‹ Le cardinal Lavigerie et ses œuvres d'AfriqueChapitre 11 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le cardinal Lavigerie n'a rien créé d'aussi grand, d'aussi utile, d'aussi durable que la congrégation des missionnaires d* Alger, devenus si populaires sous le nom de Pères Blancs.

Il n'y a pas trente ans qu'ils existent, et déjà on les trouve partout où il y a quelque service à rendre à l'influence catholique et française, sur les rivages de la Méditerranée comme dans les profondeurs de l'Afrique.

Aux fêtes religieuses qui se célébrèrent à Carthage en 1890, Foccasion me fut donnée de saisir comme d'une vue d'ensemble les étonnants progrès de leur apostolat.

C'étaient les enfants de leur école d'Alger qui exécutaient et accompagnaient de leur fanfare les chants liturgiques pen-dant la consécration de l'église primatiale. C'était dans leur séminaire, peuplé de cent élèves, que se tenait le nouveau concile de Carthage. Un navire frété tout exprès avait amené leurs novices de Maison- Carrée.

Toutes les maisons de leur société avaient envoyé des représentants. J'en vis qui avaient, des premiers, traversé les Grands Lacs en pirogue et évangélisé l'Ouganda; ils connaissaient les rois barbares , et ils avaient baptisé les courageux martyrs de la Masse-Noire. Celui-ci avait dirigé plusieurs années la procure de Zanzibar ; c'était lui qui organisait les caravanes apostoliques et les accompagnait dans l'est

africain. Celui-là était aumônier militaire à Gafsa, dans le fond de la Tunisie, et un autre était venu à cheval de Ghardaja dans le Mzab. Je me promenai souvent avec le supérieur de ceux qui élèvent, à Malte, les petits nègres rachetés, et leur font étudier la médecine à l'institut royal pour les envoyer plus tard soigner leurs compatriotes ; avant cela il avait été à Jérusalem, dans le séminaire de Sainte-Anne, où se prépare un nouveau clergé grec pour ramener les Orientaux au catholicisme et soutenir en Syrie Tinfluence française.

Il y avait les deux supérieurs des villages d'Arabes chrétiens, de la plaine du ChélifT, et plusieurs missionnaires venus des sommets de la Grande -Kaby lie. Tel Père dirigeait un postulat en Hollande, ou une école apostolique près de Bruxelles ; tel autre, la procure de Rome pour traiter avec le saint-siège; tel autre encore, la procure de Paris, pour centi^a- User les affaires de la société en France et dans toute l'Europe.

Ils étaient lu tous, fièrement et docilement rangés aulour de leur chef et de leur père, plusieurs attendant l'ordre prochain qui devait les envoyer, un mois plus tard, évangèliser les bords du Nyanza. Et involontairement l'esprit se reportait à la description que fait Flaubert des armées cosmopolites de la vieille Carthage, où se mêlaient des Gaulois j des Latins j des Ibères, des Baléares, des Grecs, des Libyens et des Nègres, des soldats de toutes armes et de tous pays. Autour du cardinal, comme autour des anciens capitaines, € les hommes du désert écoutaient immobiles, tout encapuchonnés dans leurs vêtements de laine grise ^ j>

La société des missionnaires d'Alger a été fondée en 1868. Comme beaucoup d'oeuvres chrétiennes, elle est née d'événements imprévus, de besoins suscités à dessein par la Providence.

* S<Uafnmbô^

La grande famine de 4867 fut l'occasion dont Dieu se servit pour lever tous les obstacles qui s'étaient opposés jusqu'alors à Tévangélisation de l'Afrique, On a vu, dans le précédent chapitre, comment elle amena Mg"" Lavigerie à réclamer et à obtenir une plus grande liberté pour l'Église qui lui était confiée. Mais les effets de ses heureuses revendications devaient s'étendre bien au delà des frontières algériennes.

Sûr de conserver les orphelins de la famine, l'archevêque d'Alger se préoccupa naturellement de trouver des prêb^es qui pussent se charger de les élever, de les instruire, de les maintenir dans la fidélité à leur nouvelle religion et à leur nouvelle patrie. Une fois mis de la sorte en contact immédiat avec les indigènes, savait-on si ces prêtres ne se consacreraient pas tout entiers à rapprocher les musulmans du christianisme? La difficulté était que le clergé du diocèse n'était pas nombreux et qu'il ignorait l'arabe.

Myf Lavigerie en était là de ses réflexions, lorsqu'il vit un jour se présenter chez lui M. Girard, l'actif et pieux supérieur du grand séminaire, qui soupirait depuis longtemps, lui aussi, après le moment où il serait permis aux prêtres de s'occuper des indigènes. Il amenait avec lui trois élèves de son séminaire, qu'il présenta à l'archevêque en lui disant :

t Voici des jeunes gens qui viennent s'offrir à vous pour Tapostolat africain. Avec la grâce de Dieu, ce sera le commencement de l'œuvre que nous avons désirée. >

Il s'agenouilla avec eux, et lui demanda de bénir leur dévouement.

L'archevêque les bénit, en effet, plein d'émotion et d'étonnement; car il n'avait été prévenu de rien, et cette offre, qui répondait à ses plus intimes préoccupations, lui paraissait comme surnaturelle. Il les releva et s'entretint longuement avec eux. Ils répondirent si bien à ses questions et à ses objections, qu'il donna dès lors son consentement à l'essai qu'ils voulaient faire.

Les trois séminaristes furent établis dans une pauvre maison louée à cet effet, sur les hauteurs d'El-Biar, qui dominent Alger. Leur formation fut confiée à deux religieux.

Ms' Livinhac, évoque de Pacando, supérieur général des Pères Blancs.

Fun jésuite j l'autre sulpicien, que le besoin de repos amenait cette année même en Algérie, et qui sollicitaient de r autorité diocésaine un ministère compatible avec leur santé ébmnlée.

Le noviciat ne tarda pas à se peupler d'aspirants missionnaires, II fallut le transporter dans une maison plus grande, à Saint-Eugène d'abord, puis à Maison-Carrée, où les orphelins étaient déjà établis, et où il est resté depuis lors, au milieu de vastes terrains que Tarchevéque a achetés et fait défricher.

Déjà la réputation de la petite société se répandait en Europe, et un mouvement de zèle, qui depuis n'a fait que grandir, amenait à Alger les jeunes hommes les plus généreux de France, de Belgique, de Hollande et d'autres pays encore. On leur disait qu'une mission venait d'être fondée, où il devait y avoir plus de bien à faire et de souffrances à endurer que dans toutes les autres. L'Afrique se présentait à leur esprit avec son climat brûlant, ses déserts et ses profondeurs mystérieuses, avec ses cruels nègres et ses musulmans fanatiques. Et ils partaient, soldats d'élite, à ce poste plus périlleux.

