‹ Le cardinal de Rohan-ChabotChapitre 96 sur 107 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Nouvelles difficultés de Rolian avec le Gouvernement de Juillet.

— Son frère Fernand. prince de Léon, manque au duc d'Orléans, à un bal chez M. de Rothschild. — L'abbé Dupanloup estime que M. de Rohan doit rentrer dans son diocèse, quelques risques qu'il dût en encourir. — Dépèche de i\L de Sainte-, \ulaire annonçant au général Séhastiani le retour en France du cardinal. — Erreur d'appréciation de l'ambassadeur sur M. de Rohan.

— Prévoyant l'émotion que pouvait causer, à Besançon, la rentrée du cardinal, le fjénéral Séhastiani prescrit de sages mesures qui sont amorties dans l'exécution par les préventions de Casimir Périer contre le clergé. — En conséquence, politique d'abandon du préfet du Doubs. — Charivari librement organisé et donné au cardinal, dès le soir de son arrrivée, se renouvelant pendant quatre jours et aboutissant à des actes de violence et à des appels au pillage. — Le général baron Chabcrt est frappé h la figure d'une pierre qui lui brise une dent.

— La troupe, passant outre à l'ordre qui lui était donné de ne 2>as répondre aux provocations, charge la foule à coups de crosses et met fin à l'émeute. — Attitude pleine de dignité du cardinal. — La j^opulation proteste presque unanimement contre ces sauvageries. — Le cardinal achève de reconquérir l'opinion par l'ardeur de son zèle qu'il pousse jusqu'à l'épuisement de ses forces. — Première atteinte dans sa santé. — Aggravation rapide, ses derniers instants, sa mort, ses obsèques. — Souscription pour élever à la mémoire du cardinal une sorte de monument expiatoire. — Sa statue. — Les portraits écrits de M. de Rohan par Lamennais, Sainte-Beuve, Chateaubriand. — Son oraison funèbre. — Son portrait peint par Gamuccmi. — Les goûts littéraires, artistiques et musicaux du cardinal. — La romance qui lui est attribuée. — ^L de Rohan prédicateur, causeur, administrateur. — Conclusion.

La duchesse de Berry avait à peine quitté Rome que les possibilités d'apaisement entre le cardinal et le gouvernement de Juillet furent de nouveau

entravées par un incident où sa trouvait engagé le nom de son frère, Fernand, prince de Léon, le héros de la retraite de Russie et de Torgau. Nous avons vu, en 1816, son père mourant lui léguer son épée avec l'espoir qu'un jour il serait plus heureux que lui et pourrait se servir de cette épée pour la gloire du roi et de sa patrie. Devenu, sous la Restauration, colonel gentilhomme du duc de Rerry, puis du duc de Rordeaux, on était en droit de s'attendre, avec certitude, à ce qu'il ne se tirerait pas un coup de fusil pour le service du Roi qu'il ne fût de la partie. Mais l'air embaumé des cours est si peu favorable à l'héroïsme que ce crâne Fernand laissera se faire la guerre d'Espagne et l'expédition dWlger, sans que se réveille en lui le soldat de la grande armée, et que, comme dit Montluc, il demande à jouer des mains. Ses magnifiques états de service ne relatent plus, à partir de 1814, que des grades de parade : lieutenantcolonel et colonel, en 1811; colonel des husssards de la garde, en 1814; maréchal de camp, en 1828; officier de la Légion d'honneur, en 1814 ; commandeur en 1821, et cela sans avoir rien ajouté à ses six coups de lance qu'il avait reçus sur la route de Kalouga. Depuis la révolution de Juillet, il est admis, sur sa demande, au traitement de réforme, continue à compter dans l'armée, et il est mis à la retraite par ordonnance du 4 janvier 1840.

Fernand n'élait rien moins qu'un homme poli- Li(]^up. En 18K>, il ne se doutait plus de l'existence des liourhon, mais il n'avait aucune raison de n'être pas gagné par le mouvementd'entliousiasme

qui avait accueilli la Restauration, et pour ne pas (inir, dans le milieu où il allait se trouver, par partager lardent royalisme de sa mère et de son frère. Le soldat qu'il avait été s'était fait respecter du duc de Berry et avait échappé à ses emportements; mais le crime de Louvel l'avait pour jamais attaché à la duchesse et au duc de Bordeaux. C'est dire qu'il était résolument hostile au gouvernement de Juillet.

