‹ Le cardinal Lavigerie et ses œuvres d'AfriqueChapitre 9 sur 26 · DANS SES FLOTS · texte numérisé non relu

DANS SES FLOTS

Le dimanche, à l'heure où finissent les vêpres, les étrangers qui viennent visiter ce lieu de pèlerinage voient sortir de Téglise et se diriger vers le cénotaphe une longue procession, composée des missionnaires d'Alger et des élèves de leur école apostolique. Par- dessus sa robe de laine blanche, le religieux est revêtu d'une chape noire, comme s'il allait célébrer des funérailles solennelles. Devant lui, quatre enfants de chœur tiennent un drap mortuaire et le soulèvent, comme pour l'étendre entre le ministre de la miséricorde et ce linceul d'azur qui recouvre tant de victimes.

Le chœur, accompagné de la musique de l'école, commence Je Libéra, et le chante jusqu'à la fin comme au jour des Morts dans un cimetière. Le prêtre entonne ensuite le Pater et prend de l'eau bénite, qu'il jette pieusement sur le monument funèbre et, plus loin, vers la mer. Puis l'encensoir lui est donné, et il l'élève trois fois, à l'orient, à l'occident et au nord, pour rendre un dernier honneur à tous les chrétiens ensevelis dans le cimetière immense qui s'étend sous ses yeux. Il récite enfin l'oraison accoutumée pour les morts, en mentionnant dans le texte sacré ceux qui reposent au fond des mers. La cérémonie, d'une simplicité sublime, attire toujouï-s une foule nombreuse et recueillie, dans les rangs de laquelle on peut distinguer beaucoup de femmes en pleurs qui conduisent par la main des enfants vêtus de deuil.

La construction de Notre -Dame -d'Afrique a été résolue et

6C LE CARDINAL LAVIGERIE

commencée par Ma*" Pavy. Mais c'est Mor Lavigerie qui l'a terminée et qui a institué la cérémonie précédente en exécution d'un vœu qu'il avait fait, en 1867, dans un péril imminent de naufrage.

Bt J'ai voulu j écrivit-il à cette occasion à ses diocésains, qu'on allât prier, chaque semaine, sur cette tombe immense, qui recouvre, comme d'un drap mortuaire, les ossements de tant de chrétiens. J'ai voulu que, sur tous les points du glohe, où elles se trouvent inquiètes, désolées, les mères, les sœurs, les épouses, les filles de nos marins sussent qu'il est ici, près des flots, un sanctuaire vénéré, où tous les jours on demande à Dieu et à Notre-Dame d'Afrique de leur ramener sains et saufs ceux qui leur sont chers, ou de leur accorder pai*don et miséricorde, s'ils ne sont plus. »

Notre -Dame -d'Afrique est devenue comme le centre de la vie religieuse dans le diocèse d'Alger. Mo** Lavigerie n'a rien omis de ce qui pouvait rendre ce sanctuaire vénérable aux yeux des fidèles. Il en célébra très solennellement la consécralion le l2 juillet 4872, et, pour rehausser l'éclat de la cérémonie, il lu lit coïncider avec la translation, dans cette église» des restes mortels de Mgr Pavy, son prédécesseur.

Une fcLe plus belle encore eut lieu à Notre-Dame-d'Afrique le 30 avril 1875. Ce jour-là, en présence de l'archevêque d'Alger, de Févêque de Constantine, du R. P. abbé de Staouëli et d'une immense multitude de fidèles, il fut donné lecture de deux brefs pontificaux, dont l'un déléguait Mgr Lavigerie pour couronner la statue de la sainte Vierge au nom du pape, et dont l'autre érigeait le sanctuaire en basilique mineure.

En accordant à Notre-Dame- d'Afrique ce titre de basilique et les privilèges qui y sont attachés. Pie IX considérait sans doute ce temple, si peu ancien, comme le représentant des églises africaines des premiers siècles, et l'archevêque d'Alger pouvait écrire à ses diocésains :

* Elles étaient dignes de cet honneur, ces vieilles églises ensevelies sous les ruines de nos sept cents villes épiscopales, ces églises où de si grands hommes prêchèrent la vérité, où périrent dans les flammes, sous le fer des donatistes, des

Vandales, des Arabes, tant de millions de martyrs, où la vérité catholique fit entendre, dans les conciles les plus illustres, des accents si vigoureux et si pleins de grandeur. > La préoccupation de ranimer les souvenirs de la vieille Église d'Afrique se montre fréquemment dans les actes et les paroles de Ma»" Lavigerie. Le plus beau jour de sa vie apostolique a dû être celui où, après avoir relevé, sous la protection de la France, le siège primatial de saint Cyprien, il a pu

Notre-Dame d'Afrique.

faire revivre, après douze siècles d'interruption, la glorieuse tradition des conciles de Carthage.

