Affaires Etrang., Rome, vol. 96.t, f
campagne religieuse, l'association du P. Ronsin, ils nous semblent s'être fait l'illusion que nous voyons, de nos Jours, partagée par un grand nombre d'esprits qui accusent la franc-maçonnerie, seule, de la violation de la liberté religieuse à laquelle donne lieu l'application de la loi sur les Associations. Nous tenons pour certain, quant à nous, que, n'y eût-il pas une loge maçonnique en France, la guerre au spectre clérical ne perdrait rien ni de sa violence, ni de sa mauvaise foi, et par cette raison que, s'il n'avait cette guerre à mener, le jacobinisme, qui n'a ni doctrine, ni véritable programme politique, serait depuis longtemps réduit au silence. Les libéraux éclairés n'avaient donc fait qu'emprunter un nom à la Congrrgatlon, et ce qu'ils poursuivaient sous ce nom c'était, comme l'a dit avec précision le duc de Broglie. la faction ardente des gens d'église et des dévots de cour, ce n'était pas un fantôme, c'était une réalité.
Cette campagne monarchico-religieuse, elle avait été organisée et conduite par des gens qui s'en sont fait gloire, qui l'avaient entreprise comme une mission, s'inquiétant peu d'apporter de la mesure là où ils croyaient faire œuvre de sauvetage ; s'affirmant dans le domaine législatif par des projets qui étaient des défis, tels que ces lois sur le droit it ainease ^ sur le sacrilège^ sur la presse ; essayant de faire pénétrer et peser leur action dans toutes les blanches de l'administration et, si le dauphin n'y avait mis énergiquement bon ordre, jusque dans l'armée.
Un éminent publiciste, M. (icorges Picot, a dit:
<( La Congrégation n'était rien ot elle était tout. Les libéraux avaient donné son nom, avaient prêté une liiérarcliie à un état (Lesprit qui inspirait les gouvernants. » Je me permettrai de difîérer, sur ce point, d'appri'ciation avec M. Picot. Je crois que, à aucun moment, M. de Villèle n'a incarné, au pouvoir, l'esprit de ce qu'on appelait la Congrégation. En homme d'Etat qu'il était, il déplorait de voir son onivre de sao;e politique et de relèvement national entravée par une campagne d'énergumènes. 11 faisait tout au monde pour résister à leurs fanatiques poussées et il ne cédait que lorsqu'il se voyait menacé d'être débordé. 11 sentait, on ell'et, que, avec son ministère de droite, il n'avait aucun des points d'appui qui lui auraient fourni les moyens de résister aux exaltés de son parti.
Le péril de la voie où s'étaient engagés royalistes et catholiques, il est affirmé par le témoignage des autorités les plus impartiales et qui justifie les appréhensions des libéraux.
C'est Hyde de Neuville qui dira : k N'avait-on pas imprudemment provoqué l'opinion en donnant à la Congrégation., association religieuse propagée par les Jésuites, qui, réellement, n'avait qu'un but, la sanctification des âmes, une portée politique qu'elle n'a jamais eue. Je n'accuse pas la compagnie de Jésus d'avoir poussé ses adeptes dans une voie néfaste en faisant d'une pratique religieuse une arme de combat; mais je fais retomber cette faute si grave sur les ultras qui nous ont fait tant de mal, et qui devaient inspirer, après le
déchaînement dont je parle, les ordonnances de 1830. .-
M""' Swetcliine écrivait, le 5 octobre 1824: « Quand le mal est dans Topinion, il ne se déracine que lentement et, si le pouvoii- lui oppose des remèdes violents, l'obéissance du moment ne rachète pas les dangers de l'avenii-. Je ne voudrais, pour la religion, que ce que les économistes demandent pour le commerce, qu'on laissât faire sans trop s'en mêler; mais, de nos jours, on ne veut pas se donner le temps comme auxiliaire. »
