CHAPITRE II
\[9r Lavigerie fit son entrée solennelle dans la cathédrale de Nancy le dimanche 10 mai 1863.
Grâce à une succession ininterrompue d'évéques éminents, qui s'appelaient d'Osmond, de Forbin-Janson, Donnet, Menjaud et Darboy; grâce aussi à la fermeté de caractère qui est le propre des Lorrains, le diocèse de Nancy était certainement l'un des plus religieux de la France. On jugera, par le peu que nous allons dire, si les quatre ans d'épiscopat de M^r Lavigerie ont contribué à maintenir ce florissant état de choses.
Il n'eut point, durant son épiscopat, de plus grande préoccupation que de favoriser l'enseignement dans son diocèse.
t J'ai considéré les établissements d'éducation, écrivait -il en 1867, comme l'appui le plus solide des travaux apostoliques des prêtres de nos paroisses, comme la base la plus fenne du bien que je voyais à réaliser au double point de vue religieux et social, et c'est de ce côté que j'ai cru devoir, en conséquence, diriger une grande partie de mes travaux et de mes soins. i>
kf:!^.
Sa sollicitude se porta tout d'abord, comme il convenait, sur la formation des professeurs.
Dans le compte rendu de son administration qu'il adressait au pape en 1867, il constatait que si la réputation des maisons d'éducation dirigées par le clergé était supérieure k celle des établissements laïques par le côté religieux et moral, il n'en était pas toujours de même au point de vue scientilîque. f On considère leurs professeurs, disait-il, comme étant au-des* sous des professeurs de l'Université. Cela tient surtout a ce que les professeurs de TUniversité se préparent dans des écoles spéciales et prennent les grades de licenciés, de docteurs, d'agrégés, devant les jurys de l'instruction publique. Les ecclésiastiques ne le font pas, et dès lors ils n'oiïrent pas les mômes garanties extérieures. C'est peut-être un tort, et c'est certainement un malheur, parce que cela empêche un certain nombre de familles chrétiennes de leur confier leurs enfants. *
Il eut promptement fait de remédier à cette situation. La pmmiére année de son épiscopat, il choisit un certain nombre de jeunes ecclésiastiques pour les envoyer à l'école des Carmes préparer leurs examens, et au bout de trois ans il avait quinze licenciés. Il vuulut faire plus encore, et il établit à Nancy même une école ecclésiastique des hautes études, qui ne tarda pas ù obtenir de brillants succès aux examens de licence. Les candidats qui voulaient se préparer au doctorat et a ragiégation continuèrent d'être envoyés à Paris, où ils trouvaient plus de secours pour des études spéciales.
Aujourd'hui, grâce à de telles mesures, le diocèse de Nancy est celui de France où les prêtres pourvus de grades universitaires sont le plus nombreux, et où les établissements d'éducation religieuse sont le plus florissants.
Il est permis de regretter que Ms' Lavigerie n'ait pas eu plus tôt des imitateurs. On eût ainsi évité plus d'un embarras. Mais Tesprit sectaire de quelques hommes politiques y a inconsciemment pourvu, en menaçant d'exiger les diplômes officiels pour tous les professeurs de l'enseignement libre, Aujourd'hui beaucoup de diocèses sont prêts. A quelque chose malheur est bon.
ÉPISCOPAT DE NANCY 3t>
L' évoque de Nancy ne veillait pas seulement à l'instruction de ses professeurs; il se préoccupait encore de leurs besoins temporels. Il se proposa d'établir entre eux une sorte de solidarité; il plaça les économes des diverses maisons sous la direc- , tion d'un vicaire général ad hoc, et ordonna que le dixième du revenu serait versé dans une caisse particulière destinée à secourir les établissements qui se trouveraient momentanément dans la gêne, à payer une partie des frais qu'exigeait la formation des maîtres futurs, enfin à constituer pour ceux qui auraient vingt- cinq ans d'enseignement des traitements de chanoines prébendes à l'église cathédrale *.
« Il ne m'a pas semblé juste, écrivait-il, qu'après avoir épuisé leur vie dans les travaux et dans l'abnégation du professorat, ils fussent contraints, dans leurs vieux jours, d'accepter pour suffire, à leurs besoins une situation d'autant plus pénible pour eux qu'elle serait plus nouvelle, et de recommencer une carrière à l'âge où se fait sentir le besoin de repos. :p
On le voit s'intéresser en personne aux travaux de ses professeurs, et témoigner ouvertement l'estime particulière qu'il a de leur mission. <t L'enseignement chrétien de la jeunesse, dit-il aux prêtres de son diocèse, est l'un des plus grands services que nous puissions rendre à la société. ï Et il les engage tous il favoriser de leur mieux les établissements libres, leur faisant comprendre que l'éducation chrétienne des enfants de leurs paroisses est « le complément et le soutien le plus efficace de leur propre ministère >.
