Paul Bert, Lettres de Kabylie, p
men. J'aurais voulu que nos députés radicaux endissent les réponses de tous ces enfants, ind je les interrogeais sur la grandeur de la mce, sur le bien qu'elle a fait à l'Algérie et rs devoirs envers elle ; peut-être n'eussent-ils été indifférents au plaisir d'entendre ces petits ibes dire notre patrie, en parlant de la France ; it-être se seraient-ils promis de ne plus raver désormais l'action de nos missionnaires. fe voulus aussi savoir ce qu'on faisait dos 5asse-tête de l'arithmétique », et j'ouvris les liers de problèmes. Je n'y trouvai que des estions dans le genre de celles-ci : « Tu achètes it de mètres d'étoffe, à tel ou tel prix, plus ers objets qui valent tant et tant. Tu n'as sur qu'un billet de 50 francs. Combien le marchand it-il te rendre? — Tu veux vendre un tas de is vert, et on ne veut le payer qu'au poids ; tu LS pas de bascule, mais tu as un mètre. Comment 3-tu faire ? »
Pour compléter la comparaison avec l'école que de Kabylie, je demandai perfidement au rc :
u Vous savez, Jean Ben-Aïssa est vraiment Js fort; est-ce que vous n'allez pas le préparer certificat d'études ?
— Ah ! mais non, par exemple, me répondit-il, faudrait d'abord lui apprendre un tas de choses utiles, et ensuite son succès ne pourrait que lui )nner de l'orgueil, le faire aspirer à autre chose l'à l'agriculture, et en faire un déclassé. »
lia LE CARDINAL L^WIGËRIE
Vous pensez si je m'inclinai devant ces raisons.
Il ne faut pas terminer cette question de l'enseignement sans dire que la classe est faite aux petites filles par trois Sœurs Blanches, qui se chargent aussi de garder les bébés dans un asile pour faciliter le travail des mères. Elles s'occupent, en outre, du soin des malades dans le village et chez les tribus arabes.
C'est surtout dans le ministère paroissial que les Pères Blancs éprouvent le plus de consolation. Le respect humain est inconnu dans les deux villages; les hommes sont aussi assidus à l'église que les femmes et les enfants, et personne n'a seulement l'idée de manquer aux offices du dimanche. Il va sans dire que, malgré la liberté qu'on leur laisse, tous se confessent et communient aux grandes fêtes ; beaucoup même témoignent plus de ferveur pour la fréquentation des sacrements. Dans les épreuves qui sont inséparables des existences humaines, même les mieux réglées et les plus chrétiennes, leur résignation est vraiment admirable. Aussi calme et stoïque que le fatalisme des Arabes musulmans, elle revêt de plus, chez eux, un caractère de douceur et de joie surnaturelle que peut seule communiquer la pensée d'unir ses souffrances à celles de Jésus-Christ.
Chaque matin, tous les enfants et une grande partie des hommes et des femmes assistent à la messe avant de commencer leur journée de travail ; et le soir, quand la tâche est finie, à une heure qui varie suivant les saisons, ils se retrouvent à l'église
LES ORPHELINS ARABES ET LE PHOSKLYTISME i^IJ
pour faire la prière ensemble et chanter un cantique en français. Il y a quelque chose de touchant à entendre, sur cette terre lointaine, des Arabes et des Kabyles réciter les Commandements de Dieu dans notre vieux langage, et répéter ensemble, eux, les fils de pillards, de menteurs et d'impudiques : « Biens d'autrui ne convoiteras, pour les avoir injustement. — Faux témoignage ne diras, ni mentiras aucunement. — Luxurieux point ne seras, de corps ni de consentement. »
Ce qui ajoute à la pieuse originalité de cette réunion, c'est que les mères tiennent à y porter leurs plus jeunes enfants. Les missionnaires ont bien essayé d'abord de les en dissuader, puis ils ont cédé devant leur insistance, en se disant qu'après tout ces cris un peu discordants ne devaient pas déplaire à Celui qui aimait autrefois à réunir auprès de lui les petits enfants de la Judée.
L*été, quand le thermomètre, dans cette plaine exposée à toutes les ardeurs du soleil, dépasse parfois 45 degrés à l'ombre, les habitants vont, malgré tout, travailler à leur moisson, et le village reste tout le jour plongé dans le silence. Mais quand le soleil se couche, tout le monde revient à la fois, moissonneurs avec leurs chariots, pâtres avec leurs troupeaux, et c'est alors Une subite animation et un vrai vacarme. Soudain la cloche annonce le moment de la prière ; Un grand silence se fait, et tout le monde se rend è. l'église pour remercier le Dieu qui fait mûrir les blés et qui conserve la santé aux hommes. Cha-
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cun va ensuite souper chez soi; et bientôt après, un grand nombre se retrouvent sur les bords du Chéliiï, parmi les palmiers nains et les plantes sauvages; c'est là qu'on passe la nuit, sur la terre nue, pour éviter la chaleur des maisons, et, quand le sommeil ne vient pas, on se raconte les récits interminables qu'on a appris des Arabes voisins... Si j'ai l'air d'inventer une idylle ou de décrire d'imagination un nouveau Paraguay, ce n'est pas de ma faute, les choses se passent absolument comme je le dis.