-M. Foisset, le sa2:eami elle modérateur de Montalembert et de Lacordaire, écrivait, en parlant de la politique religieuse de la Restauration: « Il faut le dire, puistjue cela est vrai, l'insuccès de tout cela fut énorme; on n'aboutit qu'à rendre la religion odieuse et impuissante à un point à peine croyable. Toute pression, môme indirecte, exercée par l'autorité, pour déterminer des manifestations religieuses d'où la foi est absente, ne fera que rendre le mal plus intense et plus profond. »>
C.itoiis encore le duc Albert de Broglie qui, lors des premières persécutions religieuses de 1881, avec cette étendue d'esprit qui ne lui permettait pas d'être dupe, et une sérénit'' (jue rien ne pouvait troubler, écrivait : « A ceux qui nous reprochent, à MM. d'Auditfret-F^asquier, de Garante et à moi, de manquer sur ces graves questions à la mémoire de nos pères, à ceux-là j'ai le droit de dire : « Nous les avons connus mieux (jue vous, ces hommes de si urand CM'iir et ih» si grande intcllij^cnce. .\(Mis avons reçu les (■(inli-
192 LE CARDINAL DK ROIl AN-CHABOT
dencesdeleiir sereine etlaborieuse vieillesse ; nous avons vu leur àme s'(';lever et leur esprit s'élargir à mesure (ju'ils approchaient des régions de réternellepaix, et nous avons le droit de vous dire : peul-êlre, si nous eussions vécu de leur temps et dans leur jeunesse^ nous mirions iiensé comme eux; mais nous sommes sûrs que, aujourd'hui, ils penseraient et parleraient comme nous. »
L'histoire enfin est venue statuer sur ces controverses par un arrêt souverain ; elle a constat»^ comment ce peuple, qui avait salué avec enthousiasme le rétablissement du culte par le Concordat, qui se serait volontiers prêté à un réveil religieux coïncidant avec le relèvement du trône de saint Louis, comment ce môme peuple, que d'anciens préjuges rendent si ombrageux en ce qui concerne l'oppression du prêtre sur les intérêts civils, en était arrivé, après les quinze années de politique religieuse de la Restauration, aux sauvages réactions de 1830.
CHAPITUb: V
Entrée du duc de Rohari ;i Saint-Suljdce. — Son profond attachement pour le jeune Dupanloup. — Assassinat du duc de Berry.
— Rohan l'assiste à ses derniers moments. — Afl'ectueuse reconnaissance que lui voue la duchesse de IJerry. — Atl'aire des Pétards. — M. de Villèle est appelé au ministère. — La politique d'accommodement des intén'ts défendus par lui contre les folles exigences de l'extrême-droite. — Baptême du duc de Bordeaux, incident qui s'y produit. — Rohan est ordonné prêtre.
— Sa première messe à Sainl-Sulpice. — Portrait malveillant de l'abbé de Roban par M'"° de Bi-oglie, et plus malveillant encore par M. de Chateaubriand qui, à ce moment-là même, demandait pour l'abbé le chapeau. — Négociations dans ce but à Rome. — Léon XII. — Le secrétaire d'Etat, delln Somaglia. — Le tout-puissant cardinal Severoli. — La candidature de l'abbé de Roban au chapeau engagée par notre ambassadeur le duc de Montmorency-Laval. — Le droit des couronnes au sujet de la désignation pour la dignité cardinalice. — Tendances ultramontaines dénoncées dans le haut clergé par l'ambassadeur. — Les cardinaux de Clermont-Tonnerre et la Fare, seuls représentants de la France au Conclave qui a élu Léon XII. — Dispositions bienveillantes du pape en ce qui concerne la candi daturc Rohan au cardinalat.