Lui-mêrne joint l'exemple à la parole. Il augmente le nombre de ses maisons d'enseignement. Au collège de la Malgrange et à récole Saint-Léopold il ajoute, en les adoptant ou les transformant, les collèges de Vie et de Blâment, laïcisés depuis j et le collège du bienheureux Pierre Fourier, à Lunéville. 11 fait de fréquentes visites aux maisons qui sont à sa portée; il invite à sa table, comme récompense et marque d'honneur, les enfants qui se font le plus remarquer par leurs succès,
i Ces dernières mesures sont restées sans effet. Elles indiquent, du moins, te
qB*il faudrait faire.
^%jmm
La ville de Nancy obtint, en 1864, une Faculté de droit. Mflf Lavigerie, cédant à l'inspiration qui devait provoquer plus tard la création des Universités catholiques, voulut faire participer aux bienfaits de l'éducation religieuse les élèves mêmes de l'enseignement supérieur. Il institua pour les nouveaux étudiants de sa ville épiscopale une maison où ils trouvaient une pension confortable et peu coûteuse, une bibliothèque, un salon de lecture, des jeux, tous les avantages de la vie commune entre jeunes gens bien choisis, et, ce qui valait mieux encore, la compagnie et la direction de trois prêtres expérimentés, qui leur faisaient du bien sans les empêcher d'être libres *.
Cette protection éclairée ne se borna pas à l'éducation des jeunes gens; elle s'étendit, plus peut-être que ne le désiraient d'abord les institutrices rehgieuses, à renseignement des fiUes-
Convaincu, non pas certes sans motif, qu'il se préparaît en France, dans l'esprit d'un certain public, un mouvement très marqué contre les privilèges accordés aux communautés religieuses en matière d'instruction, et reconnaissant que quelques-unes pouvaient réellement ne point justifier par une science suffisante le droit de professer sans examen d'aucune sorte, il adopta, en août 1864, une mesure qui ne laissa pas de surprendre un certain nombre de bonnes âmes. 11 exigea , par une ordonnance , que toutes les novices des congrégations religieuses enseignantes subissent, avant d'entrer dans l'enseignement, et devant une commission épiscopale composée des ecclésiastiques les plus instruits, un examen égal en sévérité à celui des institutrices laïques. Le diplôme conféré à la suite de ces épreuves serait désormais absolument requis pour diriger même la plus humble école dans le diocèse-
Le premier moment de surprise passé, les religieuses se préparèrent à obéir et se présentèrent devant les jurys d'examen. L'épreuve fut heureuse et tourna, comme se le propo-
* La maison des Étudiants a été réunie, en 1881, à la florissante école de Saint- Sîgîsbert.
sait l'évêque, à l'honneur de renseignement congréganiste , qui fut désormais au-dessus des critiques de la malveillance. De si heureux succès firent promptement tomber la légère opposition qui avait pu être soulevée, à Nancy, par l'ordonnance du mois d'août.
Mais, chassé du diocèse, l'orage se reforma plus loin. Deux évêques trouvèrent que leur collègue avait fait une concession regrettable à l'esprit du siècle et ouvert la porte à toutes sortes d'abus. Le nonce du pape ne dédaigna pas de prêter l'oreille à leurs plaintes; il s'émut du péril imaginaire que l'évêque de Nancy faisait courir à l'Église de France; il lui écrivit que le saint-père avait vu avec peine la publication de son ordonnance et l'invitait à la retirer avec les ménagements qu'il jugerait convenable.
Mgr Lavigerie n'était pas homme à agir contre un ordre du saint- siège; mais il n'était pas homme non plus à céder sans autre façon dans une matière où il savait le bon droit de son côté. Prêt, non pas certes à passer outre, mais à donner sa démission si on l'obligeait à rétracter son ordonnance, il voulut prendre le moyen d'éclaircir promptement la question.
Il partit aussitôt pour Rome, et trois jours après avoir reçu la lettre du nonce, sans que personne en France fût informé de rien, il entrait au Vatican pour voir Pie IX. Comme on lui opposait les difficultés ordinaires, il répliqua que l'affaire était pressée, et il demanda qu'on s'informât sans retard si le pape voulait lui accorder un entretien immédiat ou lui assigner un rendez-vous précis pour le lendemain.
