CHAPITRE IX
Deux politiques du Gouvernement de Juillet, rassurante à Icxtérieur, tiésitante devant la révolution à l'intérieur. — L'administration du Doubs confiée à un préfet du parti de l'action.
— Politique jacobine et persécutrice combattue par M. de Broglie, ministre des Cultes; son esprit de mesure et d'équité.
— Met en demeure le cardinal de reprendre la direction de son diocèse. — Suppression du traitement de l'archevêque. — Justification de cette mesure. — M. de Broglie remplacé aux Cultes par M. iMériihou. — Ordonnance du 4 décembre supprimant le traitement des cardinaux et les frais d'installation du cardinalat. — Caractère de rétroactivité et de confiscation de cette mesure dans son application à M. de Rohan. — Adhésion, dès la première heure, du pape Pie VIII au Gouvernement de Juillet.
— Sa Sainteté oppose un refus formel au roi Charles X et au cardinal de Rohan qui demandaient asile à Rome. — Le cardinal se plaint de ce refus à M. de la Ferronnays. — Réponse de M. de la Ferronnays. — Atteinte anarchique à la pairie. — Déchéance dont les pairs ecclésiastiques sont frappés par la loi du 31 août. — Mort du pape Pie VIII. — Obligation pour M. de Rohan de se rendre au conclave. — Sa lettre au général Sébastiani, ministre des Affaires étrangères, pour lui demander les instructions de la France — Réponse du général. — Confiscation des frais d'installation consommée. — Départ du cardinal pour Rome. — Leduc de Lucques. — Arrivée à Rome. — Rapports avec l'ambassade. — Ouverture du conclave. — Après deux mois de délibérations enti'avées par les intrigues du cardinal Albani, le conclave est sur le point de se proroger. Election de Grégoire XVI enfin obtenue par l'action du cardinal Odescalchi et le concours de son ami Rohan. — Les relations du cardinal à Rome : les Aldohrandini; la reine Hortense; la reine Caroline ; la duchesse d'Anhalt.
L'émigralion comporte des périls non seulement pour rémigré, mais aussi pour les siens ; nous allons voir en effet que M. de Rohan ne sera pas seul à souflrir des conséquences de la situation
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fausse OÙ il s'était mis ; ces conséquences vont encore peser lourdement sur son clergé.
Pour la composition de son premier ministère, le roi, faussant les principes de ce gouvernement parlementaire au nom duquel s'était faite la révolution, appela, pour former son Cabinet, les principaux de ceux qui avaient contribué à lui donner le trône. Dans cette combinaison d'expédient et sans la moindre homogénéité, le roi avait eu la bonne inspiration d'imposer le ministère des Cultes au duc de Broglie, comprenant de quelle garantie serait un tel nom dans la crise de passions antireligieuses qu'avait déchaînée la révolution. De son côté, M. de Broglie n'avait accepté ce poste que dans le but de rendre au culte catholique sa stabilité, en le dégageant de tout ce dont la Restauration l'avait embarrassé et défiguré : pour obtenir enlin que le pouvoir fît respecter le clergé et s'en fit respecter.
Si, à l'extérieur, parla fermeté de sa politique, le roi avait désarmé en partie les préventions et obtenu à son gouvernement le droit de cité en Europe ; en revanche, à l'intérieur, il se montrait hésitant devant la révolution et enclin à ne tenter de réagir contre elle que lorsque, à ses dépens, le pays en aurait compris la nécessité. Aussi semblait-il réserver ses sympathies et la plus large part du pouvoir à la minorité qui, dans le ministère, représentait le parti du inoucetuent. A ce titre, la nomination du personnel préfectoral avait été presque entièrement abandonnée à MM. de Lafayette et Dupont de l'Eure.
La préfecture du Dnuhs avait (Hé confiée à un maître des requêtes au Conseil d'Etat. M. Choppin d'Arnouville. Les états de service de M. Choppin suffisaient à établir qu'il avait TétofTe d'un parfait jacobin, n'admettant point de liberté pour quiconque ne pensait pas comme lui et faisant de la liberté, comme il la pratiquait, une religion à rebours, plus fanatique, plus intolérante qu'aucune religion ne fut jamais. Il était entré au Conseil d'Etat comme auditeur en 1818; la Restauration Lavait fait maître des requêtes surnuméraire en 1814; il était maintenu dans ces fonctions par les Cent Jours et la seconde Restauration; M. Decaze le faisait maître des requêtes en service ordinaire; s'il ne s'est pas affilié à la Conf//u''r/a/io?i, c'est qu'il savait que ce n'eût été qu'une faible recommandation auprès de ^I. de Villèle, qui, ne jugeant les hommes que sur leurs actes, récompensa le zèle royaliste de M. Choppin en lui donnant des missions de confiance, avec le titre de maître des requêtes en service extraordinaire ; il était maître des requêtes honoraire sousle ministère Polignac.
