‹ Le cardinal Lavigerie et ses œuvres d'AfriqueChapitre 6 sur 26 · BÈ' "^^^^B · texte numérisé non relu

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Pour prévenir le retour de pareilles atrocités, une expédition militaire était indispensable ; il fallait châtier les Druses et faire punir les autorités complices. La France en prit l'initiative. Il ne nous plaisait pas alors, ainsi qu'il est arrivé à propos de massacres plus récents et dix fois plus terribles , de sacrifier à certaines alliances notre devoir, notre prestige et nos intérêts.

Afin d'éviter tout froissement politique, notre gouvernement proposa à tous les autres de partager avec lui les charges et les périls de l'expédition. Aucune puissance n'ayant offert sa coopération, les troupes françaises, conduites parle général de Beaufort d'Hautpoul, débarquèrent à Beyrouth.

Dès ce moment la sécurité des chrétiens fut assurée, et la gloire en rejaillit tout entière sur notre patrie. Les évéques de tous les rites orientaux purent dire dans une adresse collective à Pie IX : <r C'est à la France, Très-Saint-Père, c'est à cette nation généreuse que nous devons d'avoir vu cesser le massacre des chrétiens , c'est à elle que nous devons d'exister encore. Sans la protection de ses soldats, peut-être ne trouverait-on plus un seul chrétien dans toute l'étendue de la Syrie, p

Mais était-ce un si grand bienfait, d'assurer la vie à ces peuples, si on ne les aidait à la soutenir dans une telle détresse? Ne les arrachait-on à la violence du sabre que pour les laisser succomber, par une mort plus pénible, aux longues privations de la misère et de la faim? La charité catholique ne le souffrit pas; elle vint à leur aide avec des attentions vraiment fraternelles.

L'œuvre des écoles d'Orient, représentée par l'abbé Lavigerie, servit d'intermédiaire entre la générosité des chrétiens d'Europe et la reconnaissance des chrétiens d'Asie. Son directeur adressa au clergé de France un éloquent appel, qui, répété par tous les évêques, produisit les aumônes les plus abondantes. Bien que le Moniteur, journal officiel de l'empire, eût ouvert en même temps une souscription qui s'éleva jusqu'à un million de francs, M. Lavigerie put recueillir encore près de trois millions. Sur cette somme, trois cent mille francs lui étaient venus des évêques de Belgique, d'Irlande, d'Angleterre, d'Espagne, d'Italie et d'Allemagne.

S4 LE CARDINAL LAYIGERIE

11 restait à employer ces ressources de la façon la plus utile. I/abl>é Lavigerie fut délégué par le conseil de Tœuvre des écoles dXlhent pour aller répartir les offrandes. 11 quitta Paris le 29 septembre 4860, et débarqua à Beyrouth dans les premiers jours d'octobre.

Dès ses premiers pas dans cette ville, qui avait senî de principal refuge aux chrétiens poursuivis, il fut entouré de veuves, de vieillards, d'enfants abandonnés, de tous les malheureux qui avaient survécu au massacre. L'hôtel où il était des<:entlu fut bientôt assiégé de ces chei'S solliciteurs, au point qu'il crut sage d'accepter l'hospitalité que lui offraient à Tenvi les plus riches chrétiens de Beyrouth. Un honorable banquier lui céda pour trois mois, et sans rétribution, la jouissance complète de toute sa maison, et se réduisit avec sa famille k occuper un appartement étranger.

Durant son séjour à Beyrouth, il s'entendit avec les évêques orientaux ^ les représentants de la France et les chefs de notre aimée, pour fonder des comités et assurer la meilleure distribution des secours dont il disposait.

Pour ne pas laisser plus longtemps exposés aux dangers de la misère et de l'abandon les nombreux orphelins qui erraient dans la ville et dans tout le pays, il créa dès les premiers temps, à Beyrouth même, un orphelinat pour quatre cents jeunes filles maronites, qu'il confia aux sœurs de la Charité, et a Zahleh, dans l'Anti- Liban, un orphelinat de garçons j qu'il remit aux mains des Jésuites.

^lais Beyrouth j qui avait servi de refuge à un grand nombre de victimes, n'avait pas été elle-même éprouvée par la persécution. Pour mieux juger du mal et le réparer plus efficacement, il fallait visiter les contrées qui avaient été le théâtre des massacres. Après avoir remis la somme de cent mille

firancs au comité qu'il avait établi à Beyrouth, l'abbé Lavigerie partit pour la montagne afin d'y organiser la distribua tion des secours.

Il se dirigea tout d'abord vers Deir-el-Kamar. Le récit de cette première visite donnera une juste idée de ce que fut le reste de son voyage dans le Liban.

