‹ Le cardinal de Rohan-ChabotChapitre 58 sur 107 · I.K CARDINAL DE ItOll AN-Cll AliOT 'M)l · texte numérisé non relu

I.K CARDINAL DE ItOll AN-Cll AliOT 'M)l

Invalides. M. de Rohaii lit b(3ii marché de cette tradilioii et la sacrifia à son goût pour la jeunesse; il aimait Tespérance. Dans son ministère, il débuta par la visite des paroisses de la ville : dans Tune des plus importantes, les deux premiers vicaires, le titulaire étant décédé, lui laissèrent la meilleure impression; il fit de prime saut : de l'un, son vicaire général; de Tautre, le curé de la paroisse. Ni lun ni l'autre n'avaient trente ans. L'un, M. Cart, devint l'excellent et populaire évoque de Nîmes; l'autre, l'abbé (îrillon, fut le curé de la ville le plus vénérée Dans ces deux choix, il avait été guidé par un discernement du cœur autant que de l'esprit; dans le troisième, il eut encore la main heureuse. Arrivé dans l'église de la Madeleine, il reconnut, pour lavoir vu à l'un de ses précédents voyages à Besançon, un jeune vicaire qui lui avait fait alors les honneurs de cette église. Monseigneur fut charmé de l'avenante figure de ce jeune abbé, de sa bonne tenue; il fut bmché aussi du saisissement d'admiration

1. M. (le Rohan avait le don d aiigiiienter le prix de ses faveurs par la tleiir de bonne cfiàce qiiil y ajinitait. Il avait si^rné, dans les derniers jours de décembre, la nomination de l'abbé Grilfon h la cure de Saint-Pierre et lavait tenue secrète. Au l"' janviei-. l'abbé s'étant présenté avec ses colléf.uies à la réception de l'archevêque, le valet de pied lui demanda (|ui il devait annoncer : «Les vicaires de la paroisse Saint-Pierre», répondit M. Grillon. Le valet de pied, ouvrant la porte de la salle de réception déjà pleine de monde, annonça à très hante voix : « Monsieur le cure de Saint-Pierre et ses vicaires. — ^"ous vous trompez, interrompit vivement l'abbé... — On ne se trompe pas, ilit l'arrhevéïiue, en venant au-devant de l'abbé les mains tendues. Vous êtes bien curé de Saint-Pierre, et j'ai tenu à vous en réserver la surprise aujourd'hui ; c'est, du reste, un cadeau que je fais bien jilus à vos paroissiens qu'à vous-même. »

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qu'il lai causa... il le fit son secrétaire particulier. C'était l'abbé Perrin.

Pour épargner à son chef la charge des affaires courantes et des menues audiences, il faut au secrétaire de l'initiative et, sans empiétement, de la décision. Mais le premier de ses dons, le plus indispensable sera la faculté d'assimilation. Il devra avoir pénétré la pensée de son chef au point de pouvoir, sur un exposé sommaire, la développer en une déprche ou un discours et que, la besogne faite, il ne reste plus à ce chef qu'à reprendre cei'taines parties dont, en les refrappant, il fera saillir la valeur et y mettra son empreinte personnelle. Si M, de Rohan avait pu espérer un pareil concours, M. Perrin n'était pas en mesure de le lui fournir. Ce concours, il se réduisait, pour le secrétaire, à représenter son maître avec un absolu dévouement et d'une façon assurément décorative, mais en prenant le conire-pied de l'esclave antique, h exalter, en toute circonstance, le triomphe de ce maître.

Quant à l'appréciation de M. de Rohan sur son secrétaire, M. Perrin l'indique, et par un trait qui, s'il est à la louange du chef, ('tablit aussi de quelle touchante humilité était le secrétaire. L'abb(', célébrant la bonté d'âme du prélat, son indulgence envers ceux qui étaient attachés à son service, dit qu'il les a éprouvées plus que personne, et il ajoute : « Le bon archevêque avait tout de suite vu mon manque d'usage, d'éducation et de moyens; mais la piété qu'il m'avait reconnue lui faisait passer sur tout ce qui me

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manquait ot sur ce qu'il avait à en soiidrir. » Nous avons dit la sage attitude qu'avait gardée M. de Rohan dans la campagne menée contre les Ordonnances de 1S28 par MM. de Clermont-Tonnerre et Quélen. Un des premiers actes de l'archevêque sembla un reii^rettable démenti de cette réserve : il nomma, en ell'et, chanoine de sa cathédrale, l'abbé Done^ . qui, professeur de j)hilosophie au collège royal et invité à attester, en exécution des Ordonnances, qu'il n'appartenait pas à la Compagnie de Jésus, avait répondu au ministre, M. de Vatiménil, par une lettre inconvenante qui avait entraîné sa révocation. Nous retrouverons l'abbé Doney dans de nouvelles luîtes, mais où il se montrera assagi et aussi mesuré qu'intrépide et respectueux de son caractère de prêtre.