1*^1 ])ai-lunl de la première édiicalioii dt^ Ixohaii, nous avons signalé rinfluence qu avait ou sur sa jeunesse un admirable éducateur, influence qui a décidé de sa foi et de sa vocalion, celle exercée par l'abbé Teysseyre. Elève de l'Ecole Polytechni(jue, Teysseyre avait été classé des premiers à l'entrée et à la sortie de l'école; il y était revenu comme répétiteur, et avait renoncé à la plus brillante carrière pour entrer dans les ordres. Il était
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un éveilleur dûmes incomparable. L'un des premiers membres de la Congrégation^ Rohan l'y rencontra, en 18u6, lors de sa propre afiiliation^ Teysseyre fut de ceux qui comprirent, aux premiers indices, le péril de la campagne religieuse conduite par l'exlrême-droite, et il ne négligea rien pour mettre son disciple en garde contre les périls ((ue cette campagne comportait, u Votre parti est libre, lui disait-il, de conduire comme il l'entend son action politique, il n'y risque que de pousser le tronc à l'abîme; mais qu'il s'arroge le droit, pour provoquer un réveil cbrétien, d'appeler le bras séculier à prêter main forte à l'Eglise, c'est compromettre en pure perte l'action gouvernementale et préparer contre l'idée religieuse les j)lus certaines et les plus dangereuses réactions. «
M. de Roban prolita largement de la libertique lui laissait son maître, au point de vue politique; il lut de ce groupe qui se sentait l'organe le plus lidèlc, le plus selon le cœur de l'ancienne race royale et qui, s'il acceptait comme imposées par les circonstances les concessions faites par Louis XVIll à quelques-unes des exigences de la situation nouvelle, n'en mettait pas moins ses espérances en Monsieur, qui rassurait les impatiences en disant : « Jouissons du présent, je réponds de l'avenir. »
1. M. de Grandmaison donne, à cette date de lp06. l'aftiliation de Rohan sous ce titre, le duc de Rohan. Or, en 1806, Rotian n'était qu'Auguste de Ctiabot, le titre de prince de Léon était porté pnr son père, et celui de duc de Rohan par son grandoncle. Son grand-père portait, à ce moment, le titre de duc de Chabot.
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Huant au conseil du maître, au sujet delà réserve H garder dans la campagne roligifnise, Rohan le suivit ligonrensoment ; aussi lorsque, en 1827, i'exaspéiation contre la faction, habilement exploitée, Unira par atteindre jusqu'à la })auvre congrégation du P. Uonsin, — ell(^ navait eu, en tout ceci, d'antre tort que d avoir vu son nom servir aux ennemis de mol de ralliement dans la bataille, — lorscpie l'autorité diocésaine devra demander, dans un but d'apaisement, sa démission au Père, ce sera l'abbé de llohan qui sera appeb' à le remplacei'.
Le 20 mai 181!), le duc de Iloban entrait au séminaire de Saint-Suljuce. ^b' Besson, évô({ue de Nîmes, qui subissait le prestige de la noblesse au point de ne ])lus retrouver, vis-à-vis d'elle, la pleine liberté di^ son jugement, dit à propos de l'entrée dans les ordres de M. de Rohan: « Personne n'avait fait plus de sacrilices pour se donner à Dieu. 11 était allé ensevelir à Saint-Sulpice toutes les grandeurs de sa race et toutes les espérances de son nom. >i Qu'aurait dit de plusl'évèque de Xîmes, si M. de Rohan était entré à la Trappe, ou s'était fait capucin .' La vérité des choses, c'est que, en devenant d'Eglise. .M. de I»ohan n'ensevelissait aucune des grandeurs de sa race: il conservera son titre de duc, sa dignité de pair de France, et nous verrons ([ue. dans ce prétendu naufrage des espérances de son nom, il recueillera dans la suite de magniliques épaves.
Teysseyre avait (Hé le seul à qui Rohan eût fait part de ses velb''il(''s d»^ vocatiou. (lounais-
sant le fort et le faible de son ami, sans être un instant impressionné par l'honneur que ferait rejaillir sur TEglise une telle recrue, Teysseyre Tavait mis en garde contre les illusions que pouvait lui faire un mouvement de découragement de la vie, lui indiquant dans quel esprit de renoncement et de résolution éprouvée il fallait qu'il se trouvât pour aspirer à être prêtre. Teysseyre mourait, jeune encore, en 1818 ; lorsque, six mois après, il était admis àSaint-Sulpice, Rohan déclarait qu'il sentait ne devoir la grâce de sa vocation résolue qu'aux prières de son ami.
Ce dut être une lourde épreuve, pour cet homme, parvenu à l'âge de trente ans, que de passer, sans transition, de la vie du grand seigneur sous la règle austère de Saint-Sulpice. Il avait, à tous les instants et sur tous les points, à vaincre le vieil homme en lui ; mais, ce sacrifice, il le trouvait largement compensé par l'espèce de rajeunissement qu'il trouvait à sa vie nouvelle ; il lui semblait recouvrer son enfance de cœur, la docilité de ses jeunes années, toutes choses simples dont il avait désormais la conscience et le mérite réfléchis. 11 ne pouvait assez admirer, d'un autre côté, ces fortes traditions sulpiciennes qui conservaient la source du plus pur esprit ecclésiastique, et qui sont l'héritage des grandeurs du vieux clergé français.