L'un d'eux, déjà prêtre, présenta à l'archevêque, en arrivant de France j ses lettres testimoniales pour être admis à célébrer la messe. M9f Lavigerie les prit et y écrivit, sans rien dire, au lieu de la formule ordinaire, celle-ci : « Visum pro marlyrio, vu pour le martyre, d

t Lisez. Acceptez- vous? dit-il en les lui rendant.

— C'est pour cela que je suis venu, ^ répondit simplement le prêtre.

Sous une forme ou sous une autre, tous entendaient la même question, dès la première heure, et tous faisaient la même réponse.

En 1873, le concile provincial d'Alger encouragea publiquement la congrégation nouvelle et lui consacra un décret spécial qui fut approuvé avec tous les autres par le saintsiège. L'archevêque communiqua ce document aux membres de la société, par une lettre pastorale du 49 septembre 1874,

et il rendit en même temps une ordonnance pour approuver leurs règles. Au mois d'octobre il réunissait un chapitre gênéml de tous les missionnaires, pour l'organisation de la société et rélection des premiers supérieurs.

D'un choix tjoanime, ils voulurent le nommer supérieur généraK II n'accepta point et se contenta de la juridiction qu'il avait sur eux, comme archevêque d'Alger, tant que le saint- siège n'en aurait pas disposé autrement. Ils ont été ^ dans la suite, exemptés de la juridiction de l'Ordinaire.

Le chapitre général élut pour assistants les PP. Deguerry, Charmetant et Livinhac.

C'étaient des choix heureux.

Le P* Charmetant, après avoir administré la procure des Missions à Paris, est devenu le dbecteurde l'œuvre des écoles d'Orient, et ron sait avec quelle intelligence et quelle fermeté il se dévoue aux intérêts du catholicisme et de sa patrie.

Le P. Livinhac, aujourd'hui évêque de Pacando, a merveilleusement développé la foi catholique dans la mission du Nyanza. Il fat nommé vicaire général * de la société en septembre 1889, et de nouvelles élections l'ont maintenu à la tète de la société comme supérieur général. Tout le monde connaît son nom aujourd'hui; on peut dire qu'il est, depuis la mort du curdinul Lavigerie, la plus grande figure de TAfi ique chrétienne.

Quant au P. Deguerry, il suffira de rappeler qu'il a été choisi le premier pour vicaire général, et que les suffrages de ses confrères l'ont obligé, malgré lui et plusieurs fois, à garder cet honneur. S'il put à la fin s'y dérober, c'est qu'on eut compassion de sa fatigue et de ses humbles instances. Par le caractère autant que par le nom et par le sangj il est bien de la famille qui a produit le glorieux martyr de la Commune.

Aussitôt aprùs la nomination du vicaire général et de son conseil j Tarchevéque leur confia toute l'administration matérielle de la société et de ses œuvres, avec les titres de pro-

* Ce litre de vicaire général est le seul qu*ait consenti à porter le supérieur des Pères ULuncs , t^iit qu'a vécu le cardinal Lavigerie.

priété des établissements et des biens qui avaient été acquis pour les doter.

Les intérêts des missionnaires étaient dès lors séparés de ceux du diocèse. Ils avaient leurs revenus et leurs ressources propres ; ils avaient aussi leurs charges, qui étaient de beaucoup supérieures, mais que chacun devait s'appliquer à alléger, « en en prenant sa part, soit par les privations qu'il saurait s'imposer, soit par les humiUations qu'il saurait subir pour se procurer le nécessaire. >

Mgr Lavigerie profita de la première réunion du chapitre général pour renouveler aux missionnaires les recommandations les plus utiles au succès de leurs œuvres. Il ne jugeait pas nécessaire de leur rappeler l'obligation d'être fidèles à l'oraison journaUère, aux retraites, à l'obéissance, à la régularité, à la prescription salutaire qui ne leur permet, dans aucun cas et sous aucun prétexte, de s'établir jamais moins de trois ensemble dans une station. Mais il insistait sur l'esprit propre de leur société.

€ Elle avait, disait- il, un but spécial dont elle ne pouvait s'écarter sans perdre absolument sa raison d'être. Elle était destinée aux infidèles de l'Afrique. Elle ne devait donc rien entreprendre qui n'eût cette fin pour objet. C'était pour cela qu'elle aurait pour caractère particulier de se rapprocher des indigènes par toutes les habitudes extérieures, par le langage, par le vêtement, par la nourriture, conformément à l'exemple de saint Paul : Omnibus omnia factus sum, ut omnes faoerem salvos. i>

Enfin il leur recommandait instamment d'unir toujours la prudence, la patience et la charité à l'exercice de leur zèle: la prudence, parce qu'un seul manque de précaution pouvait reculer pour bien longtemps, pour des siècles peut - être ^ le salut de beaucoup de peuples; la patience, parce que leur mission était pénible entre toutes, et qu'ils ne triompheraient des obstacles qu'à force de souffrir sans plainte ni découragement; la charité, parce que c'est l'arme maîtresse et la seule qui pénètre les cœurs.

ï Que ce soit là, ajoutait-il, tout le secret de votre action.

iW LE CARDINAL LAVIGERIE

Aimez ces pauvres infidèles. Faites-leur du bien. Soignez leurs plaies. Ils vous donneront leur affection d'abord, leur confiance ensuite et enfin leurs âmes. »

Le fondateur a été obéi. Les Pères Blancs se sont faits Africains pour l'amour de l'Afrique.

A les voir parcourir à cheval les solitudes sahariennes ou les sentiers escarpés de la Kabylie, le burnous flottant au vent, la tète couverte de la chéchia rouge ou du halk i poils de chameaux, qui les prendrait pour des prêtres d'EÀirope?

L'illusion ne tomberait point si on les voyait, lestement descendus à terre, pénétrer dans le gourbi ou sous la tente, s'asseoir, impassibles, sur les nattes d'alfa ou de palmier, converser longuement en arabe avec leurs hôtes, s'intéresser à leurs besoins, leur expliquer les paperasses administratives ou judiciaires dont les gratifient sans compter les autorités françaises, faire lire les petits enfants sur l'ardoise traditionnelle, émerveiller tout le monde par leur connaissance du Coran, distribuer quelques menus présents, partager le repas de couscous et d'eau fraîche, et, avant de partir, échanger avec leurs amis le gracieux salut qui consiste à se toucher la main, puis à l'approcher de son coeur et de ses lèvres.