Sur un point des plus importants de son administration, M. de Uohan provoqua des protestations. Pendant les séjours qu'il avait faits en Italie, la liberté qu'il avait vu régner dans les universités, particulièrement à Rome, avait atVaibli, chez lui, son admiration pour la discipline sulpicienne. Il s'était passionné aussi pour la théologie liguorienne.il n'hésita pas à notifiera son séminaire l'intention où il était d'apporter des modilications, tant au règlement qu'à la méthode d'enseignement et au recrutement du personnel dirigeant et enseignant. L'archevêque, en prenant l'administration de son vaste diocèse — qui comprend les départements du Doubs et de la Haute- Saône — fort de ses intentions, ne s'était pas assez méfié de son inexpérience dans le maniement des

hommes. Sans s'être donné le temps de l'étude ni de la rétlexion, sans avoir recouru à des conseils autorisés, il avait porté la main sur des traditions qui, pour être quelques-unes surannées, n'en avaient pas moins, depuis deux siècles, formé le plus exemplaire des clergés'.

A la notification que lui avait faite l'archevêque, le séminaire répondit par une protestation respectueuse dans la forme, mais des plus énergiques au fond. T.e premier des signataires ét^iit un jeune prêtre, théologien du plus grand mérite. Monseigneur répliqua en appelant ce protestataire aux fonctions de vicaire général. C'était l'ahbé Gousset, devenu depuis évoque de Périgueux, puis cardinal-archevêque de Reims. Par un si chevaleresque procédé, l'archevêque espérait désarmer les rancunes qu'il avait soulevées," ce ne fut ni aussi aisé ni aussi prompt qu'il l'avait espéré.

Rien ne pouvait modérer le zèle que l'archevêque apportait à connaître son diocèse et à s'en faire connaître. M. de (jrandmaison prétend que (( M. de Rohan passa, après son sacre, tout l'hiver de 1829 à Paris, et qu'il ouvrait les salons de son hôtel, rue de l'Université, à une élite composée d'hommes haut placés, de jeunes gens ôien élevés,

1. M. de Rohan avait trouvé ses prêtres coiffés, à l'église, de raftreux champignon en forme d'éteignoir, et sanglés, à la ville, d'un cordon noir; il remplaça le champignon par la barrette et le cordon par la ceinture en soie: c'était de la régularité que de graisser ses sonliers, et de les nouer avec des lanières de cnir; l'archevêque déclara qu'il n'y avait pas cas de conscience à se servir de cirage et de lacets.

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d'opinion essentiellement religirnsc t-t moiuwchique. » Le prélat considérait que son devoir d'évêqiie lui imposait d'autres obligations que de recevoir, loin de son diocèse, des jeunes gens, eussent-ils été les mieux élevés du monde. Weiss constate, dans son journal, que M. de Hohan a quitté Besançon le 25 avril, et (juil y est rentré le 10 mai; nous voilà loin de tout Thiver. D'un autre côté, jamais rarchevèque n"a eu d'hôtel à Paris, il occupait chez ^1°"' de Séreut. sa Lellemère, un modeste second étage dans 1 hôtel que, nous l'avons dit. l'ouverture de la rue de Villersexel a fait disparaître.

Monseigneur poursuivait ses tournées de confirmation sans ménagement pour sa faible santé, par les chaleurs les plus fortes et les froids les plus excessifs. Dans les montagnes du Doubs. oi^i la foi était ardente, chacune de ses visites était une ovation, et un brave curé traduisait les sentiments (le tous, en s'écriant à la fin de sa harangue à Sa Grandeur : « Nenio tant ixi 1er. Jamais tel père! »

Mais, dans les chefs-lieux im|)Ortanls «le la Haute-Saône, l'impression était bjin d'être la môme. A Lure, notamment, qui était le centre d'action du parti libéral, et le siège de la loge de h'ranctie-Comté. il y eut un incident pénible. Le curé, qui avait su, par la modéralion de sou caractère, désarmer les préventions les plus tenaces, comptant sur les prodiges qu'on lui avait racontés de l'impression produite par son archevêque, avait convié à dîner, .avec Sa Grandeur, les fonctionnaires et les notables de l'arrondissement,