Pie IX, qui avait de l'affection pour le jeune évêque, le reçut à l'instant même, non sans témoigner une grande surprise de ce voyage imprévu et sans lui demander ce qui l'amenait.
« Mais, Très -Saint -Père, c'est l'ordre que vous m'avez fait transmettre de retirer mon ordonnance épiscopale.
— Quelle ordonnance? s'écria le pape de plus en plus ^*onné. Moi, je vous ai dit de retirer une ordonnance? » Ma*' Lavigerie lui montra la lettre du nonce. Pie IX, peu satisfait du zèle excessif de son représentant iciel , en exprima tous ses regrets à l'évêque. Mais celui-ci
n'entendait point que l'affaire se terminât de la sorte. Il obtint que son ordonnance fût examinée sans délai par la Congrégation des évtques et réguliers; et les cardinaux, peu habitués à une telle précipitation, procédèrent, toute affaire cessante, à cet examen. Le résultat fut qu'ils approuvèrent hautement la mesure qui leur était soumise, et exprimèrent le vœu qu'elle fût imitée dans les autres diocèses.
Muni de cette décision , Tévéque de Nancy reprit le chemin de la France et se rendit directement chez le nonce, qui, ne sachant absolument rien de ses démarches, commença par lui renouveler la malencontreuse invitation d'avoir à retirer l'ordonna nce du mois d'août. Mgr Lavigerie tira de son portefeuille et lut, pour toute réponse, l'approbation qu'il venait de recevoir à Rome. Puis il sortit avant que le nonce eût trouvé un mot à lui dire *.
On ne s^étonnera pas que Mg^ Lavigerie ait pris encore plus d'intérêt à la formation de son clergé qu'à l'éducation chrétienne des laïques.
Il rappelait souvent à ses prêtres la nécessité de cultiver avec soin les vocations naissantes, leur montrant Timportance du service ainsi rendu à l'Église et l'avantage qu'un travail si excellent leur offrait à eux-mêmes dans l'inaction des presbytères de campagne.
Pour accueillir les enfants pauvres qui se sentaient appelés au sacerdoce sans pouvoir faire les frais de leurs études, il créa à Nancy une maîtrise dont les élèves, gratuitement admis, faisaient leurs premières classes de latin, et remplissaient en retour les fonctions d'enfants de chœur dans l'église cathédrale.
i L'authenticité de ce récit ayant été révoquée en doute, il n'est pas peut-être îziutile de dJro que nous le tenons du cardinal lui-même et que nous Tavons noté tel qael au K^rtir de l'entretien où il nous fut raconté.
ËPISCOPAT DE NANCY 43
Le diocèse de Nancy comptait alors deux petits séminaires, celui de Fénétrange, aujourd'hui à FAUemagne, et celui de Pont-à-Mousson, qui était le plus important. Il ne voulut pas qu'on y admit, excepté dans les classes inférieures, les enfants qui ne se destinaient point aux Ordres, et qui pouvaient si facilement recevoir l'éducation religieuse dans les autres établissements du diocèse. Cela ne Tempêcha pas de maintenir dans les études du petit séminaire le programme classique de l'Université, avec plus d'esprit religieux dans le choix des textes et dans la direction. II recommanda de favoriser, par des études scientifiques et littéraires très solides, les jeunes gens qui devaient subir les épreuves du baccalauréat, sachant bien que, si de tels examens peuvent, une fois sur mille, faire perdre la vocation à quelque tête peu solide, ils ont aussi, mille fois contre une, l'avantage de procurer auX prêtres plus d'autorité sur la foule. Peut-être aussi leur inspirent- ils une plus grande habitude du travail intellectuel.
Le nombre des élèves du grand séminaire, qui atteignait jusqu'à deux cents, lui permit de créer une maison spéciale de philosophie. Il supprima quelques exercices qui, sous le nom de conférences, lui semblaient perdre un temps précieux , et il les remplaça par un cours nouveau de droit canonique. Il créa, comme à Saint-Sulpice, deux chaires de plus pour la théologie. Dans l'une on enseigna les éléments du dogme, et dans l'autre les éléments de la morale. Avec le système qui consiste à partager toute la théologie en trois ou quatre années de cours, et à jeter les débutants, de prime abord et comme au hasard, dans les traités qu'amène le cycle des études, il est presque impossible aux nouveaux élèves de bien comprendre la matière de leur programme, l'importance relative des questions, le sens exact des termes qu'ils emploient, la valeur des différentes preuves.