€ M^is c'est très pittoresque et très agréable, » dira-t-on. Non pas, quand on a l'odorat trop développé ou quand on a voyagé toute une demi-journée pour souper de couscous. Ajoutez que les Pères prennent les mœurs extérieures du pays jusque dans leur vie privée, et que, par exemple, ils passent la nuit par terre, enveloppés dans leurs burnous ; il leur est toutefois permis, à la maison, de coucher sur une planche et, dans le cas de maladie, sur une paillasse.

Que leur zèle ait été constamment réglé par la prudence et soutenu par une patiente charité, les résultats obtenus le prouvent suffisamment. Il n'est pas un seul poste où ils soient établis depuis une année seulement et où ils n'aient gagné l'entière confiance des indigènes.

C'est au point que les Arabes, touchés de leurs vertus, ont dit à plus d'un d'entre eux :

f Les autres Roumis seront tous damnés; mais toi, tu es droit, tu iras au paradis. >

Quelques musulmans, d'une orthodoxie plus rigide , se désolent de voir que tant de vertus ne pourront servir au missionnaire pour l'éternité, faute de croire à rislam, et ils essayent naïvement de les convertir. Un premier refus ne les rebute pas ; ils insistent :

c marabout, disent-ils, ce n'est pas difficile, dis la chaada, et tu seras sauvé. j>

Si le marabout vient à sourire de leur excès de zèle, ils le croient ébranlé, et ils ajoutent :

c Va, dis après moi : La Allah illa Allah, ou Mohammed Rmoul Allah ^. >

Et rien ne les attriste comme l'obstination du Père à ne pas dire la chaada *.

Bientôt après la réunion du chapitre général et rélcction du conseil de la société, eut lieu soleunellement, en présence de plusieurs évêques, la consécration de l'égUse du noviciat qui servait et sert encore de maison mère. C'était le 29 octobre 1874. A la fin de la messe Ms^. Lavigerie prononça une émouvante allocution pour exposer les motifs qui Favaient déterminé à confier aux missionnaires toutes les œuvres entreprises par lui pour la conversion de l'Afrique.

c Marchez donc, s'écria-t-il en terminant, marchez donc au nom et avec l'aide de Dieu ! Allez relever les petits , S014lager ceux qui souffrent, consoler ceux qui pleurent, guérir ceux qui sont malades. Ce sera l'honneur de l'Église de vous voir révéler, de proche en proche, jusqu'au centre de cet immense continent, les œuvres de la charité; ce sera Thonneur de la France de vous voir ainsi achever son œuvre, en portant la civilisation chrétienne bien au delà de ses con-

^ *i H n'y a de niea que Dieu, et Mohammed est le prophète de Dieu, ^ ^ Jje petit nombre de prêtres séculiers qui savent Tarabe ne sont pas moins aimés des indigènes que les Pères Blancs. Le curé de Gouraya, donl rinfluence sVtend presqofe de Cherchell à Ténès, m'écrivait en juillet 1890 : a J'i>tais, il y a quelqucï^ jours, dans un village kabyle. Un groupe assez nombreui m'entourait. Les uns me rappelaient les services que je leur avais rendus, les auties roc mon- Inuent 1«^3 cicatrices de plaies que j'avais guéries, quand un vieillard ^ s avançant Ters moi, s'écria : «c Toi, tu n'es pas chrétien, tu fais trop de bien !» Je lui expliquai que, hî j'essayais de faire du bien aux musulmans, c'était, au contraire, parce que je suis chrétien. Mais force me fut, pour répondre à ses objections, de dire qu'il ne fallait pas regarder nos colons comme de vrais chrétiens. »

m LE CARDINAL LAVIGERIE

quêtes, dans ce monde inconnu dont la vaillance de ses capitaines a ouvert les portes. >

Le général Chanzy, gouverneur, avait tenu à assister en personne à cette cérémonie. Une âme comme la sienne était faite pour comprendre l'abnégation et le dévouement des missionnaires d'Alger.

Un autre vaillant, l'amiral de Gueydon, également gouverneur de r Algérie, leur avait rendu justice quelques années auparavant :

« Je vous approuve, avait-il dit dans une visite à Maison- Carrée^ parce qu'en cherchant à rapprocher les indigènes de nouSj par l'instruction des enfants, par la charité envers tous, vous faites l'œuvre de la France. '^^^ ■ ^ *

Se trouvant avec son escadre en rade de la Goulette, Dupetit-Thouars, qui, lui aussi, se connaissait en vrai courage, voulut recevoir sur son vaisseau amiral tous les jeunes Pères qui achèvent leur séminaire à Saint- Louis de Garthage ; il eut un mot de félicitation pour chacun en particulier, et comme les supérieurs l'en remerciaient avec leur modestie habituelle :

« Laissez-moi, leur dit-il, serrer la main de tous ces jeunes gens; c'est une vraie joie pour un Français et un honneur pour un soldat. >

Mais déjà les Pères Blancs avaient commencé depuis plus d*un an à fonder leurs Missions. Après l'œuvre des orphelins de la famine et des villages chrétiens, dont il a été parlé assez longuement, ce fut vers la Grande -Kaby lie que se portèrent leurs premiers efforts.

Les Kabyles appartiennent à l'ancienne race berbère ou numide , si célèbre par la résistance acharnée que Jugurtha fit aux Romains. Elle n'est resiée intacte que dans la Grande- Kabylie et la Kabylie de Gherchell, dans l'Aurès au sud de

la proTÎnce de Constantine, chez les Touaregs en plein Sahara , et dans les montagnes du Maroc. Ailleurs les Berbères ont été assimilés par les Arabes. Mais, arabisés ou non, ils constituent à peu près les deux tiers de la population indigène de l'Algérie. Ils sont au nombre d'environ quatre cent mille dans la Grande -Kabylie ou Kabylie du Djurdjura. Le plus grand nombre des Berbères étaient chrétiens au

Jeane fille kabyle.

moment de l'invasion arabe ; il ne restait guère de païens qu'au sommet des montagnes et dans les profondeurs inexplorées du désert. La violence seule put leur imposer le mahométisme après la défaite, et leur résistance fut souvent longue et héroïque.

Le Coran n'a, d'ailleurs, obtenu en Kabylie qu'une demivictoire. Ses adeptes y sont moins fervents que dans le reste de l'Afrique, et, ce qui est plus important, ils ne lui reconnaissent que la valeur d'une loi religieuse. Contrairement aux autres mahométans, ils ne l'ont jamais appliqué dans le

domaiDe civU et politique. Us ont défendu jusqu'au bout Forganisation démocratique de leurs villages, ou fkaddertSj en petites républiques autonomes, et ils ont fidèlement gardé leurs kanouns, ou coutumes particulières, même lorsqu'elles étaient contraires au droit musulman.