C'est dans le même ordre d'idées qu'il proposa, en 1873, au concile provincial d'Alger, d'adopter un office nouveau qui fît une plus large place aux saints d'Afrique. La tradition chrétienne veut, en effet, que chaque saint reçoive un culte spécial dans la contrée où il a vécu. Cet honneur était d'autant mieux dû aux bienheureux ancêtres de l'Église africaine, que leurs noms étaient restés plus longtemps dans l'oubli. L'office propre que Mor Dupuch avait eu la sage pensée d'établir dès le début ne rappelait que la mémoire des saints les plus illustres. Un nouveau calendrier et de nouveaux offices furent , à la suite du concile d'Alger, préparés avec beaucoup de soin par des prêtres compétents, soumis à l'examen de

18 L£ CARDINAL LAVIGEHIE

la congrégation des Rites, et enfin publiés et rendus obligaloires en 1883 dans les trois diocèses de la colonie. I^s prêtres furent invités à instruire les fidèles de la vie de ces saints, à laquelle est, du reste, consacré un chapitre spécial du catéchisme d'Alger.

On ne sera pas étonné que Ma^ Lavigerie ait eu la pensée de faire écrire Thistoire de cette ancienne Église d'Afrique, Elle a déjà été faite en latin, au commencement de ce siècle, sous le titre d*Africa chrisliana, par un savant prêtre italien du nom de Morcelli. Les trois in-4o de cet historien, quel qu'en soit le mérite, avaient besoin d'être, non seulement trtiduits en français, mais encore mis au courant des récentes découvertes. Ma»" Lavigerie avait d'abord projeté de faire lui-même ce travail. Mais absorbé < par la sollicitude de toutes ses églises », par ses vastes diocèses d'Alger et de Cartilage , par ses missions de l'Afrique équatoriale , par ses œuvres de tout genre, il finit par confier l'exécution de ce grand monument historique au P. Toulotte, un savant religieux de sa congrégation de missionnaires, évêque de Tagaste in partibus et vicaire apostolique du Sahara.

Cette résurrection du christianisme africain n'a pas consisté seulement à rappeler des souvenirs archéologiques. Pendant Tépiscopat de Mg»* Lavigerie et dans son seul diocèse d'Alger, soixante-dix églises, dont quelques-unes fort belles, ont dressé la croix de leur clocher sur cette terre si longtemps soumise au mahométisme. Sur les appels répétés avec une entraînante conviction par leur archevêque, les populations, trop pauvres pour offrir de grandes ressources pécuniaires, ont prêté en maints endroits le concours gratuit de leur travail^ pendant que le clergé redoublait de zèle et de désintéressement. Le gouvernement a fait le reste. C'est ainsi que, dans la seule ville d'Alger et dans ses faubourgs, on a vu s'achever

la cathédrale de style mauresque commencée par Mgr Pavy, Téglise gothique de Saint- Augustin de Bab-Azoun, celles de Saint-Eugène et de la Cité-Bugeaud, enfin l'église provisoire de Mustapha -Inférieur.

Mais il était moins important encore et peut-être moins difficile de construire les églises matérielles que d'assurer la pratique de la religion chez des habitants venus un peu de partout et dépourvus de traditions communes.

C'est, par exemple, une grande complication au point de vue religieux que la diversité des langues parlées en Alf^^<?rie. En dehors des Arabes et des Kabyles, il y a près de cent mille Espagnols dans les seuls diocèses d'Oran et d'Alger, sans compter les colons mahonais, italiens, maltais, allemands, ni les hiverneurs anglais.

Ma** Lavigerie triompha personnellement de la difricultéj comme il avait prêché des sermons allemands en Lorraine, il en prêcha d'italiens et d'espagnols en Afrique. Mais le clergé a trop rarement suivi cet exemple. Est-ce lacune dans renseignement du séminaire? est-ce attachement plus exclusif à la langue de la patrie absente? Trop peu de prêtres algériens se sont donné la peine d'apprendre les idiomes étrangers. Le petit nombre de ceux qui savent l'arabe ont une grande influence sur les indigènes. Pourquoi ne le savent-ils pas tous « ?

Bientôt après son arrivée en Afrique, Mor Lavigerie eut la douleur d'apprendre que six cents colons espagnols, destitués de tout secours religieux et tentés par la misère, avaient cédé à l'or de la propagande anglaise et abjuré leur foi. Éma de ce scandale et craignant que l'absence de secours religieux n'arrêtât l'immigration des populations si catholiques de TEspagne, il voulut établir dès l'année 4869 un service religieux spécial pour les Espagnols de sa ville épiscopale et de son diocèse. Il n'hésita pas à faire trois fois le voyage de Madrid pour obtenir que le gouvernement de ce pays entretint à Alger même une communauté de prêtres espagnols. Ces

^ U faut dire que, dans le diocèse d'Oran, tous les prêtres sont capables àa prêcher et de ooaCesser en espagnol. l\ en est de même en Tonisie ponrla langue itiilienne.

TO LE CARDINAL LAVIGERIE

prêtres, entourés de Testime de tous, n'ont cessé de maintenir, depuis ce temps, leurs compatriotes dans la foi nationale. Ajoutons qu'il se trouve toujours parmi les vicaires de la catlu^drate un prêtre de nationalité italienne.