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dont la presque iinanimii»' appartenait à l'opinion liijérale. Mais ce qu'ignorait le curé de Lure, c'est que M. de liolian, plein de tact et de courtoisie dans les relations iuibiliielles de la vie, ne retrouvait ni l'un ni l'autre dès que la politique entrait en jeu. A ce dîner, nolaniment, sans que rien l'y provoquât, il fit une profession de foi ultra, ne mettant pas en doute que. à cette politique seule, soit réservé le salut de la France et de la monarchie. (( Je voyais, dit M. Perrin, le pauvre curé sur le gril, n'en pouvant plus, et qui me dit en se levant de table : « Ah! si j'avais pu tenir la langue de notre bon archevêque, qui a parlé si mal à propos, et qui vient de me tailler une si terrible besogne ! »

L'archevêque, en arrivant à Besançon, trouvait pour les mettre à son gré, autant à faire à son palais épiscopal qu'à sa cathédrale. Les rites du culte de la déesse Raison avaient été célébrés à la cathédrale et suivis de saturnales patriotiques qui avaient eu lieu dans les salles de réception de l'archevêché'. Il en était résulté de telles dégradations que, depuis le rétablissement du culte, les archevêques avaient dû se confiner dans quelques pauvres chambres des appartements privés et que l'archevêque, après avoir parcouru son prétendu palais, avait dit en souriant: «Je suis, de tous les habitants de Besançon, celui qui a la maison

1. La salle synodale, notamment, avait été convertie en une salle de danse, et, sons le Directoire, on y avait donné une l'ète au général Pichegru, lors de ton élection à la présidence du Conseil des Cinq Cont*.

la pins vaste et qui est de tous le plus mal loge. -> Tout en se résignant à une misérable installatii)n personnelle, M. de Rohan se hâta de mettre les grands appartements en état d'être ouverts, deux fois par semaine, aux notables et aux fonctionnaires de tous ordres, « qui étaient reçus, dit INI. Perrin, axec iew\s dajut's ci leurs deDiouelles. »

L archevêque était un incomparable maître de maison. Personne ne recevait de meilleure grâce et ne mettait parla autant de prix à son accueil. Personne n'était plus naturellement aimable, ni d'une bienveillance plus attentive et plus nuancée ; ayant quelque chose de particulier qui s'adressait à chacun et sachant s'acquitter des l»analités qui s'imposent avec une all'abilité exquise et personnelle. Dans sa démarche, dans ses beaux traits, et jusque dans ses moindres gestes, un air de noblesse, une aisance quasi royale et où l'on sentait comme des siècles de traditions des plus grandes races.

Le service était somptueux et largement assuré ])ai' des valelsde })ied en grande livrée. « Jel'aivu, dit.M. Perrin, avoir l'œil et metire la main à tout pour que tout fût prêt, dcscfudie jusqu'aux petits détails, tant il savait se faire tout à tous et atout. Puis-je me le l'apprler sans être dans l'admiration I )i

Cette admiration était loin d'être partagée par le vieux clergé, qui ne doutait pas que tout ne fût, dans ces réunions, parfailenient décent et de lu |)lus irréprocbable compagnie ; mais on n'avait pas? été préparé à un train aus^i peu ecclésiastique.

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et on trouvait tout cela beaucoup plus princier qu'épiscopal.

La cathédrale de Besani^'on est un beau monument du xu' siècle, avec deux absides et une entrée latérale. Lune de ces absides était le chuMir du chapitre, l'autre était consacrée à linsigne relique du Saint-Suaire, conservée dans cette église depuis Tannée 1200, et détruite par la Révolution. Cette abside du Saint-Suaire fut écrasée, en 1720, par récroulement de la flèche qui la surmontait et remplacé par un monument de style Louis XV, mais dune si belle ordonnance que, en dépit de Lanachronisme. elle ne dépare en rien la vieille basilique. L'abside du chapitre, où se faisaient tous les exercices du culte, fut complètement transformée. Les cinq grandes fenêtres du chevet eurent leurs meneaux brisés pour être ornés (le mot semble une ironie), de verrières fabriquées à Sèvres, mais qui semblent l'œuvre de simples vitriers. Comme harmonie de couleur, ([ui est tout l'art du verrier, aussi bien que comme composition, c'est de l'imagerie d'Epinal'.