Il est certain que, si la France eût mieux connu ces vérités sur la population indigène, ou si elle avait su en tenir compte^ elle aurait pu en tirer grand parti pour la conquête et Tassimilation. A tout le moins n'eût-on pas vu l'empire s'efforcer, pendant plusieurs années, d*assimiler malgré eux les Kabyles aux Arabes !

Ma»" Lavigerie connaissait mieux son diocèse. Dès sa première lettre pastorale, il rappelait qu'après l'invasion musulmane, € réfugiés sur les sommets ou dans les gorges des montagnes, les solitudes du désert, les anciens maîtres de la Mauritanie et de la Numidie conservèrent longtemps la foi de leurs pères. > Et en 1875, dans son Discours sur l armée et la mission de la France en Afrique, il a comparé les anciens Berbères aux chrétiens de la Syrie et du Liban,

En d872, il voulut visiter lui-même les Kabyles du Djurdjura et s'entretenir directement avec eux de ces grands souvenirs. Un jour qu'il les leur avait rappelés, dans la âjemmda où ils traitent toutes les affaires d'intérêt commun, ils se consultèrent entre eux avec beaucoup de vivacité, et Vamin, sorte de maire élu, répondit au nom des autres :

ff Nous savons tous cela, mais c'est bien ancien. Ce sont nos grands-pères qui nous l'ont dit; nous, nous ne Tavons pas vu. 3>

Quelques mois après ce voyage, au commencement de 4873, les Pères Blancs s'établissaient pour la première fois en Kabylie. Les Jésuites les y avaient précédés, et ils avaient admirablement réussi à se concilier la confiance des indigènes; mais le manque de sujets dans leur province de Lyon, d*oû relève l'Algérie, les avait empêchés d'étendre leur action autant qu'il l'eût fallu. C'était seulement dans deux postes, à Djemma-Saharidj et chez les Beni-Yenni; près de Fort-National, qu'ils pouvaient travailler à rapprocher les

LES PËRES BLANCS I3&

Kabyles des Français et des chrétiens. Dans la première de ces Missions, ils étaient parvenus à réunir dans leur école jusqu'à cent cinquante enfants indigènes* Us durent tout abandonner en 1881, à la suite des déorets^

Les trois prenoders missionnaires d'Alger qui partirent en Kabylie, chacun avec la quantité précise de bagages qu'il pouvait porter à côté de lui sur son mulet, s'arrêtèrent, épuisés de fatigue, aux abords du premiar village qu'ils rencontrèrent. C'était Taguemont-AzouB. Trois mois durant, ils n'eurent d'autre lit que la terre nue. Une main charitable leur iiyant envoyé de l'argent, ils purent se bâtir une maison. Le supérieur, qui était le P. D^uerry, se fit maçon ^ et les deux autres Pères', manoeuvres. Deux ans plus tard le pauvre bâtiment prenait une direction prononcée vers le ravin, et une pluie torrentielle achevait de le précipiter. Il fallut recommencer.

Les stations de Kabylie sont aujourd'hui au nombre de

L'installation, très sommaire, est à peu près partout la même.

Une pièce unique, parquetée en terre battue, se prête à tous les usages, au moyen de compartiments fictifs. Tout au fond, et voilée par un tapis tendu, se trouve la chapelle; au milieu, la pièce du dortoir et de la salle à manger, avec une table à tout faire ; dans un coin, la cuisine et une batterie élémentaire; dans l'autre, la mule et, quand il y en a, le petit bétail. Mais la salle importante, c'est le divan, qui comprend presque toute la première moitié de la maison. On y reçoit les visiteurs, et ils ne font pas défaut. Presque toujours il est plein de malades. On y trouve aussi des curieux et des bavards. Le marabout arabe y fait volontiers un bout de conversation.

C'est là qu'il faut voir comment la présence des missionnaires exaspère les indigènes et excite leur fanatisme !

^ Les espvlflion» n'ont ]M» eu Heu en Algérie, comme noas le verrons plua tard^ grâce k Ja résistance inTincible de rarchevéque. Mais elles y ont exercé leur funeste contre -coup, en diminuant les ressources des Congrégations et le nûmbt^ ée leurs meB^xres.

iU LE CARDINAL LAVIGERIE

Comme ceux des villages chrétiens, les Pères Blancs de Kal>ylie sont surtout occupés en qualité d'instituteura. Mais, tandis qu'à Saint- Cyprien et à Sainte -Monique ils n'admettent que les enfants chrétiens, afin d'éloigner d'eux la corruption des petits musulmans, en Kabylie, au contraire, récole est ouverte à tous, et les élèves y viennent très nombreux. Leurs pères les y envoient volontiers ; au besoin ils les amènent, ou même les apportent quand il y a trop de neige. Comme en témoignent tous les voyageurs, ils aiment rinstruction^ pourvu qu'elle ne soit ni laïque ni obligatoire.

C'est à Técole que se fait le plus grand bien. Les enfants qui en sortent suivent lire , parler et écrire le français ; ils connaissent de la géographie, de l'arithmétique, un peu d'histoire ; ils sont plus habiles que les autres dans leurs travaux domestiques et plus entendus aux choses de la vie. Ils ne croient plus qu'il suffit de dire la chaada pour être au-dessus du reste des hommes. Ils ont une grande idée de la France,, et ils sont convaincus qu'il n'y a rien à espérer pour leur race en dehors d'une soumission sincère et d'une lente assimilation.

Souvent l'exemple des Pères a encore d'autres effets que de les rapprocher de la France. Déjà un grand nombre d'entre eux demandent à rentrer dans 1'* ancienne voie i>, et à embrasser une religion dont les marabouts sont si supérieurs à ceux de Tislamisme. Les Pères font de grandes difficultés pour les admettre au baptême ; presque toujours ils attendent que les prosélytes volontaires aient atteint l'âge d'homme, et qu'ils soient en assez grand nombre pour que le changement de religion ne leur crée pas dans la tribu une situation pénible. Déjà, et sans le moindre trouble, il s'est fait plusieurs conversions, et Ton trouve des ménages catholiques en divers endroits de la Grande-KabyUe.

Par un phénomène constant et bien digne d'attention, ceux qui deviennent chrétiens se considèrent, par le fait même,. comme des Français, et se conduisent désormais comme tels. On comprend dès lors cette réflexion d'un administrateur uTéligieux, mais bien informé : « Partout où les Arabes

nous sont le plus hostiles, et notamment dans les zaouîas des sociétés secrètes, le gouvernement devrait envoyer des Pères Blancs fonder une école ; il pourrait, au bout de quelques anné0S, les remplacer par des instituteurs laïques, » — Et puis , n'est-ce pas? qu'est-ce qui empêcherait le même gouvernement de faire revenir les missionnaires, quand il serait temps de remédier aux effets de l'instruction atliée ?