Pour entretenir la foi et la piété chez tous ses diocésains, Mat^ Lavjgerie fonda une sorte de mission permanente, qu'il confia aux Jésuites et aux prêtres de Saint-Lazare. Grâce à cette salutaire institution, chaque paroisse reçoit gratuitement, tous les cinq ans, les bienfaits d'une prédication spéciale et de tous les exercices qui sont les plus propres à restaurer la vie chrétienne. Il établit aussi l'adoration perpétuelle dans son diocèse d'Alger, et ordonna que cette cérémonie fût précédée de la prédication d'une retraite.

Le culte du saint sacrement, qui est le centre même de la religion catholique, ne se développe jamais avec plus d'éclat qu'au jour de la Fête-Dieu. Jusqu'en 1872 la procession d*Alger fut certainement l'une des plus belles du monde. Rien n'était imposant comme la bénédiction donnée sur la place du Gouvernement, en présence des autorités du pays, à la foule de toutes nations qui couvrait les rues et les terrasses des maisons mauresques. Rien n'était touchant comme la seconde bénédiction, donnée au milieu des salves de l'artillerie, aux navires qui remplissaient le port, et, de l'autre côté des flots, à la France même qui s'étend là- bas sur les rivages opposés. C'était, comme l'a dit l'archevêque, une noble manifestation du culte national de la France, également faite pour impressionner un peuple religieux comme le peuple arabe et pour rapprocher les chrétiens de tant de nationalités diverses qui sont venus se fixer en Algérie.

En 187^ j la municipalité d'Alger ne trouva rien de mieux que d'interdire, aux yeux des musulmans étonnés, la procession de la Fête-Dieu. L'archevêque céda à la force, mais non sans protester. Il écrivit au préfet d'Alger, qui lui avait purement et simplement notifié l'arrêt municipal : « La population catholique d'Alger, déjà si profondément blessée dans ses sentiments les plus intimes par les abominables outrages impunément déversés chaque jour sur ses croyances, par les mesures illégales et persécutrices dirigées contre l'enseigne*

L'ARCHEVÊQUE D'ALGER 7t

ment religieux de ses écoles, contre l'exercice de son culte, saura une fois de plus à quelles passions et à quelles faiblesses elle doit, depuis près de deux années, la suppression des coutumes et la violation des droits qui lui sont les plus chers. i>

n communiqua cette lettre aux fidèles, et leur apprit, en même temps, qu'il avait décidé de faire la procession à Notre- Dame -d'Afrique. Les terrains qui environnent cette église appartenant à l'archevêque, la malveillance municipale était bien forcée de s'arrêter sur le seuil de la propriété privée.

La manifestation de foi qui suivit cette convocation épiscopale fut des plus imposantes. L'armée entière y prit part avec tous ses chefs. Une foule nombreuse, évaluée à plus de ^ingt mille personnes, y monta d'Alger. L'artillerie plaça ses canons sur la colline qui fait face à Notre-Dame-d'Afrique, à l'extrémité de la vallée des Consuls, et salua de ses détonations répétées le très saint Sacrement. Depuis cette époque, les processions de la Fête-Dieu ont lieu à Notre- Damées Afrique, et la population chrétienne est toujours fidèle à s'y rendre.

On vient de voir que l'Algérie n'est pas plus exempte que la France de politiciens antireligieux. Nous pourrions ajouter qu'ils y sont relativement plus nombreux que dans la mère patrie, et d'une espèce encore inférieure, s'il est possible. Le meilleur moyen de défendre contre eux la religion, c'est de la faire connaître, c'est de mettre de bonne heure les jeunes générations en garde contre les calomnies et les mensonges qui se rencontrent plus tard dans les conversations, les journaux et les livres.

Il ne tint pas à Ms"* Lavigerie de développer les établissements d'instruction en Algérie comme il l'avait fait à Nancy.

Mais le succès ne pouvait être le même dans un diocèse presque dénué de ressources propres, et auquel le gouverne-

ment allait bientôt refuser les secours les plus nécessaires.

Mg"" Lavigerie avait trouvé en Algérie un grand séminaire , situé à Kouba, pour les élèves de théologie, et un petit séminaire situé à Saint- Eugène, pour les élèves qui faisaient leurs études classiques.

Le grand séminaire de Kouba, construit sur l'emplacement d'un ancien camp retranché, donné au diocèse en 184S par le général Cavaignac, avait été construit aux frais du gouvernement français. Avec sa vue splendide sur la ville et la baie d'Alger, avec ses coupoles mauresques, ses vastes terrasses, ses élégantes colonnades, ses cloîtres profonds, c'est certainement Yun des plus beaux séminaires qu'il y ait au monde. La direction en est confiée aux prêtres de la Mission. En 1867, le supérieur en était, depuis longtemps déjà, un prêtre d'une rare vertu qui a laissé dans toute l'Algérie un durable et profond souvenir, M. Girard. Lorsqu'il mourut, en 1879, chargé d'années et de mérites, Mgr Lavigerie tint à témoigner dans une lettre publique tout ce qu'il devait à son dévouement et à ses lumières.

Avant la division de l'Algérie en trois diocèses distincts, le grand séminaire de Kouba recevait les clercs de toute la colonie. Mais il valait mieux que les séminaristes d^Oran et de Coustantine fussent élevés sous la direction immédiate de leurs propres évêques, et dans le milieu même uù ils devraient plus tard exercer leur ministère. L'archevêque d'Alger obtint, en 1808, du gouvernement français la création et la dotation de séminaires distincts pour chaque diocèse.