Le poids du règlement lui était allégé par ces belles cérémonies, ces beaux chants de Saint-Sulpice, ces exercices pieux, ces retraites qui alternaient avec le travail et labouraient profondé-
ment Fàme. Le travail était sa plus rude tâche. 11 n'avait guère fait jusque-là que butiner ; l'estomac, qui ne s'est nourri que de miel, digère malaisément des pierres, et c'était bien des pierres que donnait ;i broyer la scolastique du séminaire. On a prétendu que M. de Rohan était théologien par le tact, sinon par la lecture ; toujours est-il que ni le tact, ni la lecture ne lui sul'tirent pour qu'il ne se sentît pas débordé par les cours. On dut, comme c'était l'habitude en pareil cas, lui donner deux répétiteurs choisis parmi les plus distingués de ses condisciples, et qui, travaillant avec lui, avaient mission de Fempècher de perdre pied. Ses répétiteurs furent l'abbé Mathieu, qui, à six mois d'intervalle, devait lui succéder sur le siège de Besançon, et l'abbé Demarsais, qui restera son ami.
Une des marques de la distinction native de M. de Rohan, c'est le don qu'il avait et qui le rendra inoubliable comme évAque. d'aller d'instinct, dans tous les milieux qu'il traversera, aux hommes de la plus haute valeur. Dès avant et pendant son séjour à Saint-Sulpice. ce don s'affirmera.
De ses deux l'épétiteurs à Saint-Sulpice, Mathieu et Demarsais, le premier (Hait celui qui avait le moins d'aflinitt' avec Al. de I{ohan; il lui reconnaissait toutefois, à un rare degré, les ((ualités essentielles du sacerdoce, et il prévoyait les services que rendrait à l'Eglise un tel prêtre doublé d'un tel homme d'affaires. Quant à Demarsais, il s'était acquis Rohan [)ar la généreuse ardeur de
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son caractère et son tempérament d'apôtre. Au sortir du séminaire, nomme- aumônier du collège Saint-Louis, il avaitappelé souvent sonamiRohan à lui prêter son concours et à s'y essayer à la prédication. Le duc abb(' avait eu là, comme auditeurs, deux élèves dont il eût été fier, s'il avait pu pressentir leur avenii' : c'était Gounod, le grand compositeur et Edmond Rousse, l'avocat éminent, membre de l'Académie française.
Le nom de Rolian est inséparable de celui de Dupanloup. Le duc, à qui le jeune Dupanloup avait été signalé par Teysseyre poui' ses dons exceptionnels d'intelligence et de caractère, le duc lavait pris en ad'ection dès le petit séminaire. Le pauvre élève, étant sans famille, passait ses vacances à la Rocbe-Guyon. Le prince le suivit avec la plus tendre sollicitude et lui adressait un souvenir à chaque étape de sa carrière. La veille du jour où l'abbé Dupanloup se liait irrévocablement par le sous-diaconat, il écrivait à sa mère : «. J'ai reçu du duc de Rohan (alors à Rome) la lettre la plus aimal)le. la plus touchante qu'il soit possible d'écrire, l'allé a huit grandes pages. Je ne puis te donner à ce sujet de |)lus grands détails; il m'envoie un crucilix d'argent, bénit par le pape, en souvenir de mon sous-diaconat. >> La veille de son onlinaliou. il écrira encore à sa mère: « M. le tluc de Rohan m'assistera, c'est convenu depuis huit ans. )> Le lendemain, il célébrera sa première messe à l'i'glise des Carmes, l'abbé de Rohan l'assistera encore.
