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CHAPITRE IV

On vient de voir ce que Msf' Lavigerie a fait pour les chrétiens de son diocèse et de sa province; comment il s'est appliqué à entretenir, ranimer ou créer parmi eux les habi* tudes religieuses ; comment il a pris soin de les maintenir, par ses paroles et ses exemples, en union avec l'Église de Rome mère et maîtresse de toutes les Églises.

Ce n'était là toutefois qu'une partie de sa tâche, et non la plus glorieuse ni la plus difficile.

Il s'était encore donné pour mission de convertir les infidèles au christianisme en Algérie et dans toute l'Afrique du nord et du centre. Le premier de tous peut-être, depuis la venue de Mahomet, il devait s'attaquer autrement que par les armes à cette force aveugle et redoutable qu'on appelle l'islamisme, arrêter la propagande du Coran chez les nègres qui l'ignorent, essayer même, avec prudence mais avec ténacité, de l'abolir dans les pays où il règne depuis des siècles.

Le Coran, cette loi d'aveuglement, de mensonge, d'immoralité ! Et dire qu'il s'est trouvé des écrivains pour célébrer les attraits du mahométisme, comme s'il pouvait avoir d'autre

poésie que celle des blancs sépulcres où pourrissent les morts ! Il faut savoir ce qu'est la vie de famille avec là polygamie, dans la promiscuité des gourbis ou des tentes; U faut connaître Tétroitesse et le fanatisme de ces intelligences auxquelles on interdit jusqu'à la simple réflexion sur les matières religieuses, et toute recherche d'idées en dehors de la tradition la plus routinière.

Jusque vers dix ou douze ans, l'enfant arabe ou kabyle fait preuve d'une remarquable inteUigence ; mais à cet âge il reçoit sa formation religieuse, et voilà son esprit fermé pour jamais. Son dogme se résume tout entier en cette vérité, qu'il n'y a qu'un seul Dieu, et en cette erreur , que Mahomet est le prophète de Dieu. Sa morale, c'est que tout lui est permis, sauf certaines abominations contraii-es à la nature; et celles-là même, s'il lui arrive de les commettre, il croit que Dieu miséricordieux les pardonne sans repentir ni expiation.

Et cette religion commode, on lui enseigne .qu'elle est supérieure à toutes les autres , qu'elle doit être imposée par la violence à tous les peuples inférieurs et méprisables qui eu sont privés. 11 n'existe à ses yeux que deux sortes d'hommes : les musulmans, qui possèdent la lumière du Coran et ne doivent ni l'examiner ni en chercher d'autre nulle part; et les chiens d'infidèles, qu'il faut convertir ou exterminer. On sait de quels terribles réveils se montre capable la foi, ordinairement engourdie, des Turcs d'Europe et d'Asie Mineure.

J'entendis un soir, à Biskra, un mot vraiment révélateur.

Sous réclat et dans la tiédeur d'une nuit saharienne, je me promenais lentement avec mon guide arabe, âgé d'environ dix-huit ans, dans les chemins étroits et tortueux de la vieille oasis. Mon vêtement sacerdotal lui avait inspiré un respect mclé de confiance et de curiosité, et il cherchait â s'éclaii^er sur ce qui le surprenait davantage dans notre religion, notamment sur le célibat des prêtres. Quand j*eus répondu à toutes ses questions, en me gardant bien d'ébranler sa foi musulmane (car elle vaut encore mieux que le *

ficepticisme) , je voulus à mon tour m'instruire sur son état d'à me. Quelle perversité il me dévoila, et avec quelle naïve impudeur ! avec quelle absence de tout sens moral ! Je dus promptement changer l'entretien, et je lui demandai quel était le vrai chef de sa religion.

c Ta le sais bien, répondit-il, c'est le sultan de Stamboul.

— Oui, cela, je le savais ; mais n'y en a-t-il pas d'autre?

— Il n'y en a pas d'autre, > me dit- il après avoir hésité un moment.

J'insistai :

c Tu vois bien, lui dis-je, que j'ai répondu franchement à tout ce que tu m'as demandé. Pourquoi ne fais-tu pas de même? Va, tu peux parler sans crainte; je suis marabout et homme de prière, les choses de la guerre ne sont pas les miennes. Dis-moi s'il n'y a pas d'autre chef que le sultan de Stamboul ?

^ Si, me dit-il alors ; il y en a un autre.

— Et lequel ?

— Le chef de la guerre.

— Gomment s'appelle-t-il, le chef de la guerre?

— U s'appelle le Mahdi.

— Où est-il, le Mahdi?

— Je ne sais pas. Il est loin, il est dans le désert. »

U répondait tout bas, d'une voix mystérieuse et presque effrayée.

C'est que, sous l'organisation décrépite du vieux monde islamique, une organisation nouvelle s'insinue et se développe chaque jour. Il se produit, en Afrique, une véritable renaissance du mahométisme sous la conduite des c Mahdis i>, prophètes qui se disent, et se croient peut-être, directement inspirés de Dieu pour rendre à la religion son éclat et sa ferveur, pour répudier les déshonorantes compromissions qui ont été faites avec les chrétiens par le sultan de Constantinople et par les autorités régulières d'Egypte, de Tunisie et même du Maroc.

Les nouveaux envoyés de Dieu établissent des sociétés secrètes, où s'entretient le plus violent fanatisme, et dont

tous les membres, reliés entre eux par un savant système d'émissaires et de réunions cachées, sont prêts à obéir aveu-^ glément aux ordres de leurs chefs. Ils comptent des partisans jusque dans nos villes d'Algérie et jusqu'à la cour de Constanlinople. Ils ont dans le désert des établissements publics, ils y tiennent dans des villes fortes leur cour religieuse et guerrière, ils y enseignent la pureté de la foi, ils y préparent leurs adeptes à de prochains triomphes.

Au-dessus de tous les Mahdis, un Mahdi s'élève, plus hardi et plus saint, chef d'affiliés plus nombreux; il devient le Mahdi, le c guide > par excellence, et il ne tient qu'à lui, à r heure qu'il jugera propice, de soulever contre les chrétiens et les Turcs une formidable insurrection. A sa voix là guerre sainte pourrait s'allumer presque simultanément dans toute l'Afrique du nord et du centre, en Arabie, dans beaucoup de contrées asiatiques, et jusque dans les îles de la Mataisie.

Ce n'est pas une abstraction que le Mahdi. Il a fait sentir plus d'une fois son action en Egypte, dans le Sahara, au Soudan, et il ne faut pas attribuer à une autre influence qu'à la sienne le martyre des six Pères* blancs du Sahara, ni le massacre de Gordon et de Flatters, ni peut-être même la mort de Crampel et de Mores. Il s'appelle Cheik-el-Mahdi, et il est le fils et l'héritier de Si-Mohammed-ben-Ali-ben- Esnoussi, qui a, vers 1835, fondé les Snoussya, la plus importante des sectes musulmanes. Il a sa capitale à Djerbourb, grande forteresse située au sud de la Tripolitaine. Sa devise est significative : « Les Turcs et les chrétiens, tous de la même bande, je les détruirai en même temps. >

Ceux qui ne croient pas au sérieux danger dont nous menacent en Afrique les sectes musulmanes, n'ont qu'à lire les ouvrages des auteurs qui les ont étudiées de près *.

Sans doute il n'est pas à craindre qu'elles triomphent défi-

ï Marabouts et Khouans, par le commandant Rinn. — Les Touaregs du Nord, |kar Henry Duveyrier. — La Conquête pacifique de l'intérieur africain, par l^ jrénéral Philebert. — Lettre de S. E. le cardinal Lavigerie à M. le président de la Conft^rence internationale de Bniielles. — Les Sociétés secrètes musulmanes , par Napoléon Ney.

nitivement de l'Europe ; mais on ne saurait trop insister sur le danger qu'elles feraient courir à notre colonie en temps de guerre , ni sur les massacres qu'elles auraient le temps de multiplier, même en temps de paix, avant que nous pussions envoyer des secours efficaces. A tout le moins comprendra-t-on qu'elles nous peuvent obliger un jour à recommencer dans nos possessions africaines de grandes dépenses et de grands sacrifices de troupes. Ces vérités, trop bien établies, devraient faire réfléchir ceux qui, indifférents en matière religieuse, ne le sont pas en matière de patriotisme.

Le mahométisme est donc, en Afrique, l'adversaire irréconciliable de la France, de la civilisation et de l'Église.

