines de Bretagne, qui se trouvaient à plus de cent lieues de Versailles, furent abandonnés aux dilapidations d'intendants, et ce qu'ils en percevaient de revenus ne snftisait pas à subvenir aux frais énormes que comportaient l'ac- (|uisition des grandes charges de cour, à soutenir dignement leur rang dans les fêtes, sans précédent, de Versailles, de Fontainebleau, de Marly. Ces domaines furent d'abord morcelés, puis aliénés. Au commencement du xvui'' siècle, de leurs immenses possessions de Bretagne, il ne restait queleschàteauxdePontivyetde Josselin, avec leurs parcs et leurs domaines. La Révolution fit particulièrement de Josselin une ruine. Les portes elles fenêtres furent arrachées, on enleva jusqu'aux charpentes; mais l'œuvre d art demeura intacte, et
le temps, ce maître en beauté, ne lit que la consacrer.
Une intervention presqne providentielle vint, dans les deriiières années de la Restauration, sauver Josselin de la destruction irrémédiable. M"' la duchesse de Berry, très préoccupée de l'éducation de sa fille, la princesse Louise, avait demandé pour elle, au grand-maître de l'Université, un professeur d'histoire. Elle vit, un jour dhiver, à sept heures du matin, arriver au château le professeur que lui adressait M. de Frayssinous : c'était un jeune homme à la ligure austère, l'air maladif, les yeux ardents, qui semblait grelotter dans le frac, la culotte et les bas de soie qu'imposait, même à cette heure, l'étiquette de la cour. C'était Jules Michelet. Dès la première leçon, la duchesse fut conquise par la manière rapide, saccadée, la marche haletante et comme fébrile de cette exposition pleine de vie, d'étincelles directes. Ce n'était plus la grande chaussée historique, solide et continue; c'était des points de vue absolus, on courait sur les cimes, et l'histoire, ainsi présentée, était, on l'a dit, comme une suite d'éclairs. Un don particulier du jeune professeur avait charmé la princesse, c'était celui de faire de l'histoire comme une résurrection, c'était les vues évocatrices et divinatoires qu'il avait du passé, la faculté par laquelle il savait faire revivre une époque j)ar ses monuments. La princesse acquit ainsi, ce qui était bien rare à cette époque, des révélations et un goût très sûr en archéologie.
Dans Tété qui suivit ces premières leçons, la duchesse, qui faisait une tournée en Bretagne, arriva à IHoërmel et demanda s'il n'y avait pas, dans la région, quelques monuments curieux à visiter. On lui cita le château de Josselin, qui appartenait au duc de Rohan. Une belle i-uine appartenant à son cousin Rohan, c'était plus qu'il n'en fallait à la duchesse pour la décider à affronter une course de trois lieues par des chemins impraticables. Ce que découvrit la princesse la dédommagea de ses peines, elle fut aussi émerveillée de la pure beauté du monument que contristée du délabrement voisin de la ruine où elle le trouvait. De retour à Paris, elle fit appeler Auguste de Rohan et lui exposa, avec l'ardente énergie qu'elle mettait à ce qui lui tenait à cœur, quelle responsabilité il encourait, à l'égard du pays, en abandonnant plus longtemps un pareil chefd'œuvre à un écroulement certain. La mise en demeure de la princesse ne fit d'abord éprouver à Rohan qu'un profond étonnement : il savait vaguement que, dans son domaine de Bretagne, il y avait une ruine qui s'appelait Josselin; mais, que le patrimoine du pays pût être intéressé à ce débris, c'est ce dont il ne revenait pas. Toutefois, comme il ne discutait jamais les injonctions de ses princes, il entreprit sans délai et continua tant qu'il vécut les travaux de consolidation et de préservation du monument, sans toucher en rien à l'œuvre d'art'. A trente années de là, l'œuvre
1. Nous trouvons dans la liquidation de la succession du cardinal la convention ci-après : « Depuis la mort de M''' le cardi-
d'ai'L elle-nièrae était reprise avec autaat de respect <[iie de sûreté de goût; elle représente, aujourd'hui, pour le xv*" siècle, l'équivalent de la relique historique (|ue, pour le xiv' , est devenu le château de F^ierrefond.