L'a|)bé Dupanloup. au lendemain de ses succès
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de catéchiste à la Madeleine, avait conduit à l;i Hoche-Giiyon, Montalemhert, qni venait de rempurter, à l'âge de dix-sept ans. le prix d'honneur au concours généi'al, et ils s'y ('talent rencontrés avec deux jeunes avocats, à la physionomie éclatante, anx prunelles de feu, à la parole vibrante : c'élait Berryer et Lacordaire. Monlah niberl, Oerryer et Lacordaire conserveront tonjouis une large j)art dans les sympathies du prince; mais Dnpanloup restera l'ami autorisé et le conseil de tous les instants.
Entre le duc de llohan et Montalerabert l'harmonie était plus entre lésâmes qu'entre les idées; au point de vue politique, il y avait divergence profonde. Montalemhert, en quittant la Roche- Guyon, écrivait : « Quoique mon séjour ici ait été vraiment agréable, mes rappoiis avec le duc de Rohan m'ont plus d'une fois embarrassé. Je rends toute justice à ses nobles qualités; mais il faut que les opinions se ressemblent pour que les cœurs s'unissent. » Ce qui empêchait cette union des cœurs qu'était-ce, sinon la répulsion profonde, invincible, inspirée à la France nouvelle par les hommes et les idées d'ancien régime?
Le 14 février 1820, à quatre heures du matin, le supérieur de Saint-Sulpice faisait appeler l'abbé de Uohan : deux émissaires lui étaient envoyés en môme temps; l'un, par son frère, Fernand de Léon, colonel g(>nlilhomme du duc de Berry ; l'autre, par M'"^ de Gontaut, gouvernante des enfants de France. Tous deux aj)porlaient la nouvelle de l'attentat dont venait d'ôlre victime
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le duc il la sortie de TOpora; reconduisant la duchesse à sa voiture, il avait été frappé d'un coup de stylet et était tombé, baigné dans son sang, entre les bras de Fernand, qui l'avait transporté dans Fétroit salon précédant la loge royale et où il se mourait. Parvenu à la place Louvois, et s'étant précipité dans l'escalier qui conduisaità cette loge, M. de Rohan le trouva obstrué : c'était le roi Louis XVllI que des valets soutenaient sous les bras, tandis que d'autres le tiraient par les mains, recommençant la manœuvre à chaque degré, les pauvres jambes de Sa Majesté, éléphantasiées par la goutte et fauchées par l'angoisse, se dérobant après chaque etî'ort sous sa masse. Shakespeare nous semble n'avoir rien imaginé d'une plus tragique réalité que le spectacle donné par ce vieux roi, remorqué par des valets dans cet escalier de bal masqué, et se demandant s'il arriverait à temps pour fermer les yeux au dernier rejeton de sa race qui agonisait, à deux pas de lui. sur un grabat.
Du corridor, dont la porte était restée entrouverte, M. de Rohan assista à la scène déchirante que produisit l'arrivée du roi. Vers six heures, Monsieur, qui avait aperçu l'abbé, lui fit signe d'entrer. Le prince, le reconnaissant, lui tendit ses mains sanglantes et lui dit de sa voix entrecoupée de gémissements : « Priez Dieu, mon cousin, pour qu'il me fasse miséricorde et pour obtenir que le roi fasse grâce à Vhomme. » C'est ainsi qu'il désignait son meurtrier. Vers huit heures du matin, les gémissements ayant cessé, le roi tendit sa ta-
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batière dont le couvercle était orné d'une miniature protégée par une i;lace ; l'abijé approcha cette glace des lèvres du prince, aucune buée ne la leniit. Le roi, aidé de M. de Rohan,vint en chancelant fermer les yeux de son neveu'.