1. Lorsque ces vitraux furent posés. Wei?;s écrit, dans son journal: «Ils sontde toute beauté! » Puis, l'architecte Robelin visitant Besançon, en compao^nie de Sainte-Beuve, Weiss leur fit les honneurs de la cathédrale, essayant de leur faire partager son admiration pour les vitraux. Robelin l'interrompit en lui disant :

« Quoi vous avez le front de trouver cela beau ! »

Puis aux prétentieux verriers de Sèvres, qui produisaient de telles horreurs, il opposait ceux de la Renaissance, qui avaient laissé de si lumiueux chefs-d'œuvre, humbles et géniaux artistes qu'ils étaient. Weiss ne s'entête pas et conclut : '• Je crois que Kobelin a raison. >

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L»^ sanctuaire ne donnait pas l'espace suflisanl au déploiement que rêvait l'archevêque à ses grands oflices pontificaux, il lit démolir l'ancien autel, une jolie œuvre Louis XV, pour le remplacer par un autre tteancoup plus large, slyle Restauration, d'un dessin l'roid et rectiligne. Sur cet autel on substitua, à ceux qui appareillaient l'ancien, six autres candélabres sans style, mais dont les pieds portaient les armes royales et celles des Rohan. L'autel fut repoussé jusqu'au fond de l'abside, doublant ainsi les proportions du sanctuaire, mais réduisant d'autant l'espace laissé au chapitre. De là des zizanies et de petites conspirations auprès desquelles celles du Lvtrin paraissent épiques. L'archevêque ne s'en détournait pas, et ne s'en vengeait, à l'occasion, que par un bon mot sans méchanceté.

La cathédrale n'avait qu'une petite chaire eu pierre, un bijou du xv*' siècle, avec un escalier étroit contournant le palier oii elle était adossée.' Saint François de Sales y avait prêché. L'archevêque la lit disparaître et la remplaça par une grande chaire en bois, remplissant tout le vide d'une travée, avec double escalier oii pouvaient trouver place bedeaux, suisse et porte-queue. Heureusement la chaire gothique avait été démolie avec précaution et put être remise en place trente ans plus tard.

La sonnerie de sa cathédrale semblait a l'archevêque manquer d'un bourdon ; il en obtint un de la munificence de Charles X. Le bourdon l'ut baptisé en grande pompe ; le roi, qui était parrain.

avait délégué, pour le représeuter, le maréchal Moncey ^ .

L'archevêque faisait encore d'autres rêves, pour lesquels il avait obtenu la promesse du concours du roi, qui ne savait rien lui refuser. Il projetait d'exproprier tout un quartier pour accéder à la cathédrale parune pente mieux ménagée ; l'abside de Saint-Suaire aurait été renversée pour faire place à trois portails surmontés de deux flèches, le tout en style moyen âge tel qu'on le comprenait en 1829! La Révolution de 1830 vint épargner à la basilique la réalisation de cet étrange chef-d'œuvre, dont elle ne se sei'ait jamais relevée. L'abbé Perrin se montre inconsolable de n'avoir pas vu cette belle conception réalisée ; il en reconnaissait les difficultés ; mais il répond à cela : (( Que ne peut le génie, quand il est inspiré par l'esprit de Dieu ! » 11 ne faut pas exiger de M. Perrin, surtout quand il parle de son archevêque, l'exacte proportionnalité des termes. »

J. Le baptême de ce bourdon fut célébré par un cliansonnier du cru, en (juelques couplets faits à la diable, mais d'une franche gaieté. L'archevêque avait son couplet que voici :

Un duc portant crosse et mitre

Après casque et ceintumn.

Fait manœuvrer sdu ctiïipitre

Encore mieux qn ini escaflrmi ;

Ne croyez pas quil regri'tli'

Le sifjnal de la tromiiette,

Niin. non. non, non, ncni, nnii, iioii.

1! est fou de son bourdon

Din, don. din, don, din don. din d(jii :

Le soir, après la grande réunion qui avait terminé la fête, on entendit Monseigneur, qui regagnait son appartement, fredonnant de sa délicieuse voix :

11 est fou de son tiourdon,

Din. don. din. don. din. don. din. dcm !

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Parmi les hommes politiques que rencontrait l'archevêque dans son diocèse et qui étaient en pleine communion d'idées, au moins religieuses, avec lui, nous citerons : MM. do Grammont, Vaulchier, Chiftlet, Courvoisier et de Mousticr.