Le petit fc=éminaire de Saint- Eugène était, comme le séminaire de Kouba ^ placé dans la banlieue d'Alger, et il avait été installé par Mu"* Pavy dans la propriété qui servait à l'ancien consulat de France au temps de la domination turque. C'était plutôt un collège mixte qu'un séminaire. Il recevait, en effet, indistinctement les enfants qui se destinaient à l'état ecclésiastique et ceux qui ne s'y destinaient point. Mais cet état de choses offrait de graves inconvénients dans un pays comme l'Algérie, où les mœurs sont plus relâchées. 11 fut décidé que le petit séminaire serait exclusivement réservé aux vocations sacerdotales et installé à Kouba dans les vastes édi-

fices du grand séminaire. Ajoutons qu'il existe, sous la direction d'un ou deux prêtres qui sont en même temps vicaires, des maîtrises à TAgha et à la Cité-Bugeaud, dans la banlieue d'Alger, ainsi qu'à Médéah, Milianah, Cherchell, Ténès et Oriéansville. '

Le petit séminaire ayant perdu son caractère mixte, il fallait procurer aux familles un autre moyen de faire donner à leurs enfants l'instruction chrétienne. L'archevêque fonda deux collèges dans ce but, l'un à Alger, l'autre à Blidah.

Il confia d'abord le collège d'Alger à des prêtres séculiers. Hais, à cause des besoins du service diocésain et de l'insuffisance numérique du clergé , il crut bien faire de transmettre la direction de cet établissement aux membres de la Compagnie de Jésus. Malheureusement les circonstances ne permirent pas à cet établissement de prendre le développement qu'on avait espéré, et les Pères finirent par abandonner Tentreprise.

On l'ut plus heureux à Blidah , où furent appelés les prêtres de la congrégation de Saint- Basile, dont la maison mère est à Annonay, dans le diocèse de Viviers. Le collège de Saint- Charles de Blidah est aujourd'hui le plus beau de l'Algérie, et il ferait très bonne figure dans les plus grandes villes de France. Il possède environ deux cents élèves recrutés dans les meilleures familles de la colonie, qui se félicitent d'y trouver pour leurs enfants, avec le bienfait principal de Téducation chrétienne, tous les perfectionnements matériels des plus riches établissements de l'État et une instruction qui n'a rien à envier à celle de l'Université. Un grand nombre d'entre les professeurs sont allés se préparer à l'enseignement à récole des Carmes, et en sont revenus avec les grades de licenciés es lettres et es sciences. Aussi cet établissement, commencé avec beaucoup d'hésitations il y a vingt-cinq ans, est-il aujourd'hui en pleine prospérité. Déjà même sa réputation se répand hors de l'Algérie, et on y envoie de France des jeunes gens maladifs à qui les médecins conseillent le séjour de Blidah.

C'est avec une fierté bien légitime que le supérieur de Saint -Charles rappelle ses difficiles débuts et le temps où,

après avoir loué un pauvre petit local sur la route d'Alger, il se transportait, avec de craintives espérances, dans une propriété assez vaste, mais fort mal entretenue, sur les bords de rOued-el-Kébir et au pied de l'Atlas. Il avait encore loué ce dernier emplacement, mais en stipulant la faculté de Tacheter au bout de quelques années. C'était compter sans le torrent et sans la montagne. L'Oued-el-Kébir rongea sous terre le pied de l'Atlas; l'Atlas glissa insensiblement et fit reculer l'Oued -el-Kébir. Les voisins, fort incommodés de cette querelle, durent chercher des terrains plus sûrs. Le collège se transporta dans le quartier de Sidi-Yacoub, près du bois des Oliviers. De vastes orangeries furent plantées, de magnifiques bâtiments s'élevèrent, et le cardinal vint lui-même, le il avril 4888, bénir solennellement le nouveau Saint -Charles. On y compte aujourd'hui plus de deux cent cinquante élèves.

L'archevêque d'Alger n'avait donc rien négligé pour affermir chez ses diocésains les convictions religieuses et les pratiques de la vie chrétienne. L'Église d'Afrique se relevait de ses ruines dix fois séculaires. Il importait d'assurer le nouvel édifice sur le même fondement qui avait soutenu l'édifice d'autrefois, sur la pierre angulaire de tout le christianisme, sur l'union avec Rome.

Non seulement Mgr Lavigerie a toujours professé pour le pape le sentiment de respect et de soumission qui est commun à tous les évéques catholiques; mais comme il avait séjourné à Rome près de deux ans de suite, les habitudes de cette ville lui étaient devenues familières, et il l'aimait comme une seconde patrie. Connu personnellement de Pie IX et de Léon XIII, il a été pour le premier comme un fils préféré, et il a reçu du second tous les témoignages d'une confiance presque fraternelle.

Quand il apprend la mort de Pie IX , il lui fait faire dans

sa cathédrale le plus beau service funèbre qu'on ait jamais vu à Alger, et il prononce à sa louange, devant une foule immense, un discours aussi remarquable par la hauteur des idées que par son accent de profonde douleur.