Pendant qu'une petite troupe de missionnaires attaquait la barbarie et le mahométisme dans le nord de TAfrique, d'autres s'avançaient vaillamment vers le sud pour y porter le nom du Christ et celui de la France.

Bien avant les intelligents patriotes qui ont prôné, depuis quelques années, la nécessité de réunir l'Algérie et la Tunisie au Sénégal par un système de communication qui nous amène, à travers le Sahara, les richesses du Soudan, et surtout assure notre domination contre des révoltes toujours possibles, Mg^ Lavigerie avait prévu l'avenir de ces vastes régions.

Dus 1868, il s'était fait nommer délégué apostolique d'une ilission créée cette même année, et qui s'étendait entre rocéan Atlantique à l'ouest, le Maroc, l'Algérie et la Tunisie au nord, le Fezzan à l'est, le Sénégal et la Guinée au sud. C'est la Mission du Sahara occidental et du Soudan.

Il en entreprit la conquête en 1874.

Pour procéder méthodiquement, il établit d'abord ses missionnaires dans les postes du Sahara les moins éloignés du Tell, à Biskra, Géryville, Laghouat et Metlili.

L'instruction des enfants et le soin des malades furent j là comme ailleurs, les moyens mis en œuvre pour gagner les musulmans et préparer, avec lenteur mais sûreté, les futures conversions. Il arriva bientôt que les indigènes demandèrent eux-mêmes l'envoi de missionnaires, et le chef

i» LE CÂBDINAL LAVI6EKIE

d'une grande tribu écrivit à ce sujet à Mff^ Lavigerie une lettre bien capable de soutenir son courage-

Les missionnaires avaient eu, du reste, la joyeuse surprise de retrouver dans le Sahara, chez les Mzabites, nos plus proches voisins, et surtout chez les Touaregs, qui habitent, ooj pour mieux dire, qui voyagent plus au sud, les mêmes caractères qui distinguent les Kabyles des Arabes, C*étaient, comme eux, d'anciens Berbères différents sur beaucoup de points des musulmans orthodoxes. Le Coran ne leur servait pas de loi civile ; ils avaient gardé le culte de la croix et le vague souvenir de traditions antérieures au mahométisme * . Chez les Touaiegs la femme marchait en tout l'égale de rbomme, et elle était même apte à exercer le pouvoir politique.

Tout cela n'empêche pas les Touaregs d'être pour le moins aussi pillards et aussi cruels que les autres habitants du désert ; peut-ôlre même sont-ils actuellement plus soumis que personne à Tinfluence directe et fanatisante du Mahdi et des sociétés secrètes. Cependant la crainte que ces vingt ou trente mille nomades inspirent aujourdTiui nous paraît bien exagérée. Ils commencent à connaître nos forces et a comprendre la supériorité de notre armée. Ce que la crainte a commencé, Fintérêt l'achèvera le jour où nous saurons utiliser leurs talents de transporteurs, et où leurs caravanes trouveront moins de profit à tuer nos voyageurs pour les piller qu'à nous amener en Algérie les produits du Soudan. Au reste, s'ils ne se laissent pas autrement convaincre, une colonne de cent ou deux cents soldats, accompagnant les constructeurs du futur transsaharien, suffirait, sans aucun doute, pour les mettre à la raison; car leurs tribus, vivant

* Voici ce que dit M, Ouveyrier, qui a voyagé cher les Touaregs avec une miasion Ju gouvememeut français : « La croix se trouve partout , datis leur alpha bo! » sur leurs armes. s;ur kurâ boucliers, dans les ornements de leura vêtements. Le seul iSLiOuage qu'ib porleQt au front, sur le dos de la main, est une croÎLi: à quiitre branehes égaks; le pommeau de leurs selles, la poignée de lenrs sabres, de îenr» poignards, sont e[i croix. » Si cette espèce de culte de la crois; n^^i pas nêfessairemenl un reste de la nîligion chrétienne, il prouve, tout au moins, que ïes tribus qui le pratiqat^ni ont une origine antérieure à rinvasion arabe^ et ne se sont qu'ktnpurfailement sûumises au mahométisme. On sait, en effet^ rUorreur des musulxuftiu fervents pour le signe distinctif du diristiamsme.

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dispersées, ne peuvent jamais former que des bandes peu nombreuses.

Séduits par leurs bons rapports avec les Touaregs, les Pères Blancs crurent qu'ils pouvaient , grâce à eux, pénétrer dans le Soudan. En décembre 1875, les PP. Paulmier, Ménoret et Bouchaud se mirent en route pour Tombouctou sous la conduite de cinq Touaregs, « avec la résolution de s'établir définitivement dans la capitale du Soudan, ou d'y laisser leur vie pour Tamour de la vérité. i> Ils y laissèrent leur vie, en effet, massacrés qu'ils furent après quelques semaines de voyage.

L'archevêque d'Alger eut à pleurer la mort de ses fils et à célébrer le triomphe de ses premiers martyrs. Il écrivît une longue lettre à leurs parents, et, après s'être affligé avec eux, il essaya de leur faire partager les consolations de la foi.

€ Quels souvenirs! leur écrivait-il, et de quel glaive ne percent-ils pas mon âme, en songeant qu'ils nous ont quittés et que je leur survis! Voilà ce que je sens sur leur tombe. Et vous, qui avez veillé sur leur berceau, puis-je m'étonner que vous les pleuriez avec moi? Pleurez donc, pleurez comme Jacob pleurait Joseph, comme Rachel pleurait ses fils; mais que vos larmes soient adoucies par les espérances de la foi.

t ils vivent, vos trois fils martyrs! Ils vivent en Dieu, pour l'amour duquel ils ont donné leur sang innocent. Ils vivent à jamais dans le souvenir reconnaissant de l'Église ^ leur mère, que leur sacrifice a tant honorée.

c Et quels traits pleins de charmes ces apôtres, enlevés dès leurs premiers pas dans la carrière , ne garderont- ils pas dans son histoire? Fleurs sacrées où la blancheur du lis s'allie à la pourpre du mart}Te, et qui, les premières, sont venues fleurir et embaumer ces déserts! >

Ne pouvant aller au Soudan par le sud de l'Algérie, les missionnaires cherchèrent à y pénétrer par une autre voie , et ils tournèrent les yeux vers la Tripolitaine. Une procure fut tout d'abord établie à Tripoli pour faciliter l'accès de l'intérieur, et trois Pères se fixèrent bientôt après, malgré tous les obstacles et tous les périls, dans la ville de R'damès, à 30> de réquateur, c'est-à-dire à la hauteur des postes les plus

avancés de l'Algérie. Ils y réussirent si bien, que les notables de la ville firent demander à M. Féraud, alors consul général de France à Tripoli, de les remplacer par d'autres missionnaires s'ils venaient jamais à les quitter pour aller au Soudan.