Le marquis de Grammont appartenait à l'une des trois familles les plus anciennes de Franche- Comté, et il avait épousé la lille du duc de Xoailles, ce qni, pour la qualité, le mettait presque de pair avec M. de Rolian. M. de Grammont avait été, jeune, de cette haute société du xvin' siècle finissant, où la conversation était le suprême plaisir et la suprême distinction ; il avait l'esprit de ce tempslà, avec uii accent personnel qui n'était qu'à lui et qu'on retrouve chez ses descendants'. Il recevait grandement dans son ciiàteau de Villersexel, où, pendant les vacances, se réunissaient ses enfants et une légion de petits enfants : les .Mérode, les Montalemberi... et oii M" de Grammont. représentait l'idéal de l'aïeule par ses hautes vertus et sa simplicité en dépit de son air de grandeur. M. de Grammont n'avait pas émigré et, pendant la Terreur, s'enfuyaut di' Paris, il était revenu à Villersexel, par un hiver glacé et à pied, avec M""' de Grammont. N'ayant pas résisté aux enseignements qu'avaient cc^mportés la llévolution et l'Empire, comme députt' de la Haute-Saone, il siégeait au centre gauche, mais parmi ceux (jui

1. L'archevêque racontait ce jtili mol de M. de Grammont : un jour qifils se rappelaient leurs souvenirs de i'ïlmpire. le marquis prononça le nom de la duciiesse de Feltre. Comme le inarcclial avait deux femmes vivantes, ayant ilivorcé avec la première : « De laquelle me parlez-vous, demanda Monseigneur.' — De celle à la demi-solde, répomiit .M. de Grammont. »

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ne (lemandaionl m la Resta iiralioo que d'être un gouvernement réparateur.

M. (le Hnlian, tout en gémissant de ce qu'il appelait, en politique, rimpéuitence finale de y\. de (îrammont. rendait justice à sa jtiii'l'ailc droiture et lui disait en sonriant: « Je C(unpte, pour le rachat de vos péchés, sur les nu''rites de ma cousine la marquise. »

Le marqnis de Vaulchier était moins un homme politiqne qu'un homme lige ; de l'étroite intimité du comte d'Artois, il éponsait aveuglément les illusions d'ancien régime du prince et avait en cela l'excuse de son attachement et de sa gratitude. 11 était nn exemple frappant, et qui n'était pas rare à cette époque, de l'exagération la pins ardente en politique, s'alliant partout ailleurs à de constantes hahitudes d'équité. Il n'en avait pas moins — à la Direction générale des Postes, oij le roi s'était obstiné à le maintenir après la chute du ministère Viilèle, — exaspéré le parti libéral par ses attaches persistantes avec ce que ce parti appelait la Congrégation, ainsi que par le caractère inquisitorial et étroit de son administration.

Le vicomte Chiftlet était un antre exemple du trouble que la politique peut apporter dans l'àme la plus droite. Comme magistrat (il était premier président de la cour royale de Besançon), il semblait avoir renfernié sa conscience dans une sorte de com]»artiment étanche, oii ne pouvait pénétrer aucune iutluence. Comme député, il avait été de ceux qui. au début, avaientaveuglément poussé la Hestauralion aux ollenses à la raison et aux

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instincts du pays, qui n'allaient ik rion moins qu'à établir rincompatibilit('' radicale du régime avec les aspirations d(^ la société moderne. Il avait, notamment dans la discussion du concordat de 1817, attaché son nom aux thèses les plus en opposition avec les traditions de la magistrature française et avait soulevé contre lui tous les virnx |)arlementaires. A partir de 1820, il s'était assagi et avait efficacement soutenu M. de Villèle dans sa lutte contre les énergu mènes de l'extrême droite.

On aurait cherch*'' un contraste à opposer à M. Chifllet, comme homme politique, qu'on n'aurait pu le trouver plus frappant que dans un autre magistrat, député comme lui, M. Courvoisier. Son père avait été secrétaire du comte de Provence, et le comte d'Artois l'avait comblé lui-même de témoignages de bienveillance. Mais ses affections, si profondes qu'elles fussent, étaient impuissantes à le faire dévier delà ligne que lui traçait sa conscience. Bien qu'ayant fait partie de l'armée de Coudé, il n'avait rien de l'émigré; il jugeait très librement les fautes que la Restauration avait accumulées à son point de départ et comprenait les conditions auxquelles elle parviendrait à ressaisir le courant sympathique qui la rattacherait au pays. Comme député, il s'étaitacquis l'autorité d'un orateur disert et d'un jurisconsulte homme d'Etat. La droiture de son caractère avait forcé l'estime de M. de Rohan, qu'il s'était attaché par l'ardeur et la sinc(''rité de ses convictions religieuses '.

