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CHAPITRE III

l'archevêque d'alger

Administration du diocèse. — Rapports avec Rome et avec les soifragants : Concile du Vatican.

Lorsque, le 16 mai 1867, les habitants d'Alger virent entrer solennellement dans leur ville ce jeune archevêque dont les traits imposants et le regard décidé semblaient justifier dès Tabord tout ce qu'on disait de lui jusque dans l'Orient, ils comprirent qu'un tel homme portait en lui de grands desseins et de hautes destinées.

Ce qu'il devait faire désormais, Mfff Lavigerie le sut et le voulut dés le premier jour, et c'est là tout le secret de sa vie. L'important et le difficile dans ce monde, c'est de voir assez tôt Toeuvre qu'on y doit faire, et de s'y consacrer tout entier^ sans esprit de retour.

Il avait indiqué clairement , dans une sorte de consultation adressée à quelques évêques avant son départ de Nancy, comment il comprenait le rôle d'un archevêque d'Alger.

Ayant étudié de près en Egypte et en Syrie, comme directeur de l'œuvre des écoles d'Orient, ce qu'il est possible de faire au milieu des populations musulmanes, il ne pouvait comprendre qu'après plus de trente ans d'occupation l'influence française n'eût pas davantage progressé en Algérie ; ou plutôt il se l'expliquait trop bien par l'absence de toute

pensée chrétienne dans Fadministration de cette colonie. Au lieu de préparer r« assimilation > des indigènes, on les avait parqués dans leur barbarie et dans leur Coran par la crainte d'un fanatisme en grande partie imaginaire ; et à ce moment même on essayait plus que jamais de les séparer de nous, en leur créant une vie absolument distincte de celle des colons, en les organisant, suivant un mot fameux de l'empereur, en une sorte de c royaume arabe j>.

Le jeune archevêque voulait réagir contre ce système. Sans rien tenter qui pût donner lieu à des trqubles ou à des révoltes, il voulait appliquer sans retard deux moyens de transformation très lents, il est vrai, mais aussi très sûrs et les seuls possibles : les œuvres de charité pour tous et les écoles françaises pour les enfants. Ainsi commencerait le rapprochement nécessaire, tandis qu'avec la continuation du régime en vigueur il n'y aurait jamais dans l'Afrique du Nord un seul indigène qui cessât d'être musulman, ni un seul musulman qui cessât d'être, au fond, un ennemi de la France.

Mais son horizon ne se bornait pas aux frontières de notre colonie. L'Algérie n'était, à ses yeux, qu'une porte ouverte paj^ la Providence sur l'Afrique entière ; c'était dans tout ce vaste continent, c'était à ces cent quatre-vingts millions de barbares qu'il projetait de faire parvenir la foi et la civilisation chrétiennes. Voici en quels termes pleins d'espérance il exposait à ses diocésains, dans sa première lettre pastorale , la mission providentielle de la jeune Église d'Afrique :

€ Faire de la terre algérienne le berceau d'une nation grande, généreuse, chrétienne, d'une autre France, en un mot, fille et sœur de la nôtre, et heureuse de marcher dans les voies de la justice et de l'honneur, à côté de la mèrepatrie; répandre autour de nous, avec cette ardente initia-^ tive qui est le don de notre race et de notre foi, les vraies lumières d'une civilisation dont l'Évangile est la source et la loi; les porter au delà du désert, avec les flottes terrestres qui le traversent et que vous guiderez, un jour, jusqu'au centre de ce continent encore plongé dans la barbarie ; relier ainsi l'Afrique du Nord et l'Afrique centrale à la vie des

Cour intérieure de Tarchevêché d'Alger.

-ry

peuples chrétiens; telle est, je le répète, dans les desseins de DieUj dans les espérances de la patrie, dans celles de rÉglise, votre destinée providentielle. En pouvez -vous concevoir de plus haute, de plus digne de vous et de votre patrie? >

Moins de vingt ans plus tard, celui qui tenait ce langage devait i^Ievér le siège de Carthage, émouvoir toute l'Europe en faveur des esclaves noirs, établir des missionnaires apostoliques autour des Grands Lacs et recevoir du chef de l'Église le titré de « primat d'Afrique >.