Pour en terminer avec les résidences des Rohan, ajoutons que, vers le milieu du xvni siècle, ils avaient acquis, par leur alliance avec les La Rocheloucauld, le magnifique domaine de la Hoche- (tuvou où ils pouvaient faire de longs séjours, ce domaine ne se trouvant qu'à douze lieues de Versailles et les laissant à portée de la cour.
La Koche-(iuyon, une des grandes forteresses féodales construites au ix' siècle contre les Normands, était advenue aux I^iaucourt; ils construisirent, au pied du donjon et sur les bords de la Seine, un de ces châteaux Kenaissance, plus habitable que la forteresse, mais qui, ilanqué détours et de murailles, conservait encore le caractère armé de cette dure époque. A l'intérieur, cette vaste demeure était pleine à la fois de luxe et de misère. On y accédait par un escalier pavé ; les grandes et sombres pièces enenlilade se commandaient les unes les autres ; sur les murs s'étalaient des tapisseries noircies par le temps et où se voyaient les traces de ces seigneurs qui crachaient haut pour marquer leur rang, et s'arrè-
iifil de Uulriu. M. le duc de Uotiun. sou frère et son légataire universel en usufruit, a employé l'intégralité des revenus des biens de Bretagne, et même au-dcl.'i de ces revenus, ù des dépenses de grosses réparations au chfiteau de Josselin. A raison de ce l'ail. M. le duc de Rohan et M. le prince de Léon, son (ils, sont convenus de fixer à la somme de soixante mille francs le chiffre des dépenses applicables à ces grosses réparations. »
i76 LE CARDINAL DE ROHAN-CHAlîOT
taient dans les vastes cheminées pour s"y donneide telles licences que des écriteaux n'y auraient pas été de trop. On y entretenait un peuple de valets qui gardaient les murailles, mais ne servaient point les maîtres, et qui prenaient leurs gages sur les passants, quelquefois sur les hôtes. Une seule pièce était hahi table, c'était la chambre de la châtelaine, qui se tenait sur son lit, les visiteurs remplissant la ruelle^
Au XVII- siècle, le prince de Marcillac ayant épousé la dernière des Liancourt, les La Rochefoucauld, dont il était, devinrent seigneurs de la Roche-Guyon. Au xvni" siècle, le duc Alexandre de La Rochefoucauld et sa tille, la duchesse d'Enville, l'un le trisaïeul, lautre l'arrière-grand-niére de notre Rohan, entreprirent de transformer leur vieille maison et, pour l'adapter aux besoins de leur génération, ils n'eurent qu'à s'inspirer de la révolution, inaugurée dans l'architecture civile, par M™" de Rambouillet et qui, après elle, s'était si habilement poursuivie. Malheureusement, entreprise sans plan d'ensemble préalablement établi, et continuée par trois générations, cette
1. Henri IV, au lendemain de sa victoire filvry. était venu se reposer à la Roche-Guyon. Reçu royalement par la châtelaine, la belle marcfuise de Guercheville (comtesse de la Roche-Guyoni. le Béarnais, beaucoup plus tacticien cpie stratégiste, ne se condamna pas à un siège en règle et tomba sans préliminaire aux pieds de la marquise. Celle-ci ne contremanda rien de sa magniliquc réception, mais, la fête terminée, elle traversa la Seine et se réfugia, pour la nuit, dans la baraque du passeur du bac. Henri IV, qui était aussi galant homme que vert galant, ne se souvint de sa déconvenue que pour écrire à la marquise, à la veille de son mariage avec Marie de Médicis : « Puisque vous avez été dame d'honneur, dame d'honneur vous serez ». et il lenvova au-devant de la nouvelle reine, à Marseille.