Quand le conclave proclame Léon XIII souverain pontife, il parle du nouveau pape à ses diocésains en termes si justes et si précis, qu'ils pourront servir plus tard à résumer son pontificat. « Connaissance consommée des hommes et des affaires; expérience d'une longue carrière appliquée tour à tour aux fonctions les plus élevées de la diplomatie pontificale, de l'administration, de la charge pastorale; science profonde, modération et sagesse d'esprit, fermeté de caractère, et, par-dessus tout, bonté paternelle et vertus vraiment épiscopales : tels sont les rares mérites du chef auguste que Dieu vient de donner à son Église pour succéder au pontife qu'elle a perdu. >

Chaque fois que Léon XIII a instruit le monde chrétien par ses admirables encycliques, le cardinal Lavigerie s'est fait un devoir, non seulement comme tous les évêques de les communiquer à ses diocésains, mais encore de les commenter, d'en faire ressortir le sens, de les appliquer aux besoins spéciaux de l'Algérie et de la France. Sur l'importante encyclique Immortale Dei, qui a terminé les questions soulevées à propos du libéralisme, il publia un commentaire si frappant, si lumineux, si conforme aux intentions du souverain pontife, que celui-ci ne se contenta pas de l'en remercier personnellement, mais qu'il lui adressa un bref public de félicitations.

Si Ton veut un témoignage plus frappant encore et plus personnel de la communauté d'idées qui existait entre Léon XIII et Mflr Lavigerie, même avant le toast de Saint-Eugène, on n'a qu'à comparer l'importante encyclique Sapientix chrislianœ, je ne dis pas au commentaire que le cardinal en a fait en la publiant, mais à la lettre circulaire qu'il envoyait à son clergé trois mois avant que le document parût (l^r novembre 1889). On y rencontrera absolument les mêmes conseils sur les questions les plus délicates, et notamment sur l'attitude qui doit être celle des chrétiens à l'égard de la politique. La res-

semblance est telle, qu'elle paraîtrait supposer des délibérations communes.

Maïs Tarchevêque d'Alger n'eut jamais l'occasion de mieux montrer ses sentiments envers le saint-siège qu'au concile du Vatican,

On connaît trop les dissensions funestes qui précédèrent et même accompagnèrent la réunion de cette grande assemblée, et firent craindre, un moment, de voir se renouveler pour r Eglise Tépreuve des anciens schismes. On sait quelles furent les injustifiables tentatives du pouvoir civil pour s'immiscer dans une question d'ordre uniquement spirituel, et les vivacités exagérées qui envenimèrent, avant la décision, des controverses qui pourtant semblaient encore libres.

Mflr Lavigerie n'entra point dans la lutte, bien qu'il eût manifesté à plusieurs reprises, notamment dans ses cours de Sorbonne, sa croyance à l'infaillibilité pontificale, clef de voûte nécessaire deàtout l'édifice chrétien. Il a toujours eu une profonde aversion pour les controverses religieuses qui se sont élevées entre catholiques au milieu des attaques dirigées contre rKylise dans les temps actuels, et on lui a entendu dire plus d'une fois : « Saint Martin est un bon modèle à suivre pour un évêque missionnaire; or il avait fait le vœu de ne plus se trouver dans aucun concile, y ayant éprouvé une diminution de son don des miracles. J'en ai fait autant des discussions des théologiens. >

Dès la première heure et avant de quitter Alger, il informa publiquement ses prêtres qu'il était bien décidé à ne pas prendre part aux divisions qui pourraient s'élever entre les évéque^. t Nous sommes ici, leur dit-il, voués à l'apostolat. Or la première condition pour y réussir est de nous tenir fermement attachés à l'Église et établis sur la pierre angulaire qui en assure l'unité. Je serai donc toujours avec Pierre et la majorité de ses frères. Je recevrai leurs leçons, bien décidé à ne porter dans ces grandes assises qu'une oreille attentive et un cœur docile, laissant les discussions à ceux qui ont le loisir de les préparer, et dont le cœur est libre des préoccupations qui remplissent le mien sur l'avenir de notre Afrique. *

Arrivé à Rome le 6 décembre 4869, deux jours avant l'ouverture du concile, il eut de rudes assauts à soutenir pour garder cette ligne de conduite, car ses meilleiu^ amis de répiscopat, divisés en caûips hostiles, faisaient de vifs efforts pour l'entraîner dans la lutte. Il leur opposa obstinément cette fin de non-recevoir :

« Je veux être simplement avec le pape et la majorité des évêques. Or il est absolument visible que le pape avec huit cents évêques sont d'un côté, et qu'une minorité, relativement faible quant au nombre, se trouve de l'autre. Pour moi, le fond de la question est jugé, ou bien il n'y a phis d'Église, même au sens des partisans du gallicanisme. >

De la question de l'infaillibilité en elle-même, la discussion se porta bientôt, avec plus d'âpreté encore, sur l'opportunité qu'il y avait à la définir. Sur ce point aussi l'archevêque d^AIger se trouva d'accord avec la grande majorité du concile. Ses deux suffragants, Mo' Callot, évêque d'Oran, et Mgr Las- Cases, évêque de Constantine, défendirent ardemment l'inopportunité de la définition , et il fit de vains efforts pour les amener à plus de modération et de prudence. Mais son grand chagrin fut de voir le prélat qui lui inspirait le plus de confiance et d'amitié, Mo' Maret, se faire l'un des chefs résolus de l'opposition. Il ne reprit avec lui ses rapports intimes que lorsque le doyen de la Faculté de théologie se fut soumis à la décision du concile et eut même fait de grands sacrifices pour retirer de la circulation l'ouvrage dans lequel il avait soutenu la thèse gallicane.

