Souvenirs du duc de Broi/lie, t. l
2. Dès le début du régime, Royer-Gollard avait des éclairs de prophétie qui présageaient un 24 février inévitable : « iNi Tordre social, écrivait- il à Tocqueville, le 28 septembre 1837, ni le gouvernement ne sont assis .'tout s'écroulerait au premier choc. Il est vrai qu'on ne voit pas, dans les natui'es actuelles, de main capable de l'imprimer; mais il n'est pas toujours besoin du marteau contre les édifices mal construits: un coup de vent peut suffire... »
Le lieutenant-général avait eu la préoccupation, bien superflue, de ne pas continuer, en montant sur le trône, la monarchie d'ancien régime : il ne voulut pas porter le nom de Philippe VU, ni le titre de roi de France; il fut Louis-Philippe I"% roi des Français. Son avènement, imposé par le manifeste du National, son étrange couronnement à l'hôtel de ville, les compromissions du Palais-Royal avaient fait s'évanouir ce sentiuient inné de respect qui s'attachait à la royauté On vantait, un jour, devant Sainte-Beuve, Louis-Pliilippe comme une bonne tète. « Dites une bonne caboche, répli(^ua Sainte-Beuve. » L'idée ne serait pas venue d'une pareille familiarité envers Charles X. Louis-Philippe était le roi de nplre choix, tandis que Cliarles X, quelles que fussent ses faiblesses, c'était le roi.
force d'Ame et la haute résigTiation qui, par amour pour la France, avaient (Uevé le duc de Fitz-James jusqu'à Facceptation des faits accomplis, si douloureux qu'ils lui eussent été. Cette anarchie que M. de Fitz-James croyait domptée par la monarchie de Juillet, le cardinal l'avait vue déchaînée à Vau^i;irard ; il hi savait triomphante à Rouen, Metz, Chartres, Reims, Paris, Nancy, d"où ses frères dans l"é[)iscopat avaient été chassés et avaient dû s'exiler. S'il avait été moins profondément trouhlé, il aurait aperçu son devoir d'évèque, qui était tout tracé. La réaction antiridigieuse était ardente, son clergé avait plus besoin que jamais d'un chef; il n'avait pas à se demander s'il subirait, à sa rentrée, le contre-coup des compromissions qu'on lui savait avccle pouvoir déchu; il fallait se dire que, eût-il à all'ronter ce contre-coup, par une ferme attitude, par un élan d'énergie soudaine et héroïquement pastorale, il aurait peut-être fait sortir, de ces foules, qui se connaissent le moins, les amis secrets qu'elle recelait et qui les eût désarmées. Il n'y avait pas à hésiter; il n'hésita pas en effet, il quitta la France pour la Belgique, qu'il trouva presque aussi troublée que la France, et dont il s'éloigna en hâte pour se réfugier au Collège des Pères Jésuites, à Fribourg.
M. l'abbé Touchct, dans son apologie du cardinal, essaie de le justilier de l'abandon de son poste, et il l'essaie à l'aide d'habiles euphémismes. Il dit en efl'et : « Essaiera-t-il de regagner son diocèse, prendra-t-il le c/tonin d'un r.iil volon-
taire? Il prévoyait que le lieutenant-général serait bientôt roi. Eh bien ! lui, un Rohan, l'ami et l'obligé de Charles X, accepterait-il la déchéance de l'un et l'usurpation de l'autre ? Peut-être exigerait-on un nouveau serment? « Serment contre serment, cela se pouvait-il ? » Enfin M. Touchet termine par cet argument : « Le cardinal de Rohan était une âme substantiellement fidèle. » Toutes ces considérations de sentiment ne tiennent pas devant le devoir qui s'imposait. Un évêque. fût-il un Rohan, n'avait pas à se demander s'il pouvait accepter la déchéance de Charles X et l'usurpation de Louis-Philippe. D'autres évoques, portant de très grands noms et qui avaient l'àme aussi substantiellement fidèle que pouvait l'avoir xM. de Rohan, ne se posèrent pas un instant l'alternative. Ne pensant pas qu'an évêque pouvait, par de pareilles considérations, se démettre, ils se soumirent. Quant à ceux des confrères de M. de Rohan, qui avaient cru devoir, au piemier moment, céder à l'orage, tous, à l'exception de MM. de Latil et Forbin, avaient repris possession de leurs sièges.