Le 14 janvier 1832, se trouvant à un bal chez M. de Rotschild et voyant entrer le duc d'Orléans, Fernand de Léon dit : « Voilà le grand Poulot ! » et il fut entendu par le prince. Il faut que cette ironie, s'adressant au plus chevaleresque des princes, ait été d'une malice exquise — bien que cette malice nous échappe — puisqu'elle a fait pendant douze ans la joie et la revanche de messieurs les ultras; mais à supposer que l'aiguillon en eût atteint Son Altesse, la plaie eût été tout aussitôt pansée par les mains les plus blanches et les plus aristocratiques, et c'est, en délinitive, ces messieurs qui auraient payé les frais de leur petite guerre. Le duc d'Orléans ne se laissa pas enchaîner par cette vieille tradition qui voulait que les princes, comme les femmes, ne pussent demander raison d'une injure ; en présence des généraux, vicomte de Rohan, de Flahautet Baudran, il exigea une explication de son insulteur. M. de Léon répondit quil ne lui coûtait rien

1. Voir le Journal de Casiellane, t. II. p. 484: — et le journal In Mode (janvier 1832, p. 86j qui se montre — une l'ois n'est pas coutume — équitable envers le duc d'Orléans.

d'affirmer, et sur Thonneiir, qu'il n'avait pas eu l'intention de manquer au prince, sachant le respect qui lui est dû; qu'il avait, en effet, eu le tort de tenir le propos en question, mais qu'il l'avait tenu le dos tourné et à mille lieues de penser qu'il pouvait arriver aux oreilles du prince. Il ajouta que si, interprétant l'incident d'une autre manière, on voulait y voir une offense, il ne pouvait rien contre cette interprétation, et qu'il était assez bon gentilhomme pour en accepter toutes les conséquences. L'explication avait été d'une parfaite courtoisie et de part et d'autre, l'honneur fut satisfait.

Le prince de Léon n'en était plus à faire ses preuves de bravoure; s'étant engagé un peu légèrement dans une méchante affaire, en reconnaissant son tort, il en sortit plus honorablement qu'il ne l'eût fait l'épée à la main. N'importe, je l'aimais mieux sur la route de Kalouga!

Avant son départ de Rome, l'abbé Dupanloup fut appelé à réconcilier le cardinal avec son secrétaire. L'abbé Perrin était obsédé par le regret de sentir son maître loin de son devoir. Il avait un instant partagé les certitudes du parti légitimiste qui attendait le renversement du gouvernement de Juillet d'un mouvement populaire semblable à celui qui l'avait porté au pouvoir, et il faut reconnaître que révénement n'était pas pour décourager de telles espérances. Au commencement de 1831, la monarchie de Louis-Philippe semblait déjà sur le point de mourir. Le Ministère Laffite lui avait appliqué le système de la politique de

Tabandon; elle s'en allait d'elle-même d'inertie et de langueur. iMais Casimir Perrier, se saisissant du pouvoir, mit fin à cette marche à la dérive et sut, par son énergie, rendre à la monarchie nouvelle le ressort sur lequel elle a vécu depuis. C'était pour les chances de Restauration et, par suite, pour la rentrée en France du cardinal, un ajournement indéfini dont M. Perrin était inconsolable. Un malheur public vint lui rendre l'espérance. Le 2 mars 1832, le choléra avait éclaté en France avec une etî'royabh^ violence et menaçait le pays tout entier. M. Perrin alla se jeter aux pieds du cardinal et le supplier de rejoindre son diocèse en danger. Il était impossible que ses diocésains ne fussent pas désarmés en voyant leur évêque accourir pour partager le péril commun. L'abbé avait mis dans sa négociation plus de conviction que de mesure ; il avoua qu'il avait pris sur lui d'écrire à Besançon, dans l'espoir de provoquer, tant du séminaire que de l'archevêché, une démarche auprès du cardinal, dans le but de le rappeler dans son diocèse, et on lui avait répondu par un refus. Le secrétaire, par l'indiscrétion de son zèle, avait compromis la cause, au fond si juste, qu'il voulait soutenir et il se vit rappeler assez sévèrement qu'on ne lui reconnaissait pas de droit à pareilles ingérences. La désolation du pauvre abbé toucha de pitié le cardinal qui lui fit porter d'apaisantes paroles par l'abbé Dupanloup. Celui-ci accepta d'autant plus volontiers la mission qui lui était confiée, qu'elle lui donnait l'occasion de revenir sur cette question

du retour en France, dont il avait longtemps luimême conseille' rajournement, mais qui, désormais, lui semblait s'imposer avec la rigueur d'un devoir. Pour lui, il n'y avait plus à s'arrêter aux appréhensions que les vieux prêtres du diocèse soulevaient depuis trop longtemps; les risques de la rentrée en France ne seraient rien, quels qu'ils dussent être, au prix de la situation irrémédiable qui résulterait de plus longs atermoiements. On était acculé à ce dilemme : ou rentrer, ou se démetti'e. Le cardinal ne demandait qu'à être convaincu, il se déclara prêt à partir.