Dans les localités ruinées qu'il traversa avec le consul de France avant d'arriver à Deir-el-Kamar, le clergé se portait à leur rencontre avec des lambeaux d'ornements soustraits au pillage, les femmes faisaient fumer l'encens sur des assiettes de terre, et les pauvres paysans, en haillons ou revêtus des habits qui venaient de leur être distribués, déchargeaient leurs armes en signe de joie, entonnaient leurs chants de guerre en l'honneur de la France.

Dans la ville même tout portait l'empreinte de la mort. Le sang n'était pas encore effacé sur le pavé des chambres et des terrasses du sérail, où le pacha avait laissé massacrer six cents chrétiens, qu'il avait désarmés en leur promettant la vie sauve. Un seul avait échappé à la mort ; il montrait \\xU même aux visiteurs profondément troublés la terrasse d'où le plus grand nombre de chrétiens avaient été précipités par les soldats turcs pour être reçus sur les piques des Druses.

L'abbé Lavigerie célébra la messe dans l'église des Maronites entièrement dévastée. Tous les chrétiens de Deir-el- Kamar s'y étaient rendus avec empressement. Lorsque le consul et nos officiers se présentèrent à la porte, il alla les y recevoir en grande cérémonie, pour les conduire solennellement dans le sanctuaire; et les chrétiens, voyant passer ainsi au milieu d'eux les représentants de la France, relevaient leurs fronts pour la première fois. Quand, au moment de la consécration , la voix de l'officier français qui commandait la troupe fit entendre le cri : « Genou terre ! > et qu'ensuite nos tambours résonnèrent sous ces vieilles voûtes à demi détruites et témoins de tant de crimes, l'émotion de tous fut profonde. Cette pauvre population, prosternée le front contre terre, pleurait à la fois de joie et de tristesse, et les Français qui étaient là ne pouvaient, eux non plus, retenir leurs larmes.

28 LE CARDINAL LAVIGEBIE

Le voyage ne s'accomplit pas sans quelques dangers. En traversant l'un des chemins les plus abrupts du Liban pour se rendre à Hamana,* l'abbé Lavigerie fit sur les rochers une chute de cheval qui lui déboita l'épaule et lui rompit le coude. Il aurait môme pu en résulter des conséquences graves sans les soins immédiats du docteur Jaulerry, qui l'accompagna dans toute sa mission : c Le cheval était fort mauvais , racontet-il, soit dit pour l'excuse de la pauvre bête et pour la mienne, • Il dut rentrer prendre quelque repos à Beyrouth, aussitôt qu'il eut établi la commission de Hamana.

Il repartit bientôt de Beyrouth pour Saïda, Sour^ Acre, Calpha, partout distribuant avec un zèle éclairé les ressources qui lui étaient confiées, partout regardé comme un envoyé du ciel et accueilli avec les plus vifs témoignages de reconnaissance.

Caïpha n'est qu'à une faible distance de Jérusalem. Il ne put résister au désir de visiter la Judée, de prier sur le tombeau du Sauveur et au lieu de sa naissance. Ce pèlerinage iU sur lui une grande impression, et c'est de là peut-être que lui vint plus tard l'idée d'établir à Jérusalem une maison de ses missionnaires d'Alger.

De la ville sainte, il retourna encore une fois u Beyrouth avant de visiter Zahleh et Damas.

Durant la semaine qu'il passa dans cette dernière ville, il put se rendre compte, mieux que partout ailleurs, de ce qu'avait été la fureur des Druses et des Turcs. Le quartier chrétien, peuplé naguère de trente mille habitants, n'était qu'un monceau de ruines; on eût dit qu'un immense tremblement de terre avait arraché toutes les maisons de leurs fondements. Les rues avaient disparu sous les décombres. Nulle trace de construction régulière. Une seule demeure était debout, vivant reproche à l'ingratitude fanatique des musulmans : c'était celle des sœurs de Charité, où ils étaient venus tant de fois recevoir des secours et faire soigner leurs malades. Des cadavres à demi dévorés par les chiens restaient sans sépulture, sous les décombres des édifices renversés. Et à ce moment même, près de cinq mois après les massacres, cinq ou six cents femmes chrétiennes, enlevées par

la violence, étaient enfermées dans les harems ou dispersées au milieu des Bédouins du désert, sans qu'on pût retrouver leurs traces.

Celait à Damas que résidait Abd-el-Kader. Pendant les massacres y il avait mis avec la plus grande humanité son influence au service des chrétiens, et il en avait sauvé un grand nombre. Le directeur de l'œuvre des écoles d'Orient lui devait, à ce titre, une visite de reconnaissance. Il convenait aussi à la destinée du premier cardinal africain d'avoir salué un jour, dans une grande ville musulmane de TOrient, le héros des guerres algériennes.

