Sainte-Beuve, Porlrails conleinporains
pouvoir, le prince fut impatient de mettre le sceau à la grandeur de son ami en le levètant de la pourpre. C'était en vue d'engager cette importante alTaire que M. de Rohan avait été appelé à Paris.
Le 30 mars, lorsque M. de Polignac proposa au Conseil la désignation de M. Rohan pour le cardinalat, il rencontra une opposition très nette de la part de M. Courvoisier. Le garde des Sceaux n'ignorait pas que cette promotion tenait au cœur du roi; il était lui-même très sympathique à M. de Rohan. Mais il trouvait foncièrement impolitique, dans la crise que l'on traversait, de donner une arme à l'opposition, en grandissant encore, par la plus haute des dignités et par une mesure de pure faveur, un prélat dont, quinze mois auparavant, l'élévation directe à un archevêché n'avait pas été sans soulever des protestations. Le Roi ' ayant formellement indiqué que tel était son bon plaisir, M. Courvoisier ne put que se soumettre.
Par une rare fortune, M. de Rohan allait retrouver à Rome, chargé de poursuivre sa promotion au cardinalat, ce même comte de la Ferronnays qui avait contresigné sa nomination d'archevêque. M. de la Ferronnays, à la suite d'un ébranlement de santé, avait dû abandonner, pour l'ambassade de Rome, le ministère des Affaires étrangères et son départ avait été pour le Cabinet Martignac un affaiblissement irrémédiable. La tendre sympathie de l'ambassadeur pour le duc de Rohan datait des premiers jours de la Restauration qui les avait fait se rencontrer dans l'étroite intimité de l'Elysée. Cette sympathie s'était fortifiée chez le comte
criinc profonde estime quand il avait vu ce jeune et beau Rolian censurer, sans le moindre résultat toutefois, non seulement par son exemple, mais par ses conseils, les écarts de conduite du duc de Derry. M. de la Ferronnays était d'autant plus sincère, dans son estime pour cet apostolat, qu'il se sentait lui-même moins en mesure de l'exercer. L'indépendance absolue de son caractère, en efl'et, n'avait qu'un cot(' accessible par la tendre et pressante admiration que lui inspiraient les belles dames: cette admiration était plus forte que lui, mais il ne la subissait que dans la vie privée; riiomme public chez lui, comme cbez Henri I\\ savait tout subordonner à l'intérêt national.
M. de Polignac avait dans son étoile la confiance la plus intré})ide, mais il aurait redouté, de voir le rêve qu'il poursuivait bris(' par la catastrophe si prochaine et qu'il était si éloigné de prévoir, qu'il n'aurait pas mis à en poursuivre la réalisation une plus fiévreuse impatience.
Le 5 avril, le prince adressait la dépèche cia|)rès à >L de la Ferronnays :
(( MoNsnxK LE Comte,
<( Le Roi (b'siriint répai'cr eu partie les pertes que la mort de .MM. les cardinaux de Clermonl- Tonnerre et la Fare a causées à lEglise de France et donnera .M. l'archevêque de Besançon un nouveau témoignag'e de sa bienveillance, s'est déterminé à solliciter poui' lui le chapeau de cardinal. J'ai l'honneur de vous envoyer une lettre que Sa
332 l.K CAKDI.NAL DE KOHAN-CIIAIÎOT
Majesté écrit au Pape pour lui faire cette demande en faveur d'un prélat que sa haute naissance et ses éniinentes qualités rendent digne d'une semblable distinction, et dont l^'b'vation à la pourpre romaine ne peut être qu'agréable au Sacré-Collège.
<( Je vous prie, Monsieur le Ojmte, d'obtenir une audience du Saint-Père alin de lui présenter cette lettre. Le Roi aime à penser que Sa Sainteté, en déférant au vœu qu'il exprime, saisira volontiers l'occasion de lui donner une preuve des sentiments d'affection dont Elle nous renouvelait dernièrement l'assurance.
u La grâce que Sa Majesté sollicite pour M. de Rohan peut être accordée de deux manières : soit par une nomination de faveur, soit par une promotion qui se rattache à celle dite des couronnes. D'après les diverses données que votre présence sur les lieux vous met à portée de recueillir, le Roi vous laisse à juger, Monsieur le Comte, auquel des deux modes il conviendrait de recourir de préférence pour arriver plus promptement et plus sûrement au but que nous avons en vue.
« Le Pape ne verra peut-être aucune objection contre une nomination de faveur; le Roi serait môme disposé à la préférer, afin de se réserver l'exercice de son droit dans une promotion de couronnes, s'il le trouvait convenable.