L'incident du bal Rothschild, datant de trois mois et l'impression en étant très atténuée, ce fut alors que parvint au général Sébastiani la dépêche, ci-après, du comte de Sainte-Aulaire :

« Rome, 30 mars 1832.

« Monsieur le Comte,

« M. le cardinal de Rohan se dispose à rentrer en France pour y reprendre l'administration de son diocèse. Je crois utile que vous en soyez informé à l'avance afin de préparer l'opinion à Besançon, oii cet événement sera de quelque importance.

« Après les événements de .luillet, le cardinal de Rohan s'est rendu à Rome, où il est resté depuis. Son titre, sa naissance et son dévouement bien connu à l'Eglise romaine lui ont valu plutôt de la considération que de l'influence. Lors de mon arrivée, il m'a rendu de bons services auprès du Pape;

depuis, nos rapports ont été nuls; ils m'eussent été peu utiles et, le voyage de la duchesse de Berry ayant donné au cardinal Toccasion de manifester son attachement personnel pour cette princesse, une réserve extrême m'était commandée. Le Pape lui-même a vu, avec quelque déplaisir, une attitude qui pouvait donner à un prince de l'Eglise l'apparence d'un chef de parti. Rien, du reste, de plus étranger au cardinal de Rohan que la réalité d'un tel rôle. 11 joint, à une piété sincère et à une docti'ine orthodoxe, une ostentation inoffensive et des préjugés aristocratiques plus choquants que dangereux. L'éloignement de la patrie, l'abandon de ses devoirs épiscopaux lui ont inspiré des scrupules, et le découragement de toute espérance politique l'a déterminé à rentrer en France. Peut-être aussi a-t-il reçu, à ce sujet, quelques indications de la part du Pape, qui, je ne cesserai de le répéter à Votre Excellence, donnera toujours de bons conseils aux membres de notre clergé tant qu'il n'agira pas sous l'influence d'une irritation accidentelle.

« Informé depuis longtemps des projets du cardinal de Rohan, dont je ne pouvais méconnaître les motifs, j'ai cependant été frappé du mauvais effet que produirait sa rentrée en France si elle coïncidait avec les bruits d'une rupture prochaine entre nous et la cour de Rome. Je lui ai fait donner cet avis et, dans un entretien qu'il a désiré avoir avec moi a ce sujet, je lui ai fait comprendre la convenance de différer son retour. Il m'a parlé dans des termes très explicites de ses

intentions, de ses projets. « Il veut rentrer en France pour s'y occuper exclusivement d'administration religieuse. Une fois dans son diocèse, il regarderait comme contraire à ses devoirs de laisser percer, soit dans ses actes publics, soit même dans ses relations privées, des affections contraires au Gouvernement actuel. » Enfin, sans promettre d'afficher, pour la révolution de Juillet, une affection contraire à tous ses antécédents, il s'y résigne et l'accepte avec sincérité.

(' Ces dispositions sont sincères. Monsieur le Comte, je n'en doute jjas. Mais, pour ceux qui connaissent le cardinal de Rolian, il est cependant facile de prévoir que, pendant son séjour à Besançon, ses rapports, tant avec les autorités qu'avec la population, ne seront pas sans embarras. Un des points, sur lesquels se porte sa susceptibilité, est le mauvais état de l'archevêché, qu'il dit presque entièrement inhabilable. Je croirais utile et convenable de lui donner satisfaction à cet égard, car, malgré les inconvénients de caractère et de situation que je viens de mentionner, le retour du cardinal me paraît désirable et sera d'un bon elfet sur les âmes pieuses qui s'alarment pour l'avenir de la religion catholique en France.

Veuillez agréer..,

« Sainte- AuLAiRE^

On pourrait s'étonner de voir M. de Sainte- Aulaire atténuer, comme il le fait, en mars 1832,

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