Laissons-le raconter lui-même ce souvenir :

€ Je n'oublierai pas aisément, dit -il, l'entrevue que j'eus alors avec 1 émir. Sa figure calme, douce et modeste, sa parole grave , l'esprit de justice et de fermeté qui paraissait dans ses discours, répondaient à l'idée que d'avance je m'étais faite de lui. J'étais le premier prêtre français qui l'approchât, le pre* mier même qui fût entré à Damas depuis les massacres. Un de nos plus illustres prélats m'avait chargé, en partant, de lui rappeler des souvenirs de son voyage en France, et de lui dire que sa conduite si noble ne l'avait point surpris , car il n'avait jamais connu d'homme qui pratiquât mieux la justice naturelle. Je m'acquittai de ce message et d'autres encore exprimant la même pensée; et l'émir, se frappant la poitrine à la manière arabe, me répondit : « J'ai fait mon devoir, et € je ne mérite pas d'éloges pour cela. Je suis seulement heu- € reux qu'en France on soit content de ce que j'ai fait, car € j'aime la France et je me souviens de tout ce que j'en ai f reçu. >

€ Je lui demandai alors s'il ne préférait pas le séjour de la Syrie à notre ciel brumeux et à notre froide température. « Ah! me dit-il, le ciel d'Amboise est beau, mais pas aussi € beau que celui de la Syrie; mais le ciel de Pau me rappe- € lait le mien. J'en ai gardé un bien doux souvenir. Je me T rappelle combien on a été bon pour moi dans votre pays. >

« La conversation changea ensuite et porta sur les événements de Syrie et sur la part que lui-même y avait prise. Je

récoutais avec admiration et avec l)onheur parler, lui, musulman, un langage que le christianisme n'eût pas desavoué. Lorsque je me levai pour sortir, il s'avança vers moi et me tendit la m;ûn. Je me souvins que c'était la main qui avait protégé contre la mort nos frères malheureux, et je voulus la porter à mes lèvres en signe de reconnaissance et de resped; mais il ne le voulut pas souffrir de moi, quoiqu'il acceptât cet hommage de tous les autres, parce qu'il voyait en ma personne un ministre de Dieu. >

Peu de temps après cette entrevue, l'abbé Lavigerie quitta rOrient, non sans être allé à Jérusalem prier sur le saint sépulcre, et il rentra en France, où l'empereur, ayant appris par les rapports du ministre des affaires étrangères et du ministre des cultes c combien sa conduite avait été digne d'éloges et lionorable pour notre pays >, lui donna aussitôt la croix de chevalier de la Légion d'honneur.

Les témoignages de reconnaissance qu'il reçut des fidèles et du cleryé de Syrie, des populations musulmanes elles^ mêmes, lui furent plus précieux encore. Les putriarches, archevêques et évêques catholiques de l'Orient, au nombre de dix-huit, envoyèrent au pape une adresse où ils attribuaient au directeur de l'œuvre des écoles d'Orient la plus grande partie du lâen qui leur avait été fait. Dans une autre adresse envoyée à Tépiscopat, au clergé et au peuple de France, les évéques orientaux ne rendaient pas un moindre hommage à celui qu'ils appelaient eux-mêmes l'ambassadeur de la chanté frauçaise.

Des manifestations aussi éclatantes avaient attiré sur le directeur de l'œuvre des écoles d'Orient la bienveillance du saint-siège et celle du gouvernement français. La charge d'auditeur de Rote pour la France étant venue à vaquer par h nomination à Tépiscopat de Mgr de la Tour d*Auvergae, If

AVANT UÉPISCOPAT

ministre des affaires étrangères, de qui dépend la présentation à ce poste, pensa naturellement au prêtre qui avait rendu de si grands services à notre influence en Orient. Pie IX, qui

Abd-el-Kader.

-«nnaissait personnellement le candidat, agréa volontiers la )roposition qui lui était faite, et Mq^ Lavigerie, devenu prélat de la maison de Sa Sainteté et membre du premier tribunal ie la cour romaine, partit pour l'Italie au mois d'octobre 1861,

34 LE CARDINAL LAYIGEHIE

Sa rapide promotion à Tépiscopat ne lui permit d'y rester qu'un an et demi. Mais ce temps lui suffit pour s'attacher du fond du cœur à l'autorité du souverain Pontife, avec lequel nous le trouverons toujours en parfaite communion d'idées et de sentiments- La Providence voulait aussi, en vue de sa mission future j qu'il pût se perfectionner à loisir dans la connaissance de ritalien, qui devait être, à Alger et à Tunis j la langue d'un grand nombre de ses diocésains.

