‹ Le cardinal de Rohan-ChabotChapitre 51 sur 107 · Atr. Etrane-.. Homo, vol. 938. f" lit · texte numérisé non relu

Atr. Etrane-.. Homo, vol. 938. f" lit

LE CARDIXAT, DE FiOII AN-CHABOT 203

trône. Le nouveau roi ue rencontrait, à son avènement, aucnne des cliflicultés qu'avaient créées à son frère l'invasion, Tinlervention de l'ennemi dans la restauialiou du trône, la lutte sans trêve des partis; il semblait, n'ayant plus à se défendre, n'avoir d'autre jiolitique qu.e do se faire aimer. Des récompenses allant aux ennemis de la veille, des rappels d'exilés, toutes mesures édictées avec cette bonne grâce du cœur qui était d'autant plus irrésistible qu'elle paraissait lui échapper sans qu'il y pense; des ordonnances accusant un retour aux libertés publiques et qui faisaient oublier les antécédents d'étroite opiniâtreté du comte d'Artois ; un ministère enfin résolu à ne se servir qu'avec modération de l'autorité incontestée que sa féconde politique lui avait acquise-, tout semblait se réunir pour concilier au ro*i l'adhésion de tous les partis. IjC Consfituf.io/inr/ lui-même, le vieil or^^ane d'implacable hostilité à la dynastie, s'écriait : « Tous les cœurs s'ouvrent à l'espérance '. »

Le parti de la droite va-t-il comprendre la conduite que lui dicte sa victoire ; va-t-i! prollter de ce qu'il est très fort pour se montrer très modéré, et pour imposer cette modf-ration à ses amis et à

1. II y a quelques années, me ti'oiivaiit en excursion dans les montagnes du Donbs, je longeais la crête du mont Ui/.ou qui. en Franche-Comté, l'ail la frontière entre la l'raiice et la Suisse. Cette frontière est indiquée, an sommet, par un mur continu en pierres sèches, d'où je vis émerger une haute dalle : c'était la fiorne délimilativc. M'étant approché de cette borne, je vis, gravée sur l'une des laces, une grande tleur de lis, et, au desscms, cette date : IS^ii. Je reportai alors mes reg.irds sur ce pauvre pays de France, me demandant à (piel degré de prospérité et de grandeur il serait p;i.rvenu. si l'insanité des partis ne s'était acharnée à faire aboutir cette incomparable aurore de 18-24 à la catastrophe de INHO .

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ses ennemis de la veille? L'espérereûtoté méconnaître la passion qui aveugle les partis en France et qui semble entraîner celui qui triomphe ;\ préparer, par ses maladresses et ses provocations, la revanche de ses adversaires.

Dès que le roi eut pris possession du trône, M. de Villèle porta à la chambre, comme don de joyeux avènement, un projet de loi qui, au point de vue économique et social, était une œuvre de restauration nationale : ce projet de loi édictaitune indemnité d'un milliard aux émigrés victimes des confiscations révolutionnaires. I.a charte avait inutilement déclaré intanuible la détention des biens confisqués, ces biens restaient frappés d'une sorte de vice rédhibitoire qui en rendait la propriété précaire, la transmission souvent impossible, marquait le propriétaire d'une quasi tlétrissure, et maintenait, entre lui et le confisqué, le germe d'une hostilité indestructible, parce qu'elle avait ses racines dans le sol même. De celte situation résultait, pour la paix et la fortune publiques, un malaise et un grand })éril. Au prix de l'indemnité qui désintéressait, en partie, les émigrés, ceux-ci perdaient tout recours tant contre l'Etat que contre les détenteurs de leurs biens. .Mais cet apaisement social, voulu par la loi, ne pouvait être obtenu, avec toutes ses conséquences économiques, qu'autant que l'œuvre réparatrice de M. de Villèle serait acceptée en son entier. Or, à la Chambre des députés, dans la discussion générale, l'extrême droite ne se contenta pas de glorifier l'émigration, même dans ce qu'elle avait d'injustifiable, elle ne dissi-

mula pas qu'elle voulait faire de la loi une revanche contre la Uévolution et Tonsemble de son œuvre. Pour ne pas voir sombrer son projet, M. de Villèle dut accepter quelques amendements qui n'en détruisaient pas le bénéfice économique, mais en atteignaient la i)ortée conciliatrice. Il y eut, toutefois, à ces excès de l'extrême droite une haute compensation : on vit, tant à la chambre des députés qu'à celle des pairs, les hommes portant les plus grands noms de France : les Xoailles, les Broglie,les ChoiseuLles Moié, qui tous avaient vu leur père monter à l'écbafaud, leurs immenses propriétés confisquées, et auraient eu large part à l'indemnité, on les vit combattre la loi.