C'est dire si le cardinal Lavigerie a entrepris de le combattre.

Avant lui aucun effort n'avait pu être tenté dans ce sens par ses zélés prédécesseurs. Le gouvernement français s'y était toujours opposé. Aujourd'hui encore il fait tous les firais du culte musulman; il paye des fonctionnaires pour enseigner le Coran ; il entretient les mosquées, et, avec l'aide de patriotes avisés, il entreprend d'en construire à Paris. Sous la royauté et l'empire, cette sollicitude ne lui suffisait pas; on le vit, à certaines époques, imposer aux Kabyles l'observation plus stricte de leur religion et organiser à ses frais des pèlerinages à la Mecque, pendant qu'il interdisait à l'évêque d'Alger d'établir des maisons de sœurs chez les tribus kabyles qui en demandaient spontanément pour soigner leurs malades.

Quand Ma"" Lavigerie arriva en Afrique, c'était le plein épanouissement de ce régime. Plus que jamais on éloignait les indigènes des Européens, au point de vue religieux et administratif, avec l'espérance illusoire qu'on les constituerait de la sorte en nation alliée, et, suivant le mot qui faisait alors fortune, en c royaume arabe » ami de la France.

Le nouvel archevêque ne dissimula pas sa désapprobation pour im tel projet, et il y opposa dès lors le système de l'c assimilation », qui est aujourd'hui reconnu le meilleur

par tout !o monde. 11 consiste à rapprocher les indigènes des colons, et à les fondre progressivement dans la nationalité française.

M?r Lavigerie ne cacha pas non plus que ce rapprochement nécessaire était impossible à réaliser tant que les Arabes resteraient musulmans, et il annonça ouvertement son dessein de préparer leur conversion au christianisme.

f Faire du prosélytisme, s'écria-t-on alors, mais c'est surexciter le fanatisme des Arabes et les pousser à la révolte ! Mais c'est se heurter à l'impossible ! On n'a jamais converti de musulmans, on n'en convertira jamais. >

L'archevêque laissa dire et se mit à l'œuvre.

Aujourd*hui la réponse est faite.

Partout où des missionnaires ont pu être établis, ils ont fait tomber les préjugés des adultes, et ils ont inspiré aux enfants le désir du baptême.

Comment cela?

Sans pn'dication et sans discussion, en donnant des soins dévoués et gratuits à tous les malades, en enseignant la lecture et le travail aux enfants dont les parents y consentaient.

* Faire tomber des préjugés, inspirer le désir du baptême, c'est là, dira-t-on, un résultat tout moral, qui ne peut guère se constater, et d'où il est difficile de tirer de solides conclusions. > L'objection ne sera pas admise de ceux qui ont visité les stations des Pères blancs. Mais il a été fait depuis 4868, pour l'assimilation des indigènes, une expérience complète et ininterrompue dont le récit détaillé vaudra mieux que tous les arguments.

" Il y a près de trente ans, l'archevêque d'Alger recueillait et élevait un grand nombre d'orphelins arabes, qu'il établissait ensuite dans des villages créés exprès pour eux. L'auteur de cet ouvrage a séjourné plusieurs semaines parmi eux. Il les a trouvés, ainsi que leurs enfants, parfaitement fidèles à nos mœurs et à notre foi; il a trouvé autour d'eux, à cause des œuvres de charité dont ces villages sont devenus le centre, les musulmans moins fanatiques, plus rapprochés de nous, pleins de confiance dans nos prêtres. 11 croit pouvoir en con-

dure , tout au moins; qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre le christianisme et la race arabe, et que l'action des missionnaires ne crée pas un danger pour notre influence.

Mais il n'est pas possible d'apprécier dans son ensemble l'œuvre des orphelins arabes, si l'on ne se rappelle d'abord les circonstances dans lesquelles ils ont été recueillis et la manière dont s'est faite leur éducation.

En iSÙly Tannée même de l'arrivée de Mg*" Lavigerie en Afrique , une famine affreuse ravagea l'Algérie ; la faim et la peste enlevèrent en quelques mois le cinquième de la population indigène. Les plus navrantes peintures des grands fléaux historiques seraient ici au-dessous de la vérité. Sans parler des cadavres restés sans sépulture le long des grands chemins, il faudrait se figurer les hommes réduits à l'état de squelettes, les femmes et les enfants abandonnés, qui brou* taient l'herbe des champs ou dévoraient des immondices pour prolonger un peu leur existence ; il faudrait retracer d'alTreuses scènes de cannibalisme, et jeter sur toutes ces horreurs le sombre voile du fatalisme musulman avec son calme et muet désespoir.

L'État crut bien faire, pendant plusieurs mois, de cacher de tels malheurs à l'opinion publique, se contentant de répandre en secret des secours sans proportion avec d'aussi cruelles nécessités. Mg^ Lavigerie ne put rester insensible à la misère de ceux qu'il regardait comme ses fils malgré leur égarement ; il rompit le silence général et adressa aux fidèles de France d'abord, puis bientôt des autres pays catholiques , un appel qui put bien lui aliéner le gouvernement de l'Algérie, mais qui lui procura d'abondantes aumônes pour secourir les victimes du fléau.

Les adultes survivants reçurent des subsides efficaces, et le travail que TÉtat se mit en devoir de leur fournir acheva de

les tirer de peine. Mais il y avait auprès d'eux des enfants, des orphelins qui semblaient destinés à une mort certaine. Il fallait les recueillir et remplacer la famille qu'ils avaient perdue ou qui les avait abandonnés. L'archevêque d'Alger voulut leur servir de père; il n'en refusa pas un seul de ceux qui se présentèrent directement à lui ou qui lui furent amenés par ses prêtres, et il en eut un moment jusqu'à dixhuit cents à sa charge.

Ce fut au mois de novembre 4867 que se présenta le premier «rentre eux, un petit garçon de dix ans, à la mine intelligente ^ mais tombant presque d'épuisement.

< D'où viens-tu, mon enfant? lui dit l'archevêque.

— De la montagne, loin..., loin.

— Et tes parents, où sont-ils?

— Mon père est mort. Ma mère est dans son gouri)i.

— Et pourquoi l'as-tu quittée?

— Elle m'a dit : « Il n'y a plus de pain ici, va-t'en dans € les villages chrétiens, > et je suis venu.

— Qu'as- tu fait pendant la route?

— J*ai mangé de l'herbe, le jour, dans les champs; et, la nuit, je me cachais dans les trous pour n'être pas vu des Arabes, parce qu'on m'avait dit qu'ils tuaient les enfants pour les manger.

— Et maintenant où vas-tu?

— Je ne sais pas.

— Veux -tu aller chez un marabout arabe ?

— Oh ! non* Quand je suis allé chez eux, ils m'ont chassé, et si je ne partais pas assez vite, ils appelaient les chiens pour me mordre.

— Veux- tu rester avec moi?

— Oh! oui, je le veux.

— Eh bien , viens dans la maison de mes enfants , je te traiterai comme eux, et tu t'appelleras comme moi, Charles* >

11 fut mis au petit séminaire de Saint -Eugène, et quand, après la famine, on lui proposa de retourner dans sa tribu, comme on le iit pour tous ceux qui n'étaient pas complètement orphelins, il n'y voulut point consentir.

« Veux-tu aller retrouver ta mère? lui demanda Tarchevêque.

— Non, non, jç ne veux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai trouvé un père qui est meilleur que ma mère. >

L'histoire de cet enfant est à peu près celle de tous les autres. Mais beaucoup étaient déjà si profondément affaiblis, que, malgré les soins les plus dévoués, il en mourut plus de cinq cents. Trois cents autres furent, après la famine, rendus à leurs parents ou tuteurs naturels. 11 en restait environ un millier dans les deux orphelinats créés à Kouba pour les filles, à Ben-Aknoun, puis à Maison-Carrée pour les garçons. Après leur avoir sauvé la vie, l'archevêque se proposa de leur faire donner à tous, par les religieuses et par les missionnaires d'Alger, institués à ce moment même, et précisément à cette intention, le bienfait plus grand encore d'une éducation qui les rendît capables de suffire plus tard à leurs besoins, les attachât davantage à la France, et leur permît d'opter en connaissance de cause entre la foi chrétienne et le mahométisme.