L'archevêque d'Alger ayant été obligé de s'absenter du concile et de se rendre à Paris pour les affaires de son diocèse , le cardinal Antonelli le pria, au nom du pape, de profiter de son voyage pour faire connaître confidentiellement au gouvernement français que la définition ne pouvait être empecliée, mais qu'aucune des exagérations annoncées dans certaiïis milieux ne serait admise.

On répandit dans le public le bruit qu'il était venu de Rome avec la mission de demander au gouvernement son assentinïent à la définition de l'infaillibilité , et de lui offrir en échange fabandon ou du moins l'atténuation, pour la France, des

78 LE CVRDINAL LAVIGERIE

articles du Syllabus opposés aux droits de l'État. « La prétendue mission était une fable, j> déclare M. Emile Ollivier dans son livre sur V Église et VÉlat au concile du Vatican *. Et il ajoute, dans un récit que Mo^ Lavigerie n'a pas désavoué :

fl Étant à Paris, l'archevêque d'Alger avait visité le ministre des cultes, et, dans sa visite, avait causé avec lui des alïaires du concile. Comme c'était un homme d'élite, d*un esprit élevé et fin, d'une conversation attrayante, le ministre avait été charmé, et de part et d'autre on s'était expliqué avec un entier abandon. « Ne vous bercez pas de € vaines illusions , avait dit en substance l'archevêque ; une « immense majorité est acquise à la définition ; quoi qu'on « tente, elle aura lieu; s'opposer à un fait invincible est Œ inutile ; au lieu de s'user dans une résistance sans issue, « les esprits modérés de Tépiscopat devraient employer leurs tf eCTorts à mitiger les termes de la définition. Quant au <ï gouverne meiil, il aurait bien tort de s'immiscer dans une < atïaire de Tordre purement spirituel et tout à fait en « deliors de sa compétence. Il ne trouverait dans une inter- *i vention que des dégoûts et des échecs. > Je dus d'autant plus prêter créance à ces appréciations, que, d'autre part, il me revenait que beaucoup de nos évoques ne croyaient pas pouvoir rentrer dans leurs diocèses, si, dans un vote solennel, ils se prononçaient contre la définition. Toutefois, sans m'expliquer sur l'infaillibilité elle-même, ni sur sa vérité, ni sur son opportunité, ni sur ses chances, je répondis à mon éminent interlocuteur, « que le gouvernement consif dérait la controverse comme relevant de l'organisation ff intérieure de l'Église et en dehors de la compétence de Œ l'État; que, quels que fussent les doctrines et les senti- « ments de chacun de ses membres, il n'entendait pas peser « sur la solution ; qu'à Rome on pouvait la débattre en paix, € sans crainte d'être troublé par une intervention oppres- (f sLve- ^ Le prélat répéta ces déclarations, auxquelles je n'avais pas donné un caractère confidentiel. j>

< T. U, p, 90 et fini?.

Le Moniteur universel, ayant raconté que le voyage de M^^ Lavigerie avait pour but sa translation au siège archiépiscopal de Lyon , devenu vacant par la mort du cardinal de Bonald, le prélat déclara, dans une lettre publique à ce journal, que sa conscience et son honneur s'unissaient pour Tempecher de quitter TAlgérie. Il en prit aussi occasion de s'expliquer nettement sur sa prétendue mission diplomatique :

« La seule diplomatie praticable, dans les circonstances actuelles, vis-à-vis du concile, dit-il, n'exige point d'ambassadeur; elle se résume, pour les fidèles et les gouvernements, en deux mots de foi et de sens commun : pour les fidèles qui veulent rester tels, se soumettre simplement, selon les règles de leur croyance, aux décisions de T Église assemblée, qui seront œuvre de vérité, et, par conséquent, de sagesse ; pour les gouvernements, respecter la conscience de leurs sujets catholiques dans des mesures purement spirituelles, qui échappent complètement à l'action de l'État moderne, et où, comme Ta si bien dit le comte Daru, il n'a ni à prévoir ni à prévenir. »

De retour à Rome, il reçut bientôt un frappant témoignage de la confiance qu'avait en lui la majorité des Pères. Il fut nommé, à la presque unanimité des voix, le troisième sur vingt-quatre, membre de la congrégation des Missions et des Affaires orientales.

Mais, comme son absence prolongée menaçait de compro- Diettre gravement ses œuvres, il exposa bientôt à Pie IX les raisons qui semblaient réclamer son prompt retour en Afrique; et le pape, qui connaissait ses sentiments, lui permit de rentrer dans son diocèse. Peut-être aussi lui en coùLait-il de vivre plus longtemps au milieu de discussions et même de discordes qui le mettaient dans l'obhgation de contredire ses meilleurs amis pour rester fidèle à la voix de sa conscience et de la vérité.