" L'Etat, disaient-ils, ne nous doit rien, à nous propriétaires de biens confisqués ; il ne nous doit rien parce qu'il n'est pas un être réel, il paie avec l'argent de tous. Il faudra donc que, pour indemniser les propriétaires fonciers, il demande des ressources aux rentiers appauvris par la banqueroute, aux négociants d('pouillés par le maximum, aux capitalistes ruinés par les assignats. » Ils contestaient à la loi l'efficacité de ses voies et moyens et proclamnient (|u'elle aurait, comme conséquence, non seulement l'aggravation des charges publiques, mais celle du discrédit des biens nationaux. M. de ViUèb', r('poiidit, avec son habileté, sa clairvoyance de iinancior éminent et d'homme d'Etat, aux objections dont avaient été l'idjjet les o|)ératioiis de trésoi'erie par lesquelles il assurait l'exécution de la loi. M. de Martignac la défendit au j)oiiit de vue politi([ue, économique

et social, en jurisconsulte autorise et en orateur lumineux et véhément. On s'attendait, après cette victoire sur les libéraux, à voir .M. de Marti^inac se retourner contre Textrême-droite, et, redoublant de puissance, lui faire entendre la Ionique série de ses méfaits, de ses outrages au bon sens, de ses manœuvres, qui, à l'aide d'amendements, tendait à transformer, dans un sens rétrograde, tous les projets de loi présentés, et àempiéter ainsi sur l'initiative du pouvoir législatif qui n'appartenait qu'au souverain. Mais M. de Martignac sut être maître de lui. et réfréner cette exécution vengeresse qui aurait compromis le sort de la loi'.

Cette loi, une fois votée, si par les amendements de réaction qu'y avait imposés l'extrème-droite, elle fournit, et pour longtemps, des armes aux polémiques de gauche, en revanche, elle démentit d'une façon éclatante, les prédictions alarmées du parti libéral. Elle était en effet à peine votée que les biens nationaux se trouvèrent relevés de la mésestime qui les frappait, ce fut pour ainsi dire la purge de l'hypothèque morale dont ils étaient grevés; ces biens, reprenant leur valeur et rentrant dans la circulation, vivifièrent l'épargne, facilitèrent l'essor des capitaux, et, loin de la diminuer, accrut d'une façon prodigieuse la fortune publique.

L'abbé de Rohan avait aussi éprouvé des scru-

1 . M. Mole qui. on l'a remarqué, ne retrouvait pas romme orateur politique la mesure et la parfaite distinction qui, chez lui. était la marque de l'homme privé, s'était laissé entraîner contre l'émigration à des attaques si vives ijue M. de Martigruic les releva avec une sévérité qu'atténuait h peine la courtoisie (le la forme.

pules au sujet de la loi du milliard des émigrés ; il écrivait à sa famille qu'il se louait de se trouver à Rome, parce qu'il était dispensé, par là, soit de voler une mesure dont il serait appelé à bénélicier dans une large part,- soit de la repousser, bien qu'elle fût appelée à secourir les plus respectables misères.

Le duc de Piohan, père de notre abbé, avait, en eiïet, nous l'avons dit. été rigoureusement tVappé |)ar la R('Voluti()n : les deux hôtels (|u"il avait à Paris, celui de La Rochefoucauld, rue de Seine, et celui de Rohan-Chaijot, place Royale, avaient été confisqués et nous avons vu que, i-entré ii Paris, il avait dû se mettre en location, et c'est dans un appartement loué qu'il sérail mort si, au moment de cette mort, il n'avait, en raison de sa (diarge de pi'emier gentilhomme, résidé au château. Les biens considérables qu'il avait l'ecueillis de la succession de sa mère dans la Loire-Inférieure, la Dordogne et Saùne-et-Loire avaient ét(' vendus nationalement. Josselin et les biens de Rretagne n'avaient (Hé conservés que parce que, alors, ils étaient possi'dés par le duc de Chabot, le grand-père de notre Rohan, qui n'avait pas émigré. Plusieurs des expropriés, l'alliésà l'Empire, avaient obtenu la restitution de leurs immeubles confisqués; les Rohan n'avaient pas voulu bénéficier d'un ralliement qui leui- avait été imposé; il ne leur avait donc été fait aucune restitution. Aussi, dans la répartition du milliard, les héritiers du duc touchèrent-ils neuf cent quatre-vingtdix-huit milh' cin(| cenl (|uarante-d('ux francs