C'était tenter pour la première fois de nous assimiler les indigènes, c'était se prononcer nettement contre le système jusque-là suivi par l'administration militaire, et contre le parti du royaume arabe. Bien qu'il eût alors à sa tête le vaillant et chrétien maréchal de Mac-Mahon, le gouvernement de l'Algérie, inspiré par les prétendus arabophiles, très puissants dans la colonie comme à Paris , résolut de couper court aux projets de l'archevêque et lui fit brusquement savoir qu'il fallait rendre les orphelins à leurs tribus.

La lettre que Mg*" Lavigerie adressa alors au gouverneur général, et qu'il fit publier dans tout son diocèse, restera un monument de fermeté épiscopale.

Sans s'occuper des questions administratives et politiques qui divisaient la colonie , il demandait pour l'Algérie à la France c des libertés commerciales, agricoles, civiles et religieuses, plus larges et plus complètes > ; il s'associait, disait-il, aux vœux des colons de son diocèse, et il désirait

H LE CARDINAL LAVIGERIE

avec eux la modification d'un système qui étouffait toute vie et supprimait toute initiative. Mais il ne s'agit ici que de sa réponse à la menace qu'on avait faite de rendre ses orphelins à leurs tribus respectives.

i C'est-à-dire, monsieur le Maréchal, que ces enfants sans pères, sans mères, abandonnés de tous et livrés à la mort, mais recueillis par moi, grâce à la charité des évêques, des prêtres, des chrétiens de France, veillés, soignés, au péril de leurs jours, par nos religieux, par nos religieuses, dont plus de vinf^^t ont pris le typhus auprès d'eux, dont plusieurs déjà ont succombé, victimes de leur charité, nous ne les aurions sauvés, à ce prix, que pour les livrer, après quelques mois, sans protection, sans défense, sans parents, garçons et filles, aux passions bestiales de leurs coreligionnaires !

ï Mieux aurait valu mille fois les laisser périr !

i Voilà ce qu'on présente comme nécessaire I Mais il n'en sera pas ainsi, sans que je fasse entendre au monde une protestation solennelle.

a A leurs pères, à leurs mères, à leurs tuteurs naturels, je les eusse rendus sans difficulté ; mais je suis le père, le protecteur de tous ceux de ces enfants dont les pères, dont les mères, dont les tuteurs n'existent plus. Ils m'appartiennent, parce que la vie qui les anime encore, c'est moi qui la leur ai conservée- C'est donc la force seule qui les arrachera de leurs asiles^ et, si elle les en arrache, je trouverai dans mon cœur d'évêque de tels cris, qu'ils soulèveront contre les auteurs de ces attentats l'indignation de tous ceux qui méritent encore, sur la terre, le nom d'hommes et celui de chrétiens, t^

On comprendra mieux l'effet produit par la lecture de cette lettre dans toutes les églises algériennes, si l'on se rappelle que la liberté de la presse n'existait pas alors dans la colonie. On vit la population, malgré son peu d'esprit religieux, acclamer son archevêque; des adresses couvertes de signatures lui furent envoyées de toutes parts, exprimant sous diverses formes cette pensée générale, que c toute l'Algérie espérait en lui i>. En France, la presse indépendante reproduisit ces félicitations et s'y associa pleinement, tandis que

des évêques approuvaient la conduite de leur collègue, et que le pape lui envoyait un bref de louange et d'encouragement.

Pour assurer l'effet de sa lettre, l'archevêque d'Alger s'adressa directement à l'empereur et se rendit à Paris. Napoléon III, qui, au fond, était timide, pensa faire cesser tout ce bruit en offrant au prélat un siège plus considérable. Mgf Lavigerie répondit qu'il était très reconnaissant de cette bienveillance, mais c qu'accepter serait son déshonneur et celui de l'Église j>.

L'empereur dut lui promettre qu'on le laisserait continuer ses œuvres, et le Journal officiel du 28 mai 1868 publia une lettre adressée par le maréchal Niel, ministre de la guerre, à l'archevêque d'Alger, et contenant cette phrase significative : « Croyez, Monseigneur, que le gouvernement n'a jamais eu l'intention de restreindre vos droits d'évêque, et que toute latitude vous sera laissée pour étendre et améliorer les asiles où vous aimez à prodiguer aux enfants abandonnés, aux veuves et aux vieillards, les secours de la charité chrétienne, ï

Libre enfin de pourvoir lui- môme à l'avenir de ses orphelins, Mgr Lavigerie les fit préparer, dans les deux établissements de Kouba et de Maison -Carrée, aux travaux de la vie agricole et aux arts qui s'y rapportent. Pour les enfants du peuple, et principalement pour les enfants abandonnés, la vie des champs, qui est vraiment celle de la nature, lui semblait à bon droit la plus propre à sauvegarder la santé du corps et celle de l'âme. Sous la direction de frères ou de sœurs à la hauteur de tous les dévouements, les orphelins et les orphelines s'appliquèrent, suivant leurs forces, à transformer en vignes, en pâturages, en champs de blés, les terres incultes où ils étaient établis.

On publia bien haut que c'était une entreprise chimérique, de soumettre au travail des enfants jusque-là habitués au vagabondage et à l'oisiveté. « Vous n'en garderez pas un seul, disait-on, ils se sauveront tous dans leurs tribus »

L'archevêque continua son expérience.

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Ellle fut des plus heureuses. Bien qu'on les laissât tout le jour libres, en pleins champs, sans murs, sans barrières, un très petit nombre d'enfants retournèrent à la vie errante, presque tous restèrent volontairement et se formèrent avec un surprenant succès aux travaux qu'on leur indiquait.

Leur reconnaissance pour leurs bienfaiteurs, leur estime de la foi chrétienne, leur piété, leur attachement à la France, dont la chaiité les avait sauvés de la mort, n'étaient pas moins remarquables que leur docilité aux enseignements si pratiijues de leurs maîtres.

Dterai-je l'exemple de l'un d'entre eux, pauvre petit estropié, impropre aux travaux de la culture, et à qui l'on avait appris le métier de cordonnier? Un jour qu'il était venu raconter à l'archevêque, c au Père, > ses premiers essais, ses premiers déboires, ses premiers bénéfices, il termina TentretieD en se mettant à genoux devant le prélat pour lui demander une faveur importante.

< Mes camarades de l'orphelinat seraient bien contents, dit-il, et moi encore plus qu'eux, si vous vouliez accepter que je vous lasse une paire de souliers.

— Comment, une paire de souliers !

— Oui, Père, que je vous fasse, moi, pour vos étrennes, une paire de souhers, mais de beaux souliers, des souliers vernis! *

Le cardinal» racontant lui-même ce trait, ajoute : Œ Vous me croirez facilement, j'ai été plus heureux de cette offre si naïvement faite par mon pauvre enfant que de tout ce que l'on eût pu m'offrir de plus riche. Il a pris mon pied, sans attendre ma réponse, qui ne venait pas, parce que je sentais l'émotion qui arrêtait ma voix et que je ne voulais pas paraître attendri ; puis, la mesure étant bien prise, il s'est relevé triomphalement : c Oh ! comme ils vont € tous être contents, dit- il, quand ils sauront que Monsei- < gneur veut bien une paire de mes souUers ! j>

Les petites orpheUnes ne montraient pas des sentiments moins délicats, et c'était un touchant spectacle que de les entendre donner le nom de « maman > aux sœurs qui étaient chargées de leur éducation.

Ces enfants si bien disposés, mais dénués de toute expérience j ne pouvaient rester toujours dans leurs orphelinats. Faudrait-il donc les jeter sans appui, sans famille, soit au milieu des Européens , soit au milieu des Arabes ; les exposer ainsi, dans le premier cas, à une infériorité forcée et au mauvais exemple de l'irréligion; les placer, dans le second cas, en face d'une routine aveugle et peut-être d'une rancune de race qui les ferait regarder comme des apostats ?

Celui qui avait sauvé leur enfance voulut assurer leur vie tout entière, les établir les uns près des autres dans la saine vie des champs, dans des conditions où ils développeraient peu à peu leur initiative sous l'inspiration discrète des religieux et des religieuses qui les avaient élevés ; il voulut, tout en laisant lui-même les premiers frais de leur établissement, les mettre en piesure de se suffire par un travail indépendant et personnel.