La formation des jeunes clercs aux vertus sacerdotales l'intéressait plus encore que leurs études. Il voulait surtout qu'on les habituât à l'obéissance et à l'humilité. Il allait souvent leur parler lui-même sur ce point. Non content des exhortations publiques, il les recevait plusieurs fois chaque ^nnée individuellement dans son appartement du séminaire;
il les interrogeait, les reprenait s'il en était besoin , cherchait à les mieux connaître afin de les mieux diriger pour le présent et pour l'avenir.
Il n'abandonnait pas ses prêtres à eux-mêmes au sortir du séminaire. Il favorisa les études du clergé en maintenant les coniérences établies par ses prédécesseurs, et en y ajoutant un contrôle efficace par la création d'un conseil central. Il obtint de Rome le pouvoir de conférer les grades du baccalauréat et de la licence en théologie aux clercs soumis à sa juridiction, et il eut la satisfaction de voir un certain nombre de ses prêtres profiter de ce privilège.
Il se préoccupa, dès son arrivée à Nancy, du sort des prêtres qui, accablés par les années ou les infirmités, étaient obligés de renoncer au saint ministère et aux modiques ressources (jui y sont attachées. < Que faire alors, écrivait-il à son clergé, et n'est-ce pas pour le prêtre le cas de cette détresse extrême dont parle l'Évangile : Je ne puis travailler, nous dit-il, fodere non valeo; mendier : les lois, l'habit que je porte, l'honneur même du sacerdoce me l'interdisent : mendicare erube8co.i> Il fallait doter le diocèse d'une caisse de retraite ou de prévoyance. C'est ce qu'il fit par une ordonnance du septembre 4863. Tout fut prévu^ pour assurer la libre gestion de cette caisse. Son conseil d'administration était composé de onze membres dont la majorité était élue par le clergé diocésain, c'est-à-dire par les intéressés, et renouvelée de même tous les cinq ans. Un compte rendu des opérations devait être, en outre, pubUé chaque année et envoyé à tous les souscripteurs. On ne pouvait trouver de meilleures garanties de durée et de bonne gestion; et le succès couronna sans retard cette sage initiative. Quand Ms^Lavigerie quitta son diocèse, quatre ans plus tard, la caisse de retraite possédait un capital respectable, et elle avait déjà secouru un grand nombre d'ecclésiastiques infirmes.
Voyant combien l'absence d'un code précis de lois diocésaines pouvait offrir d'inconvénients pour la discipline ecclésiastique, il fit une exacte recherche des anciens règlements qui s'y rapportaient. Il les vérifia, les examina et les promulgua de nouveau sous le titre de Recueil des ordon^
nances épiscopales, statuts et règlements du diocèse de Nancy.
Il resserra encore les liens de la discipline ecclésiastique par la création d'une officialité diocésaine. Auparavant Tévéque prononçait seul, selon sa conscience, sur les accusations portées contre ses clercs. Conformément à l'ancien usage de rÉglise, Mgr Lavigerie substitua à cette juridiction un tribunal composé de prêtres choisis dans tous les degrés de la hiérarchie; il ne réserva à Tévêque que le droit de faire grâce. Ses règlements reçurent les éloges du ministre des cultes, et le Saint-Siège, estimant c qu'ils étaient parfaitement adaptés à la situation présente de l'Église de France i>, invita les autres évêques à introduire chez eux cette sage institution.
Il y a lieu de croire que les prêtres de Nancy virent sans appréhension l'établissement de ce tribunal. Mieux valait pour eux^ dans les cas difficiles, être soumis à l'officialité qu'à la juridiction personnelle de Mgr Lavigerie. Il ne passait point pour un homme accommodant. Encore jeune et d'un caractère très vif, il lui arriva de prononcer ab irato plus d'une sentence ou d'une révocation qu'il eût sans doute réparées plus tard, selon sa louable habitude, s'il était resté longtemps évéque de Nancy. Aussi devons-nous convenir qu'il laissa au clergé de ce diocèse plus d'admiration que de regrets.
C'est là sans doute ce qui a donné naissance à une anecdote assez originale, mais dont nous n'avons pu vérifier l'authenticité. Maf Lavigerie, depuis longtemps archevêque d'Alger, se promenait un jour sur le quai d'une gare, en France, sans aucun signe apparent de sa dignité, lorsqu'il se vit aborder par un prêtre qui, comme lui, attendait le départ du train. Après l'avoir salué sans façon, ce prêtre engagea avec lui ce petit dialogue :
a Pardon, mon Père, vous êtes missionnaire, n'est-ce pas? Cela se voit à votre barbe.