En ce qui concerne le nouveau serment qui aurait pu être exigé de lui, le cardinal n'aurait pas eu longtemps à attendre pour être fixé. La loi du 31 août 1830, qui imposait le serment aux fonctionnaires publi('s, ne visait aucun ministre du culte ; il ne fut exigé d'aucun.
Il n'y a donc pas d'habiletés oratoires qui puissent donner le change, ni autoriser M. Tou-
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cliet à se faire accusateur au lieu de se borner à plaider les circonstances atténuantes — que nous nous réservons de faire valoir — pour ce qu'il appelle l'exil volontaire du cardinal, et qui était plus exactement une émigration.
En quittant la France, le cardinal avait laissé à Paris son secrétaire, lui recommandant de le rejoindre par Besançon, où il s'informerait de Tétai (les esprits. Nous trouvons dans les Mémoires de l'abbé Perrin une constatation, quenous croyons ne se retrouver nulle part ailleurs, celle de l'impression produite par les Ordonnances sur les membres du clergé les plus attachés aux Bourbons. L'abbé, après les épreuves qu'il venait de traverser, et redoutant celles qui pouvaient lui être encore réservées, sentit l'impérieux besoin de se confesser. Il se rappela que l'abbé Busson, un compatriote, confesseur de Madame Royale, habitait le séminaire des Missions Etrangères; il y courut et se jeta aux pieds du digne prêtre. Celui-ci le releva rudement, lui reprochant d'appartenir au cardinal, qui était de ces aveugles courtisans responsables du coup de tète du roi, et qui l'avaient poussé, par ces criminelles Ordonnances, à sa ruine et à la ruine du pays. « J'ai vu, ajouta-t-il, la première révolution, j'ai vu mon père monter à l'échafaud ; voilà quelles horreurs vous avez de nouveau déchaînées sur la France ; retirez-vous, je ne suis pas en état de vous entendre. »
Le pauvre abbé Perrin partit, toujours sous un déguisement, pour Besançon : même accueil
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du haut clergé de la ville, et des direcLeurs du séminaire, chez qui le souvenir des audacieux débuts de rarchevè(jue s'aggravait des réactions que leur faisait subir la politique qui avait été la sienne. Sans avoir pu s'arrêter à Besançon, M. Perrin partait pour Fribourg, où l'attendait une nouvelle déconvenue. L'accueil du cardinal fut des plus p.iternels ; mais le malheureux abbé n'en faillil ])as moins n'avoir point où reposer sa tète. « Api'ès avoir quitte' Monseigneur, raconte-t-il, me reti'ouvant en face des pères Jésuites, je ne sus que devenir, aucun d'eux ne m'offrant une chambre poui- me retirer et dont j'avais si besoin, comme si jetais un nouvel embarras pour eux, el c'étail bien ça, et ils avaient raison. )>
L'abbé Perrin avait itayé pour un autre : l'honneur que M. de Uohan avait fait aux Pères, en choisissant leur établissement comme un refuge, leur semblait plein de périls. Très légitimement les Jésnites s'inquiétaient des difficult('S que pouvait leur créer, auprès de la Confédération, leur apparente complicité dans l'attitude de protestation de Son Emiuence. 11 n'entrait guère dans leurs habitudes d'employer des mises en demeure avec les grands de la terre; ils espéraient que la réception faite au secrétaire provoquerait une explication. Comme le cardinal n'avait pas semblé comprendre, les Pères allèrent à l'évèque de Fribourg, et lui exposèrent sans restriction leurs angoisses. Monseigneur trouva immédiatement la solution dans son bon sens et
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son excellent cœur. Il exposa au cardinal, prenant seul la responsabilité de son conseil, les embarras que pouvait causer aux Pères sa grande notoriété politique. Il lui oll'rit Thospitalité dans son pauvre palais, ce que le cardinal accepta.