‹ Le cardinal Lavigerie et ses œuvres d'AfriqueChapitre 12 sur 60 · ET LA QUESTION DU PROSÉLYTISME · texte numérisé non relu

ET LA QUESTION DU PROSÉLYTISME

On vient de voir ce que Mgr Lavigerie a fait pour les chrétiens de son diocèse et de sa province ; comment il s'est appliqué à entretenir, ranimer ou créer parmi eux les habitudes religieuses ; comment il a pris soin de les maintenir, par ses paroles et ses exemples, en union avec l'Eglise de Rome mère et maîtresse de toutes les Eglises.

Ce n'était là toutefois qu'une partie de sa tâche, et non la plus glorieuse ni la plus difficile.

Il s'était encore donné pour mission de convertir les infidèles au christianisme en Algérie et dans toute l'Afrique du nord et du centre. Le premier de tous peut-être, depuis la venue de Mahomet, il devait s'attaquer autrement que par les armes à cette force aveugle et redoutable qu'on appelle l'islamisme, arrêter la propagande du Coran chez les nègres qui l'ignorent, essayer môme, avec prudence mais avec ténacité, de l'abolir dans les pays où il règne depuis des siècles.

9â LE CARDINAL LAVIGERIE

Le Coran, cette loi d'aveuglement, de mensonge, d'immoralité! Quel écrivain a donc osé, cette année môme, en célébrer la poésie, après avoir parcouru en rôvant les plaines et les villes endormies du Maroc? Ce vêtement de poésie que l'on prétend lui reconnaître, c'est la blancheur des sépulcres où pourrissent les morts. Il faut savoir ce qu'est la vie de famille avec la polygamie, dans la promiscuité des gourbis ou des tentes, ce qu'est l'ignorant fanatisme de ces intelligences auxquelles on interdit jusqu'à la simple réflexion sur les matières religieuses, et toute recherche d'idées en dehors delà tradition la plus routinière.

Jusque vers dix ou douze ans, l'enfant arabe ou kabyle fait preuve d'une remarquable intelligence; mais à cet âge il reçoit sa formation religieuse, et voilà son esprit fermé pour jamais. Son dogme se résume tout entier en cette vérité, qu'il n'y a qu'un seul Dieu, et en cette erreur, que Mahomet est le prophète de Dieu. Sa morale, c'est que tout lui est permis, sauf certaines abominations contraires à la nature; et celles-là môme, s'il lui arrive de les commettre, il croit que Dieu miséricordieux les \ pardonne sans repentir ni expiation.

Et cette religion commode, on lui enseigne qu'elle est supérieure à toutes les autres, qu'elle doit être imposée par la violence à tous les peuples

inférieurs et méprisables qui en sont privés. Il y a sur terre, à ses yeux, deux sortes d'hommes, les musulmans, qui possèdent la lumière du Coran et ne doivent ni l'examiner ni en chercher d'autre nulle part, et les chiens d'infidèles, qu'il faut convertir ou exterminer.

Et qu'on ne juge pas du mahométisme par la foi engourdie des Turc» d'Europe et d'Asie-Mineure. J'entendis un soir, à Biskra, un mot vraiment révélateur.

Sous l'éclat et dans la tiédeur d'une nuit saharienne, je me promenais lentement avec mon guide arabe, âgé d'environ dix-huit ans, dans les chemins étroits et tortueux de la vieille oasis. Mon vêtement sacerdotal lui avait inspiré un respect mêlé de confiance et de curiosité, et il cherchait à s'éclairer sur ce qui le surprenait davantage dans notre religion, notamment sur le célibat des prêtres. Quand j'eus répondu à toutes ses questions, en me gardant bien d'ébranler sa foi musulmane (car elle vaut encore mieux que le scepticisme), je voulus à mon tour m'instruire sur son état d'âme. Quelle perversité il me dévoila, et avec quelle naïve impudeur! avec quelle absence de tout sens moral! Je dus promptement changer l'entretien, et je lui demandai quel était le vrai chef de sa religion.

« Tu le sais bien, répondit-il, c'est le Sultan de Stamboul.

— Oui, cela, je le savais ; mais n'y en a-t-il pas d'autre?

9i Lt: CAHDINAL LAVIGEKIË

— 11 n'y en a pas d'autre », me dit-il après avoir hésité un moment.