— Hé! oui, monsieur l'abbé, je suis missionnaire.
— Où cela, sans indiscrétion?
— Il n'y a pas d'indiscrétion, je suis en Algérie.
— Ah! vous êtes en Algérie? Alors vous devez connaître notre ancien évêque, Ma^ Lavigerie, — car je suis de Nancy. —
— Je crois bien que je le connais I
— Est-ce qu'il est toujours aussi...?
— Aussi?
— Aussi peu commode?
— Ah! monsieur l'abbé, il est pire que jamais, maintenant que le soleil d'Afrique lui a donné sur la tête.
— Cela ne m'étonne pas, allez, mon Père. Moi qui vous parle j j'avais deviné du premier coup son caractère, car j*aî bientôt fait de reconnaître mon monde.
— Cela se voit tout de suite, monsieur l'abbé.
— Figurez -vous qu'il voulut, un moment, me faire son vicaire général.
— Ah! vraiment?
— Oui, mon Père, son vicaire général. Mais je savais à qui j'avais affuire, et je me gardai d'accepter. >
Les deux interlocuteurs, devenus tout à fait amis, continuèrent à médire ensemble de l'ancien évêque de Nancy, jusqu'à ce que le train fût en gare. A ce moment l'archevêque d'Alger» entr'ouvrant son manteau pour laisser voir sa croix pectorale, dit à l'abbé : c Eh bien, monsieur l'abbé, dans ce que nous avons dit il y a du vrai, il y a du faux. Ce qu'il y a certainement de faux, c'est que je ne votes ai jamais demandé pour vicaire général. > Et il s'en alla en souriant. L'abbé, dit-on, ne souriait pas.
Le principal sujet de ce livre étant l'œuvre africaine du cardinal Lavigerie, il n'y a guère lieu d'insister, à propos de son épiscopat de Nancy, que sur ce qui est de nature à le faire connaître personnellement. Le peu qui vient d'être dit montre déjà son caractère et ses idées; quelques mots maintenant sur son zèle religieux.
Il établit Funiformité de la liturgie de son diocèse en imposant à toutes les paroisses le cérémonial romain. Toutefois
il obtint du saint -siège le maintien d'anciennes coutumes locales qui étaient chères au clergé et aux fidèles des campagnes.
11 s'attacha à donner un éclat extraordinaire aux cérémonies religieuses de sa cathédrale. S'il se laissa, sur ce point, entraîner à un peu d'excès , et s'il imposa trop durement ses désirs aux membres du conseil de fabrique, ce fut sans doute parce qu'il avait l'esprit trop préoccupé des pompes récemment admirées à Rome ; mais c'était surtout dans le dessein d'attirer plus de monde aux offices , et de mettre sous les yeux des séminaristes, pour l'ornementation, pour le chant et tout le culte extériem?, un modèle qu'ils pourraient imiter plus tard suivant les ressources de leurs paroisses.
Jamais il ne négligeait une occasion favorable de développer dans son diocèse le respect des choses divines par des solennités capables de frapper les âmes et de les émouvoir.
On n'a pas encore oublié, à Flavigny ni à Pont-à-Mousson, les magnifiques processions qui eurent lieu dans ces deux villes, lorsque le cardinal Donnet vint, dans la première, bénir la nouvelle abbesse des bénédictines*, et, dans la seconde, présider à la translation des restes du martyr saint Mus accordés par Pie IX au petit séminaire.
Le couronnement de la statue de Notre -Dame -de -Bon- Secours, à Nancy, fut plus solennel encore. Entre la cathédrale et le faubourg Saint-Pierre, le cortège eut à passer
* C'était Mb' Lavigerie qui avait obtena du Pape Térection en abbaye de Fancien monastère de Flavigny, illustré par le séjour de D. Calmet et de D. Ceillier. Disons encore, à propos de communautés religieuses, qu'il fit venir à Nancy les Dames de la Retraite , et qu'il donna des règles canoniques à deux congrégations diocésaines 401 en étaient dépourvues, les sœurs de la Sainte -Enfance de Marie et les frères de Saint -Ghariet.
Cathédrale de Nancy.