Rref, au lendemain des journées de Juillet, sans transition, il donnait de tels gages à MM. de Lafayette et Dupont de l'Eure que, dans la réorganisation du Conseil d'Etat, on lui conservait son titre de maître des requêtes, et il était nommé préfet du Doubs. Nous allons le voir à l'œuvre et tenir tout ce que promettait la souplesse de pareils antécédents.
Pour lui, sa mission dans le Doubs semblait se
restreindre à l'implacable surveillance du parti prêtir; lout ce que. dans de pareilles crises, la rage contre les vaincus peut imaginer daccusations folles, le préfet s'en empare et en compose des mercuriales incessantes et d'une extrême violence aux vicaires généraux du diocèse. On se refuse à chanter les prières pour le roi ; sous prétexte de lOHJrrejiCi's^ les prêtres ont de continuels conciliabules qui alarment, à juste titre, les partisans du gouvernement. Dans la plupart des chaires, on prêche ouvertement la croisade carliste, et le nom du roi n'y est prononcé qu'avec des injures. Entre tous ces prêtres insulteurs, le préfet ne peut en citer qu'un seul, le curé de Blussans, qu'il a fait poursuivre en police correctionnelle ; mais, par une inconcevable fA'/'«?'//rt;îc«? du tribunal, ce prêtre a été acquitté. La conspiration qui lui semble plus particulièrement menaçante est celle organisée entre l'archevêque et son clergé; des prêtres déguisés passent la frontière et rapportent les instructions de Son Eminence, qui souffle ainsi ses haines au diocèse. Pour nous, qui savons la réception faites par le haut clergé de Besançon à l'abbé Perrin, en raison de son attache au cardinal; et qui allons voir que, à peine installé en Suisse, M. de Rohan avait instamment sollicité du i)ape l'autorisation de se retirer à Rome: nous sommes fixés sur cette formidable conspiration que dénonçait le préfet.
Il n'en compose pas moins, pour le ministre des Cultes, un volumineux dossier de ses mises en demeure aux vicaires généraux, des réponses
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de ceux-ci, calmes et dignes, mais qu'il dénonce pleines de cauteleux échappatoires; puis il pense faire partager toute son indignation au duc de Broglio en réservant et en groupant, dans sa lettre d'envoi, les faits suivants : « Une personne qui, par dévotion, est allée on pèlerinage à Notre-Dame des Ermites à Einsiedeln, à trois lieues de Fribourg, — il a sans doute voulu dire trente-cinq lieues, — vers la fin de septembre, est de retour à Besançon depuis quelques jours, et raconte qu'elle a vu une procession superbe dans laquelle se trouvait un maître des Jésuites, revêtu d'habits couleur raisins de Corinthe (ce sont ses propres expressions), et qu'elle y a vu M. de Rohan, archevêque de Besançon, magnifiquement vêtu en cardinal, avec un chapeau à plumes très brillant. Elle ajoute que, à la suite de la procession, marchait la voilure de Monseigneur attelée, comme à Besançon, de quatre chevaux. »
C'est signé : le maître des requêtes, préfet du Doubs, Choppin d'Arnouville.
Si M. Choppin avait tenu à faire M. de Broglie juge de son étrange état d'esprit, il n'aurait pu choisir mieux que ce maître jésuite en habit couleur de raisin de Corinthe, et ce cardinal avec son chapeau à plumes très brillant, et sa voiture à quatre chevaux suivant la procession ^
1. Archives ou Ministère des Affaires Ecclésiastiques aujourd'hui ù la Direction des Cultes, dossier Rohan. M. de Rohan. c'est l'abbé Perrin, son secrétaire, C(ui l'affirme, avait deux chevaux percherons pour ses courses de confirmation, et deux autres de race pour son service personnel: mais il n'a jamais attelé qu'à deu.x chevaux.