transformation, pour avoir quelques parties atteignant à la perfection, telles que les écuries, qui rappellent, sans servilité, les admirables installations de Chantilly, elle n'arrivera pas dans l'ensemble à cette belle allure hnrmonieuse et ouverte, à cette fantaisie souriante des œuvres maîtresses de cette époque. En revanche, à Tintérieur, par un bouleversement de Tordre ancien, tout était ingénieusement compris et distribué. Aux grands appartements de réception, l'escalier d'honneur s'arrêtait au premier étage; des escaliers et dégagements rendaient indépendants les quarante appartements à donner ; les grands salons et la chambre ducale étaient tendus non plus de jsombres verdures, mais les uns de radieuses tapisseries des Gobelins, et l'autre de soieries historiées, véritables créations de Tart. Les boiseries, des merveilles d'invention et d'exécution, étaient ornées de portraits et de peintures demandées aux meilleurs maîtres. Enfin, le mobilier avec les mille accessoires que multipliait, à Tinfini et dans toutes les branches, le don de création de l'époque, le mobilier était composé des plus rares échantillons de cet art incomparable du x\ in* siècle. Les grands appartements se complétaient par une bibliothèque où le duc Alexandre, et surtoutM""' d'Enville, avaient réuni dix mille volumes, et par une somptueuse salle de théâtre. Le donjon avait une chapelle, sombre crypte du xi" siècle, creusée dans le roc. Au xviii' siècle, le goût n'était pas aux catacombes, M™"" d'Enville ^f lit installer, dans la cour du Cerf, une
178 LE CARDINAL I)K ROFI AN-CH AnOT
chapelle à laquelle on avait moins sacrifié qu'à la bibliothèque, et qui était aussi moins assidûment fréquentée.
Lors du voyage de Louis X\' à Metz, le duc Alexandre avait été des grands-ofliciers de la couronne qui s'étaient conjurés pour arracher à l'agonie du roi le renvoi de M"'" de Chàteauroux. La duchesse, rentrée en grâce, M. de La Rochefoucauld reçut l'ordre de se retirer à la Roche- Guyon, et sa disgrâce ne lit que s'aggraver par la mort subite de la favorite. Le duc n'était pas homme à mourir de cette disgrâce: avec l'aide de sa fille, il donna le plus noble cadre à son exil, en appelant à la Roche-Guyon, non seulement la haute noblesse de cour, mais les premiers d'entre les savants et les lettrés et qui, pour la plupart, gens de rien, étaient reçus par lui sur le même pied que les plus grands seigneurs. C'était le premier pas dans la pratique de l'égalité, l'intelligence avait dès lors son légitime partage.
Le duc Alexandre mort (30 septembre 1762), j^/jinc j'Eiiville continua ses traditions de haut patronage intellectuel, mais en les accentuant dans le sens philosophique et humanitaire. M"" du Deffand disait d'elle : "M^SlEnville pratique la philosophie plus qu'elle ne la prêche. » Elle avait, en efi'et, multiplié, dans toutes les communes de son duché, des fabriques de toute nature, dans le but de subvenir aux besoins des années calamiteuses. renonçant à nombre de ses droits seigneuriaux : dès 1782, elle avait ouvert une école oii des religieuses donnaient l'instruction gratuite.
Comment une société si charmante a-t-elle si promptement et si misérablement pf^ri ; comment tant de splendeurs et de grâces ont-elles disparu ? C'est par les vices que ces splendeurs et ces grâces avaient en elles et qui étaient moins la faute des hommesque celle du temps et des institutions.
Si terriblement qu'ait été frappée M""* d'Enville par la Révolution, — on a vu ([ue son tils, le duc de La Rochefoucauld, avait été, sous ses yeux, mis en pièce par la populace de Givors et que l'aîné de ses pctits-liis, le comte de Chabot, avait péri dans les massacres de septembre, — restée veuve avec sa petite-fille, M^'^de La Rochefoucauld, devenue sa bru, elle se refusa à suivre dans l'émigration son dernier petit-iils, le prince de Léon, père du futur cardinal. Confiante dans le bien qu'elle avait fait, elle traversa une partie de la Tcrrexr protégée par l'attachement respectueux de ses anciens tenanciers, qui furent impuissants toutefois à la défendre contre la loi des suspects. Incarcérée avec sa belle-lille, en novembre 1793, elle était élargie, après dix mois de détention, sur une pétition des plus courageuses signée par le conseil général de la Roche-Guyon. Elle rentra dans son château et mourut à Paris, le 21 mai 1797, à l'âge de quatre-vingts ans.