«a LE CARDINAL LAVIGERIE
. SOUS dix arcs de triomphe, et il ne rencontra pas une maison
qui ne fiH ornée de fleurs, de verdure et de drapeaux. Plu-
f sieure sociétés chorales et deux musiques militaires prêtaient
leur concours à la fête. Le maréchal Forey y assistait avec sa brillante escorte de hussards. Ce fut un imposant spectacle
X quand j après le couronnement de la statue, le cardinal Mat-
■ thîeu, archevêque de Besançon, Mgr Dupont des Loges, le
grand évoque de Metz, et Mgr Lavigerie bénirent ensemble, du haut de la tribune, Timmense foule à genoux.
L'évêque de Nancy ne cessait de stimuler le zèle de ses prêtres par de pressantes instructions adressées aux membres des diverses fonctions ecclésiastiques, tantôt au clergé des paroisses , tantôt aux directeurs du grand séminaire ou aux professeurs des établissements libres. Ce fut pour intéresser son clerçé au bien général du diocèse et l'exhorter d*une façon indirecte à y coopérer activement que plusieurs fois il lui rendit compte, par lettres circulaires, des actes de son administration épiscopale.
Le trait suivant montrera, du reste, comment il savait donner Texeniple dans ses tournées pastorales.
Estimant qu'une visite épiscopale doit toujours être, dans les paroisses qui en sont favorisées, l'occasion d'un réveil religieux j il ne trouvait aucun travail trop pénible pour obtenir un résultat si important. Il y avait dans le diocèse de Nancy, notamment dans le canton de Sarrebourg^ plusieurs pays de langue allemande dont les habitants, à cause de leur ignorance du français, n'avaient jamais le bonheur d'entendre les exhortations de leurs évoques. Mgr Lavigerie jugea que ce serait une vraie joie, pour ces populations pleines de foi, de voir révêque du diocèse leur parler dans leur langue.
Le malheur était qu'il ne savait pas un mot d'allemand.
Cela ne l'arrêta point : < Bah! se dit-il, en cela comme dans le reste, il suffit de vouloir. > Il voulut en elle t. Trois mois le séparaient de la tournée épiscopale. 11 se mit à étudier la grammaire allemande, prit quelques leçons d'un professeur du lycée, puis à grand renfort de dictionnaire et de syntaxe ^ composa trois sermons qu'il apprit par cœur.
ÉPISCÔPAT DE NANCY 4d
Arrivé dans la première paroisse de langue allemande, il s'apprêta à s'exécuter. Les grands vicaires voulaient le détourner de son projet, lui disant qu'infailliblement l'assistance et eux-mêmes ne tarderaient pas à rire.
« Que les fidèles se mettent à rire, leur dit l'évêque, cela ne me troublera pas ; mais pour vous, c'est une autre affaire, vous seriez capables de me faire rire moi-même. Mettez-vous derrière l'autel. >
Le moment venu de prendre la parole, l'évêque, debout dans le sanctuaire, commence avec une certaine anxiété, mais aussi avec beaucoup de conviction : Es ist mir ein grosses Vergnûgen mich in eurem Mittel zu befinden. Doch hedauere ich sehr, dass ich eure schœne Sprache nicht gut redeK
Après cette phrase, il promène, un peu inquiet, ses regards sur les auditeurs. Et que voit-il sur tous les visages de ces bons paysans? Au lieu des sourires prévus, les marques d'une émotion joyeuse et des pleurs d'attendrissement! Profondément touché lui-même, il se retourne vers ses vicaires généraux :
« Vous pouvez venir maintenant, leur dit -il; vous ne me ferez pas rire. >
Et il continua son allocution.
Le futur cardinal devait parler plus tard dans les plus grandes églises du monde et devant les plus brillants auditoires. Je ne sais si ses discours de Paris, de Londres, de Rome, de Bruxelles, d'Alger, de Naples, de Milan, de Garthage, lui ont laissé un meilleur souvenir que son sermon allemand aux villageois du canton de Sarrebourg.
Notre conscience d'historien nous oblige à confesser toutefois que 4e succès ne fut pas le même auprès de tous les paroissiens sans exception. En rentrant au presbytère, l'évêque trouva le curé riant aux larmes, non pas certes du sermon épiscopal, mais de l'appréciation de sa respectable bonne, qui était sortie de l'église, absolument furieuse de ce qu'on eût envoyé au diocèse <c un évêque qui ne savait pas seulement le français >•
f c C^est pour moi une grande joie de me trouver au milieu de vous. Je regrette seulement de ne pouvoir mieux parler votre belle langue... »
L'évêque de Nancy se donnait encore le droit, par ses travaux intellectuels, d'exhorter tous les prêtres à Famour de l'étude.