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soixiinlo-qiiin/e corilimesf Leur ^rantrmèro, la (liicliesse de Montmoroncy-Luxemhoiirji', avait touché, pour sa [)ai't, un million vingt-huit mille soixante-six francs soixante-tlouze. La fortune que constituait à l'abho de Rohan l'actif mobilier qu'il avait recueilli, avec son prcciput, de la succession de son père, le domaine de la Roche-Guyon, sa part, très avantagée, dans la succession de sa grand'mère Montmorency, tout cela représentait autre chose que les trente mille francs de rente que lui attril)uaient, en 1SU9, les notes du grand chambellan '.

Lorsqu'il fut rentré en France, jNL de Rohan remplit à nouveau sa vie en reprenant les œuvres auxquelles il s'était consacré avant son départ; il rachetait sa longue absence en se montrant assidu aux séances de la Chambre des pairs et à celles du conseil de l'archevêché, où nous retrouvons, depuis 1825, sa présence régulièrement constatée. Le temps que ces diverses obligations lui laissaient, il le passait à la Hoclie-(iuyon, oii il recevait par séries, qu'on appelait : la série ecclésiastique et la série mondaine.

La série ecclésiastique était en grande partie réservée au jeune clergé; c'était là, disait-on, que venaient se polir les diamants du sanctuaire. Le duc abbé, avec les jeunes séminaristes, ses hôtes, qui étaient diversement élevés, lorsqu'ils étaient élevés,

L La succession du cardinal a réalisé pour une somme de 269. 33.") francs de rentes trois pour cent, provenant de la répartition du milliard. (Li(pudatiun de la succession du cardinal. Etude Fontana.)

LE CARDINAL DL H(IIL\N-CM AliOT 269

se montrai I, ;i la première omijre d'indiscrétion, d'une atf'altilité de prince, qui rétablissait les distances de simple clerc à i^rand l'eudataire. (Vest sans doute à un incident de cette nature que fait allusion la lettre, ci-aprés, du jeune Jacquemet, qui devint plus tard évèqne de Nantes :

'< i" septembre 182.';.

(( Ma bonne JVlÈitE,

« Je t'ai écrit deux mots indécliill'rables de la Roche-Guyon. J'ai fait le plus singulier voyage. M. le duc a été pour moi d'un froid glacial; je ne l'attribue guère qu'au cérémonial rigoureux qui s'observe dans ce château. Toute l'étiquette ancienne s'y retrouve sous toutes ses formes, et je ne crains pas de dire, qu'il y règne, sous certains rapports, plus de gravité solennelle qu'aux Tuileries.

" Vous sentez combien une (elle vie est ffaie pour des jeunes gens qui aiment à se trouver à Taise. Je ne crois j)as avoir ri une seule fois; pendant les deux jours et demi que j'y ai passés, aussi ai-je franchi avec la joie d'un captif délivré les formidables portes. Ce sont les incommodités des grandeurs... Je ne suis pas facile néanmoins d'y èti'e allé. Il faut voir un peu de tout : le château do la Hoche-Guyon reste toujours une des chost^s les j)liis étonnantes de Fiance; mais ce n'est pas gai'. »

I. V/f (le M^' .Iin'<iiieiiiPl .l'vèifiie deNdnf.ex. Avant d'être évt'((iie, 1 abbé Jacqiicuicl avail été vicaire générai de .M"' .Vti'rc, il l'avait

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Le jcuno Jacquemot est seul ù avoir emporté de la Uoche-Guyon une impression si formidable. Le mot de Ténigme, c'est qu'il y était venu, pensant qu'il pouvait s'y mettre à l'aise, comme au réfectoire ou sous les arcades de Saint-Sulpice. Il semble n'avoir rien eu de l'initiation indispensable pour ne pas être exposé à commettre, dans un pareil milieu, de ces incorrections qui mettent mal à l'aise tout le monde, à l'exception de celui qui les commet.