Vingt ans après, son arrière-petit-fils, notre Rohan, prenait possession, en sa qualité daîné de la famille, du château de la Roche-Guyon et de ses dépendances. Il retouvait le château avec ses splendeurs intactes et n'eut qu'une seule modification ù y apporter, la chapelle, qui était l'accès-
soire, devint le principal; il abandonna la modeste installation de la cour du Cerf pour reprendre la crypte, quil eut la malencontreuse idée de réparer dans le goût italien, dépensant vingt-cinq mille francs pour en dénaturer le caractère.
Si le duc de Rohan se croyait obligé, comme nous l'avons dit, par son nom et la tradition de sa maison, de mener à la Roche-Guyon l'existence magnifique du grand seigneur, il n'en respectait pas moins, en lui et dans tous les actes de sa vie. la vocation qu'il semblait, dès ce moment, pressentir. Aussi, dans la protection qu'il accordera aux lettres, s'il apporte le goût du beau et la pensée de faire rejaillir quelque cbose de la naissante rénovation littéraire sur cette monarchie dont il est l'ardent serviteur, il se préoccupera surtout des espérances religieuses qu'il y entreverra, des âmes dont il espérera assurer le salut. Il y avait chez lui bien des sujets de discussion interdits ; sur beaucoup de points, les conclusions étaient commandées ; la conversation, maintenue le plus souvent dans des sphères ingénieusement providentielles, se sentait nécessairement du voisinage de la crypte, où l'on avait passé avant d'entrer au salon, et où l'on rentrera en en sortant, pour assister à l'un de ces saints qui reproduisaient les splendeui's des cérémonies romaines. (Juel([ues jeunes et séduisantes grandes dames, les Montmorency, Estherhazi, Bautfremont, Polignac, Appony se rencontraient bien, à de rares intervalles, à la Roche-Guvon; mais elles sem-
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blaiênt n'y venir que comme à une sorte de pèlerinage. Ce cadre qui restait charmant et donl le charme était entretenu par un hôte qui, en pareille matière, restera un maître, ce cadre jurait un peu avec les ligures principales qui le remplissaient: les Bausset, les Frayssinous, les Lamennais, grandes athlètes avec (|ui se mesuraient respectueusement les jeunes : Dupanloup. Dumursais, Billard. Berryer. Lacordaire, Monlalemhei't, Geri)et. Pour (|iie ce cercle religieux ne fût pas trop austère et demeurât un salon, il suflisait de l'empire de .M""' de Rohan. qui faisait revivre lîi les traditions du duc Alexandre et de M'"'' d'Enville, de ce salon français de tous les temps, de ce quelque chose qui était l'apanage exclusif de notre vielle société polie, qu'animaient et embellissaient les grâces décentes permises à l'humaine sagesse, les grâces aimables de la France.
Les premières relations littéraires du duc, qui devinrent bientôt des relations amicales, furent avec le Lamartine des Mcilitalianx poèliqiu!^ et rrlui icuses.