M. de Broglie ne crut pas moins de son devoir de signaler aux vicaires généraux les seuls faits qui, dans les récriminations préfectorales, lui semblaient pouvoir èlre retenus : l'abstention des prières pour le roi, les écaiis de paroles que se permettaient, en cliaire, quelques desservants; enfin le danger que pouvaient avoir, dans l'état surexcité des esprits, de trop fréquentes et trop apparentes réunions ecclésiastiques, c Je ne vous propose pas de les interdire, ajoutait le ministre, mais je vous engagea les soumettre aux règles de la plus sévère prudence et à une surveillance particulière. »
(( Je désire que vous soyez bien convaincus. Messieurs, que le but de cette dernière observation n'est pas de porter atteinte à la liberté religieuse, mais de prévenir tout ce qui pourrait l'inquiéter malgré les efforts de l'autorité, qui ne cessera de se montrer juste et bienveillante pour les ministres du culte, tant qu'ils honorent le caractère sacré dont ils sont revêtus, en enseignant aux peuples la soumission aux lois par leurs exemples et leurs discours. »
« Comme j'ai tout lieu de croire que vous correspondez avec l'archevêque, qui paraît résider en ce moment dans un lieu fort rapproché de la frontière, je vous prie de vouloir bien l'engagera nous faire connaître, soit directement, soit par votre intermédiaire et dune manière précise, quand il compte être de retour à Besançon. Une absence momentanée, déterminée peut-être par des circonstances extraordinaires, peut demeurer
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inaperçue, mais, si elle se jn'olonopait, il y aurait infraction à Tarlicle 20 de la loi du 8 a.vr'\\ 1802 (18 germinal an X) portant : « Les archevêques et évoques seront tenus de résider dans leurs diocèses ; ils ne pourront en sortii" qu'avec la permission du roi. » Celle disposition est du reste conforme à l'ancien droit. »
« Veuillez agréer,
« Broglie^ »
La lettre du minisire était du l"'" octobre, le 5 les vicaires généraux répondaient en lui communiquant toutes les instructions adressées par eux au clergé depuis trois mois ; ils lui annonçaient en outre qu'une circulaire avait été également adressée à tous les desservants du diocèse pour leur prescrire les prières pour le roi; une autre circulaire, par mesure de prudence et pour ne plus donner prise aux dénonciations, a interdit jusqu'à nouvel ordre les réunions ecclésiastiques.
« Nous ne fatiguerons pas Votre Excellence, ajoutaient les vicaires généraux, par un long système de justifications, les faits seuls seront assez probants. Sur un nombre de huit cents prêtres, composant le personnel du diocèse, à peine une dizaine ont pu nous être signalés comme ayant tenu des propos peu mesurés et peu dignes du ministère de concorde et de paix qui leur est confié; mais il n'est pas inutile de faire remark Votre Excellence que leurs démarches comme
1. Archives du Ministère des Affaires eccl. Direction descuiles, dossier Rohan.
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leurs discours sont robjet d'une inquisition, nous dirons même d'un espionnage odieux et puéril, qui est loin de la pensée du gouvernement et qui, plus que tout, porte la détiance et la crainte dans les esprits ^ » Les vicaires généraux ajoutaient qu'ils avaient d'urgence transmis à l'archevêque la notification dont le ministre les avait chargés. Le duc de Broglie s'empressait de répondre :
« J'aireçu avecla lettre que vous m'avez faitl'honneur de m'écrire, le 5 de ce mois, les instructions que vous avez adressées, à des époques différentes au clergé du diocèse de Besançon. Elles sont dignes de l'esprit de sagesse et de paix qui vous les a dictées, et je vous prie d'en recevoir mes remercîments particuliers. Je me plais à vous renouveler en même temps l'assurance de la constante protection que le gouvernement accordera aux intérêts sacres de la religion. »
« Veuillez agréer...
;< Hroglie. »
Puis, répondant au réiiuisitoire du préfet, le ministre disait avec une hauteur d'im|)artialité qui aurait été une sanglante leçon, si elle avait pu être comprise : « Dans mes instructions aux vicaires généraux, j'ai cru devoir tempérer le ton, par trop sévère, en etlel, de la hdtre que vous leur avez adressée, le 20 septembre, pardes assurances d'une bienveillance sincère de l'administration.
1. Archives du Miaislùre des Atl'aires eccl., direction des cidles, dossier Hoii;in.
en échaiigo des elïorts qu'ils foiil pour maintonir
10 calme. Le diocèse de Besançon parta^^e avec celui de Lyon l'avantage de posséder le clergé le plus instruit et le plus régulier peut-être du royaume ; il est naturel qu'il jouisse d'un assez haut degré de considération, puisqu'il le mérite.
11 serait donc impolitique de le déclarer en état d'hostilité, ou seulement de lui faire sentir ce qu'on peut craindre de lui. Une défiance trop ouverte, à son égard, rendrait bien difficile un rapprochement que l'intérêt de l'ordre fait désirer et que l'intérêt personnel du clergé doit faire regarder comme possible. On ne gagnerait rien à déchirer le voile dont il couvre, ne serait-ce que par décence, ses véritables affections politiques, susceptibles d'exaltation peut-être si on les poursuivait, jusque dans le secret des cœurs, mais que le temps peut modifier K »
Au lieu de se rendre à ces conseils empreints de tant de mesure, à ces vues si bienveillantes de morale sociale et humaine, le préfet se rébelle en homme plein de lui-même et qui sentait plus d'avantages pour sa fortune à courtiser la popularité d'en bas qu'à suivre les instructions d'un chef, qu'il sait être en suspicion à ceux que subit le roi, et qui sont ses patrons à lui.
« Le roi m'a confié, répond-il avec arrogance, l'administration du département du Doubs; je suis sur les lieux, j'ai une longue expérience des affaires, admirablement servi par la confiance