Il a même réalisé avec tant d'éclat son projet de porter les bienfaits du christianisme au delà de l'Algérie, que ce qu'il a fait pour son propre diocèse en est presque resté dans Fombre. C'est cependant par là qu'il convient de commencer l'étude de son action africaine. Il faut voir à l'œuvre l'archevêque d'Alger avant le cardinal civilisateur.

Pour assurer une parfaite discipline dans un clergé qu'il voulait conduire à de telles conquêtes, Mfl^ Lavigerie comnaença par adresser à tous ses prêtres une lettre où il leur annonçait nettement la volonté de gouverner par lui-même, avec autant d'énergie pour s'assurer leur obéissance que de sollicitude pour prévenir leurs besoins :

€ L'Église en nous donnant le droit de vous gouverner nous impose le devoir de faire respecter l'autorité qu'elle nous confie et de conserver parmi vous les liens de la sainte discipline. Nous ne faillirons pas à cette obligation que vos vertus et votre obéissance nous rendront douce et facile, comme nous aurons toujours à cœur de vous soutenir, de vous aider, de vous consoler, de vous encourager dans les difficultés et dans les peines inséparables de votre saint ministère. >

Il est bon, avant toutes choses, de faire ici justice des pré-

ventions qu'on peut trouver en France contre les prêtres algériens. Après huit mois de séjour parmi eux, celui qui écrit ces lignes tient à proclamer qu'il a rarement rencontré un ensemble de vertus plus solides et plus aimables. Sans doute il ne faudrait pas dire que tous les curés du désert prennent par vingt ans de contact avec les Arabes et les zouaves d'aussi bonnes manières qu'en prennent, au noble faubourg, les vicaires de Saint-Thomas- d'Aquin et de Sainte -Clotilde Mais la vérité est qu'il faut un grand dévouement pour accep ter, comme ils le font, sans défaillance, une vie si dure et si solitaire. Il on est parmi eux qui ne voient guère de prêtres qu'au moment de la retraite annuelle ; s'il leur arrive de manquer- au silence prescrit pour le temps de ces pieux exercices, qui oserait s'en scandaliser? J'en sais un, Dieu me pardonne ! qui ne rencontre de confrères que cette semainelà et qui tutoie son archevêque. Mais il faut voir avec quel succès, je n'ose pas dire avec quelle éloquence, il fait de la morale à ses zouaves !

Du reste , les prêtres algériens ne passent point tous leur vie de l'autre côté du grand Atlas, et les hiverneurs d'Alger et de Mustapha seraient là pour me démentir, si je disais qu'on n'y trouve pas un grand nombre d'ecclésiastiques fort distingués.

Map Lavigerie se mit souvent en communication avec son clergé par des lettres pastorales d'un caractère à la fois pratique et élevé. Rappelons, en particulier, celle qu'il adressa à ses prêtres sur le catéchisme lorsque l'instruction religieuse fut prohibée dans les écoles publiques.

« Je n'ai pas besoin, dit-il, de faire ressortir les conséquences que ces innovations auraient parmi nous, si nous n'y portions point remède. Si je m'inquiète, comme évêque, des périls que court la foi des enfants, désormais privés, dans leurs écoles, de toute étude de la religion, je ne m'attriste pas moins, comme Français, en songeant à l'avenir d'une population comme celle de l'Algérie, rassemblée de tous les points du monde, à laquelle manquent encore, dès lorsj les traditions fortes qui suppléent souvent ailleurs à tout le reste, et qui se trouve mise ainsi, dans la personne

de ses enfants, hors la tradition chrétienne... Mais ce n'est plus le temps de protester, puisque la situation est pour le moment sans remède. C'est le temps d'agir, en tirant, comme doivent le faire les pasteurs, le bien du mal luimême, et en redoublant de dévouement pour les âmes qui nous sont confiées, pour la France elle-même, que nous servons ici en donnant à sa domination le seul fondement vraiment solide, celui du respect de Dieu et de l'autorité qui vient de lui. >

Après ce préambule, il exhorte instamment ses prêtres à s'occuper avec un zèle tout particulier de l'instruction religieuse des enfants élevés dans les écoles laïques ; puis il entre dans les détails les plus pratiques sur la manière de faire utilement le catéchisme.