Lamaitine raconte comment il se lia avec le pi'ince. (ietioude avait récit»' des vei's de Lamartine à Bohan cpii fut enthousiasmé et exprima le \if (h'sir de counailre le poète. (ïenoude ayant objecté rhésitation (ju'épiou vei'ait un dc'hutaul à se |)résenter chez un si grand seigneui', il fut convenu que, le lendemain, ils ii'aient ensemble surprendre Lamartine. Le poète les vit en effet arriver chez lui le jour suivant : i' Je l'econuus, dit Lamartine, le beiiu niou>(|U('laire di' ISll. aux trails char-
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manis du duc de Rohan. Il mo dit (juc, la poésie rendant égaux tous les hommes, il serait heureux de mon amitié. Je répondis liinidemont de mon mieux; de ce moment nous lûmes amis. »
Le tact de Lamartine, le milieu social d'où il était sorli, ses lial)itudes d'homme comme il faut, dont il ne pourra jamais se dc'faire, le défendirent de prendre au pied de la lettre cette offre de relations de pair à compagnon, et de se départir de la réserve que lui imposait sa propre dignité. Il acceptait peu, ne demandait rien, mais payait par les honnes gràci's de l'esprit ce que la fortune lui avait refusé de rendre sous une forme moins délicate. Leur amitié n'y perdit rien.
Après Lamartine, Hugo, et à celui-ci il ne faut pas demander la générosité de souvenir de celuilà. Hugo a été raconté par un témoin de sa vie qui, avantde faire sa déposition, n'ayant pas juréde ne dire que la vérité, se donne avec elle toutes les licences. Les relations d'Hugo avec le duc de Rohan ne sont avouées que dans le but de détruire la légende, rigoureusement vraie, qui voulait que Hugo fût allé à confesse. Dans ce but les inventions les plus audacieuses sont accumulées.
Mais ce que le témoin se garde soigneusement de reconnaître, c'est que ce fut, à l'intervention de M. de Rohan auprès de la duchesse de Berry, que Hugo a dû d'obtenir, de Louis XVIIl, en septembre 1822, une première pension de 1.000 francs sur la cassette de Sa Majesté, et, en février 1823, une seconde pension de 2.000 francs sur les fonds du ministère des Beaux-Arts.
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Hugo, dans les diverses transformations de ses opinions politiques, qui étaient sans bornes et allaient invariablement au vainqueur, Hugo se trouva gêné, a partir de 1830, par le souvenir de faveurs ayant un caractère aussi précis de bon plaisir royal. Aussi insinua-t-il à Sainte-Beuve une explication que le critique accepta parce que, alors, il subissait un cbarme qui ne lui laissait pas la liberté de formuler une oi)jection. Hugo aurait eu un ami d'enfance parmi les conspirateurs de Saumur. condamnés à mort par contumace. Le poète se serait empressé d'écrire à la mère du condamné pour otl'rir à son fils un asile chez lui. La lettre ayant été saisie et mise sous les yeux du roi, Sa Majesté, touchée de cet acte de courage, aurait donné ordre d'inscrire le héros pour la première pension qui vaquerait sur sa cassette'.
A cette version, il y a de grosses objections : et d'abord Hugo se compromettant pour un vaincu, c'est déjà sujet à caution. Ensuite, nous avons le démenti de cette version articulé par Hugo luimôme. En effet, dans un accusé de réception du titre de cette pension, adressé au directeur des
Beaux-Arts, il écrit: '< Le ministre m'a donné
l'assurance que cette pension, que j'ai obtenue sur la recommandation de S. A. R. M""" la duchesse de Berry, ne serait que provisoire; que, les circonstances n'ayant pas permis de la créer plus forte, on ne tarderait pas à en solliciter l'augmentation
1. Sainte-Beuve, l'ort rails contemporains, t. 1 : — Biré, Hugo avant 1830.
auprès de Sa Majestt'. » Un an après, seconde pension, celle-ci de 2.000 francs, sans Tintervention d'aucun condamné à mort, mais toujours surcelle du duc de Rolian et, six mois après l'oblcntion de cette seconde faveur, décembre 182(), Hugo s'adresse à nouveau et dans les termes les plus pressants et les plus obséquieux, au ministre des Beaux-Arts, pour obtenir une augmentation de la première pension des 1.000 francs, qui lui avait été accordée en 1822. Ces quémanderies dérangent un peu, on en conviendra, lattilude héroïque que s'attribue Hugo.