L'acte de monstrueux l'analisme de Louvel d('termina le brusque écroulement de la politique libérale et autorisa le parti d'ancien régime à aflirmer, avec l'assentiment du pays, que tout pouvoir qui voudrait suivre un programme de transaction irait aux abîmes. La poussée fut si forte que le
1. Comhien la vérité historique est difficile à fixer! M. de Barante rend compte, dans ses Mémoires ^t. II, p. 308) et dans les termes suivants, du drame du \'i février : « J'ai ouï raconter à des témoins oculaires la triste scène de la nuit du 13 au 14 lévrier, la noble et touchante agonie du duc de Derry, dans ce foyer de l'Opéra, où la famille royale était réunie. Hormis la duchesse de Berry, dont la douleur était désespérée, naturelle, abandonnée; il n'y avait auprès de ce lit de mort qu'une aliliction calme, contenti'e, résignée, pieuse. M. Kupuytren a rapporté fine, au moment même où le duc de Berry expira, le rui ne se trouvait pas auprès de son neveu. M. Dupuytren accourut aussitôt le lui annoncer. « Eh bien! dit Louis XVlll, c'en est donc fait? — Sire, oui. et si Votre Majesté veut rendre au prince les derniers devoirs... — Les derniers soins, reprit le roi, en rectifiant un ujot qui n'était pas dans la nuance précise de l'étiquette, et il alla fermer les yeux du duc de Berry. »
M. de Barante commet une première erreur en faisant mourir le prince au foyer de l'Opéra, (pu ne comnuiniquait avec la loge royale que par de nombreux détours et où l'on n'aïa-ait pu transporter le prince sans l'exposer à mourir à uuiitié du trajet. .M. de Barante reconnaît que la douleur du roi était calme, contenue, résignée, pieuse; puis, après avoir accuuuilé ces marques de respectueuse commisération, il ne met pas en doute la légende attribuée à Dupuytren, et d'après laquelle Sa Majesté avait eu la maniaque présence d'esprit, au moment où la mnrt de son neveu lui était annoncée, de rap[)eler qu'il ne saurait avoir des devoirs à remplir.
Le récit de M. de Bohan concorde, de tous points, avec celui de M. de Chateaubriand, à qui la duchesse l'a dicté au lendemain du drame. I.,es deux récits établissent que le roi, pour qui. en toute occasion, le moindre déplacement était une conq>lication, n'avait pas, depuis son arrivée jusqu'.'i la fin. quitté le chevet du prince.
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roi fut contraint de céder et de renoncer au concours de l'homme dont il avait courageusement soutenu la politique, de M. Deca/.es. Mais il s'arrôta sur la pente où l'on voulait l'entraîner et remit le pouvoii- à MM. de Riclieiieu et de Serre qui auront, comme programme, l'union jusqu'ici vainement tentée des royalistes sages contre les perlidies de la gauche et, au besoin, contre les extravagances des ultras. A la suite de huit mois de luttes, pendant lescjuelles i\I. de Serre se dévoua et sut s'élever à l'une des plus hautes éloquences qui aient honoré la tribune française, sous une abominable coalition de lextrème-droile avec la gauche, le second ministère l{ichelieu l'ut renversé'.
Notons toutefois que M. de Hohan désapprouvait hautement d'aussi basses compromissions, tant il est vrai qu'il n'est pas indifférent, pour la dignité des convictions, que l'on soit d'une race solide, intègre et pure.
Son étroite intimité avec l'Elysée l'avait souvent exposé à être le témoin et l'arbitre d'étranges débats qu'il ne pouvait écouter que les yeux baissés, sur lesquels son expérience de la vie lui aurait rendu difficile de se prononcer, mais qu'il parve-
1. Le duc de Richelieu n'avait accepté le pouvoir que sur l'engagement d'honneur, exigé de Monsieur, qu'il assurerait au ministère, sinon le concours, du moins la neutralité des ultras. Devant la menace de coalition, le duc alla rappeler sa parole à Monsieur; le prince, ayant essayé de hiaiser sur la portée de son engagement, le duc stupéfait, indigné, le regarda fixement et, sans prononcer un mot, sortit en claquant violemment la porte. Puis, courant chez M. Pasquier, il se laissa tomher dans un fauteuil en s'écriant : « Je viens de voir un Jean f. .. qui a man(iué h sa parole ! »
LE CAliDl.NAL DE UOll A.\-C11 ABOT '203
nait à concilier par l'ascondant que lui donnaient son ardente piété et radmiraltle pureté de sa vie. La duchesse de Berry n'ouljliera jamais ce que l'intervention de l'abbé de Rohan avait apporté d'apaisement dans son orageux intérieur et de quel adoucissement il avait été aux derniers instants du prince. Aussi sera-ce à lui qu'elle continuera de recourir dans les complications où il lui arrivera d'être entraînée par la fougue de sa nature. Je trouve, dans les Mt'///oirrs de M. Perrin, trace du recours de la duchesse à lioban dans ce mystérieux incident qu'on a appelé l'aflaire des
Le 21 janvier 1821, vers une heure de l'aprèsmidi, un ])ai'il de j)()udre avait été placé au pavillon central des Tuileries, dans l'escalier qui conduit au corridor jioir, prés des appartements du roi et de Madame lîoyale, et avait éclaté en brisant les vitres des fetiétres, par où s'échappait une; épaisse fumée. Quel avait |>u être le molule de cet attentat? Pas un instant le roi ne le prit au tragif[ue : la place où avait été déposé le baril, la faible quantili" de poudre qu'il renfermait ne j)0uvaient laisser supposer (pi'on eùl voulu alleiiter à ses jours.