J'insistai : « ïu vois bien, lui dis-je, que j'ai répondu franchement à tout ce que tu m'as demandé. Pourquoi ne fais-tu pas de même? Va, tu peux parler sans crainte; je suis marabout et homme de prière, les choses de la guerre ne sont pas les miennes. Dis-moi s'il n'y a pas d'autre chef que le Sultan de Stamboul.

— Si, me dit-il alors; il y en a un autre.

— Et lequel?

— Le chef de la guerre.

— Comment s'appcllc-t-il, le chef de la guerre?

— Il s'appelle le Mahdi.

— Où est-il, le Mahdi?

— Je ne sais pas. Il est loin, il est dans le désert. »

Il répondait tout bas, d'une voix mystérieuse et presque effrayée.

C'est que, sous l'organisation décrépite du vieux monde islamique, une organisation nouvelle s'insinue et se développe chaque jour. Il se produit, en Afrique, une véritable renaissance du mahométisme sous la conduite des Mahdis, prophètes qui se disent, et se croient peut-être, directement inspirés de Dieu pour rendre à la religion son éclat et sa ferveur, pour répudier les déshonorantes compromissions qui ont été faites avec les chré- |{ tiens par le Sultan de Constantinople et par les autorités régulières d*Egypte, de Tunisie et même du Maroc.

Les nouveaux envoyés de Dieu établissent des sociétés secrètes, où s'entretient le plus violent fanatisme, et dont tous les membres, reliés entre Bux par un savant système d'émissaires et de réunions cachées, sont prêts à obéir aveuglément aux ordrels de leurs chefs. Ils comptent des partisans jusque dans nos villes d'Algérie et jusqu'à la cour de Constantinople. Ils ont dans le désert des établissements publics, ils y tiennent dans des villes fortes leur cour religieuse et guerrière, ils y enseignent la pureté de la foi, ils y préparent leurs adeptes à de prochains triomphes.

Au-dessus de tous lesMahdis, unMahdi s'élève, plus hardi et plus saint, chef d'affiliés plus nombreux; il devient le Mahdi, le ffuide fdLV excellence, et il ne tient qu'à lui, à l'heure qu'il jugera propice, de soulever contre les chrétiens et les Turcs une formidable insurrection. A sa voix la guerre sainte pourrait s'allumer presque simultanément dans toute l'Afrique du nord et du centre, en Arabie, dans beaucoup de contrées asiatiques, et jusque dans les îles de la Malaisie.

Ce n'est pas une abstraction, que le Mahdi. Il a fait sentiFplus d'une fois son action en Egypte, aux Grands Lacs, dans le Sahara, au Soudan, et il ne Faut pas attribuer à une autre influence qu'à la sienne le martyre des six Pères Blancs du Sahara, tii le massacre de Gordon et de Flatters. Il s'appelle Cheik-el-Mahdi, et il est le fils el Théritier de Si-Mohammed-bcn-Ali-bcn Esnoussi, qui a, vers 183S, fondé les Snoussya, la plus importante

C'est dire si le cardinal Lavigerie a entrepris de le combattre.

Avant lui aucun effort n'avait pu ôtre tenté dans ce sens par ses zélés prédécesseurs. Le gouvernement français s'y était toujours opposé. Aujourd'hui encore il fait tous les frais du culte musul- » man ; il entretient les mosquées, et il paie des fonc- ; tionnaires pour enseigner le Coran. Sous la royauté et l'empire, cette sollicitude ne lui suffisait pas ; on = le vit, à certaines époques, imposer aux Kabyles '■ Tobservation plus stricte de leur religion et organiser à ses frais des pèlerinages à la Mecque, pendant qu'il interdisait à l'évêque d'Alger d'établir des maisons de Sœurs chez les tribus kabyles qui en demandaient spontanément pour soigner leurs malades * .

Quand Mgr Lavigerie arriva en Afrique, c'était le plein épanouissement de ce régime. Plus que - jamais on éloignait les indigènes des Européens, au point de vue religieux et administratif, avec l'espérance illusoire qu'on les constituerait de la sorte en nation alliée, et, suivant le mot qui faisait alors fortune, en Royaume Arabe, ami delà France.

1* Au mois de juin 1890, le Conseil des ministres a in* terdit le pèlerinage des Algériens à la Mecque. Est-ce simplement par mesure de salubrité, à cause des menaces de choléra? Est-ce parce qu*il a compris l'inconvénient de ces pèlerinages, qui entretiennent l'unité du monde islamique et surexcitent contre nous le fanatisme des Arabes ? Il y aurait grand intérêt à ne plus retirer cette mesure, si elle ne soulevait pas, dans la suite, plus de difficulté que cette ^année*

S stations des Pères Blancs. Mais il a été fait ^pnis 1868, pour l'assimilation des indigènes, une cpérience complète et ininterrompue dont le récit âtaillé vaudra mieux que tous les arguments.