Dans ce dessein, il se rendit un jour dans la plaine du ChéliiT, à peu près à égale distance de Milianah et d'Orléansville, pour choisir et acheter de vastes étendues de terrain.

n campa, la première nuit, sous une tente arabe, au bord du Tighzel, petit affluent du Chéliff; dès le lendemain, il se mit en relations d'affaires avec les indigènes qui faisaient paître leurs troupeaux dans ces plaines à moitié désertes, et bientôt Ton commença de construire la première maison du futur village, pour y loger les Pères qui devaient diriger les travaux. Une seconde demeure s'éleva ensuite, où Ton fit venir huit orphelins ; puis ce fut le tour de la maison des sœur-s, où furent amenées quelques orphelines.

Pénitenciers, Arabes, orphelins, tout le monde se mit à Touvrage ; la plaine inculte fut défrichée, les broussailles d'aloèSj de palmiers nains, de tamarins, de cactus et de jujubiers sauvages firent place à des champs de blé, à de bons

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pâturages ; enfin les maisons s'élevèrent, disposées régulièrement à quelque distance les unes des autres, autour d'une chapelle provisoire.

Le village reçut son nom du conseil de la Propagation de la foi, qui ne lui avait pas ménagé ses aumônes ; il fut appelé Saint- Cyprien en souvenir du grand évéque de Carthage, le plus illustre des martyrs d'Afrique.

Tout était prêt pour recevoir les jeunes ménages d'Arabes chrétiens.

Mg*" Lavigerie, en effet, avait commencé à unir ensemble ses orphelins et ses orphelines. Les deux premiers mariés furent le Kabyle François Ben-Aïssa, de qui nous tenons 4irectement une partie de ces détails, et un Arabe du nom de Jean Schériff.

Tous deux, par exception, logeaient et travaillaient à Saint- Eugène, chez l'archevêque. Celui-ci ne les habitua pas sans peine à l'idée qu'il faudrait bientôt se séparer de lui ; mais enfin il leur fit comprendre que l'intérêt de leur avenir l'exigeait ainsi. Un jour donc qu'il confirmait, à Notre-Damed'Afrique, deux orphelines de Mustapha, nommées Hélyma et Johrah, il emmena avec lui les deux jeunes gens et les leur présenta après la cérémonie. On se convint, on se fit encore une quinzaine de visites, et le 2 juillet 1872, pour la première fois depuis bien des siècles, deux mariages chrétiens étaient célébrés entre enfants de cette pauvre race déchue. L'archevêque les bénit lui-même dans la basilique de Notre- Dame -d'Afrique, en présence d'une foule nombreuse et de toutes les autorités d'Alger. Les deux mariés portaient sur leurs vêtements d'Européens le burnous blanc des Arabes et sur leur tête la chéchia rouge ; les deux jeunes filles étaient toutes vêtues de blanc, couvertes d'un voile, et le front ceint de la couronne des vierges. Le prélat, dans son discours, fut encore plus éloquent par ses larmes que par ses paroles, et les assistants n'étaient guère moins émus que lui.

Par le contrat civil qui avait été signé la veille, Mg«" Lavigerie avait assuré aux époux un avoir modeste, mais suffisant : une dot de cinq cents francs, la petite maison, le jardin et les vingt- cinq hectares de terre qui, bien cultivés,

devaient leur assurer désormais le pain nécessaire. Par un loyer d'un franc, il maintenait cependant son droit de propriété afin de les garantir, le cas échéant, contre leur propre imprévoyance et contre l'insidieuse rapacité des Juifs algériens.

Cependant on préparait de nouveaux mariages et en plus grand nombre. Le dimanche, les orphelins de Maison- Carrée allaient, en grande simplicité et sous la conduite paternelle des missionnaires, faire connaissance avec les orphelines de Kouba et choisir librement, au bout de quelques visites, celles vers qui ils se sentaient incliner davantage.

Ces relations préliminaires ne devaient pas offrir de graves difficultés, si l'on en juge par le fait suivant, arrivé plus tard à Saint- Cyprien. L'un des Pères, s'apprétant un jour à faire un voyage en France, se vit aborder par l'un de ses jeunes gens qui voulait lui demander une grâce.

€ Père, je voudrais bien que vous m'ameniez de France une jeune fille que je puisse épouser.

— Voilà une commission un peu délicate, mon ami. Du moins aurais-je besoin de quelques indications. Comment la veux -tu, ta future épouse?

— Je ne sais pas, mon Père.

— Comment! tu ne sais pas? La veux- tu grande, petite, travailleuse, de même âge ou plus jeune que toi? Voyons, tu ne réponds rien, comment veux-tu que je sache ce qu'il te faut?

— Eh ! mais, mon Père, faites comme pour vous. i>

Au mois d'octobre suivant, se célébraient dix- huit nou* veaux mariages, soit à Maison -Carrée, soit à Saint- Cyprien, où l'on faisait quelquefois venir d'avance les fiancés, afin qu'ils pussent s'établir dans leur maison le jour même de leurs noces. Déjà mariés ou près de l'être, les nouveaux venus étaient accueillis au village avec de grandes démonstrations de joie, et l'on ne ménageait pas, à leur arrivée, ces décharges de poudre que les Arabes, même baptisés, regardent comme le principal embellissement de toutes les fêtes. On les conduisait à l'église joyeusement ornée ; et là, après leur avoir donné les meilleurs conseils, on leur faisait

tirer au sort la maison, les champs, les bœufs, les moutons, tout le matériel agricole qui leur était destiné. On se mettait ensuite en procession à travers le village, et Ton s'arrêtait devant chaque demeure pour en faire prendre possession à ses heureux propriétaires. Le soir venu, un feu de joie s'alluïiiait, la poudre parlait encore, et la journée se terminait à i'ëglise par de ferventes actions de gfrâces.

Des Arabes des tribus voisines venaient assister à ce spectacle et prendre part au festin. Un jour l'un d'eux, un \îeux patriarche, restait pensif et silencieux après la cérémonie.

« A quoi penses-tu, Ben-Kheïra? lui demanda un des Pères.

— Je pense que, depuis que le monde existe, on n'a jamais TU qu'Allah et ce marabout chrétien donner ainsi pour rien à des enfants abandonnés les terres, les maisons et les bœufs.-. El Hadj-Abd-el-Kader, ajouta-t-il après une pause, avait bien voulu recueillir les enfants des Arabes morts près de lui durant sa guerre avec les Français, mais il n'a pas pu, il est parti, et les enfants se sont dispersés ; c'était la volonté d'Allah. >

Les Arabes ne parlaient pas en mal de la création de ces villages. Ils savaient que les nouveaux venus avaient quitté Tislamisme; mais ils savaient aussi qu'ils l'avaient fait librement, qu'on n'en avait baptisé ni même gardé aucun contre son désir. <r C'est le droit du marabout de leur enseigner sa loi, disaient- ils pour la plupart. Leur vie est à lui, puisque c'est lui qui Ta conservée. »

< C'était écrit i> , se contentaient de dire les autres.

Et, suivant leur usage de donner à chaque tribu le nom de son fondateur, ils appelaient les habitants du nouveau village les Oulad-Marabout , les fils du Marabout.

La tribu chrétienne s'augmenta bientôt d'un nouveau village^ crée à six kilomètres du premier, dans la même plaine du ChéliiT, mais plus près du fleuve et des montagnes de la Kabylie de Cherchell. Il fut nommé Sainte-Monique, en souvenir de Tadmirable mère à qui l'Afrique doit la conversion de son plus grand docteur. Les deux premières familles qui

s'y établirent furent celles de François Ben-Aïssa et de Jean SchéiilTj qu'on avait d'abord installées non loin de Saint- Eugène, au pied de la Bouzaréah. D'autres ménages vinrent les rejoindre, et le village de Sainte-Monique ne tarda pas à être presque aussi grand que celui de Saint-Cyprien.

Les deux ensemble comptaient dès lors une quarantaine de familles; c'en était assez, si elles persévéraient dans la foi chrétienne et Famour de la France, pour démontrer victorieusement » comme c'était le principal dessein de l'archevêque, qu'il n'est pas impossible de relever la race arabe de sa profonde déchéance; mais c'était trop peu pour assurer Tavenir de chacun de ses enfants. Il aurait voulu, en effet, les établir tous de la même manière, et ceux qu'il avait dû laisser à Torphelinat ne craignaient pas de lui en faire souvent la demande. Mais il eût fallu que le gouvernement français lui vînt en aide pour le surcroît de dépenses que l'établissement de nouvelles familles, dans les conditions indiquées plus haut, aurait ajouté à toutes les charges qui lui incombaient déjà.