C'est encore M. de Kohan qui a fait connaître Hugo à Lamartine. Celui-ci raconte, dans ses Portraits: u Je me souviens, comme d'hier, du jour où le beau duc de Rohan, alors mousquetaire, depuis cardinal, me dit en venant me prendre dans ma caserne du quai d'Orsay : " Venez avec moi voir un phénomène qui promet un grand homme. Chateaubriand l'a appelé un enfant stthlime ; vous serez fier un jour d'avoir vu le chêne dans le gland. » Pour se souvenir comme si c'était d'hier, Lamartine se souvient bien mal. Le fait en lui-même est exact, mais, quant aux dates et aux circonstances, elles sont traitées avec la plus étrange fantaisie. Et d'abord, pour que Lamartine eût ignoré Hugo, il aurait fallu que celui-ci n'eût alors qu'une notoriété bien restreinte ; or il y a un point incontesté, au sujet de ce mot à.' enfant sahlime c'est qu'il a été dit à propos de l'ode sur la mort duduc de Berry, enfévrierlS20. Or. en février 1820. Hugo était déjà maître es jeux floraux : M. de Rohan
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nélait plus, non pas mousquotaiie, mais clievauléger depuis cinq ans. il était à Saint-Sulpice depuis un an; enfin, depuis trois ans. Lamartine n'était plus au (juai d'Orsay'.
Si le mouvement littéraire intéressait vivement l'esprit de M. de Rohan, la politique exerçait sur lui une sorte de possession qui, dans l'avenir, nous le verrons, ira jusqu'à égarer sa conscience pourtant si droite. Il y a lieu, toutefois, de lui tenir compte des intluences qui avaient contribué à faire de lui un survivant d'ancien régime : il en avait sucé les principes avec le lait: cet ordre nouveau, dont il lui aurait fallu accepter l'œuvre comme intangible, avait frappé sa maison dans tout ce qui lui semblait sa légitime grandeur ; enfin, au moment où il aurait pu être accessible aux idées de conciliation qui l'auraient pénétré dans les milieux Montcalm et Duras, M. de Cliateaubriand était venu, sinon le corrompre, du moins le fortifier dans les préjugés féodaux par ses emportements contre l'égalité, par les passions qui avaient inspiré son pamphlet incendiaire de lUiouftparte et
1. «C'est dansuneconversationavecM. Agier que M. de Chateaubriand prononça le fameux enfant sublime, qui l'ut immédiatement répétt- à Hu^'o et consigné dans le Cnnserrnleur. Bien (le< années après. M. de Chateaubriand faisait la grimace (luand un lui ra[)pelait ce témoignage. Un soir, chez Si"" Hécamier. oii l'on pressait M. de Salvandi, qui devail recevoir Hugo à l'Acadepiiie, d'indiquer comment il allai! se tirer d'atlaire, il répondit, s'adressant à M. de Chateaubriand : «Je me contenterai de paraphraser votre beau mol (Venfant sublime. — Mais je n'ai jamais ditcette bêtise-là», s'écria avec impatience M. do Chateaubriand. A supposer que ce fut une bêtise, il l'avait bien réellement dite : mnis il avait cette faculté, en vieillissant, de ne vouloir précisément se souvenir que de ce qui convenait à son humeur et à ses all'ections présentes » (Voir Sainte-Beuve, l'orlrails conlempol'iins. t. 1. p. 402).
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des Jiourboîis, o( cotle étude, qui est encore un pamphlet, /a Monarchie selon In cluirte.
Au mouvement littéraire succéda un ardent mouvement religieux, ce qui a été appelé, par le parti libéral, la mise sur pied de guerre de l'idée religieuse. Nous verrons que, si M. de liolian ne s'est pas engagé dans cette campagne, il Ta dû à la plus clairvoyante des directions.
Le parti royaliste, s'il n'avait proclamé que la nécessité sociale du réveil religieux, le devoir et l'intérêt que la royauté avait à le favoriser, aurait été pleinement dans le droit et la raison. Mais il allait jusqu'àfaire une obligation au roi très chrétien de rendre, nous l'avons dit, à la religion d'Etat l'empire qu'il prétendait lui appartenir, et qui scellerait une étroite alliance entre le trône et l'autel. Pour comble de malheur, cette thèse du parti royaliste était loin d'être soutenue avec mesure et dignité, tant dans le monde que dans la Presse; de l'un et l'autre côté on se faisait un jeu de prêcher les divagations et de soulever les polémiques les plus audacieusement en contradiction avec celles des idées de la Révolution qui avaient pris racine dans l'àme du pays.