Ajoutons que son séjour à Rome, en lui faisant connaître dans tous ses détails l'administration pontificale, ne dut pas contribuer pour une petite part aux succès si rapides qui signalèrent, dans la suite, chacun de ses rapports avec le gouvernement central de l'Église.

L'honorable magistrature de l'auditorat de Rote ne suffisait qu'à demi aux aspirations tout apostoliques de Mgr Lavîgerie. Il n'avait, du reste, accepté cette dignité qu'à la condition expresse de garder la direction de l'œuvre des écoles d'Orient, et d'en former un deuxième conseil à Rome. Il fut fait suivant ses désii^. Le conseil de Rome eut pour président le cardinal de Reisach, et l'on compta parmi ses membres des prélats aussi éminents que Mflf Siméoni et Ms^ Jacobini , qui ont été dans la suite secrétaires d'État, l'un de Pie IX et l'autre de Léon XIIL

Ce fut à la prière des membres de ce conseil qu'aux fêtes données à Rome en 1862, Mgr Dupanloup prêcha à Saint- André-della-Valle, en faveur de l'œuvre des écoles d'Orient, ce sermon célèbre qui fut à plusieurs reprises, malgré la sainteté du lieu , couvert d'applaudissements.

Peu de temps auparavant, Mg^ Lavigerie avait parlé sur le même sujet dans l'église Saint-Louis des Français. Il prévoyait dans son discours les crises nationales auxquelles nous assistons depuis quelques années :

€ Les troubles profonds qui agitent l'Orient, disait-il, amènent le réveil des pensées religieuses si intimement unies, dans ces contrées aux pensées politiques. L'empire turc, que le glaive a rendu longtemps redoutable, n'est plus redoutable aujourd'hui que par sa faiblesse et par la difficulté de partager ses ruines.

AVANT LÊPtSGÛPAT 35

€ Dans cet état de choses , les restes des nations autrefois conquises s'agitent sourdement pour retrouver leur place au soleil de la liberté. D'Alexandrie à Jérusalem, de Jérusalem au Liban, du Liban à Constantinople et aux rives du Danube, tout annonce des changements profonds. Or, en Orient, nationalité et religion sont synonymes. C'est leur foi qui a conservé partout les nationalités distinctes des Arméniens , des Syriens, des Maronites, des Grecs, des Bulgares, et leur réveil national est en même temps un réveil religieux. »

Il montrait ensuite comment il fallait secourir à la fois, chez les chrétiens d'Orient , les besoins du corps et les besoins de l'âme; il excitait les fidèles de France et tout le monde catholique à imiter la sollicitude de Pie IX, qui se préparait, en ce moment môme, à établir la Congrégation spéciale de la Propagande pour les rites orientaux.

M9' Lavigerie fut nommé d'avance par le pape consulteur de cette nouvelle Congrégation, et il installa bientôt après à Civita-Vecchia un comité pour les Bulgares.

Ainsi son zèle d'apôtre débordait ses fonctions d'auditeur de Rote, comme autrefois celles de professeur d'histoire.

Le saint-siège et le gouvernement français pensèrent dès lors que l'épiscopat lui conviendrait mieux qu'une judicature sédentaire, et d'un commun accord ils l'appelèrent à l'évêché de Nancy.

Nommé à Paris le 5 mars 1863, il fut préconisé le 16 et sacré le 22 du même mois.

Pie IX, qui l'avait en particulière affection, avait d'abord témoigné le désir de faire le sacre lui-même; mais, empêché par la maladie, il se fit remplacer par le cardinal Villecourt, auquel il donna pour assistants son aumônier, qui était le cardinal de Hohenlohe, et son évêque sacriste, Mgr Marinelli.

Le sacre eut lieu avec une grande pompe dans l'église nationale de Saint -Louis -des -Français, en présence d'une foule considérable d'assistants, parmi lesquels se distinguaient l'ambassadeur de France, prince de la Tour d'Auvergne, accompagné de tout le personnel de l'ambassade, le tribunal de la Rote, la plupart des prélats et des princes romains.

M LE CARDINAL LAYIGERIE

Le nouvel évêque écrivit de Rome môme, le jom* de Pâques j 5 avril 4863, sa lettre de prise de possession.

On y Usait : c Comme évêque, je ne dois apporter, et je p'apporte au milieu de vous qu'un seul drapeau, celui de Jésus-Christ et de son Église. Je resterai, avec la grâce de Dieu, toujours étranger aux passions, aux intérêts, aux divisions d*ici-bas. Placé en dehors et au-dessus du monde, je ne veux qu'une seule chose, le salut de vos âmes; et vos âmes, je les aime toutes également, de quelque point de Thori^on qu'elles puissent venir à moi. >

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