La duchesse de Rohan présidait à la série mondaine ; les belles dames qu'elle avait autour d'elle, et qui étaient la Une tleur de la noblesse, on les appelait ses dames d'honneur. Ses chevaliers étaient les amis de son fils; le peintre Laperche a laissé, dans un agréable tableau au fusain, le souvenir de cette i)etite cour de la Roche-Guyou. Parmi les hommes on reconnaît, à côté de Matthieu de ^h)ntmorency, de .Iules de Polignac, d'Alexis de Noailles, de Gastellane, Lamartine, .Mallliicn Mole, les abbés Gerbet et Dupanloup; quel{[ues iiii;ures inconnues doivent être de ces élranircrs célèbres que M""" de Rohan avait connus en émigration et qu'elle patronnait de la façon la plus délicate, en leur parlant leur langue. La duchesse était encore belle, mais elle n'avait d'autre prétention que de faire le plus agréable cadre à ce qu'elle était seule à appeler son déclin, et que de passer dignement à l'état de douairière. Elle avait

accompairné sur les barricades et lavait reçu mourant dans ses bras. Ce riième Ms'- Jacqueinet s'honora en demandant à Montaiembert d'obtenir du Président, que l'on n'imposât pas a 1 épiscopat, des Te Deum en l'honneur du coup d'Etat.

LE CARDINAL DE HOlLAN-CHABOT 2"!

nous l'avons dit, son franc-parler. et no se contraignait pas sur ses souvenirs. M. de Mole se rappelait ce trait, raconte par file, de sa rencontre avec M. de Chateaubriand, à la porte du cabinet du roi, au moment où Louis XVIII venait de recevoir le serment du vicomte comme ministre des Atïïiires étrangères. « N'allez pas me prendre pour M'"" de Sévigné. avait dit à la duchesse M. de Chateaubriaud; mais le roi vient de me traiter comme un véritable père. —- Vous a-t-il au moins donné le louet, avait r'-pliqué la ducln^sse? » En entrant cliez le roi, M'"'' de Hohan avait encore le sourire aux Kn'res . « Vous souriez? Contez-nous la malice (jue vous venez de dire. » La duchesse s'exécuta et le roi lut si content quil l'attira à lui et la baisa sur les deux joues. Sa Majesté y avait mis un tel empressement qu'elle n'avait pas pris le temps de se moucher, et avait laissé, sur cliacune des joues de la duchesse, une large tacbe de tabac'. Le 9 avril 1H20, l'abbé de Hohan l'ut a[)pelé en toute hâte ;i administrer les derniers sacrtMnents à l'un de ses plus proches pai'ents et au plus cher de ses amis : Malbieu dur de Montmorency venait d'être l'ra|)pé d aj)oplexie à Saint-Ihomas d'Aquin, où il faisait, entre sa l'erame et sa lille, M"""" de la Kochefaucauld, son adoration du jeudi saint. Matthieu de Montmorency avait partagé les

1. « Il faut convenir que nous avons un bien prand roi », avait (lit M'"" de Sévigné, après avoir dansé un uiermct avec Louis XiV. — Je le crois liicn. ma cousine, lui répondit Bussy, après ce qu'il vient de faire pour vous! » .M. deGliateauliriand ne veut pas qu'un le prenne pour M"' de sévii.'neet il fait comme elle et n^us nuiii-in= f.ntf'"'mnie lui.