Cette campagne de contre-révolution religieuse eut une première désastreuse conséquence: elle fournit des armes aux haines toujours en éveil de la gauche ; elle l'autorisa à proclamer que la société civile était menacée de la domination du parti prètrci à crier au péril jésuitique, par oîi elle était assurée d'atfoler l'opinion. Cette manœuvre était d'une mauvaise foi d'autant plus insigne
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que, jamais, à aucune époque, les Jésuites ne s'étaient, plus rigoureusement que sous la Restauration, abstenus de toute compromission politique. Sachant les périls que, dans la situation mal définie qui leur était faite, ils auraient courus à se mêler aux luttes des partis, ils s'étaient consacrés tout entiers à l'apostolat et à l'enseignement, ne se départissant, en aucune circonstance, de la plus extrême réserve.
Une autregrave conséquence de cette campagne a été le divorce irrémédiable du parti libéral avec le centre droit, et, par suite, la ruine du système de transaction qui rattachait lun à l'autre le principe de la libei'té moderne et celui de l'hérédité antique. Dans cette lutte quilseiitreprcnaientcontre la politique religieuse du parti ultra, les libéraux, pour caractériser cette politique, se servirent d'un mot qui demeura : la Congri-gation. Rien ne peut donner une idée de l'atTolement que causa aux hommes, même les ])lus éminents du parti libéral, ce fantôme de la Confjrrgation . Pour eux. cette Co)ir/rrgalion est paitout, agissant par voie ténébreuse, achetant, corrompant, persécutant, lendant à envelopper et à emprisonner la nation. Ce sera un homme comme Royer-Collard, (lui, dans la discussion de la loi du Sacri/ègc, sécriera : « La loi que je combats annonce la présence d'une faction dans le gouvernement, aussi certaiuement que si cette faction se proclamait elle-même, et si elle marchait devant nous enseignes déployées. Je ne lui demanderai pas qui elle est, d'où elle vient, où elle va ; elle mentirait. » — C'est encore
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lo duc (le Broglie qui, en 1857, écrira dans ses Soiive/rh'.'i : « La loi du Sacrilryc fut, en quelque sorte, le thermomètre sur lequel on put marquer le degré d'asservissement du ministère envers son parti : La Coiigrf'gal'xni . ce C.roquemitaine, dont on se moque aujoui'd'liui. après (mi avoii* eu grandpeur en son temps, la Cùngri-gatioii, c'est-à-dire la faction ardente des gens d'église et des dévots de cour, tenait à M. de Villèle le pied sur la gorge'. » C'est M. de Chateaubriand qui, ambassadeur à Rome, écrira, le 27 janvier 1829, à son ministre, M. de La Ferronnays : « Quand je suis arrivé à Rome, les prélats et les simples prêtres avaient res}»rit plus ou moins infectés des mensonges de notre Congrégation. Aujourd'hui, ils sont plus raisonnables ■'. »
Qu'était-ce, en définitive, que ce (h'oquemitaine. comme ditM.de Broglie, dont on faisait un si terrible épouvantail? Cela pouvait-il être la modeste et correcte congrégation que présidait un jésuite, l'éminent et si prudent P. Ronsin? Cette association avait pour but de conserver, par la prière, par la pratique de la charité, parles camaraderies honnêtes, les principes et les mœurs des jeunes gens qui y étaient affiliés. Jamais les libéraux n'ont eu la pensée de faire, de cette inotfensive association pieuse, la machine de guerre qu'ils dénonçaient. Quanta ceux des libéraux qui, moins éclairés ou plus passionnés que leurs chefs, persistèrent aveuglément à i-endre responsable, des excès de la