La conclusion de cette lettre si importante montre bien à quels motifs de foi et de patriotisme il faut faire appel quand on veut aller au cœur des prêtres algériens. Il y est dit, en effet :

« Nos ennemis eux-mêmes nous instruisent en ce moment. Ils ne négligent aucun moyen pour arracher à l'influence de la religion les âmes des enfants... Ils se croient assurés du triomphe; ils espèrent arriver, un jour, après avoir banni Dieu des écoles, à le bannir de la famille et de la société. Si jamais ils pouvaient réussir dans leurs complots. Dieu se trouverait vengé par leur succès même. Dès que la crainte de son nom aurait disparu du monde, celui-ci se trouverait livré à des passions sans frein, et, par conséquent, aux plus irrémédiables désordres.

« Mais ils ont compté, Messieurs et chers coopérateurs , sans votre zèle pour l'accomplissement d'un devoir sacré. Non , vous ne laisserez pas périr, parmi les enfants de vos paroisses, la pensée et la crainte de Dieu. Vous redoublerez d'ardeur et d'amour pour le salut de leurs âmes, à mesure qu'on redoublera autour de vous de haine contre la vérité. Vous vaincrez le mal , non par le mal, mais par le bien, c'està-dire par votre dévouement, par vos bienfaits...

« En donnant aux enfants tous les soins de votre ministère, en éclairant leurs jeunes âmes, non seulement vous

servirez la cause de Dieu, mais vous servirez encore effica- -eement la cause de la société, celle de votre patrie et de cette Algérie où la France chrétienne vous a placés.

€ De la bonne ou de la mauvaise éducation de ces jeunes âmes dépend, en effet, tout l'avenir... Si vous réussissez dans Taccomplissement de votre grande et laborieuse tâche, si vous formez des enfants, des hommes, ayant l'amour du bien et de la vertu, l'avenir de ce pays qui se fonde est assuré. Si, au contraire, il ne sort de vos mains que des générations sans foi et abandonnées à toutes les passions qui ravagent le cœur de Thomme, notre Afrique, à peine ressuscitée, retournera par une triste voie aux malheurs de ses anciens jours. La France chrétienne semblait l'en avoir tirée, mais elle ne peut réaliser son œuvre qu'en portant ici les croyances et les vertus qui l'ont faite elle-même ce qu'elle a été durant des siècles. Ces vertus. Messieurs et chers coopérateurs, elle les a dues surtout aux enseignements de ses premiers apôtres. C'est à vous, j'en ai la confiance, que l'Afrique les devra. >

Ce laûjj^age nous montre l'archevêque d'Alger traitant ses prêtres, non plus seulement en chef qui sait se faire obéir, mais en ami qui persuade, en fraternel compagnon d'armes.

Sa sollicitude les a suivis jusque dans la mort.

Il avait souvent gémi de voir, dans les cimetières communs, leurs tombes plus négligées que les autres. Pour remédier à un pareil état de choses, plus douloureux encore dans un pays où les prêtres meurent loin de leurs familles et sont si vite oubliés, il se préoccupa d'établir un cimetière spécialement réservé aux ecclésiastiques du diocèse, et confié aux soins d'une corporation religieuse qui fût chargée de veiller et de prier sur leurs tombes. En 1874, il fit part de cette intention au chapitre général de la société des missionnaires d'Alger, qui répondit à ses ouvertures par la réso* lution suivante :

4 Le chapitre général de la société des missionnaires d'Alger, heureux de témoigner sa reconnaissance et son respect au clergé du diocèse, dont il a reçu tant de marques de bienveillance, s'engage, vis-à-vis de Mgr l'archevêque d'Alger et de ses successeurs, à laisser enterrer sans redevance

aucune T dans le cimetière spécial que Sa Grandeur a créé à Maison- Carrée, tous les prêtres du diocèse qui en auront personnellement témoigné ou dont les héritiers en témoigneront le désir. >