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idées philosophiques du xvin' siècle, et avait acclamé les débuts de la R('volution. Mais la mort sur l'échafaud de son frère l'abbé de Moutmorcncy l'avait rallié aux idées d'ancien régime et avait fait de lui le plus résolu des croyants. Physiquement, il était en tout l'homme de son grand nom et de sa grande situation sociale. Sa ligure était très noble, sa voix des plus agréables, et ses manières pleines de dignité. Lorsqu'il fut aux affaires, il avait à la tribune quelque chose d'intimidé qui était de la meilleure grâce, et la dignité de sa réserve avait eu souvent raison de la violence des partis. Un jourque,de la gauche, on lui reprochait d'oublier sa compromission avec la Révolution, il répli([ua, avec la simplicité hautaine d'un prud'homme du temps de saint Louis: « S'il faut, pour servir le roi, ne s'être jamais trompé, je dois céder la place. »

Si l'on ('tail tenté de sourire parfois de l'obstination qu'il mettait à vouloir convertir ses amis, en revanche on ne })ouvait s'empêcher d'admirer quelle sauvegai"de son honneur trouvait dans ses croyances et, lorsque se présentait l'une de ces crises ([ui mettent tout l'homme à l'épreuve, il en sortait avec une équité et une noblesse quijustiliaient la devise de sa maison : « Dieu ayde au premier baron chrétien. "

L'affection de Rohan pour son cousin avait été très flore du grand acte dont, en son rapide passage aux affaires, ce cousin avait partagé l'honneur avec M. de Chateaubriand. Délégué au dougrcs de Vérone, en sa qualité de ministre des

Affaires étrangères, Matthieu de Monlmorencv, contre le gré du roi et enfreignant les instructions formelles du président du Conseil, avait rendu inévitable la guerre d'Espagne. Les doctrinaires étaient dans le vrai lorsqu'ils lui reprochaient d"avoir, par son coup de tète, poussé le pays à une guerre qui t'tait la violation tlagrante du droit des gens et du principe de non-intervention. Mais, lui, il avait raison contre la raison même : défendre la France contre la contagion morale de la révolution d'Espagne, ce n'était que le prétexte ; il s'agissait en réalité de savoir si nous existions ou si nous n'existions pas ; si nous avions ou non une armée ; si cette armée était fidèle, quand on avait tout fait pour la corrompre. La guerre d'Espagne a prouvé avec éclat que le génie militaire était toujours le génie de la France et que la Légitimité, qui se réconciliait avec lui, avait une armée. Cette guerre enfin a rendu son indépendance au pays, eu le faisant remonter au rang militaire des grandes puissances de l'Europe. Matthieu de Montmorency y a perdu son portefeuille, mais il y a gagné d'avoir, par une inspiration digne de son nom, relevé les grandes traditions nationales, et raffermi la Restauration à qui il ne manquait que d'avoir fait réapparaître le drapeau blanc sur un champ de bataille et d'avoir été un instant glorieuse. Mais ce que la gloire militaire avait obtenu, l'esprit de parti s'acharnera à le détruire, et, obéissant jusqu'au bout à la fatalité de son rôle, au lendemain de la prise d'Alger, il ju'oniulguera les Ordonnances.

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La Ijienvoil lance du caractère de Montmorency avait permis à ses adversaires poliliqiios de donner le chanj^e sur sa réelle valeur (rinlellio:ence, et on l'avait méconnu au point de dire qu'il prenait les grands mots pour les grandes choses. I^a duchesse de Rohan croyait défendre son cousin en sacrifiant son esprit à sa bravoure : « S'il li'a pas inventé la poudre, disait-elle, il sait du moins la faire parler. »

Rohan, qui était un incomparable maître de maison, ne cessait pas de harceler son cousin sur la pitoyable façon dont il faisait les honneurs de son bel hôtel de Luynes. Un jour que Montmorency invitait à dîner la duchesse de Rohan, celleci, qui ne savait pas, surtout avec ses amis, retenir un grain de sel qui lui chatouillait la langue, lui répondit : « Ne comptez plus sur moi, mon pauvre Matthieu, on mange chez vous trop abominablement! Que vous croyiez devoir expier vos fredaines de jeunesse en vous mortifiant à table, libre à vous; mais rien ne saurait m'obliger de concourir, pour ma part, à vos expiations. »

Rienqu'étroitement unis par les mêmes ardentes convictions, il arrivait à Montmorency et Rohan de se séparer dans l'appréciation des choses de la vie; ces divergences provenaient des milieux différents oii ils avaient été élevés. Matthieu était de vingt ans plus âgé que son cousin, il avait été jeune aux dernières années du xviif siècle, et en avait reçu, dès le berceau, avec toutes les distinctions, la tendance à fermer les yeux sur l'irrégularité de liaisons qu'une longue et relative fidé-

lité semblait, alors, rendre presque respectables. Ainsi sa mère, la vicomtesse de Laval, partageait, depuis de longues années, le même appartement avec le duc de Narbonne, la duchesse étant parfaitement vivante. Matthieu n'éprouvait pas de scrupule d'aller, tous les soirs, faire le wisth de sa mère en tiers avec le duc de Narbonne. Quant à Rohan, il répudiait, sur ce point, les traditions d'ancien régime, et n'avait jamais voulu avoir, avec sa tante de Laval, d'autres relations que celles qui s'imposaient pour éviter une rupture.