Au lieu de cela, on proposa à la Chambre, en 4874, de supprimer le crédit de quatre-vingt-dix mille francs qu'on lui accordait depuis deux ans pour l'achèvement de ses villages et la nourriture des huit cents orphelins qui lui restaient.

Un député algérien, M. Warnier, le meilleur ami des évêques d'Alger tant qu'il y avait trouvé son intérêt, eut le triste honneur de faire cette proposition , en l'appuyant sur deux calomnies, qui, cent fois réfutées, ont été cent fois reproduites, tantôt par l'ignorance, tantôt par la mauvaise foi.

A partager quatre-vingt-dix mille francs entre huit cent trois orphelins, on trouvait cent treize francs pour chacun, c'est-â-dîre à peine la moitié du nécessaire ; on osa bien dire que l'archevêque recevait onze cent trente francs par enfant, en dépensait seulement cent trente et mettait le reste dans sa poche. Cet outrage, plus maladroit encore que grossier, ne provoqua que des protestations indignées.

Une perfidie plus habile consista à dire que la fondation

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des Tillages avait surexcité le fanatisme musulman et que les orphelins, se trouvant isolés au milieu des Arabes, couraient les plus grands risques d'être massacrés. La surexcitation du fanatisme mahométan était une allégation gratuite et déjà réfutée par une expérience de deux ans. Mais d'affirmer, comme le faisait M. Warnier, l'isolement des orphelins c au milieu des musulmans, loin de toute famille chrétienne >, c'était un odieux mensonge, car le chemin de fer d'Alger à Oran passait alors comme aujourd'hui entre les deux villages^ et avait deux stations tout près de là; ils touchaient d'un côté a la mine de fer de Témoulga, de l'autre à celle de rOued-Roulna, toutes deux exploitées par des Européens; et enfin, sans parler des fermes françaises disséminées un peu partout^ il y avait, à une distance d'une lieue à peine, un hameau de colons au marché des Attafs.

M. Warnier, qui avait écrit, en 4865, à l'évéque d'Alger : € Quand des renégats combattent notre œuvre, il est bon de démontrer à la France catholique que l'avenir de l'Algérie n'appartient ni aux Arabes ni à l'islamisme, y> M. Warnier s'attira de Mg^ Lavigerie une réponse écrasapte.

Le crédit fut maintenu, cette année -là, par la majorité de la Chambre, Mais, en 1875, il ne fut pas demandé par le gouvernement général, et il en résulta un coup funeste pour Tavenir des orphelins qui n'étaient pas encore établis. Il fallut les placer pour la plupart, garçons et filles, comme domestiques dans des familles de la colonie, et alors se réalisa ^ pour un trop grand nombre d'entre eux, le vœu franchement exprimé par un journal irréligieux de Gonstantine :

« M. Warnier a proposé à l'Assemblée nationale de disséminer ces enfants dans nos villages, au milieu de familles européennes € qui leur rendront le service de leur apprendre * ce qu'est la véritable famille chrétienne ». Bravo! J'applaudis de toutes mes forces à cette idée. Avant un an, les trois quarts de nos néophytes ne seront plus catholiques, sans avoir pour cela envie de se faire musulmans. »

C'était pourtant trop espérer. Les orphelins qu'on put placer convenablement persévérèrent dans le bien, et il y en a aujourd'hui qui sont missionnaires, officiers, docteurs en

médecine des facultés de France. Les orphelines qui furent confiées à des communautés religieuses ou à des maisons sûres se sont toutes bien conduites. Quant aux pauvres enfants qui ont cédé à l'entraînement du mauvais exemple, la responsabilité de leur chute incombe tout entière à ceux qui les ont voués de parti pris à la corruption, en supprimant le peu de ressources qui eût assuré leur avenir. Du moins peut- on dire que tous ceux qui sont morts ont fini dans des sentiments de foi et de repentir.

Mais que sont aujourd'hui devenus les orphelins pour lesquels Tarchevêque d'Alger a pu réaliser librement ses projets, les Arabes chrétiens de Saint- Cyprien et de Sainte- Monique ?

Il faut dire tout d'abord que la population des deux villages a déjà sextuplé. On avait établi vingt-deux ménages à Saint-Cyprien, et dix-neuf à Sainte-Monique ; il y a aujourd'hui cent soixante-dix habitants dans le premier village, et cent quarante dans le second. Cet accroissement s'est fait sans qu'un seul colon ou un seul indigène soit venu s'y installer, mais par l'unique excédent des naissances. Il y a présentement par famille une moyenne de cinq ou six enfants , et ce nombre s'augmente tous les ans.

Le fait ne mérite-t-il pas d'être signalé, à une époque où la dépopulation, ce signe le plus certain des temps de décadence, commence à attrister la mère patrie?

Malgré cette augmentation d'enfants, dont quelques-uns à peine commencent à être en âge d'aider leurs parents, les jeunes ménages ont assez bien travaillé pour suffire à leurs nouveaux besoins. Quelques-uns même ont pu agrandir à leurs frais la propriété qui leur avait été concédée. Pendant mon séjour à Sainte-Monique, au printemps de 4890,

un des habitants, le plus riche, il est vrai, a acheté et payé comptant une concession de six mille francs sur la commune de Carnot.

Il faut dire que leurs économies sont moins exposées que celles des colons aux prodigalités du vice. Du Maroc jusqu'à Tunis, ce sont, comme Ta observé avec admiration un journaliste radical d'Alger, les deux seuls villages où il n'y ait pas de cabaret. Dans tous les autres, il y en a presque autant que de maisons ordinaires, et quelquefois davantage; un de mes amis a vu, près de Dellys, un hameau de neuf habitations , parmi lesquelles il y avait cinq cafés.

Est-ce à dire qu'on ne prenne point de récréations chez nos Arabes chrétiens? Durant la semaine, il est vrai qu'ils s'en passent assez bien ; mais le dimanche, avant et après les vêpres, on peut les voir s'amuser ensemble à des jeux divers, aux boules, aux quilles, etc., dans le vaste préau de l'école ou devant l'église. Ils jouent même quelque argent, de quoi payer une bouteille ou deux, que le supérieur des Pères ne dédaigne pas de leur vendre lui-même, si bien qu'avec beaucoup de mauvaise chance ou de maladresse ils peuvent perdre jusqu'à une somme de cinquante centimes. Mais ce primitif établissement de jeux ne fonctionne ni pendant la semaine, ni après la prière du soir le dimanche.

Ces jeux du dimanche sont la seule circonstance où les Pères, ([ui sont au nombre de trois dans chaque village, se mêlent régulièrement à la vie ordinaire de leurs paroissiens, car ils ont pour principe de développer le plus possible leur initiative. Sans doute ils ne leur refusent jamais un conseil ou un service, mais ils tiennent à leur laisser décider euxmêmes les questions d'intérêt matériel, de culture, d'achats, de vente, en un mot toutes leurs affaires. Il leur suffit bien, au reste, de remplir leurs triples fonctions de médecins, d'instituteurs et de curés.

Médecins et pharmaciens gratuits, ils le sont bien plus encore, comme nous le verrons, pour les Arabes des tribus voisines que pour les habitants des deux villages. La mauvaise conduite et surtout l'ivrognerie, qui, jointes en été aux ardeurs du climat, font succomber tant de colons, sont choses

LES ORPHELINS ARABES ET LA QUESTION DU PROSÉLYTISME i07

absolument inconnues à Saint-Cyprien et à Sainte-Monique, et Ton s'en aperçoit à la rareté des maladies.