Il y a 23 ans, Tarchevêque d'Alger recueillait et evait un grand nombre d'orphelins arabes, qu'il Lablissait ensuite dans des villages créés exprès onr eux. L'auteur de cet ouvrage a séjourné, cette nnée même, parmi eux. Il les a trouvés, ainsi que ïurs enfants, parfaitement fidèles à nos mœurs et notre foi; il a trouvé autour d'eux, à cause des îuvres de charité dont ces villages sont devenus 3 centre, les musulmans moins fanatiques, plus approchés de nous, pleins de confiance dans nos rôtres. Il croit pouvoir en conclure, tout au cioins, qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre le hristianisme et la race arabe, et que l'action des aissionnaires ne crée pas un danger pour notre nfluence.

Mais il n'est pas possible d'apprécier dans son insemble l'œuvre des orphelins arabes, si l'on ne e rappelle d'abord les circonstances dans les- [uelles ils ont été recueillis et la manière dont .'est faite leur éducation.

En 1867, l'année même de l'arrivée de Mgr Lav^igerie en Afrique, une famine affreuse ravagea l'Algérie ; la faim et la peste enlevèrent en quel-

devêque d'Alger voulut leur servir de père ; il 'en refusa pas un seul de ceux qui se présenirent directement à lui ou qui lui furent amenés ar ses prêtres, et il en eut un moment jusqu'à ix-huit cents à sa charge.

Ce fut au mois de novembre 1867 que se pré- 3nta le premier d'entre eux, un petit garçon de ix ans, à la mine intelligente, mais tombant resque d'épuisement.

c( D'où viens-tu, mon enfant? lui dit l'archeêque.

— De la montagne, loin..., loin.

— Et tes parents, où sont-ils?

— Mon père est mort. Ma mère est dans son ;ourbi.

— Et pourquoi Tas-tu quittée?

— Elle m'a dit : « Il n'y a plus de pain ici, vat'en dans les villages chrétiens », et je suis venu.

— Qu'as-tu fait pendant la route?

— J'ai mangé de l'herbe, le jour, dans les îhamps ; et, la nuit, je me cachais dans les trous )our n'être pas vu des Arabes, parce qu'on m'avait lit qu'ils tuaient les enfants pour les manger.

— Et maintenant, où vas-tu ?

— Je ne sais pas.

— Veux-tu aller chez un marabout arabe?

— Oh! non. Quand je suis allé chez eux, ils m'ont chassé, et si je ne partais pas assez vite, ils appelaient les chiens pour me mordre.

— Veux-tu rester avec moi ?

— Oh! oui, je le veux.

rand encore d'une éducation qui les rendît caables de suffire plus tard à leurs besoins, les attahât davantage à la France, et leur permît d'opter n connaissance de cause entre la foi chrétienne t le mahométisme.

C'était tenter pour la première fois de nous assililer les indigènes, c'était se prononcer nettelent contre le système jusque-là suivi par l'admiistration militaire, et contre le parti du royaume rabe. Bien qu'il eût alors à sa tête le vaillant et hrétien maréchal de Mac-Mahon, le gouvernelent de l'Algérie, inspiré par les prétendus araophiles, très puissants dans la colonie comme à aris, résolut de couper court aux projets de Tarlievôque et lui fit brusquement savoir qu'il fallait îndre les orphelins à leurs tribus.

La lettre que Mgr Lavigerie adressa alors au Duverneur général, et qu'il fit publier dans tout m diocèse, restera un monument de fermeté épis- )pale.

Sans s'occuper des questions administratives et Dlitiques qui divisaient la colonie, il demandait 3ur l'Algérie à la France « des libertés commerales, agricoles, civiles et religieuses, plus larges , plus complètes » ; il s'associait, disait-il, aux Bux des colons de son diocèse, et il désirait avec IX la modification d'un système qui étouffait ute vie et supprimait toute initiative. Mais nous rons seulement à rapporter ici ce qu'il répondait la menace qu'on avait faite de rendre ses orphens à leurs tribus respectives.