On n'arrive pas à comprendre que M. de Montmorency, qui toute sa vie s'était montré l'esclave tendrement dévou*' de sa mère, l'ait complètement oubliée dans ses volontés dernières. Il était immensément riche, n'avait qu'une fille, et sa mère en était réduite à une situation telle que, à défaut du fils, le roi dut assurer, par une pension, les derniers jours de la malheureuse vicomtesse. On peut dire à la décharge de ce fils qu'il fut brusquement surpris par la mort; mais il y avait là une obligation pour l'acquittement de laquelle un tel homme de bien ne devait pas se laisser surprendre.

C'est, lors du séjour de 1826 à la lioche-Guyon, que les offices de la crypte inspirèrent à Lamartine son chant de la Semaine Sainte à la Hoche-Guy on, qui est lune des plus belles poésies religieuses qui ait été écrite dans noti-e langue, tout imprégnée de ce quelque chose d'ailé et de divin dont parle Platon. Dans ce même séjour, il donna au.K hôtes de l'abbé de Hohan la primeur de sa tragédie de

Sniïl. « J'avais écrit, dira-t-il plus tard, ce dramo pour M"' de Raigemont, qui niongageait à faire pour Louis XVIII ce (|ue Racine avait fait pour Louis XIV. Mais, ajoute-t-il, il mauc|uail un l{iicine et un f^ouisXIN'. » Rien en cllct nétait plus étranger à l>amartine que le génie de Racine; il n'avait rien en effet du don théâtral, ni conception scénique, ni cette faculté d'animer de son souffle des caractères qui ne s'oublient plus, de ces caractères suscitant des épisodes qui s'enchaînent invinciblement les uns aux autres, s'empaiant de la foule et l'entraînant haletante jusqu'au dénouement.

Ln dépit de la fac-on enchanteresse dont le poète disait ses vers el de quelques envolées lyriques qui provoquaient autour de lui un frémissement d'Ames, on n'en était pas moins terrassé par l'ennui d'une œuvre où rien ne vivait. La lecture tinie, Lamartine s'informa de l'impression qu'elle avait produite. M. Mole, chez qui la pratique des grandes affaires n'avait en rien émoussé le sentiment littéraire le plus délicat et le mieux informé, M. Mole résuma courtoisement, en faisant large part à l'admiration, les objections que suscitait le drame. Lamartine reconnut, avec autant de simplicité que de bonne grâce, le bien-fondé de ces objections ; puis, d'un beau geste, il déchira en quatre son manuscrit et le jeta au feu. Le jeune abbé Dupanloup, chez qui la ferveur poétique était telle ([u'elle ne pouvait être vaincue par l'ennui, en dépit de l'anxiété que lui avait causé le sacrilice du drame, n'en observa pas moins que le manuscrit n'avait pas été brûlé, et, lorsque les

hôtes se furent retirés, i! redescendit au salon et recueillit, dans la cheminée, les débris du manuscrit qu'il passa la nuit à "recomposer. Quel ne tut par son étonnement lorsqu'il retrouva, dans la réédition des Mrditations, l)ubliée en 1828, les chœurs de .Srt//'// Le beau geste par lequel Lamartine avait sacrifié sa tragédie n'avait été qu'une comédie ; mais qui peut savoir ce (|ui se mêlait d(; candeur aux comédies jouées |)ar Lamartin(\ Nous nous étions demandé si la droite saurait profiter de sa victoire et, en imposant la modération à ses amis et à ses adversaires, si elle parviendrait à se constituer non en faction contrerévolutionnaire, mais en un grand parti de gouvernement. L'attitude des ultras, dans la discussion du milliard des émigrés, était un premier et grave indice; la demi-capitulation que leur avait consentie le ministère, les enhardit. Successivement ils lui imposèrent la présentation de projets de loi sur hv presse, le sacriUuje, le droit (f aînesse, qui semblaient d'audacieux délis, se prévalant de ce que le président du Conseil, étant sorti de leurs rangs, devait leur accorder les concessions que s'étaient obstinés à leur refuser MM. de Hichelieu et de Serre. M. de Villèle, attaché non pas au pouvoir, mais au grand programme de gouvernement qu'il s'était donné, alla de concessions en concessions pour se maintenir aux alTaires ; se refusant aussi bien à découvrir le souverain qu'à dénoncer ses dangereux amis; se laissant arracher, pour la moindre vélléit(' d'indépendance, des mesures (.1 extrême rigueui' jusque contre les serviteurs les