« Si, par des motifs que nous ne pouvons préjuger, le Saint-Père aimait mieux comprendre l'archevêque de Resançon dans une semblable promotion, vous auriez alors à demander que ce prélat fût nommé cardinal par anticipation à cette
promotion, qui pourrait retarder indéfiniment.
<( Si donc le Pape préférait élever M. de Rohan au cardinalat par anticipation à la promotion des couronnes plutôt que par une nomination de faveur, nous aurions lieu d'espérer que cette mesure n'éprouverait pas de la part des autres puissances de graves difficultés.
<( Je vous prierai de minformer, sans délai, du consentement de Sa Sainteté afin que, de mon côté, je puisse adresser les instructions nécessaires à nos ambassadeurs de Vienne et de Madrid, ainsi qu'au chargé d'à liai res de Sardaigne pour qu'ils puissent obtenir des gouvernements, auprès desquels ils sont accrédités, leur adhésion à la promotion anticipée de M. de Uohan.
« En tous cas, vous avez d'abord, je le répète, à juger la marche la plus convenable à suivre auprès du Pape pour la réussite de la demande dont vous êtes chargé de l'entretenir. Le roi met du prix à ce qu'elle soit accueillie, l'Eglise de France le désire sincèrement, et les sentiments connus de Sa Majesté envers le Saint-Siège permettent d*es[)éi'er que cette demande sera prise en considération.
« Veuillez agréer.
POLIGNAC^
Le lendemain, 6, nouvelle dépêche du Ministre, pour mettre en garde l'ambassadeur contre les objections qui pourraient lui être faites. « A la
i. Atf. Etrang., Rome, voL 967, f° *4.
334 LE CARDINAL DE ROHAA-CMABOÎ
nomination de M. de Rohan par anticipation à la promotion des couronnes, écrit le ministre, il se pourrait qu'on objectât que — le cardinal de Latil ayant été nommé en 1826 par cette même anticipation, avec l'assentiment des cours intéressées et sauf renonciation do la part de la France à l'exercice de son droit lorsque cette promotion aurait lieu, — ce droit est périmé tant qu'une semblable nomination de couronne n'aura pas été consommée et que, par conséquent, la France n'a pas à le faire valoir en faveur de M. de Rohan.
« Nous ne verrions aucune objection à ce que l'archevêque de Besançon fût élevé au cardinalat par une promotion de faveur; mais, d'un autre côté, nous aurions peine à concevoir que l'on contestât au Roi l'exercice de son droit dans une promotion de couronnes, car M. de Latil étant de la création de Léon XII, la mort de ce pontife doit nécessairement avoir annulé une renonciation qui, de la part de Sa Majesté, ne pouvait s'appliquer qu'à la promotion que Léon XII aurait faite. Or, chaque pape pouvant faire la sienne, le droit du roi reprend naturellement sa force à l'égard de Pie VIII, quant à la nomination des couronnes qui peut avoir lieu sous son pontificat.
« En tous cas il est une circonstance qui se rattache à la nomination de M. de Latil et que je crois devoir rappeler ici : c'est que Léon XII avait proposé de le nommer cardinal à titre de faveur, alin de réserver au roi l'exercice de sa prérogative lors d'une promotion des couronnes, et que, à l'époque où l'on apprit en France cette
disposition si bienveillante, le Gouvernement du Roi n'était plus à même d'en profiter parce quil avait déjà fait des démarches auprès des cours de Vienne, de Madrid et de Lisbonne. Léon XII, informé de cet état de choses, promit spontanément une nomination de faveur si, par la suite, le Roi jugeait à propos d'augmenter le nombre des cardinaux de l'Lglise de France. C'est un fait que vous pourriez rappeler dans le cas où, ce que j'ai peine à supposer, la demande de Sa Majesté en faveur de M. de Rohan éprouverait des difficultés. Pie VIII se ferait, j'aime à le croire, un plaisir de réaliser les intentions amicales de son, prédécesseur, et le Roi ne doit pas compter de sa part sur des dispositions moins alFcctueuses.
« Agréez.,
« POLIGNAC'
Le 23 avril, par une lettre particulière, M. de la Ferronnays informait le prince de Polignac, au sortir de l'audience du Saint-Père, que la candidature de M. de Rohan avait été très favorablement accueillie. Puis, le 29, une importante dépêche précisait les détails de la négociation avec le Pape et le parti auquel Sa Sainteté s'était résolue.
« Rome, 29 avril 1830.
« Princk,
« Au sortir de l'audience du Pape, le 22 de ce mois, je me hâtai de mander à Votre Excellence,