On a pu soupçonner, d'après ce qui précède, le nombre et l'importance de ses mandements, de ses instructions pastorales, de ses lettres circulaires. Rappelons seulement ici le mandement qu'il publia en février 4865 à l'occasion du Syllàbus. Plût à Dieu que le document pontifical eût été par tous accepté, compris et présenté comme il le fut par lui !
c Après avoir pris respectueusement connaissance des actes récents du saint-siège, disait- il, me souvenant que je suis pasteur à votre égard et brebis d l'égard de Piei-rCf je m'unis au Vicaire de Jésus-Christ, pour condamner les erreurs qu'il a condamnées. Ces erreurs, je les condamne, non pas dans le sens odieux et faux qui leur a été donné par une partie de la presse, mais dans le sens où TEncyclique Quanta cura, du 8 décembre, qui est dans toutes les mains, les proscrit elle-même, c'est-à-dire en tant qu'elles ressuscitent ou favorisent le matérialisme, le panthéisme, l'athéiame, l'indifférentisme , le naturalisme et les autres systèmes antichrétiens dans leurs applications sociales. >
Pie IX le félicita immédiatement de cette attitude et Fassura une fois de plus de « sa bienveillance toute spéciale ï>. Il devait recevoir plus tard le même témoignage de Léon XIII pour son explication de l'encyclique sur la liberté humaine. Il sut toujours, sur ces délicates questions, rester en parfaite communion d'idées avec le saint- siège, sans prendre parti dans les fâcheuses querelles qui ont si longtemps divisé et affaibli les meilleurs catholiques de France.
Myr Lavigerie se souvint aussi plus d'une fois qu'il avait été professeur d'histoire à la Sorbonne.
A roccasion d'une quête que l'archevêque de Tours, Mgr Guibert, avait demandée à ses collègues pour reconstruire la basilique de Saint* Martin, l'évéque de Nancy publia une étude complète sur la vie^ Tinfluence et la culte du thaumaturge des Gaules.
Commentant^ à la fin de son travail, ce passage de notre vieille liturgie où saint Martin est loué c de n'avoir pas craint les puissants du siècle », il apprécie la conduite de révéque de Tours vis-à-vis de l'autorité séculière en des termes où il est bien permis de voir l'idéal qu'il se proposait à lui-même.
c Mêlé, dit-il, par la force des choses, au mouvement qui entraînait l'empire; devenu, dans les fréquentes convulsions politiques qui se produisaient, dans ce siècle, à chaque changement de maître, le protecteur, le dérenseur des proscrits, des persécutés, Martin fut obligé, par cette glorieuse prérogative, comme plusieurs des évêques de ce temps, de traiter avec les pouvoirs publics, d'approcher même, à plusieurs reprises, du trône des empereurs.
c II le fit toujours en évêque, c'est-à-dire en pasteur des âmes, chargé, pour sa part, de gouverner et de défendre l'Eglise, et ne mêlant à sa cause sacrée aucune passion humaine ; en homme de Dieu, obligé de donner l'exemple de robéissance et du respect, mais restant étranger à toutes les craintes et à tous les calculs d'ici- bas.
< Également éloigné du servilisme qui se prostitue et de l'orgueil qui se révolte, soumis et intrépide, doux et fort tout ensemble, il n'approcha ceux qui dirigeaient le monde que pour remplir sa sainte mission, sachant toujours faire entendre, sans rechercher d'autre éclat que celui du devoir accompli, le langage désintéressé , respectueux et digne de la charité, de la vérité et de la justice, b
Résistons au désir de citer, dans cette même étude, les
développements patriotiques où il explique le culte universel
de la France envers saint Martin par la secrète sympathie
qui rattache notre caractère national à la généreuse figure
lu soldat-évêque, et parlons plutôt de la lettre pastorale qu'il
idressa à son clergé, en 1866, pour l'inviter à célébrer le
fSH LE CARDINAL LAVIGERIE
centenaire de la réunion de la Lorraine à la France, — lettre devenue, hélas! trop intéressante.
Après y avoir rappelé à grands traits T histoire de cette province toujours héroïque et longtemps indépendante, il s'écriait avec une joie qui devait, quatre ans plus tard, recevoir un cruel démenti :
€ Que le passé et l'avenir servent également de motifs à votre reconnaissance! Rendez grâces à Dieu de vous avoir fait naître de ce sang généreux d'où sortirent les Sigisbert, les Arnouid^ les Pépin, les Charlemagne, les Jeanne d'Arc, les René, tes Léopold, et, dans une région plus sereine encore, les L*jon IX, les Gérard, les Pierre Fourier- Rendons-lui grâces de nous faire vivre sur cette terre de Lorraine, si longtemps libre, indépendante, souveraine, toujours noble et généreuse. Remercions -le d'avoir uni notre sort à celui de la France, et ne conservons ni regiets stériles, ni souvenirs jaloux du changement de nos destinées. Sans rien oublier des gloires du passé, sachons estimer à leur juste valeur les gloires, la puissance et les bienfaits du présent...