Les Pères sont tout autrement occupés comme instituteurs (qu'on se rassure, l'administration ne les a pas dispensés de leur brevet); leurs écoliers sont déjà nombreux, d'âges différents, aussi intelligents en général et pour le moins aussi turbulents que les enfants de France. Paul Bert, dont le voyage en Algérie a rendu de vrais services à la liberté de Taction catholique, parce qu'il en a constaté les excellents résultats au point de vue firançais, Paul Bert apprécie comme il suit les écoles laïques établies chez les indigènes :

c L'instituteur enseigne ce qu'il sait, ce qu'on lui a appris à enseigner, ce qui est estimé dans les écoles normales et apprécié de MM. les inspecteurs... Un jour, dans une école de la Grande- Kabylie, l'instituteur me montrait avec fierté des enfants qu'il préparait au certificat d'études. C'est là une conception délirante. Le certificat d'études : les casse-tête de Tari thméli que, les Mérovingiens, les subtilités de la grammaire ^ ]e3 bizarreries de l'orthographe. Dans une autre, je prends le cahier de rédactions du meilleur élève. Dictée,... je vous le donne en mille, les Remords de Frédégonde!,.. Mais ces enfants, familiers avec Brunehaut et les intérêts composés, je leur demandais en vain l'étendue de la France, le nombre de ses soldats, le bien qu'elle a fait à leur pays, leurs devoirs envers elle *. >

Invité par le père supérieur de Sainte-Monique à visiter et à interroger ses élèves, je me rappelai ce passage de Paul Bert, que je venais de relire dans le charmant ouvrage de M. Charvériat sur la Kabylie, et je m'en servis pour diriger mon petit examen. J'aurais voulu que nos députés radicaux entendissent les réponses de ces enfants, quand je les interrogeais sur la grandeur de la France, sur le bien qu'elle a fait à l'Algérie et sur leurs devoirs envers elle; peut-être n'eussentîls pas été indifférents au plaisir d'entendre ces petits Arabes dire notre patrie, en parlant de la France ; peut-être se seraientils promis de ne plus entraver désormais l'action de nos missionnaires.

* Paul Bert, Lettres de Kabylie, p. 63.

i08 LE CARDINAL LAVIGERIE

Je voulus aussi savoir ce qu'on faisait des € casse -tête de rarithmétique >, et j'ouvris les cahiers de problèmes. Je n'y trouvai que des questions dans le genre de celles-ci : « Tu achètes tant de mètres d'étoffe, à tel ou tel prix, plus divers objets qui valent tant et tant. Tu n'as sur toi qu'un billet de cinquante francs. Combien le marchand doit-il te rendre? — Tu es pour vendre un tas de bois vert, et on ne veut le payer qu'au poids; tu n'as pas de bascule, mais tu as un mètre. Comment vas-tu faire? j

Pour compléter la comparaison avec l'école laïque de Kabylie 5 je demandai perfidement au père :

« Vous savez, Jean JBen-Aïssa est vraiment très fort; est-ce que vous n'allez pas le préparer au certificat d'études?

— AJi ! mais non, par exemple, me répondit-il; il faudrait d abord lui apprendre un tas de choses inutiles, et ensuite son succès ne pourrait que lui donner de l'orgueil, le faire aspirer à autre chose qu'à l'agriculture et en faire un déclassé. >

Il ne faut pas terminer cette question de l'enseignement sans dire que la classe est faite aux petites filles par trois Bosurs Blanches, qui se chargent aussi de garder les bébés dans un asile pour faciliter le travail des mères. Elles s'occupent en outre du soin des malades dans le village et chez les tribus arabes.

C*est surtout dans le ministère paroissial que les Pères Blancs éprouvent le plus de consolation. Le respect humain est inconnu dans les deux villages ; les hommes sont aussi assidus à l'église que les femmes et les enfants, et personne n'a seulement l'idée de manquer aux offices du dimanche. Il va sans dire que, malgré la liberté qu'on leur laisse, tous se confessent et communient aux grandes fêtes; beaucoup même témoignent plus de ferveur pour la fréquentation des sacrements. Dans les épreuves qui sont inséparables des existences humaines, même les mieux réglées et les plus chrétiennes, leur résignation est vraiment admirable. Aussi calme et stoïque que le fatalisme des Arabes musulmans, elle revêt de plus, chez eux, un caractère de douceur et de joie surnaturelle que peut seule communiquer la pensée d'unir ses soufTrances à celles de Jésus-Christ.

Chaque matin, tous les enfants et une grande partie des bommes et des femmes assistent à la messe avant de commencer leur journée de travail ; et le soir, quand la tâche est finie, à une heure qui varie suivant les saisons, ils se retrouvent à Téghse pour faire la prière ensemble et chanter un cantique en français. Il y a quelque chose de touchant à entendre , sur celte terre lointaine, des Arabes et des Kabyles réciter les commandements de Dieu dans notre vieux langage , et répéter ensemble, eux, les fils de pillards, de menteurs et d'impudiques : « Biens d'autrui ne convoiteras pour les avoir injustement. — Faux témoignage ne diras ni mentiras aucunement- — Luxurieux point ne seras, de corps ni de consentement!

Ce qui ajoute à la pieuse originalité de cette réunion, c'est que les mères tiennent à y porter leurs plus jeunes enfants. Les missionnaires ont bien essayé d'abord de les en dissuader, puis ils ont cédé devant leur insistance, en se disant qu'après tout ces cris un peu discordants ne devaient pas déplaire à celui qui aimait autrefois à réunir auprès de lui les petits enfants de la Judée.

L'été, quand le thermomètre, dans cette plaine exposée à toutes les ardeurs du soleil, dépasse parfois 45 degrés à Tombre, les habitants vont, malgré tout, travailler à leur moisson, et le village reste tout le jour plongé dans le silence. ilais quand le soleil se couche, tout le monde revient à la fois, moissonneurs avec leurs chariots, pâtres avec leurs troupeaux, et c'est alors une subite animation et un vrai vacarme. Soudain la cloche annonce le moment de la prière; un grand silence se fait, et tout le monde se rend à l'église pour remercier le Dieu qui fait mûrir les blés et qui conserve la sauté aux hommes. Chacun va ensuite souper chez soi; et bientôt après un grand nombre se retrouvent sur les bords du Chélilî, parmi les palmiers nains et les plantes sauvages; c'est là qu'on passe la nuit, sur la terre nue, pour éviter la chaleur des maisons, et, quand le sommeil ne vient pas, on se raconte les récits interminables qu'on a appris des Arabes voisins. Si j'ai l'air d'inventer une idylle ou de décrire d'imagination un nouveau Paraguay, ce n'est pas de ma faute : les choses se passent absolument comme je le dis.

H2 LE CARDINAL LAVIGERIE

Toutefois, en cherchant bien, on peut trouver dans Torganisation des villages une petite imperfection. Sans cesser de faire de l'agriculture leur travail principal, il faudrait qu'une ou deux familles s'adonnassent en même temps aux métiers indispensables de charron, de menuisier, de serrurier, de maréchal -ferrant; il faudrait, en outre, qu'il y eût à Sainte- Monique, comme à Saint-Cyprien, une boutique d'épicerie, de mercerie et d'autres menus objets de consommation quotidienne. Grâce à ces industries secondaires, qui ne détourneraient pas complètement les hommes du travail des champs, grâce à ce petit commerce, qui pourrait être tenu par les femmes, les habitants n'auraient pas besoin de faire d'aussi fréquents voyages dans les communes environnantes; ils éviteraient le double inconvénient du temps perdu et du contact avec les colons européens, qui essayent trop souvent, sans succès jusqu'ici, de les détourner de leur genre de vie.

Sans la prévoyance des missionnaires et de leur illustre fondateur, on pourrait concevoir quelque inquiétude pour le moment où il faudra passer d'une génération à l'autre. Les domaines actuels seront-ils vendus, et le prix en sera-t-il partagé conformément à notre absurde loi de succession? S'exposera-t-on à les voir acheter par des colons impies, qui introduiront la discorde et l'irréligion dans ces villages? Les enfants seront-ils dispersés au hasard, avec leur maigre pécule, dans tous les coins de la colonie?

On pourrait les établir, du vivant même de leurs parents, en groupes compacts qui deviendraient le centre de nouveaux villages semblables aux premiers. L'Algérie, la Tunisie, sont assez grandes pour s'y prêter, et la montagne même de la Kabylie de Cherchell, qui domine les établissements actuels, est parfaitement colonisable. Pendant que ses frères et sœurs se feraient ainsi une situation personnelle, l'un des enfants demeurerait avec le père pour prendre un jour sa succession. Les autres auraient tous les biens meubles, lui-même gardei-aît rimmeuble, qui resterait le foyer des bonnes traditions et le refuge de ceux qui auraient échoué dans leurs entreprises.

Saint-Cyprien et Sainte-Monique, dont la population, nous

l'avons dit, a déjà sextuplé en vingt ans, essaimeraient dans TAfrique française de jeunes colonies d'Arabes dévoués à notre foi et à notre patrie, et peut-être un tel exemple indiquerait-il aux gouvernements futurs la meilleure méthode d'assimilation.

Il y a plus, leur exemple et les œuvres de charité qui s'établiraient chez eux influeraient peu à peu sur les Arabes encore musulmans, pour les rapprocher de la France. C'est, en effet, ce qui se produit déjà dans la plaine du Chélifif.