îcture de cette lettre dans toutes les églises algéiennes, si Ton se rappelle que la liberté de la resse n'existait pas alors dans la colonie. On vît i population, malgré son peu d'esprit religieux, cclamer son archevêque ; des adresses couvertes e signatures lui furent envoyées de toutes parts, çprimant sous diverses formes cette pensée généile que « toute l'Algérie espérait en lui ». En rance la presse indépendante reproduisit ces félitations et s'y associa pleinement, tandis que les 'èques approuvaient la conduite de leur collègue,

que le Pape lui envoyait un Bref de louange et encouragement.

Pour assurer l'effet de sa lettre, l'archevêque Alger s'adressa directement à l'empereur et se ndit à Paris. Napoléon III qui, au fond, était nide, pensa faire cesser tout ce bruit en offrant

prélat un siège plus considérable. Mgr Lavige- \ répondit qu'il était très reconnaissant de cette înveillance, mais « qu'accepter serait son déshonur et celui de l'Eglise ».

L'empereur dut lui promettre qu'on le laisserait itinuer ses œuvres , et le Journal officiel du

mai 1868 publia une lettre adressée par le iréchal Niel, ministre de la Guerre, à l'archejue d'Alger, et contenant cette phrase significae : « Croyez, Monseigneur, que le gouvernent n'a jamais eu l'intention de restreindre vos dts d'évêque, et que toute latitude vous sera isée pour étendre et améliorer les asiles où vous lez à prodiguer aux enfants abandonnés, aux

veuves et aux vieillards, les secours de la charité chrétienne. »

Libre enfin de pourvoir lui-même à l'avenir de ses orphelins, Mgr Lavigerie les fit préparer, dans les deux établissements de Kouba et de Maison- Carrée, aux travaux de la vie agricole et aux arts qui s'y rapportent. Pour les enfants du peuple, et principalement pour les enfants abandonnés, la vie des champs, quiest vraiment celle de la nature, lui semblait à bon droit la plus propre à sauvegarder la santé du corps et celle de l'âme. Sous la direction de Frères ou de Sœurs à la hauteur de tous les dévouements, les orphelins et les orphelines s'appliquèrent, suivant leurs forces, à transformer en vignes, en pâturages, en champs de . blés les terres incultes où ils étaient établis.

On publia bien haut que c'était une entreprise ' chimérique, de soumettre au travail des enfants ^ jusque-là habitués au vagabondage et à l'oisiveté. ; « Vous n'en garderez pas un seul, disait-on, ils se l sauveront tous dans leurs tribus. »

L'archevôque continua son expérience.

Elle fut des plus heureuses. Bien qu'on les laissât tout le jour libres, en pleins champs, sans . murs, sans barrières, un très petit nombre d'enfants retournèrent à la vie errante, presque tous restèrent volontairement et se formèrent avec un. surprenant succès aux travaux qu'on leur indiquait.

Leur reconnaissance pour leurs bienfaiteurs.

LES ORPHËUNS ARABES ET LE PROSELYTISME 107

leur estime de la foi chrétienne, leur piété, leur amour de la France, qui, par sa charité, les avait sauvés de la mort, n'étaient pas moins remarquables que leur docilité aux enseignements si pratiques de leurs maîtres.

Citerai-je l'exemple de l'un d'entre eux, pauvre petit estropié, impropre aux travaux de la culture, et à qui l'on avait appris le métier de cordonnier? Un jour qu'il était venu raconter à l'archevêque, (( au Père », ses premiers essais, ses premiers déboires, ses premiers bénéfices, il termina l'entretien en se mettant à genoux devant le prélat pour lui demander une faveur importante.

« Mes camarades de l'orphelinat seraient bien contents, dit-il, et moi encore plus qu'eux, si vous vouliez accepter que je vous fasse une paire de souliers.

— Comment, une paire de souliers !

— Oui, Père, que je vous fasse, moi, pour vos étrennes, une paire de souliers, mais de beaux souliers, des souliers vernis ! »

Le cardinal racontant lui-même ce trait ajoute : « Vous me croirez facilement, j'ai été plus heureux de cette offre si naïvement faite par mon pauvre enfant que de tout ce que l'on eût pu m'offrir de plus riche. Il a pris mon pied, sans attendre ma réponse, qui ne venait pas, parce que je sentais l'émotion qui arrêtait ma voix et que je ne voulais pas paraître attendri; puis, la mesure étant bien prise, il s'est relevé triomphalement :

108 LE CARDINAL I^WIGEHIË

«Oh! comme ils vont tous être contents, dit-il, « quand ils sauront que Monseigneur veut bien: tt une paire de mes souliers ! »

Les petites orphelines ne montraient pas des sentiments moins délicats, et c'était un touchant; spectacle que de les entendre donner le nom dei « maman » aux Sœurs qui étaient chaînées de leur éducation.