Telle était, en effet, leur intention, et ils l'avaient manifestée au P. Deguerry dans une lettre du 15 mars 1878 : € Nous sommes fort bien placés cette fois, disaient-ils, pour aller au Soudan. En moins de dix-huit mois ou deux ans, nous y parviendrons avec la grâce de Dieu... A l'œuvre donc tout de bon, et ne nous décourageons pas. D'Ouarçla ici, un voyage de seize jours; d'ici à R'ât, un voyage de quinze; de R'ât à Kouba ou Kano, un autre de quarante -cinq ou cinquante. D

Mgr Lavigerie crut devoir modérer leur zèle. A la nouvelle du massacre de la colonne Flatters, il envoya l'ordre de surseoir à tout voyage dans le Sahara, et il renouvela cette prescription quand la campagne de Tunisie vint redoubler la haine des musulmans du désert contre la France et le christianisme.

L'apaisement s'étant fait ensuite dans la Tunisie et la Tri* politaine, et des assurances formelles leur ayant été données de la part des chefs d'une caravane touareg, les Pères de R'damès estimèrent le moment venu de se diriger vers le Soudan en passant par R'ât. Ils écrivirent à leurs supérieurs pour annoncer leur prochaine expédition, et ils se crurent autorisés à partir avant d'avoir reçu la réponse.

Un jour après avoir quitté R'damès, tous trois étaient mis à mort par les Touaregs qui les accompagnaient, probablement à l'instigation des Snoussya et du Mahdi.

L'archevêque d'Alger partagea le nouveau deuil et aussi la légitime fierté des missionnaires, qui venaient d'envoyer au ciel trois martyrs de plus. Mais il leur rappela en même temps les règles de prudence dont ils ne devaient pas s'écarter. Il ne nomma que pour les bénir les Pères de R'damès , qui avaient cru à la disparition du danger à cause duquel , un an plus tôt, on leur avait défendu de partir; mais il fit à tous les autres une obligation rigoureuse de ne pas s'exposer volontairement au péril grave et certain. Il voulait que les expé-

riences du passé servissent à modérer leur zèle et à le rendre plus patient.

< Heureuse, ajoutait-il à bon droit, heureuse la société d'hommes apostoliques qui, dans ce temps de lâcheté et d'égoîsme universels, a besoin qu'on l'arrête pour ne pas courir au martyre! 3>

Malgré tant d'obstacles et de si douloureux échecs, les missionnaires d'Alger ne renoncèrent ni à évangéliser les tribus sahariennes ni à pénétrer dans l'Afrique centrale. Us continuèrent d'avancer prudemment à la suite des armes françaises, rendant notre domination plus douce aux indigènes à force de bienfaits, et servant à nos soldats, dans ces trop lointaines oasis, d'aumôniers et d'amis. Toujours ils vont s'enfonçant de plus en plus dans le désert, à mesure que la France, comme son intérêt l'exige et comme le permettent les nouvelles conventions, établit des postes fortifiés et des voies de communication entre ses possessions du nord et de l'est, pour faire un tout de l'Algérie, du Sénégal et du Congo, reliés ensemble par le Sahara et par le Soudan central et occidental.

Aujourd'hui ils ont des postes à Gardaïa, où réside Mgr Toulotte, vicaire apostolique du Sahara et du Soudan, à Ouargla et à El-Goléa.

Mais leur grand rêve avait toujours été de s'établir à Tombouctou, dans la vieille capitale du Soudan. Les deux massacres de missionnaires par les Touaregs les obligèrent d'ajourner à des circonstances plus favorables la réalisation de leurs plans. Dès que Tombouctou a été occupé par les troupes françaises, ils ont donné suite à leur projet; maintenant ils sont établis à Tombouctou et à Ségou-Sikoro.

Mgr Lavigerie s'est toujours souvenu que l'Orient a eu les prémices de son apostolat, et il connaît par lui-même l'imporlance des intérêts religieux et français qui y sont engagés.

iià LE CARDINAL LAVIGERIE

Aussi De s'étonnera -t- on pas de le voir, en 1878, obtenir de Pie IX pour ses missionnaires d'Alger la garde du sanctuaire de Sainte- Anne de Jérusalem, cédé par la Turquie à la France après la guerre de Crimée, et qui s'élève sur remplacement de la maison vénérable où la tradition veut que soit née la sainte Vierge. Les Pères Blancs, qui savent le respect des Arabes pour la Mecque et le tombeau de Mahomet, peuvent leur dire qu'eux aussi vont en pèlerinage dans la vraie ville sainte, au tombeau du seul vrai prophète-

L'établissement de Sainte-Anne n'est pas seulement un lieu de prière; il est devenu le centre d'un grand mouvement catholique.

Les Pères Blancs y ont fondé une école apostolique, où s'élèvent quatre-vingts enfants qui seront un jour les instituteurs et les missionnaires des Grecs melchites. Un grand séminaire s'est depuis ajouté à la maison d'enseignement proprement dite; trente jeunes Orientaux s'y préparent soit à ramener les dissidents, soit à affermir les Grees-^unis dans la fidélité à TÉglise catholique. Hors des classes spéciales d'arabe, langue nationale, et de grec, langue liturgique, tous les exercices se font en français. A la tête des deux établissements se trouvent quinze missionnaires et six prêtres melchites formés par eux.

Les prêtres qui sortent de Sainte-Anne ont plus d'influence que les schismatiques, parce qu'ils sont plus instruits et parce qu'on a eu soin de leur laisser le rite national » suivant cette instruction de Mg' Lavigerie à ses missionnaires : a Une seule méthode peut être féconde en Orient, et il faut la formuler ainsi : accepter et respecter chez les Orientaux tout absolument, excepté le vice et l'erreur. »

Grâce à cette sage tolérance, approuvée et encouragée par Rome, les évêques schismatiques eux-mêmes proposent aux Pères Blancs plus d'élèves que leurs ressources ne permettent d'en recevoir; on voit même des prêtres de TÉglise séparée envoyer au séminaire catholique les fils qu'ils destinent à leur succéder, et qui ramèneront ainsi tout naturellement des paroisses entières à l'unité religieuse. Quant aux Grecs-unis,

LES PËEES BLANCS 143

ils témoignent d'autant plus de reconnaissance et d'einpresseoient pour ce séminaire, qu'ils n'en avaient pas un seul josqu'ici dans la Palestine-

On se demandera comment une société si récente peut suffire à tant d'œuvres diverses.