Depuis la fondation des villages, les missionnaires s'étaient préoccupés d'offrir aux malades indigènes des conseils et des remèdes gratuits; et, après le premier moment de surprise, Arabes et Kabyles s'étaient volontiers laissés secourir. Au bout de quelques mois , ils vinrent en toute confiance apporter leurs malades. Quand ils étaient trop nombreux pour être soipiés dans la petite maison, les Pères les rangeaient en ordre au dehors, et, s'agenouillant devant eux, ils pansaient leurs plaies. Ce fut ce spectacle qui inspira un jour à un officier français cette belle réflexion : c Vraiment, en voyant ces Pères avec leur costume oriental, entourés de ces pauvres indigènes, on croirait assister à une scène de l'Évangile. C'est ainsi que les malades devaient entourer Jésus-Christ et ses apôtres dans la Judée. >

En 1874, la division d'Alger était commandée par le général Wolf, qui connaissait à fond les indigènes, pour les avoir administrés pendant vingt-cinq ans. Sachant leurs sympathies pour les soins que les missionnaires donnaient aux malades des tribus qui environnent Saint-Cyprien , il suggéra un jour à Mgf Lavigerie l'idée d'y construire un hôpital. <t Ce sera, lui dit- il, une œuvre chrétienne; mais ce sera en même temps une œuvre d'heureuse politique, qui, sans froisser en rien aucun indigène, produira sur le grand nombre le meil-

leur effet d'apaisement et d'attraction. D'ailleurs, c'est le génie de la France de gagner par les bienfaits les peuples qu'elle a vaincus. >

Bientôt après, une magnifique construction en style mauresque s'élevait dans le voisinage de Saint-Cyprien. Ses colonnades, ses mosaïques de faïence, ses bains, son grand jardin, lui donnaient l'air d'un palais. L'archevêque tenait à montrer aux indigènes son respect et son amour pour les pauvres.

u C'est pour un prince, tout cela? disaient les Arabes étonnés.

— Non, leur répondait- on, c'est pour vos pauvres et vos malades,

— Et ils ne payeront pas dans cette maison?

— Non, ils ne payeront pas. »

Ils ne le pouvaient croire.

Au commencement de 1876, eut lieu l'inauguration solennelle de rhôpital Sainte -Elisabeth. Le train d'Alger, malgré une distance de quarante-cinq lieues, amena trois cents invités, parmi lesquels le général Wolf et d'autres officiers supérieurs, le préfet, l'amiral, tous les hauts fonctionnaires, le prince royal de Hollande, la veuve du général Lamoricière, et une partie de la colonie d'hiverneurs.

L'arch évoque avait fait également inviter les indigènes de tous les douars de la montagne , en leur annonçant qu'il offrirait une di(fa. Plus de mille d'entre eux étaient venus à cheval et en armes. A peine le train arrive- t-il en gare, qu'ils se précipitent en fantasia furieuse, et, parvenus près des voyageurs, déchargent leurs armes en poussant des cris de guerre. Quand les dames sont un peu revenues de la frayeur que leur a causée cette brillante réception , le cortège se dirige vers rhôpital sous des arcs de triomphe, au son du canon, des cloches et des fifres, au bruit des hourras arabes.

L'archevOque, entouré de cinquante prêtres, attendait les invités, en habits pontificaux, sous un dais de velours rouge, que soutenaient quatre indigènes en burnous blanc et coiffés de la chéchia. Dès que la foule se fut approchée, il entonna le Veni Creator et procéda à la bénédiction de l'édifice et de tout le pays. Le spectacle était si beau et si émouvant, on

sentait si bien renaître, sous l'inspiration de l'Église et de la France , quelque chose de grand dans ces contrées autrefois soumises au christianisme et à l'empire de Rome, qu'un protestant, le consul d'Angleterre, ne put s'empêcher de dire : <t Nous avons vu saint Augustin ! »

La place fait défaut pour rappeler les éloquents discours du général Wolf et de l'archevêque. Mais nous regrettons plus encore de ne pouvoir citer le long poème qui fut improvisé, le soir après la diffa, par un chanteur arabe, sur la famine, les orphelins et le palais des infirmes, qui portait sur sa façade cette brève inscription : Bit Allah, Maison de Dieu. Le refrain était celui-ci :

Les enfants avaient pris la fuite , N'ayant plus de pain et broutant l'herbe.

Ils n'avaient plus de père ni de mère...

Le grand Marabout les a recueillis.

J'ai VU dans cet hôpital cent cinq malades arabes, pleins de confiance et de respect pour les quinze Sœurs Blanches qui pansaient leurs plaies trop souvent inguérissables. Ils étaient presque tous assis par terre dans la grande salle ou dans la cour, car ils ne consentent à se mettre au lit pendant la journée que lorsque la force les quitte entièrement. On dirait, à voir leur stoïque résignation, qu'ils sont moins affectés de leur mal, que surpris et touchés des soins dont ils sont l'objet.

La défiance des premiers jours a bien disparu, et ils viennent si nombreux qu'on ne peut souvent leur donner, pour la nuit même, que des nattes à défaut de lits.

On s'est décidé, malgré l'insuffisance actuelle des ressources et en comptant une fois encore sur la charité catholique, à bâtir une aile de plus pour n'avoir pas la douleur de refuser des malades.

On ne s'étonnera pas que les habitants des deux villages chrétiens aient offert leur travail gratuit pour cette construction , mais on sera heureusement surpris d'apprendre que les musulmans y ont collaboré aux mêmes conditions; peut-être même daignera-t-on voir là une assez bonne preuve que les

il6 LE CARDINAL LAVI6ERIE

œuvres de charité chrétienne ne surexcitent pas toujours le fanatisme des Arabes. Il y a plus ; lorsque les Pères ou les Sœurs vont dans la montagne, comme ils le font tous les jeudis j soigner les indigènes à domicile, ceux-ci leur offrent, à défaut d'argent, des œufs et des poules, pour que le prix de la vente en soit consacré aux dépenses de l'hôpital.

J'accompagnai un jour le supérieur de Sainte -Monique dans cette tournée de malades. Le ChélifF traversé tant bien que mal sur nos chevaux, car les pluies l'avaient beaucoup grossi, nous arrivâmes chez les Skakra, gens assez mal famés, et qui ont tout volé, dit-on, sauf leur réputation de voleurs. Munis de pierres pour éloigner les chiens peu hospitaliers, nous pénétrâmes à travers les cactus qui cachaient les gourbis, et le Père, qui parlait très bien l'arabe, demanda à haute voix s'il y avait des malades. Aussitôt les gens sortirent, et, le plus naturellement du monde, racontèrent leurs souffrances, montrèrent leurs plaies et apportèrent les infirmes qui ne pouvaient marcher.

Le Père commença la consultation, et appliqua séance tenante ou distribua pour plusieurs jours les remèdes nécessaires; il soigna les yeux malades avec du nitrate d'argent, brûla et pansa les plaies vives, arracha les dents gâtées, bref, soulagea un peu tout le monde et en guérit plusieurs. Il dut distribuer une quantité étonnante de pilules purgatives, dont les Arabes trouvent les effets salutaires et, disons -le, fort amusants. La petite vérole , qui sévissait alors sur les enfants, n'intimida pas le Père, cela va sans dire; il examina ceux qui étaient atteints et donna des conseils appropriés aux phases diverses de la maladie. Preuve non équivoque de leur confiance dans les marabouts chrétiens : les femmes ne furent pas enfermées et ne se voilèrent pas devant nous.

La séance terminée, nous nous rendîmes avec les hommes dans une sorte de grand hangar qui devait servir de caravansérail ou de salle de réunion, et là se tint durant près de deux heures une conversation qui prouvait, à ne pas s'y méprendre ^ leur respect pour le missionnaire et leur confiance en lui.

LES ORPHELINS ARABES ET LA QUESTIOxN DU PROSÉLYTISME 147

Ce qui se passe à Saint-Cyprien et à Sainte-Monique n'est pas, comme on pourrait le croire, un fait complètement isolé. Sans parler ici de la Grande-Kabylie , où il existe des ménages chi-étiens d'indigènes dans presque tous les postes de missions et notamment aux Ouad'hias, on peut affirmer que partout les Arabes d'Algérie et de Tunisie sont en meilleurs termes avec le clergé chrétien qu'avec les colons et l'administration française.