Ces enfants si bien disposés, mais dénués de toute expérience, on ne pouvait cependant les garder toujours dans leurs orphelinats. Faudraitil donc les jeter sans appui, sans famille, soit au milieu des Européens, soit au milieu des Arabes! les exposer ainsi, dans le premier cas, à une inîériorité forcée et au mauvais exemple de l'irréligion; les placer, dans le second cas, en face d'un routine aveugle et peut-être d'une rancune de rac( qui les ferait regarder comme des apostats?

Celui qui avait sauvé leur enfance voulut as^ surer leur vie tout entière, les établir les uns prè des autres dans la saine vie des champs, dans de conditions où ils développeraient leur initiativ sous l'inspiration discrète des religieux et des re ligieuses qui les avaient élevés; il voulut, toute faisant lui-même les premiers frais de leur éta blissement, les mettre en mesure de se suffire p un travail indépendant et personnel.

LES ORPHELINS AftABES ET LE PROSÉLYTISME 109

>ans ce dessein, il se rendit un jour dans la inc du Chéliff, à peu près à égale distance de ianah et d'Orléansville, pour choisir et acheter vastes étendues de terrain.

1 campa, la première nuit, sous une tente arabe bord du Tighzel, petit affluent du Chéliff; dès endemain,il se mit en relations d'affaires avec indigènes qui faisaient paître leurs troupeaux is ces plaines à moitié désertes, et bientôt Ton nmença de construire la première maison du ur village, pour y loger les Pères qui devaient ger les travaux. Une seconde demeure s'éleva uite, où Ton fit venir huit orphelins; puis ce le tour de la maison des Sœurs, où furent amejs quelques orphelines.

Pénitenciers, Arabes, orphelins, tout le monde mit à l'ouvrage; la plaine inculte fut défrichée, I broussailles d'aloès, de palmiers nains, de tairins, de cactus et de jujubiers sauvages firent kce à des champs de blé, à de bons pâturages; fin les maisons s'élevèrent, disposées régulièreftnt à quelque distance les unes des autres, auir d'une chapelle provisoire.

Le village reçut son nom du conseil de la Proj^ation de la foi, qui ne lui avait pas ménagé ses mônes ; il fut appelé Saint-Cyprien en souvenir

no

du grand évùque de Carlhage, le plus illustre des martyrs d'Afrique.

Tout était prM pour recevoir les jeunes ménages d'Arabes chrétiens.

Mgr Lavigerie, en ellet, avait commencé à unir ensemble ses orphelins et ses orphelines. Les deux premiers mariés furent le Kabyle François Ben-Aïssa, de qui nous tenons directement une partie de ces détails, et un Arabe du nom de Jean Schéritr.

Tous deux, par exception, logeaient et travaillaient à Saint-Eugène, chez Tarchevêque. Celui-ci ne les habitua pas sans peine à l'idée qu'il faudrait bientôt se séparer de lui ; mais enfin il leur fit comprendre que rintérèt de leur avenir l'exigeait ainsi. Un jour donc qu'il confirmait, à Notre-Dame- Jfi d'Afrique, deux orphelines de Mustapha, nommées» Hélyma et Johrah, il emmena avec lui les deQxlin jeunes gens et les leur présenta après la cérémonie<|i| On se convint, on se fit encore une quinzaine de visites, et le 2 juillet 1872, pour la première fw» depuis bien des siècles, deux mariages chréti étaient célébrés entre enfants de cette pauvre déchue. L'archevêque les bénit lui-même dans basilique de Notre-Dame-d'Afrique, en pré d'une foule nombreuse et de toutes les autorit4|}iil d'Alger. Les deux mariés portaient sur leurs vêtements d'Européens le burnous blanc des Arabes et jffjjj sur leur tête la chéchia rouge ; les deux jeune^l ^ filles étaient toutes vêtues de blanc, couvertes d'iAni. voile, et le front ceint de la couronne des vierge*|iitio

LES ORPHëUNS arabes ET LE PROSÉLYTISME 111

Le prélat, dans son discours, fut encore plus éloquent par ses larmes que par ses paroles, et les assistants n'étaient guère moins émus que lui.