!. Lor-^qne Berryor. ayant atteint Tàse de quarante ans. fut élu iir'iiuté. M. Thiers écrivait dans ie Salional .'{1 janvier 18;{l) :

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L'archevêque avait connu le marquis de Mouslier lors des débuts de celui-ci dans la diplomatie impériale. A la Restauration JM. de Monstier avait été des royalistes les pins exalt<'S. Caractère diflicile, d'humeur caustique et de manières cassantes, il rachetait ces travers par la perspicacité la plus pénétrante. 11 s'était montré très empressé auprès de M. de Rohan et lui avait fait olYrir par son lils, encore enfant (le futur et si distingué ministre des Affaires étrangères du second Empire j, le morceau de la vraie Croix vénéré encore aujourd'hui à la cathédrale. Cette relique, rapportée de Terre sainte par un croisé de leurs ancêtres, rappelait que les Moustier étaient maufjrè le SarrazinK

« Voilà M. Berryer nommé; maintenant, ce point obtenu, il reste à en obtenir un'autre, c'est que M. Berryer soit éloquent. Quelques plaidoyers fort riches en investices ne sont pas encore une garantie d'éloquence politique. En vérité, si l'on ne devait avoir qu'un génie oratoire à la façon de M. Courvoisier, ce qui est déjà beaucoup accorder à M. Berryer, il ne vaudrait pas la peine <ravoir tant travaillé à son élection. » A peine deux ans plus tard, Berryer prononçait le plus beau de ses plaidoyers politiques pour M. de chateaubriand, poursuivi par M. Thiers en cours d'assises, à l'occasion de sa brochure sur l'incarcération de la duchesse de Berry. Si M. Thiers s'est souvenu, à ce moment, (lavoir délié M. Berryer d'égaler AI. Courvoisier, il a dû se trouver embarrassé, à supposer que sa confiance en lui-même ait pu être embarrassée de quelque chose.

l . La devise des Moustier est : « xMoutier sera malgré le Sarrazin. » Le marcpiis de Moustier était ministre plénipotentiaire à Hanovre, lorsque l'arrivée du roi d'Angleterre dans cette ville y donna lieu, entre les ambassadeurs de la Grande-Bretagne et de l'Autriche, à des négociations très actives pour empêcher l'intervention de la Russie en Orient. « Le Gouvernement Français, dit à ce propos le chancelier Pasquier, dans ses .Vc'/Mo//es, fut très exactement informé par son ministre. M. de Moustier avait, pour le rôle qu'il devait jouer, un avantage particulier: il avait contracté une liaison fort intime avec .M"" de Metternich et avait, ainsi qu'il arrive souvent, conservé les rapports les plus confiants avec le inari. Nous ne pouvions donc manquer d'avoir les renseignements les plus précis sur tout ce qui se passait à Hanovre t. V, p. 3uû).

Si peu qu'il eût appartenu à l'armée, M. de Rohan avait gardé l'esprit de corps, et il s'était montré très empressé auprès de deux illustres soldats, ses diocésains : le maréchal Moncey et le général Marulaz. Si l'archevêque n'avait été gagné par les magnifiques services, les tendances aristocratiques et le parfait hon air du maréchal, il aurait pu lui en vouloir de sa tière attitude au procès Ney. Mais le roi avait elïacé cette tare en désignant le maréchal, pour tenir, au sacre, lépée de connétable. xMarulaz intéressait M. de Rohan par le contraste de leur nature. Le général était un brave à trois poils, ancien enfant de troupe, ([ui avait fait une très belle défense lors du blocus de Besançon, en I8ii, mais incapable de dire quatre paroles sans les émailler d'autant de gros mots. Retraité, il habitait un petit village de la Haute-Saône ; aussitôt qu'il apprit l'installation de l'archevêque, il accourut cordialement et lui dit de prime abord : <■ Il paraît, Monseigneur, que vous avez des prêtres assermentés qui vous refusent l(!ur rétractation ? A votre place, comme je leurcasseraislag...le! » Et il accompagnait le conseil de moulinets de sa canne et de jurons tels que les salons de l'archevêché n'en avaient pas entendus depuis les fêtes de la déesse Raison. M. de liohan. qui avait rir chevauh'ger, rit de bon cunir de, la boutade.