A Saint- Louis de Carthage, je les ai vus demander au P- Delattre et à ses confrères , avec beaucoup de reconnaissance et de docilité, des conseils dans leurs difficultés, des remèdes dans leurs maladies. Avec un médecin nègre du nom de Sokoro, né près de Tombouctou et élevé par les Pères Blancs à l'institut de Malte, je suis entré sous la tente des Khroumirs venus là pour se louer durant la moisson, et dans les citernes puniques où les Arabes se sont créé des installations plus ingénieuses que confortables ; partout l'accueil fait au chrétien noir a été des plus touchants; les malades guéris par lui venaient le remercier, et ceux qui souftraient encore acceptaient volontiers ses remèdes.

Je me suis promené dans le Vieux-Biskra avec le curé; les Arabes et leurs enfants le saluaient et s'approchaient de lui, comme le feraient des Bretons pour leur recteur.

Au grand séminaire de Constantine, les Arabes qui travaillaient dans la propriété ou même dans les environs venaient soumettre leurs différends et leurs embarras au vénéré supérieur d'alors, M. l'abbé Grandhomme.

Dans le Sahel même, à Dély-Brahim, près d'Alger, les indigènes, au retour du marché, venaient faire vérifier et compter leur monnaie au curé de la paroisse, pour voir si on ne les avait pas trompés. A Gouraya, entre Cherchell et Ténès, le curé est en quelque sorte le roi de la contrée, et les Arabes,

us LE CARDINAL LAVIGERIE

qui le préfèrent à leurs propres marabouts, ne se cachent pas pour Jire <[ue c'est lui qui leur fait supporter les colons. Je me suis trouvé chez lui un jour de marché; sa maison était constamment pleine d'Arabes.

Ces souvenirs sont cités un peu au hasard; mais ce que j'ai vu à Misserghin, près d'Oran, doit être mentionné à part. Un saint prêtre, le P. Abram, a créé là, sans autres ressources que son dévouement et celui de ses religieux, un orphelinat qui est sûrement aujourd'hui l'un des plus beaux du monde. L'indigène, un musulman, qui me conduisit chez lui depuis la gare, me disait textuellement : c Le P. Abram, il est bon, très bon; tu marcherais toute la terre, tu ne trouverais pas un pareil. > Au moment de la grande famine, il recueillit et cteva gratuitement trois cents orphelins : presque tous se sont faits chrétiens, et pas un seul n'a abjuré, bien qu'il ait dû les laisser se disperser un peu partout. Je visitai l'admirable propriété de Misserghin sous la conduite d'un frère nomme Léonard, qui était lui-même d'origine arabe; etj à part peut-tHre quelques traits de la figure, qu'on remarque seulement lorsiju'on est averti, je défie bien qui que ce soit de ne pas le prendre pour un Français.

Voici un fait que je tiens de lui directement. Il se rendait un jour à Tessalah, près de Sidi-Bel-Abbès, où la congrégation du P, Abram possède une grande exploitation , lorsqu'il se vit abordé avec empressement par un Arabe à cheval, qui lui demanda de venir voir son fils, qui était sur le point de mourir : *t V^i travaillé sous tes ordres à la pépinière de Misserghin, j'ai vu les marabouts chrétiens, et ils sont meilleurs que les nôtres. Toi, tu es aussi marabout; viens voir mon fils qui va mourir, et verse l'eau sur sa tête. > Le frère raccompagna dans son village, où il trouva devant le gourbi du malade une cinquantaine d'Arabes, qu'il avait presque tous vus travailler à l'orphelinat. Sachant l'extrême réserve qui est imposée par l'autorité ecclésiastique en matière de conversion, il s'assura d'abord de l'état de l'enfant, et, le voyant en réalité moribond, il demanda aux Arabes :

4 Vous voulez que je le baptise, que je le fasse chrétien comme moi?

— Oui, oui, fais -le Roumi; il sera plus heureux que nous. »

L'enfant fut baptisé et mourut le soir même.

On reconduisit le frère avec de grands témoignages de reconnaissance et de respect.

A]outerai-je qu'il est arrivé d'autres fois encore, au clergé catholique, de baptiser à la dernière heure des enfants près de mourir, et de les envoyer au ciel sans en avertir les parents ni M. l'administrateur? Qu'on se rassure, c'est le seul abus qu*on puisse reprocher là-bas à l'ingérence cléricale, et il n'est pas de nature à créer des complications.

Des régies précises et sévères sont, du reste, imposées au clergé sous les peines les plus graves, pour tout ce qui concerne le baptême des infidèles. Les statuts diocésains portent en propres termes c qu'on ne baptisera aucun enfant juif ou musulman sans l'expresse permission de ses parents >. Il n'y a d'exception que pour les enfants en danger évident de mort, et pour les orphelins qui seraient recueillis ou adoptés par des établissements ou des colons chrétiens. Encore faut- il prendre, dans ce dernier cas, toutes les précautions de la prudence pour s'assurer que les enfants sont réellement abandonnés de leur famille, qu'ils ont l'instruction et la liberté nécessaires, et que leur persévérance est moralement garantie par la conduite de leurs pcirents adoptifs. Pour ceux qui ont atteint la majorité légale, l'autorisation des parents n'est pas nécessaire; mais il faut, chaque fois, demander celle de l'évêque, et attendre qu'il ait pu s'enquérir des circonstances qui assurent la liberté et la durée de la conversion.

Ce n'est pas isolément et par des conversions prématurées qu'on peut ramener les indigènes au christianisme; il faut pour cela agir sur la masse entière, au moyen surtout de l'instruction des enfants, qui détruira le fanatisme et préparera, avec des générations nouvelles, un avenir nouveau.

Tels sont, en matière d'apostolat, les principes et les règles que le cardinal Lavigerie a donnés, dans plusieurs documents publics , à ses prêtres d'Algérie.

Il ne s'expliqua pas autrement pour la Tunisie, lorsqu'on l'accusa d'y déployer un zèle dangereux. Il déclara regarder comme un crime et comme une folie de surexciter, par les actes d'un prosélytisme sans sagesse, le fanatisme des populations musulmanes : comme un crime, parce que ce serait créer des difficultés à la France; comme une folie, parce que, au Heu d* atteindre le but, ce serait l'éloigner peut-être à jamais.

«^ Certes, ajoutait-il, il n'est pas nécessaire d'être prêtre, il suffit d*être homme pour désirer la transformation des pauvres races déchues de l'Afrique du Nord, pour désirer de les soustraire aux maux qui les oppressent : les femmes, les enfants, tout ce qui est faible, au joug cruel et égoïste de ce qui est fort; les hommes, au fatalisme aveugle, à la paresse^ à tous les vices. > Mais, comme il le montrait ensuite, les moyens ordinaires de la prédication et du prosélytisme personnel seraient ici plus dangereux qu'efficaces, et il en faut prendre qui ne soient de nature à inquiéter personne.

« Pendant qu'on dépouille les indigènes de leur puissance, de leurs armes, de leurs traditions séculaires, nous, prêtres, nous cherchons à calmer, à ramener ces cœurs aigris, par Texercice du dévouement et de la charité. Nous faisons l'école aux enfants. Nous soignons, lorsqu'on nous les présente, les infirmes et les malades; nous secourons les pauvres; nous n'avons pour eux que des paroles de bienveillance et de dou* ceur... Ce que nous obtenons ainsi, ce ne sont pas sans doute des conversions imprudentes et hâtives, qui ne seraient que des préparations à l'apostasie, c'est un bien plus durable, une préparation certaine, sans secousses et sans dangers, à la transformation du monde africain. La semence est ainsi jetée. C'est le travail des siècles qui la fera mûrir. Pour nous, nous n'en verrons point les fruits, notre récompense est de nous rendre le témoignage que nous servons ainsi la cause de l'humanité, celle de la France et celle de Dieu. »

Cette moisson si précieuse pour la religion et pour la patrie j elle lève et mûrit déjà, grâce à Dieu, sur plusieui-s points de T Afrique française. Mais elle ferait encore des progrès bien plus rapides, si les missionnaires d'Alger étaient

plus nombreux et si tout le clergé séculier apprenait l'arabe, si , surtout, les exemples des colons et des fonctionnaires ne déconsidéraient pas le christianisme auprès des indigènes, et si le gouvernement de la métropole savait toujours mettre en pratique le sage principe de Gambetta, que « l'anticléricalisme n'est pas fait pour l'exportation ».

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