o L"e\|)l(isioii. (m'iIn ail-il à llecazos. n'a lail ni ne j)ouvait faire de mal à pei'sonne. mais l'insolence est un |)eu forte. Ce n'est pas le tout, il faut ari'iver au fond. " Le parti ultra ('"tait loin d'apprécier les choses avec autaut de calme; il voulait voir, dans ce prétendu atleulat, la conséqiu'iiee de la ])oliti(|ue complaisante du ministère
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envers les ennemis de la dynastie et rdclamait d'énergiques mesures. D'autres allaient plus loin: dans l'étroite intimité du château, des bruits couraient sur la probabilité d'une grossesse de la duchesse d'Angoulème. >■ On n'a rien vu depuis quatre mois, écrivait encore le roi. la taille épaissit sensiblement. Mais ne sont-ce là que des obstructions? » Le parti ultra accusait hautement la l'action révolutioanaire d'avoir voulu frapper, dans Madame Royale, l'espoir d'un nouvel enfant du miracle et il apporta une telle ardeur dans ses mises en demeure au ministèie que « cette alfaire des pétards a forcé ce ministère à rompre un instant avec l'extrême droite' )>. Mais il fallait arriver au fond, comme avait dit le roi; une instruction, qui avait été immédiatement ouverte, n'aboutissait à rien; des arrestations qui. au lendemain du crime, avaient été opérées, n'avaient pu être maintenues. " Cette aventure, disait le roi, prend chaque jour une nouvelle forme et il pourrait bien se faire que, au fond du sac. il se trouvât nue infâme intrigue au lieu d'une exécrable scélératesse. » C'est en etîet à la découverte d'une infâme intrigue que furent acculées les recherches de la justice : l'auteur, ou tout au moins l'instigateur de l'attentat, n'était autre que la duchesse de Berry. Torturée de remords, lorsqu'elle avait vu la justice menacer des innocents, elle avait, prétend-on, écrit à une personne de la cour une lettre anonyme où son écriture se serait trahie
\. Mf'moireft du baron de Baraii/r, t. Il, p. 4'îij.
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et dans laquelle elle déclarait quo la justice faisait fausse route. Ce qui résulte des Mémoires de M. Perrin, c'est que l'abbé de Rohan aurait ét(' appelé par Son Altesse, et que c'est lui qu'elle aurait chargé de porter ses aveux à Monsieur, en lui demandant d'apaiser le roi. » On a découverl, écrit M. de Barante, que ce prétendu attentat du parti jacobin n'est autre chose que le résultat d'une intrigue royaliste'. »
Quel avait pu être, dans ce complot, le mobile de la princesse ? Etait-ce de })ousser le roi à l'abandon de la politique de transaction ; ou bien, affolée par le coup ([ue portait à ses ambitions de régence les probabilités de grossesse de la dauphine, a-t-elle recouru à cette manœuvre pour avoir, par une commotion violente, raison de cette menace? A quelque solution que l'on s'arrête, ce n'était plus, le roi l'a dit, qu'une infâme intrigue et qui semblait le premier pas dans la voie qui conduira cette tragique veuve à la ruine de cette situation d'ardentes sympathies et de respect oîi l'avait élevée son malheur".
Par l'arrivée au pouvoir du ministère Villèle la droite esta son apogée. Jl n'a manqué à M. de Villèle, pour être un grand ministre, que cette énergique volonté de l'homme d'Etat qui sait, non seulement s'imposer à ses adversaires, mais se faire suivre par son parti. Le maniement, pendant six ans.