L'archevêque présida, en 1829, la distributi<tn des prix du C-oUège royal, et, à ce titre il fulappeb' à couronner et à embrasser, comme cela se pratiquait alors, l'élève de j)hilosophiequi avaitremj)ortê le premier prix de dissertation fi'imraisc. La cou-

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roiino lui serait assurément tombée des maius s'il avait pu prévoir la carrière politique et sociale du lauréat: c'était Pierre-Joseph Proudhon.

(juanl aux pnMres assermenlés, s'il se i;arda bieu de suivre à la lettre les conseils du uéuéral Marulaz. larclievêque n'en considérait pas moins comme un pressant devoir de no. rien nég;liger pour eiïacer, dans son diocèse, les dernières traces du schisme. Le clergé constitutionnel avait, à Besançon, comme son incarnation dans son patriarche. un vieillard de quatre-vingt-quatorze ans, Dom Grapijin. Ancien bénédictin, historien qui avait su se faire une sérieuse notabilité en mettant habilement en œuvre les travaux accumulés par ses prédécesseurs ; généalogiste qui avait fait, prétendon et à commencer par lui, plus de nobles que n'en avait créé le roi ; rimeur à la sueur de son front, ce régulier, s'était fait le poète très libre de la petite cour tenue, à Besançon, par la princesse de Montbarrey. Ce qu'on en peut conclure, c'est que ce prêtre, qui se complaisait dans ses imaginations sans inspiration ni délicatesse, devait, la violence des temps aidant, finir par la férocité. Au lendemain du 4 août, en effet, il s'était vengé de ceux qu'il avait annoblis à beaux deniers comptants, et des grandes dames qui avaient eu la faiblesse de sourire de ses petits vers de religieux en rupture de ban ; il avait proclamé, dans un de ses sermons, que l'aristocratie était au tombeau et qu'il y avait vingt millions d'hommes pour l'y garder. Lors de la Constitution civile du clergé, non seulement il fut le premier à prêter

le sermont. mais il se fit l'implacable lhr'oloi;ien du parti jacobin, lui di'montrant que l'Eglise nationale était seule dans le droit fondamental de la France, et que les prétendus prêtres fidèles n'étaient que des ennemis de l'Etat ([ui méritaient tous les cbàtiments. Une attitude si résolue hii valut son élévation aux fonctions de vicaire général, vicaire métropolitain, comme on disait alors. Pendant les années sanglantes, exerçant les fonctions épiscopales, en l'absence de l'évéque député à la Convention, il adressait au clergé, entre autres lettres pastorales, celle du 25 septembre 1793, dans laquelle, après avoir insulté et dénoncé ceux qu'on oubliait dégorger, il disait à ses très chers frères : c Repoussez la force par la force, mais pardonnez à Terreur; surveillez, mais ne vous transformez pas en bourreaux. Les tribunaux et l'administration sont chargés de punir. Ils le font, nos très cliers Frères, et le glaive de la loi, sous lequel tombent, si près de nous, tant de tètes coupables, ne laisse pas sans amertume la joie de nos fêtes publiques. '> Tout y est : l'administration chargée de punir, le glaive de la loi. les têtes coupables et jusqu'à ces simagrées de pitié hypocrite qui rappellent la cauteleuse allure du chat-tigre.

Haïssant ri']glise, à l'égard de laquelle il n'avait pas plus de repentir qu'il n'avait eu de scrupule, il n'en avait pas moins accepté, lors du rélablissement du culte, un siège de clianoine et les fonctions de vicaire général qu'il exerça jusqu'à la Restauration, n'étant en rien gêné par les obliga-

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lions de ce ministèi'c aucjuel il ne croyait pas, mais qui lui assurait une lar^e prébende.