Il apprit donc en Afrique la promulgation du dogme de rinfaillibilité. Dès qu'elle lui fut connue, il télégraphia son adhésion, qui arriva la première de toutes parmi celles des évoques qui se trouvaient alors en dehors de Rome.

--!.-^, r.y^lJP^9||

Il voulut faire davantage et associer tous ses prêtres à cet acte de foi. Dès que la paix fut revenue, il les convoqua en synode pour leur faire accepter solennellement les décrfets du concile œcuménique. L'assemblée s'ouvrit, le 23 septembre 1871, par la proclamation des constitutions dogmatiques du concile du Vatican. Elle examina et vota ensuite un code de statuts diocésains, et, avant de se séparer, elle envoya au pape une adresse rappelant l'ancienne union des chrétiens d'Afrique avec Rome au temps des Cyprien, des Augustin, des Optât, des Fulgence, et témoignant que les sentiments de foi et de soumission étaient encore les mêmes chez leurs successeurs.

A la suite de ce synode, Mgr Lavigerie eut la pensée d'en étendre les bienfaits aux diocèses d'Oran et de Constantine, au moyeu d'un concile provincial. 11 le convoqua par décret archiépiï^copal le 15 février 1873, et il l'ouvrit à Notre-Damed'Afrique le 4 mai de la même année.

Lui-même célébra, le premier jour, la messe du Saint- Esprit dans la basilique, et après l'évangile il prononça, de son trône , une allocution qui expliquait les motifs pour lesquels on avait réuni le concile, et les matières qui allaient être soumises a ses délibérations, c'est-à-dire l'organisation des diocèses , Taffirmation des vérités de la foi , la condamnation des erreurs modernes.

Dans des diocèses nouveaux et habités par des fidèles venus de pays différents, il fallait créer des habitudes uniformes, établir solidement le point de départ de traditions communes j organiser le recrutement des prêtres, délimiter les districts j développer et réglementer les œuvres de la charité chrétienne, faire une place dans la liturçie aux saints et aux martyrs de la région, enfin concilier les ardeurs du zèle

L'ARCHEVÊQUE D'ALGER Si,

avec les précautions de la prudence dans Tapostolat auprès des infidèles.

Il fallait adhérer solennellement à la foi catholique, aux récentes décisions de l'Église, au concile du Vatican, et proclamer bien haut que le Credo récité sur la terre d'Afrique par les chrétiens de notre temps est le même Credo qu'ont récité dans cette contrée les chrétiens des six premiers siècles. Quelle réponse victorieuse à ceux qui trouvaient la constitution de l'Église changée depuis la proclamation de Finfaillibilité pontificale, que de faire répéter par les nouveaux représentants de l'Église africaine ces paroles adressées jadis au pape Théodore par l'un des derniers et des plus importants conciles de Carthage : « Les anciens canons ont décidé que rien de ce qui est mis en avant dans les pro-» vinces, môme les plus éloignées, ne doit être accepté ni suivi avant d'être porté à la connaissance de votre auguste siège, afm que votre autorité confirme les décisions équitables et que^ les autres Églises recevant comme de sa source naturelle le principe de leur enseignement, les mystères de la foi et du salut conservent dans le monde entier leur pureté incorruptible I »

Telles furent les différentes questions sur lesquelles délibérèrent les Pères du concile d'Alger. L'assemblée siégea du 4 mai au 8 juin; elle tint six sessions solennelles, quatorze congrégations générales et quatre-vingt-quatre congrégations particulières. Les résolutions, rédigées en latin, ont été publiées sous le titre de Décréta Concilii provincialis Algene^isis in Africa. Il suffit à notre dessein d'avoir indiqué, d'une manière générale, l'objet de ces décrets, et d'ajouter que le texte en a été approuvé par Rome.

Le concile se termina dans la cathédrale d'Alger par des cérémonies solennelles, et l'archevêque le couronna par une allocution où il célébrait une fois de plus les anciennes gloires de l'Église d'Afrique, son heureuse renaissance et ses nouvelles promesses de vie.

Ce n'est pas seulement au concile d'Alger que Mg*" Lavigerie a exercé son action de métropolitain. On le voit sou-

vent étendre sa sollicitude sur ses deux diocèses sufTragants, soit pour la nomination de leurs évêques, soit en d'autres circonstances importantes.

C'est ainsi qu'en 1886, après la translation à révéché de Perpignan de Ma' Gaussail, évêque d'Oran, il agit très activement auprès du pouvoir pour faire nommer au siège vacant un prêtre d'Afrique qui n'eût pas, comme ses prédécesseurs, le désir de rentrer en France. Son choix tomba sur M. Soubrier, alors curé de la cathédrale d'Alger et vicaire général honoraire. Après l'avoir sacré, il prononça une allocution qu'il termina en souhaitant au nouvel évêque de vivre longtemps dans sou église et surtout d'y mourir. < Restons fidèles à nos épouses. Monseigneur, lui dit-il, précisément parce qu'elles sont pauvres et humiliées. Ne donnons pas le spectacle d'un abandon que l'antiquité n'a point connu, et que robéissance même ne justifie que lorsque nous ne nous y soumettons qu'à regret. >

Mais ce fut le diocèse de Constantine qui lui eut le plus d'obligations.