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plus éprouvés de la monarchie et ai'rivant, par là, a la ruine absolue désespérances de 1824 et à une impopularité telle que le roi dut renoncer à son concours et appeler, le 5 janvier 1828, M. de Martignac à constituer un ministère'.

M. de Villèle, aussi longtemps qu'avait duré son ministère, avaittenu rigueurà labbédeRohan, à qui il ne pardonnait pas d'avoir été désigné, pour le chapeau, [)ar M. de Chateaubriand, et, connaissant les rancunes de Charles X contre l'illustre vicomte, il invoquait habilement ce prétendu patronage pour décourager les intentions bienveillantes qu'aurait pu avoir le roi. Le ministère Mai'tignac était à peine depuis deux mois au pouvoir que, l'archevèchéd'Auch étant devenu vacant, M. de Kohan y fut appelé.

Il avait du ce retour de fortune à un homme qui, malgré de profondes divergences politiques, l'avait élevé à son all'ectueuse estime, c'était le comte de La Ferronnays, l'un de ceux qui, après M. de Uichelieu, ont fait le plus d'honneur à la Restauration. Appai'tenant à la vieille noblesse de province, ilétaitparlàengardecontre les influences de cour et les préjugés il'ancien régime au point que, s'il n'avait pas pris du service dans l'armée impériale, cela n'avait tenu qu'aux termes du

1. C'est au sujet de l'.irbi traire des dernières années du nnnistère Villèle que M. de Talleyrand écrivait, de Valencay, à son ami Barante : « Quoique la pluie laisse bien peu de moments au réfj;ime du deliors, je n'en ai pas moins fait une assez bonne rencontre : j'ai trouvé, liier, siu' la grand'route, un gendarme qui trottait a l'anglaise. Pour nous autres constitutionnels, qui sommes un peu réduits, c'est quelque chose. Chateaubriand y verrait le frontispice d'une nouvelle édition de In Monarchie aelon 1(1 Cli//r/e.

serment que l'empereur avait voulu lui imposer. Pendant toute la durée de réfnigration, Tami le plus intime du duc de Berry, il lui avait été attaché par une fonction au-dessous de son cœur civique et de la dignité de son caractère. Aussi n'avait-il pas hésité à rompi-e avec ce prince aux emportements duquel il ne lui convenait pas de s'asservir. Il avait été, pendant plusieurs années, ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; là, se dérobant résolument à l'oppression de M. de Metternich, il avait pris sur lui, quand il jugeait que les intérêts ou l'indépendance du pays était en jeu, de dépasser les instructions de sa cour et d'encourir son mécontentement. Se trouvant à Paris, par un congé qui expirait à la veille de la grande fête donnée par M""' du Cayla pour l'inauguration du château de Saint-Oucn, le roi, qu'il était venu salueravant son départ, lui intima l'ordre d'ajourner au surlendemain et de faire acte de présence à la fête. L'ambassadeur s'inclina sans mot dire et partit le lendemain. Aux Affaires étrangères, il fut un vrai gentilhommeet un vrai ministre, libéral d'honneur et de cœur plus que de doctrine, s'imposant également à la gauche et à la cour, et personne n'osant lui refuser sa confiance. M. de Rohan ne pouvait être élevé à la dignité épiscopale par un plus digne ri'pondant.

Le 27 mars 1828, M. de La Ferronnays, écrivait à M. Bellocq chargé d'alfaires à Rome pondant un congé du duc de Laval'.