Tel élait Thomme à (|ui Tarchevèque allait tenter d'arracher une rétractation, espérant, s'il l'obtenait, décapiter le schisme dans son diocèse, mais poussé aussi par do bonnes âmes trop disposées à compter en tout sur des miracles. M. de Rohan, pour préparer son apostolat, se condamna, pendant plusieurs semaines, à aller faire la partie de ce singulier chanoine, et à subir l'intimité qu'il s'était faite de voltairiens butés et de prêtres qu'on appelait les jacobins ecclésiasliques. L'archevêque ne négligea rien pour lléchir ce dur vieillard : il rendit justice à ses travaux historiques, lui prouvant qu'il les avait pénétrés ; il reconnut la part qu'avaient, dans certaines erreurs, les circonstances plus fortes que la volonté de ceux qui les avaient subies ; il tenta enfin de toucher d'une main compatissante aux ])laies qu'avait pu faire l'esprit de parti. Puis, lorsqu'il supposa le terrain suffisammentprépar(\ il litau vieux prêtre une allusion discrète aux réparations qu'il pouvait devoir à l'Eglise. Grappin répondit dans (h's termes qui firent s't^crouler d'un seul coup et irrémédiablementtoutes les illusions de l'archevècjue. Celui-ci. n'étant plus maître de son émotion, lui répliqua plus désolé qu'irrité : « Quand nous comparaîtrons au tribunal de Dieu, je me ferai votre accusateur. — Et moi, répliqua (îrappin avec une alTectalion de respect et de sa voix mielleuse, et moi, Monseigneur, je saurai me défendre. »

L'archevêque se sépara de lui pour ne plus le

revoir. Dom Grappin est mort dix mois après M. de Rohan, le 21 novembre 1833, à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans. Son acte de décès, au registre de la paroisse, constate qu'il est mort dans la communion des fidèles. Cette constatation ne nous semble qu'une formule de stj'le, car elle est en contradiction avec la suivante du ciianoine Denizol, iiistorien du chapitre : « 11 est mort sans repentir, sans sacrements, et il n'y eut à son enterrement que le nombre de prêtres strictement nécessaire. »

L'impression que cette lutte avait laissée à^i. de Rohan fut effacée par l'appel que lui adressa, dans une douloui'euse épreuve, son jeune ami, Charles de Montalembcrt.

Le comte de Montalembert était alors ministre de France en Suède, où l'avaient accompagné sa femme, son lils Charles et sa lille Elisabeth. En juin 1S20. M"' de iMontalembert avait été si éprouvée de l'hiver que les médecins prescrivirent un chanirement de climat et, le 7 août, Charles quittait Stockolm, accompagnant sa mère et sa sœur ([u'il conduisait en Italie. Après deux longs mois de voyage, par un temps all'reux, des routes souvent impraticables, le 2 octobre, les voyageurs arrivaient à Besançon. M"'" de Montalembert était dans un état d'épuisement extrême. Son frère, dès son arrivée, courut à l'archevêque pour lui confier ses angoisses et l'amener auprès de la malade. M. de Rohan, jugeant le mal désespéré, ne voulut pas dilTérer l'administration des derniers sacrements et ne consentit à s'éloigner que

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sur l'engagement que l'on avait pris de le rappeler si le danger s'aggravait. A onze heures du soir, informé que la lin était proche, il accourut au chevet de l'agonisante qu'il ne quilta que lorsque tout fut lini. 11 exigea que M""" de Montalemljcrt s'installât avec son fils à l'archevêché, d'oii il ne la laissa partir que lorsqu'elle eut un peu répai't' ses forces. JNlontalemhert n'oubliera jamais de quel soulagement lui avait été la tendre commisération de M. de Rohan ^.

L'archevêque, qui avait soulfert à Saint-Sulpice, et souvent depuis, du défaut de culture sérieuse et première, voulut relever à son séminaire le niveau des études que la Révolution avait abaissé par la suppression des Universités. 11 institua dans ce but un établissement de hautes études qu'il dota d'un revenu de six mille francs. Mais une dotation ne fait pas vivre une institution qui n'est pas née viable, et le séminaire ne pouvait fournij- ni les professeurs ni les élèves qui auraient assuré l'avenir de l'établissement. Le projet qui a été abandonné à la mort de JM. de Rohan fut repris, cinquante ans après, par l'un de ses successeurs et sans plus de succès.

1. Montalemhert écrivait, le 3 octobre 1829, à son ami Cornudet : « Aujourd'liui à midi, mon Elise, ma sœur unique, est montée au ciel, après une agonie de trois iieures. C'est le duc de Rolian qui lui a administré hier, par une prévoyance miraculeuse, le sacrement de pénitence. C est lui qui a lu les prières des agonisants à côté de son lit et qui a placé le crucifix entre ses mains mourantes... Elle n'a donc traversé l'Europe que jiour toucher le sot de la patrie et pour y mourir. »

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