Et nous n'avons pas fait connaître tous ses établissements. Nous n'avons point parlé du petit séminaire diocésain de Carthage, qui est conflé à sa direction. Nous n'avons presque rien dit de la maison qu'elle possède à Rome, à Saint-Nicolas-des-Lorrains, pour traiter ses affaires avec le saint- siège et pour servir de séminaire aux Pères qui préparent, à la Propagande, leurs grades de théologie et de philosophie. Nous avons à peine mentionné la procure de Paris, où se rédige le bulletin des missions d*Afrique et où se centralisent les diverses offrandes, en particulier celles des chrétiens généreux qui veulent adopter un missionnaire en poun^oyant à ses besoins matériels et en participant à ses mérites devant DieUp

Si les Pères Blancs sont déjà assez nombreux pour faire tant de bien dans l'Afrique du nord, de Test et du centre, et jusqu'en Orient, c'est sans doute parce qu'on trouverait difficilement une vocation plus séduisante que la leur pour les âmes vaillantes; mais c'est aussi parce que leur recrutement et leur formation sont organisés de main de maître.

La congrégation des missionnaires d'Alger renferme deux ordres distincts d'ouvriers apostoliques : les prêtres ou missionnaires proprement dits, connus sous le nom de Pères Blancs, et les frères coadjuteurs, qui ne sont pas dans les ordres, mais qui prêtent les serments religieux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance, et en outre le serment de se dévouer aux missions d'Afrique.

Les uns et les autres font leur noviciat à Maison -Carrée, près d'Alger.

i44 LE CARDINAL LAVIGERIE

Mais TAfrique est bien loin pour qui veut étudier sa vocation, et c'est s'exposer à faire deux fois le voyage, que de s'y rendre sans être sûr de l'issue de l'épreuve. Il a donc fallu fonder en Europe des établissements préparatoires.

Les irères ont des postulats en France et en Hollande ; ils s'y préparent pendant six mois aux exercices de la vie spirituelle et apostolique; ils y restent même davantage s'ils ignorent le français. Ils vont ensuite achever pendant dixhuit mois leur noviciat à Maison- Carrée.

Les prêtres ont des maisons de postulat ou écoles apostoliques depuis 1882 àWoluwé-Saint-Lambert,près de Bruxelles, pour les Hollandais et les Belges; et depuis 4874 à Saint-Laurent- d'Olt, au diocèse de Rodez, pour la France, Là sont recueillis j pour y recevoir la même instruction et la même formation que dans les petits séminaires, les enfants, même dénués de toute ressource, qui se sentent de l'attrait pour les missions.

Du vivant du cardinal Lavigerie, une maison semblable était établie à Saint-Eugène, près d'Alger, dans la propriété même où il résidait; et l'on ne saurait dire combien il aimait à se trouver au milieu des enfants qui y étaient élevés.

11 les avait fait venir tous à Carthage pour la consécration de la basilique Saint-Louis, et leur fanfare, si habilement dirigée par le P. Dausbourg, ancien maître de chapelle de la cathédrale de Rouen, n'avait pas peu contribué à embellir les fêtes religieuses et à charmer les loisirs des Pères du concile. Un jour qu'ils avaient joué, pendant le repas, de délicieux airs arabes, le cardinal les fit avancer vers la table d'honneur pour les remercier au nom de tous. Mais quand ils furent devant lui, et qu'il aperçut au-dessus d'eux les tableaux ornés de palmes, où était représenté le supplice des martyrs de l'Ouganda, il ne put que leur dire d'une voix lente et émue, que j'entends encore : « Mes enfants, vous voyez ces bûchers?... A votre futur martyre! » Il y avait là des évéques et des prélats de tous pays, de vieux missionnaires, des prêtres d'Algérie, stoïques comme leurs Arabes . tout le monde pleurait.

Au sortir de l'école apostoUque, ou après une retraite

plus OU moins longue dans un postulat, s'il est déjà dans les ordres, le futur missionnaire entre au noviciat de Maison- Carrée pour s'y former à la vie qui doit être désormais la sienne.

Dés lors son temps se partage entre la lecture de la Bible ou des auteurs ascétiques et l'étude de la langue arabe, qui occupe la plus grande partie de ses journées. Pour se pré-

La maison mère des Pères Blancs à Maison -Carrée, près d'Alger.

parer aux labeurs et aux privations physiques de l'avenir, il fait deux heures de travail manuel , il couche sur la planche ou par terre, il s'habitue d'avance à la cuisine du gourbi, de la tente ou de la hutte.

Après deux ans de noviciat, il part pour la mission qu'on lui désigne, en Kabylie, dans le Sahara, en Tunisie, à Malte, à Jérusalem, près des Grands Lacs ou à Tombouctou. S'il n'a pas encore fait sa théologie, il va l'étudier à Carthage, au séminaire de Saint- Louis, sur le plateau de Byrsa, près de la basilique primatiale où repose le cardinal Lavigerie.

Nul lieu au monde ne saurait être mieux choisi pour enseigner la doctrine sacrée à de futurs missionnaires. C'est là qu'aux premiers siècles l'Église d'Afrique a vu briller par

leur science et leur éloquence ses deux plus grands docteurs, saint Cyprien et saint Augustin; c'est là que sont tombés pour la foi ses plus nombreux et ses plus illustres martyrs. Il convient que la même Église, après douze cents ans de mortj retiouve maintenant la vie près du tombeau de ses glorieux ancêtres.

 cdté de la société des Pères Blancs, le cardinal a fondé aussi des Sœurs Blanches pour Févangélisation de TAirique. Elles ont leur noviciat et leur maison mère à Saint -Charles, près d'Alger. (Test là que les premières postulantes furent réunies, en 1868, pour élever les orphelines de la grande famine. Pendant dix ans elles restèrent sous la direction des sœurs nancéiennes de Saint-Charles et des sœurs de l'Assomption, Ce fut seulement après cette formation que Mgr Lavigerie les di^anisa en congr^tion indépendante.

Les œuvres qu'il leur a confiées sont les suivantes : enseignement élémentaire de la religion aux femmes infidèles, que les missionnaires ne peuvent guère aborder; direction d'orphelinats exclusivement indigènes et d'écoles qui peuvent aussi recevoir des enfants de colons; hôpitaux, dispensaires, visites et soins à donner à domicile aux indigènes malades; prières pour la conversion des infidèles et particulièrement des femmes africaines.