H Et maintenant, Messieurs, demandons à Dieu, pour cette patrie qui nous est doublement chère, pour la France et pour la Lorraine, les vertus qui assurent la vie des nations. Et que les fils de la Lorraine, unis à ceux de la France, restent toujours les fils aînés de l'Église. >
C'était à la fin de cette même année 486^) qu'il devait être appelé à quitter sa chère province de Lorraine. Le 18 novembre, deux jours après la mort de Mj"* Pavy, évèque d*A]ger, il recevait du maréchal de Mac-Mahon, qui Tavait connu à Nancy même , une lettre où le gouverneur général de l'Algérie lui demandait l'autorisation de le présenter u l'empereur pour ce siège important et difficile. L'évêque de Nancy répondit :
€ Monsieur le maréchal, après avoir réfléchi mûrement et prié Dieu de m'éclairer sur ce que je devais répondre à Votre Excellence au sujet de la demande si imprévue qu'elle m'adresse, en date d'avant-hier, je viens vous dire ma pensée avec toute franchise.
c Jamais je n'aurais songé de moi-même à quitter un diocèse que j'aime profondément et où j'ai commencé des œuvres nombreuses ; et, si Votre Excellence me proposait un siège plus considérable que celui de Nancy, ma réponse serait certainement négative. Mais je n'ai accepté l'épiscopat que comme une œuvre de dévouement et de sacrifice. Vous me proposez une mission pénible, laborieuse, un siège épiscopal do tous points inférieur au mien, et qui entraine avec lui lexil j Tabandon de tout ce qui m'est cher ; vous pensez que j'y puis faire plus de bien qu'un autre. Un évéque catholique, monsieur le maréchal, ne peut répondre qu'une seule chose à une semblable proposition : j'accepte le douloureux sacrifice qui m'est offert, et, si l'empereur fait appeLà mon dévouement, je n'hésiterai pas, quoi qu'il m'en coûte. J'autorise volontiers Votre Excellence à faire connaître ma réponse à Sa Majesté. j>
Certes, Tévêché d'Alger était, humainement parlant, bien au-dessous de celui qu'allait quitter Mgr Lavigerie; mais, placé au milieu des infidèles et sur une terre à peine conquise, il répondait mieux à sa vocation d'apôtre. Il suivait, en acceptant cette lointaine mission, l'attrait impérieux de sa jeunesse et Tappel même de Dieu. Docile instrument de la Providence, il comprit dès lors quelle devait être sa destinée, et il en accepta, avec une simplicité aussi éloignée de Torgueil que de la faiblesse, le pénible et glorieux fardeau.
« Je ne vous quitte, disait-il à ses diocésains dans sa lettre d'adieu, je ne vous quitte que parce que ma conscience a dû faire taire mon cœur. Je vous quitte pour porter, si je le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation chrétienne qui doit faire surgir, des désordres et des ténèbres d'une antique barbarie, une France nouvelle. Daigne la bonté de Dieu soutenir mon courage, donner à mes lèvres la
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prudence^ h mes mains le zèle actif, à mon cœur la charité nécessaire pour une telle œuvre ! >
Il laissa son évéché entre des mains amies. Ma^ Foulon^ qui lui succéda, et qui mourut cardinal-archevêque de Lyon , avait été â Paris, tant au petit séminaire qu'à Saint- Sulpice et à récole des Carmes, Tun de ses plus chers compagnons d'étude. Aussi pouvait-il dire à ses diocésains : t Vous le connaîtrez bientôt, et vous pourrez apprécier, comme je l'ai fait moi-même durant trente années, l'élévation d'esprit et de cœur, la piété, la ferme et calme sagesse de votre nouvel ëvêque, »
Une bulle pontificale, datée du 25 juillet 1866 et publiée en France le 9 janvier suivant, venait d'ériger le diocèse d'Alger en archevêché, en lui donnant pour sufîragants les diocèses, nouvellement créés, d'Oran et de Conslantine, Le premier archevêque d'Alger fut nommé par décret du 12 janvier 1867 et préconisé le 27 mars.