Affaires Etrang., Rome, vol. 970, f
cardinal, lorsqu'il doit se prononcer sur une question de doctrine, fait appel à un théologien. Celui de M. de Rohan, dans l'atlaire de r Avenir, fut l'abbé Dupanloup, qui était venu se relever, auprès de son ami, de l'épuisement que lui avaient causé les fatigues du ministère. L'abbé Dupanloup avait trop d'ouverture et de seconde vue dans Tesprit pour ne pas comprendre ce qu'avait de généreux, malgré ses périls, l'entreprise de Lamennais et l'éclatante hardiesse de ses essors ; il reconnaissait que bien des choses, que ce maniaque de génie avait anticipées et annoncées à l'état de catastrophe, finiraient par s'imposer, mais par voie de lente transformation. Une refusait même pas son admiration à ce tempérament de soldat martyr, qui était tout dans son glaive, dédaignait les boucliers, et avait coutume de dire : « Il faut des victimes à toutes les grandes causes, et je suis prêta me sacrifier pour la mienne. » Mais ce qui avait séduit l'esprit de Dupanloup, sa raison le condamnait. Telles qu'elles étaient présentées, avec leur violence de langage, leur témérité de vue, le caractère de hautaine sommation qu'elles s'attribuaient, les thèses de /'AvcfiirétaiQut, pour l'abbé Dupanloup, la révolution dans l'Eglise et dans l'Etat.
Il n'y avait pas à mettre en garde le cardinal contre les idées de l'Avenir, que tout en lui repoussait. Mais, aidé par son intrépideami. il s'était prémuni d'arguments de doctrine et d'opportunité à faire valoir auprès du Saint-Siège pour que la question, imprudemment posée par les pèlerins,
fût résolue d'une façon précise, définitive, et qu'il sût prononcer les paroles décisives, qui arracheraient, sans ajournement, cette résolution qui faisait hésiter le pape en raison des services rendus, et des déchirements que l'on redoutait. Ce but, l'abbé Dupanloup le poursuivit, avec une rare résolution, non seulement pendant son séjour à Rome, mais encore, avec la même insistance, lorsqu'il fut de retour à Paris. Il écrivait en effet au cardinal : « La Providence vous a permis d'opposer vos lumières et votre autorité à M. de Lamennais et à ses deux compagnons de voyage. L'extrémité à laquelle ils vont être réduits, c'est bien à vous qu'ils la devront. Si elle les sauve, tant mieux; si leur soumission est vraie, sincère, effective, éprouvée, que Dieu soit loué, un grand mal sera retranché de nos maux déjà si grands. Ce n'est pas une afi'aire à négliger; tout le jeune clergé est perdu, en France, si M, de Lamennais peut se dire approuvé à Rome. >>
Nous avons dit ce qu'avait été M. de Rohan pour la sœur mourante de Montalembert; il en était resté entre eux de l'ineffaçable. Le cardinal reçut à bras ouverts son jeune ami, ne lui laissant toutefois rien ignorer de son absolue désapprobation des doctrines du maître. La veille du jour oii devait avoir lieu l'audience pontificale, M. de Rohan pria à dîner ses compatriotes qu'il reçut princièrement. Le lendemain, 13 mars 1832, l'abbé iVrrin, qui avait accompagné Son Eminence au Vatican, attendit dans l'antichambre la finde l'audience. Lorsque la porte du cabinet papal se rouvrit et donna
LE CARDINAL DE RniL\N-CHABOT 427
passage aux pèlerins, l'abbé jugea qu'ils devaient être dans la joie de leur àme ; ils sortaient en effet les mains pleines de médailles et de chapelets dont le Saint-Père les avait combb's pour eux et les leurs. L'illusion du bon M. F*errin fut de courte durée : le lendemain, chargé par le cardinal de visiter, en son nom, les trois pèlerins, il assista à une scène d'emportement et d'invectives telle que l'émotion qu'il en ressentit passe dans son récit et en fait, chose inouïe chez lui, une peinture vivante : « Le bon cardinal, dit-il, m'envoya leur rendre sa visite au Palais Perrucci, où ils demeuraient. Que s'était-il passé déjà ? Je n'en sais rien. Mais ce que je sais, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, c'est que, à peine reçu dans leur salon, M. de Lamennais, sans faire aucune attention à moi, peut-être moins que ça, me parut dans un état nerveux, crispé, passant ses maigres jambes à travers les bâtons de son fauteuil, lançant à chaque instant des lardons contre Charles X et son gouvernement déchu. M. de Montalembert n'était pasmoins irrité. C'était M. Lacordaire qui l'étaitle moins, ou plutôt qui ne l'étaitpasdu tout. Je sortis de chez ces messieurs l'àme flétrie et le cœur malade. »
L'abbé Perrin se demanda ingénument ce qui avait bien pu se passer; cela crevait les yeux. Lamennais avait annoncé urbi et orhi qu'il allait à Rome demander l'approbation de doctrines auxquelles il était attaché non seulement de cœur, mais de son immense orgueil et de son dur entêtement de Breton. EL au monu'nl où il crovail
le triomphe assuré, il lui était signifié que leur pèlerinage n'était considéré que comme un témoignage de leur soumission, mais qu'il ne pouvait être question, à l'audience du pape, de discussion de doctrines, qui étaient à l'étude des congrégations compétentes, et sur lesquelles il serait statué en temps et lieu. Lamennais voyait donc, ajournée indéfiniment et certainement compromise, celte décision qu'il espérait enlever de haute lutte, et comme prix des éclatants services qu'il avait rendus à lEglise. Et de tout cela il ne lui restait, comme à de simples bonnes âmes, que des chapelets et des médailles dans la main. Aussi lorsque, au lendemain de cet effondrement, le même abbé Perrin, au nom de Son Eminence, à qui sa dignité ne permettait pas de rendre une telle visite, vint apporter les condescendances du cardinal, sa seule apparition mit le feu aux poudres : l'abbé venait en effet au nom de celui qui s'était posé hautement en adversaire de l Avenir, qui avait dû avoir une détestable influence sur le pape ; alors toutes les rancunes de Lamennais, ses àcretés de sang, ses splendeurs de bile firent irruption, et l'on conçoit que labbé Perrin, après avoir essuyé cette bordée, en soit sorti « l'àme flétrie et le cœur malade ».