1. Avant de quitter Itome, M. «le Laval avait adressé à son ministre une «lépèrhe chill'rée. ou se Irouvc consigné, avec pré-

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« Par ordonnance du 13 de ce mois, le roi a nommé .M. l'abbé duc de Hohan à l'archevêché d'Auch, vacant par b^ décès de M. de Monlhou. J'ai l'honneur de vous envoyer, pour la présenter an

cision, un fait historique qui n'a été révélé nulle part ailleurs. Voici le déchilirement de cette dépêche :

« Un jeune Israélite, M. Deutz, tils d'Emmanuel Deutz, <,n-and rabhin du consistoire de Paris, s'est rendu à Rome, il y a quelques mois, dans le dessein de dissiper, au centre même de TEgiise, les doutes qui lui restaient encore pour embrasser le christianisme. Son voyage était d'autant plus intéressant que son objet était ignoré de ses parents dont il craignait laftiiction et le ressentiment. M. Deulz. honorablement recommandé, non seulement à i'aujbassade, mais encore au Vatican, a e.xcité tout particulièrement l'intérêt du pape. Ce jeune homme joint à des études philosophiques un caractère plein de candeur dans la recherche des hautes vérités dont il vient d'être pénétré. 11 a reçu dernièrement Teau du baplêrae des mains du cardinal isoard, à la grande satisfaction du Saint-Père qui honore aujourd'hui le néophilc d'une audience particidière. Ce jeune homme a souhaité avec raison de couvi-ir de mystère, ime conversion dont la publicité produirait, par la situation de son père, une sensation très pénible dans sa famille à la tête du consistoire. Elle deviendrait peut-être, dans les feuilles publiques, une occasion d'hostilité <te la part de l'esprit de parti. En entrant dans ces motifs, je me suis prêté à favoriser cette conduite discrète ; ainsi la cérémonie du baptême s'est passée dans la chapelle particulière de notre cardinal, assisté de M. Mortier, comme parrain.

Veuillez agréer...

Il Montmork.ncv-Laval. >.

Ce jeune homme plein de candeur, honoré, "race aux plus hautes influences, de l'entière confiance de la duchesse Berry. trois ans après avoir été baptisé, vendait à beaux deniers comptants, la princesse à .M. Thiers. Comment la duchesse aurait-elle eu le moindre soupçon, quand ce rare Judas avait su implifjuer dans sa trahison les plus nobles victimes. Rien n'aurait manqué aux compromissions qu'avait entraînées cet ignominieux baptême, si un Montmorency y était intervenu comme parrain. En s'abstenant, M. de Laval subissait instinctivement cette obligation de respect de soi que. dons ses admi râbles vers, Hugo fera aux porteurs de noms historiques :

Soyez nuhlos, loyaux et vaillants entre tous: Car vos noms sont si fjrands qu'ils ne sont ])as à vous Tout passant peut venir vous en demander compte. Tts sont notre lierté dans nos moments de honte, Dans nos aljaisscmiMits et dans nos aliandons ; C'est vous (\iu les i)oi-|('z. c'est nous (jui les irardoiis

LE CARDliNAL DE KOHA.N-CHA BOT 28 1

pape, la lettre que Sa Majesté lui éerit ù lelfeL d'obtenir l'institution canonique de ce prélat'. <■< Veuillez agréer...

(' La Ferko.nnavs -. »

Le 24 avril, M. Bellocq répondait:

« Monsieur le Comte,

'< J'ai eu Ihonneur de renieilre, entre les mains de Sa Sainteté, les lettres du roi relatives à la nomination de M. l'archevêque d'Auch. Le pape m'a parlé avec une estime et une bienveillance particulières du duc de Rohan, en ajoutant que le choix de Sa Majest(' ne j)ouvait tomber sur un pins digne sujet. Ce prélat sera préconisé dans le prochain consistoire.

« Je suis avec respect,

" Belloco \ »

Le 23 juin, l'archevêque d'Auch était préconisé et le chargé d'atFaires lui taisait parvenir le j)allium par le Ministre des Atîaires étrangères. A cette notilication, AL de La Ferronnays s'empressait de répondre :

H l\iris. II) Juillet 182S.

« Monsieur,

« Je venais à peine de recevoir les dillérenlcs pièces concernant la préconisation de .M. l'archevêque d'Auch, lorsqu(> le .Ministre des All'aires

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