Plus profond est l'abaissement de ces pauvres créatures, plus elles sont frappées de la grandeur morale de nos religieuses. Elles les reçoivent avec une joie mêlée de curiosité. Elles les prennent pour des êtres supérieurs , presque surnatuiels. Elles ne leur portent pas envie, car elles sont résignées à leur sort, n'ayant pas l'idée d'une société où la femme soit l'égale de l'homme; mais elles les admirent et les écoutent avec une rare docilité.

Jusqu'où va leur confiance, on en jugera par le trait suivant.

•les pères blancs Ht

Un jour que trois d'entre elles étaient allées à la visite des malades dans un village kabyle, Ait-Ab-del-Moumen, et qu'elles étaient cernées dans une maison par la foule empressée de ceux qui leur demandaient des soins et des remèdes , une pauvre femme faisait de grands efforts pour attirer leur attention et les emmener avec elle.

<f Viens chez moi, criait-elle, viens chez moi.

— Dès que nous aurons soigné tous ces malades. ^ Non, viens tout de suite pour guérir mon fils.

— Et qu'est-ce qu'il a, ton fils?

— Il est mort. >

Les sœurs des missions d'Afrique ont en Kabylie un grand hôpital indigène, aux Beni-Menguellath, et cinq autres postes où elles instruisent les catéchumènes, soignent les malades au dispensaire ou à domicile, et font l'école aux petites filles. Leurs classes sont encore plus suivies que celles dos missionnaires, et les enfants élevées par elles sont très recherchées en mariage à cause des talents de ménagère et des habitudes soigneuses qu'elles y acquièrent. Elles se payent beaucoup plus cher que les autres !

Autour des Sœurs Blanches comme autour des missionnaires, on voit bientôt tomber les préjugés fanatiques et se répandre l'estime du christianisme, estime qui se traduit déjà par de libres et solides conversions. Elles sont, elles aussi, assez aimées des Kabyles pour qu'ils essayent souvent de les convertir au mahométisme dans l'intérêt de leur âme.

On a vu dans le chapitre précédent ce que font les Sœurs Blanches au grand hospice de Sainte-Elisabeth des Attafs et dans les deux villages d'Arabes chrétiens.

Elles ont encore en Algérie l'orphelinat agricole de Saînt- Charles, où plus de trois cents orphelines avaient reçu asile en 1868. Depuis, les religieuses y avaient gardé celles que les infirmités avaient empêché de se marier, et y avaient recueilli les enfants des premiers orphelins quand ceux-ci étaient venus à mourir. Mais la dernière famine de 1893 remplit de nouveau et tout d'un coup le charitable établissement : plus de cent cinquante petites filles y furent envoyées de la plaine du Chéliff. Quelques nouvelles fillettes

in . LE CARDINAL LÂVIGER1B

Tiennent chaque année combler les vides qui se produisent*

La province de Constantine a vu se fonder en 1895 deux nouveaux hôpitaux indigènes, l'un dans le Djebel- Aurès, chez les Chaoulas, et l'autre à Biskra, dans la belle propriété de jrsallaj donnée d'abord par le cardinal aux Frères armés du Saliara,

En Tunisie, les Sœurs ont à la Marsa une école où elles élèvent tous les enfants que les familles veulent leur confier, sans distinction de rehgion, et, de plus, une maison de refuge pour les Madeleines repentantes ou pour les jeunes filles abandonnées dont la vertu serait exposée aux plus grands dangers dans ce monde tout imprégné des mœurs musulmanes, A Porto-Farina et à Djerba, elles dirigent des écoles où se rencontrent des Maltaises catholiques , des Juives et de petites Arabes.

Le recrutement et la formation sont organisés chez les Sœurs à peu près comme chez les Pères Blancs.

Pour les jeunes filles plus encore que pour les hommes, il est nécessaire de faire en Europe une première épreuve de la vocation avant d'aller l'examiner définitivement en Afrique, Quatre postulats répondent à ce besoin. Le premier fut fondé à Lyon; le second, qui a été transféré de Maëstricht à Esch, près de Boxtel, est destiné à recueillir les vocations de la Belgique, de la Hollande et de l'Allemagne du Nord; en 1890, Paris eut aussi sa maison de formation, et plus récemment encore il s*en est établi une à Millau du Rouergue. Les demandes d'admission sont déjà nombreuses; beaucoup d'àmes qui se sentent un attrait prononcé pour les missions préfèrent cette congrégation aux autres, parce qu'elle est exclusivement destinée à l'apostolat en pays infidèle. Il faut dire aussi que l'affreuse situation des femmes africaines, dont les Sœurs Blanches se proposent avant tout le soulagement moral et malôriel, est bien faite pour émouvoir le cœur d'une jeune fille chrétienne.

Après six mois environ passés dans les postulats français ou hollandais, les futures Sœurs Blanches vont au noviciat de Saint' Charles terminer leur préparation. Aux exercices

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de la Vie religieuse , elles mêlent l'étude du kabyle, de l'arabe et des autres langues africaines.

Il y a parmi elles quelques jeunes filles indigènes, et celle (jui enseigne l'arabe à Saint-Charles est une orpheline de 4867, qui a pour marraine la pieuse veuve du général Yusuf.

Lorsqu'elles sont assez avancées dans la piété et dans les sciences qu'exige leur apostolat, elles sont envoyées dans un poste de mission.

Longtemps, malgré leurs désirs et leurs instances réitérées, îl leur fut interdit d'aller dépenser leur zèle dans l'Afrique équatoriale. Le cardinal craignait pour elles les fatigues d'une si longue route, et plus encore les dangers qui les devaient menacer dans des pays complètement sauvages. Prudemment il voulait attendre que les Pères Blancs eussent préparé les voies et aplani les difficultés.

Le moment désiré devait enfin venir.

En juin 4894, les premières sœurs missionnaires s'embar^ quaient à Marseille pour Zanzibar, et de là, passant i Bagamoyo, elles s'en allèrent, tantôt à pied, tantôt à âne, jusque dans rOunyanyembé, où elles arrivèrent au mois d'octobre suivant. Deux mois après, une autre caravane suivait ce premier exemple, et, remontant le Zambèze, le Chiré et le Nyassa, atteignait Karéma, sur les rives du Tangaiiyka, En 4895, une troisième caravane partait pour le haut Congo, Et maintenant des essaims toujours plus nombreux de Sœurs Blanches se préparent à rejoindre leurs devancières dans les régions équatoriales. Déjà leurs classes et leurs catéchismes sont fréquentés par des centaines d'enfants et de femmes catéchumènes.

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