Ce ne fut pas un ajournement indéfini, comme le redoutait Lamennais, que subit le jugement sur les doctrines de r Avenir ; six mois seulement après l'audience papale, le 15 août 1832, l'encyclique Mirarivos fut promulguée, non seulement en vue de rendre la paix à l'Eglise, mais aussi dans le
but de donner, dans ces temps troublés, des gages au pouvoir civil.
Aucun des ménagements que comportaient les services de Lamennais n'y étaient omis : c'est incidemment que, dans cette encyclique d'intronisation, le pape formulait son opinion sur les doctrines de rAvpnir, ne signalant que ce qu'elles avaient d'excessif, sans faire allusion à ce journal, ni prononcer son nom. Aussi aucune rétractation ne fut demandée. iMontalembort restera longtemps frémissant, et il serait devenu la proie de son maître, s'il ne lui avait été arraché par les efforts de Lacordaire, qu'aucune des révoltes de son ami n'avait découragé et qui, lui, s'était soumis dès avant son départ pour Rome. Lamennais seul ira jusqu'à l'a révolte finale, et retombera d'un bond, de l'ullramontanisme à la démas^og^ie. La révolte de ce arand esprit immodéré est d'autant plus déplorable qu'elle s'expliquait moins; le jugement en etfet sur les doctrines de l' Avenir éi^xi empreint, nous le répétons, de tant de modération et de regrets qu'il semblait moins une condamnation qu'un ajournement. Aussi, à peine quelques années plus tard, sous le même pontificat, dans la longue lutte delà liberté d'enseignement, les grands catholiques, qui la dirigeront, auront à leur tèteDupanloup etMontalembert,les adversaires de 1831, désormais pour toujours unis, et ils reprendront en commun les généreux principes de r Avenir, tempérés par les leçons de l'expérience et une intelligence plus nette des possibilités.
M. de Roban se trouvait, à l'égard du gouver-
430 l-E CAKDINAL DE ROll AN-CH ABÛT
nement de Juillet, dans une situation délicate; il était résolu à prêter son concours à tout ce qui pouvait toucher à l'intérêt de la France ; mais il n'avait pas pu surmonter, jusqu'ici, la répulsion que lui inspirait ce qu'il appelait l'usurpation du duc d'Orléans. Aussi s'ingéniait-il à se dérober à toute compromission qui aurait eu le caractère d'une adhésion.
Tous les prélats français, même les plus attachés à la branche aînée des Bourbons, auraient cru manquer à leur devoir s'ils avaient demandé une audience au pape autrement que par l'intermédiaire de l'ambassade. M. de Rohan seul, sous le prétexte qu'il n'était pas à Rome en vertu d'un congé du gouvernement, ne se croyait pas obligé par cette constante tradition gallicane, et voyait le pape sans en jamais référer à l'ambassadeur.
Le 2 mai I80I, M. de Sainte-Aulaire écrivait au général Sébastiani :
« Monsieur le (^omte,
« J"ai appris seulement par les journaux, reçus le 18 avril, que la fête du roi était lixée au V mai. J'ai immédiatementdonné des ordres pour que toutes choses se passent conformément à l'usage. La messe a été célébrée à Saint-Louis des Français. J'ai reçu, dans la tribune, les ambassadeurs d'Angleterre, de Prusse, de Russie, de Sardaigne, etc.. Le cardinal Bernetti, secrétaired'Etat, assistait au service avec le cardinal Isoard. M. le cardinal de Rohan m'avait fait dire qu'il célébrait,
à cette môme heure, une grand'messe dans une autre église.
« Veuillez agréer...
« Salnte-âulaire '. »
Puis, le 27 août, une seconde dépèche à l'occasion de la fête de saint Louis :
« Monsieur le Comte,
« Avant-hier, suivant la coutume, une grand"messe a été célébrée à Saint-Louis des Français. Cette cérémonie toute nationale, et indépendante de la monarchie, avait attiré un grand concours. Le pape avait fait ordonner aux cardinaux de s'y trouver. Le soir, le Saint-Père m'ayant fait avertir qui! avait le projet de venir à Féglise, je m'y suis trouvé pour l'y recevoir. En descendant de voiture, il ma pris les deux mains et, les gardant dans les siennes, il ma dit très haut qu'il venait dans Téglisc et à cause du saint, et à cause de la France et de son roi. Pendant que je l'acx-ompagnais, suivant l'usage, il m'a demandé si les cardinaux avaient assisté aux oflices du matin. J'aurais pu lui répondre qu'un cardinal français était à peu près le seul qui y eût manqué.
Veuillez agréer...
Salnte-Allaire -. »