Ainsi mis en possession d'un droit absolu pour le diocèse, Msf Lavigerie s'occupa de tout disposer pour rendre le cimetière digne de sa pieuse destination. Des palmiers furent plantés pour ombrager les tombes; un mur de clôture fut élevé, et une petite chapelle fut construite, sous l'invocation de Notre-Dame de Pitié, pour y célébrer la messe tous les vendredis à l'intention des archevêques, évêques et prêtres défunts de l'ancien et du nouveau diocèse d'Alger.

Msf Lavigerie décida encore que, chaque année, dans la semaine qui suivrait la Commémoraison des Morts, le plus grand nombre possible de prêtres du diocèse se réuniraient à Maison -Carrée pour y célébrer solennellement et dans son entier l'office des Défunts, qui serait suivi d'une procession au cimetière.

Lui-même donna l'exemple de la fidélité à ce pieux devoir, et nous l'avons vu, en novembre 1889, à peine relevé de la maladie qui venait de mettre sa vie en danger, après une veillée de travail et une nuit d'insomnie, parcourir le matin les quinze kilomètres qui séparent de Maison- Carrée sa demeure de Saint-Eugène, présider lui-même l'office des Matines et Laudes, chanter ensuite la messe des Morts et terminer la cérémonie par une exhortation des plus émouvantes. Il avait le droit d'y parler de la fidélité au souvenir des morts, de rappeler qu'un diocèse est une famille qui doit garder le culte de ses membres défunts, et de réclamer pour lui-même, quand il ne serait plus, les prières de ses fils spirituels et de ses frères dans le sacerdoce.

4è LE CARDINAL LAVIGERIE

Un an avant de fonder le cimetière ecclésiastique de Maison-Carrée, c'est-à-dire en 1873, il avait essayé d'établir dans sa ville épiscopale l'usage de la procession solennelle au cimetière Je jour des Morts. Son appel ayant été entendu, il régla, en 1875j que cette cérémonie aurait lieu désormais chaque année dans toutes les paroisses du diocèse. Dans son ordonnance, il rappelait aux colons les pieuses coutumes dé la mère patrie, et il leur montrait que sur la terre nouvelle où ils étaient transplantés, c'était leur mission et leur devoir d*établir des traditions qui en feraient un pays vraiment chrétien et civilisé. Or il n'était pas de coutume plus religieuse, plus morale que le culte des morts ; il n'en était pas de plus conforme aux sentiments de la nature. Les Algériens devaient ainsi se préparer à eux-mêmes, de la part des générations suivantes, le respect de leur tombe et les secours spirituels dont leur âme aurait besoin.

Le culte des morts est maintenant en honneur dans le diocèse d'Alger autant que dans les autres contrées chrétiennes. II s*en fait même, chaque dimanche, à Notre-Dame-d' Afrique^ une manifestation toute particulière et des plus touchantes.

Lorsque les navires qui se dirigent de France ou d'Espagne vers Alger ont dépassé depuis quelques heures les îles Baléares ^ les premiers points visibles qui signalent la terre à Timpaticnce des voyageurs sont, à gauche, les hautes montagnes de Kabylie. A mesure qu'ensuite l'horizon se précise en approchant de la merveilleuse baie d'Alger, on voit paraître à droite, sur le haut d'une coUine, une église imposante qui projette sa coupole et sa croix sur les resplendissantes profondeurs du ciel africain. Par-dessus deux cents lieues de Méditerranée, Notre-Dame d'Afrique fait face à Notre-Dame de la Garde. Au pied de cette basilique s'étend le faubourg de Saint- Eugèae, qui contient le cimetière d'Alger; mais la

colline est si abrupte, que du sommet on aperçoit à peine la côte étroite qui la sépare des flots, et que Ton pourrait se croire sur le pont d'un navire.

Devant le portique et à l'extrémité même de la colline s'élève un monument funèbre qui porte l'inscription suivante :

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