Par le contrat civil qui avait été signé la veille, Mgr Lavigerie avait assuré aux époux un avoir modeste, mais suffisant : une dot de 500 francs, la petite maison, le jardin et les 2S hectares déterre où leur travail devait leur assurer désormais le pain nécessaire.

Par un loyer d'un franc, il maintenait cependant son droit de propriété afin de les garantir, le cas échéant, contre leur propre imprévoyance et contre rînsidieuse rapacité des Juifs algériens. Cependant on préparait de nouveaux mariages en plus grand nombre. Le dimanche, les orphelins de Maison- Carrée allaient, en grande simplicité et sous la conduite paternelle des missionnaires, faire connaissance avec les orphelines de Kouba et choisir librement, au bout de quelques visites, celles vers . qui ils se sentaient incliner davantage.

Ces relations préliminaires ne devaient pas offrir

die grandes difficultés, si Ton en juge par le fait sui-

v'V^ant, arrivé plus tard à Saint- Cyprien. L'un des

'ères, s'apprêtant un jour à faire un voyage en

rance, se vit aborder par Tun de ses jeunes gens

^lii voulait lui demander une grâce.

« Père, je voudrais bien que vous m'ameniez de *^i*ance une jeune fille que je puisse épouser.

— Voilà une commission un peu délicate, mon li. Du moins aurais-je besoin de quelques indi- 'étions. Comment la veux-tu, ta future épouse?

— Je ne sais pas, mon Père.

— Comment, tu ne sais pas? La veux-tu grande, petite, travailleuse, de même âge ou plus jeune que toi? Voyons, tu ne réponds rien, comment veux-tu que je sache ce qu'il te faut?

— Eh! mais, mon Père, faites comme pour vous. »

Au mois d'octobre suivant, se célébraient dixhuit nouveaux mariages, soit à Maison-Carrée, soit à Saint-Cyprien, où Ton faisait quelquefois venir d'avance les fiancés, afin qu'ils pussent s'établir dans leur maison le jour même de leurs noces. Déjà mariés ou près de l'être, les nouveaux venus étaient accueillis au village avec de grandes démonstrations de joie, et l'on ne ménageait pas, h leur arrivée, ces décharges de poudre que les Arabes, môme baptisés, regardent comme le plus bel ornement de toutes les fêtes. On les conduisait à l'église joyeusement ornée, et là, après leur avoiii donné les meilleurs conseils, on leur faisait tirer au sort la maison, les champs, les bœufs, les moutons, tout le matériel agricole qui leur était destiné. .On se mettait ensuite en procession à travers le village, et l'on s'arrêtait devant chaque demeura pour en faire prendre possession à ses heureu: propriétaires. Le soir venu, un feu de joie s'allvi mait, la poudre parlait encore, et la journée s terminait à l'église par de ferventes actions d

<2;râces.

Des Arabes des tribus voisines venaient assiste ce spectacle et prendre part au festin. Un jo\i

l'un d'eux, un vieux patriarche, restait pensif et silencieux après la cérémonie.

« A quoi penses-tu, Ben-Kheïra? lui demanda un des Pères.

— Je pense que, depuis que le monde existe, on n'a jamais vu qu'Allah et ce marabout chrétien donner ainsi pour rien à des enfants abandonnés les terres, les maisons et les bœufs... £1 Iladj- Abd-el-Kader, ajouta-t-il après une pause, avait bien voulu recueillir les enfants des Arabes morts près de lui durant sa guerre avec les Français, mais il n'a pas pu, il est parti, et les enfants se sont dispersés; c'était la volonté d'Allah. »

Les Arabes ne parlaient pas en mal de la création de ces villages. Ils savaient que les nouveaux venus avaient quitté Tislamisme, mais ils savaient aussi qu'ils l'avaient fait librement, qu'on n'en aval t baptisé ni même gardé aucun contre son désir. u C'est le droit du marabout de leur enseigner sa loi, disaient-ils pour la plupart. Leur vie est à lui, puisque c'est lui qui l'a conservée. »

« C'était écrit », se contentaient de dire les autres.

Et, suivant leur usage de donner h chaque tribu le nom de son fondateur, ils appelaient les habitants du nouveau village les Oulad-MaraboiU, les fils du Marabout.

La tribu chrétienne s'augmenta bientôt d'un nouveau village, créé à six kilomètres du premier, dans la même plaine du Chéliff, mais plus près du fleuve et des montagnes de la Kabylie de Cher-

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