Il était administré, à la fin de l'empire, par Mo^ Las-Cases, Ce prélat, n'écoutant que son zèle et comptant sur les subsides que le gouvernement lui avait promis, s'endetta de huit cent cinquante mille francs pour la construction de ses deux séminaires. L'empire n'avait pas encore acquitté sa promessCj qu*arrivait en Afrique la nouvelle de ses premières défaites et de sa chute imminente. En apprenant le résultat de la bataille de Reichshoffen, Mq^ Las-Cases fut frappé d'un tel coup, que sa raison s'égara. Il alla, de lui-même et sans retard, s'enfermer à Toulouse dans une maison de santé, et de là envoya sa démission au pape, en le priant de poiu*voir immédiatement aux pressantes nécessités de son diocèse.

Il était impossible, dans les graves conjonctures où se trouvait la France, de lui nommer sur-le-champ un successeur. Pie IX confia par un bref à Mo^ Lavigerie l'administration spirituelle et temporelle du diocèse abandonné. Malgré la difliculté des temps et l'énormité de la dette, l'archevêque d'Alger parvint à sauver la situation et à prévenir tout scandale. Il lui fallut pour cela se rendre à Tours, pendant la

L^ARGHEVÊQUS D'ALGER 83

guerre, et obtenir que le gouvernement de la Défense nationale se portât responsable auprès des créanciers et promit de prochains dédommagements à Tentrepreneur du diocèse de Constantine. Ce fut l'amiral de Gueydon qui termina TafTaire pendant son gouvernement de F Algérie, en concédant à cet entrepreneur le domaine de Dar-el-Bey.

Le diocèse délivré de ces embarras, Mo^ Lavigerie s'occupa de pourvoir à la longue vacance du siège, et en février 4872, de concert avec le cardinal Guibert, il fît nommer à révêché de Constantine Mg^" Robert, vicaire général de Viviers.

Lorsque ce prélat fut transféré à Marseille, l'archevêque d'Alger, toujours soucieux de ne confier le diocèse de saint Augustin qu'à des mains dignes de cet honneur, fit agréer Msr^ Dusserre *. Quand celui-ci revint à Alger comme coadjuteur avec le titre d'archevêque de Damas, Mir Lavigerie lui choisit pour successeur à Constantine M. Gillard, son vicaire général , qui avait été blessé en 1870 feomme aumônier militaire. Mais un mal subit l'enleva cinq jours avant son sacre, et l'archevêque d'Alger, après avoir prononcé avec une pro* fonde douleur son oraison funèbre, dut accepter une fois encore l'administration du diocèse de Constantine. Il la garda une année entière, jusqu'à ce qu'il eût obtenu la nomination de Mg"* Combes, un autre de ses vicaires généraux, dont il connaissait depuis longtemps les rares qualités, et qui devait le remplacer sur le siège primatial de Carthage.

Cette année lui avait suffi, non seulement pour doter le diocèse d'un nouveau petit séminaire et d'un asile pour les vieillards, mais encore pour réaliser le vœu le plus cher des évéques de Constantine, l'acquisition de la colline d'Hippone, où s'est élevé, depuis, un monument digne des souvenirs qu'elle rappelle. Ce fut aussi pour glorifier saint Augustin qu'il voulut sacrer lui-même le nouvel évêque à Bône, et qu'il vint plus tard y présider le centenaire du grand docteur africain.

* En 1872, il avait obtenu pour auxiliaire d'Alger M»' Soubiranne, que sa santé obligea de revenir en France, et qui, nommé évéque de Belley, dut aussi quitter ce diocèse à la suite d'une attaque de paralysie.

C'était toujours autour de l'archevêque d'Alger que se manifestait la vie nouvelle des chrétientés d'Afrique, Des frontières du Maroc à celles de Tripoli, de la Kabylie jusqu'au fond du désert, et jusqu'aux lacs de l'Equateur, il était le chef des chrétiens de toute race, le Père que tous respectaient, qui était partout obéi et dont tous se montraient fiers,

^unanimité de ces sentiments, qui a brillé d'un tel éclat au moment de sa mort, s'était déjà manifestée glorieusement en 1888, à Toccasionde son jubilé épiscopal. En même temps que Léon XllI félicitait le cardinal par un bref spécial, le joyeux anniversaire était annoncé dans des lettres pastorales à toute TAfrique française par les évêques d'Algérie et par Tauxiliaire de Carthage; il arrivait à Alger des adresses innombrables de toutes les églises africaines, et même de rOrient, du patriarche d'Antioche et des missionnaires de Jérusalem. Dans les cérémonies qui se firent ii Alger, le 22 mars, pour fêter la vingt-cinquième année d'un episcopat si fécond, Mo^ Lavigerie pouvait montrer fièrement â l'envoyé du pape et au délégué des évêques orientaux tous ses frères, tous ses fils dans l'épiscopat et le sacerdoce, assem* blés autour de lui comme un vivant symbole de la charité qui animait sous sa conduite l'Église d'Afrique ressuscitée.

Page 1