Toutefois, en cherchant bien, on peut trouver dans l'organisation des villages une petite imperfection. Sans cesser de faire de l'agriculture leur travail principal, il faudrait qu'une ou deux familles s'adonnassent en même temps aux métiers indispensables de charron, de menuisier, de serrurier, de maréchal -ferrant ; il faudrait en outre qu'il y eût à Sainte-Monique, comme à Saint-Cyprien, une boutique d'épicerie, de mercerie et d'autres menus objets de consommation quotidienne.
Grâce à ces industries secondaires, qui ne détourneraient pas complètement les hommes du travail des champs, grâce à ce petit commerce, qui pourrait être tenu par les femmes, les habitants n'auraient pas besoin de faire d'aussi fréquents voyages dans les communes environnantes; ils éviteraient le double inconvénient du temps perdu el du contact avec les colons européens, qui essayent trop souvent, sans succès jusqu'ici, de les détourner de leur genre de vie.
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Sans la prévoyance des missionnaires et de leur illustre fondateur, on pourrait concevoir quelque inquiétude pour le moment où il faudra passer d'une génération à l'autre. Les domaines actuels seront-ils vendus, et le prix en sera-t-il partagé conformément à notre absurde loi de succession? S*exposera-t-on à les voir acheter par des colons impies, qui introduiront la discorde et l'irréligion dans ces villages? Les enfants seront-ils dispersés au hasard, avec leur maigre pécule, dans tous les coins de la colonie ?
Non, il n'en sera pas ainsi ; on saura les établir, du vivant même de leurs parents, en groupes compacts qui deviendront le centre de nouveaux villages semblables aux premiers. L'Algérie, la Tunisie sont assez grandes pour s'y prêter, et la montagne même de la Kabylie de Cherchell, qui domine les établissements actuels, est parfaitement colonisable. Pendant que ses frères et sœurs se feront ainsi une situation personnelle, l'un des enfants demeurera avec le père pour prendre un jour sa succession. Les autres auront touslos biens meubles, lui-même gardera l'immeuble, qui restera le foyer des bonnes traditions et le refuge de ceux qui auraient échoué dans leurs entre prises.
Saint-Cyprien et Sainte-Monique, dont la population, nous l'avons dit, a déjà quintuplé en dix-huit ans, essaimeront dans l'Afrique française déjeunes colonies d'Arabes dévoués à notre foi et à notre patrie, et peut-être un tel exemple indi-
liO I-K CARDINAL LAVIGEHIK
quora-t-il aux gouvernements futurs la meilleure méthode d'assimilation.
Il y a plus, leur exemple et les œuvres de charité qui s'établiront chez eux influeront peu à peu sur les Arabes encore musulmans, pour les rapprocher de la France. C'est en effet ce qui se produit déjà dans la plaine du Chéliff.
Dès la fondation des villages, les missionnairesj s'étaient préocccupés d'offrir aux malades infr] gènes des conseils et des remèdes gratuits ; et, après le premier moment de surprise, Arabes et Kabyles s'étaient volontiers laissé secourir. Al bout de quelques mois, ils vinrent en toute c(fflliance apporter leurs malades. Quand ils étai trop nombreux pour être soignés dans la pe maison, les Pères les rangeaient en ordre dehors, et, s'agenouillant devant eux, ils pansai leurs plaies. Ce fut ce spectacle qui inspira jour à un officier français cette belle réflexion (( Vraiment en voyant ces Pères avec leur ces oriental, entourés de ces pauvres indigènes, croirait assister à une scène de l'Evangile. C' ainsi que les malades devaient entourer Jési Christ et ses apôtres dans la Judée. »
En 1874, la division d'Alger était coi mandée par le général Wolf, qui connaissait fond les indigènes pour les avoir administrés
LES ORPHEUNS ARABES ET LE PROSÉLYTISME i^ll
(lant vingt-cinq ans. Sachant leurs sympathies pour les soins que les missionnaires donnaient aux malades des tribus qui environnent Saint-Cyprien, il suggéra un jour à Mgr Lavigerie l'idée d'y construire un hôpital. « Ce sera, lui dit-il, une œuvre chrétienne, mais ce sera en même temps une œuvre d'heureuse politique, qui, sans froisser en rien aucun indigène, produira sur le grand nombre le meilleur effet d'apaisement et d'attraction . D'ailleurs, c'est le génie de la France de gagner par les bienfaits les peuples qu'elle a vaincus. »
Bientôt après, une magnifique construction en style mauresque s'élevait dans le voisinage de Saint-Cyprien. Ses colonnades, ses riches faïences, ses bains, son grand jardin, lui donnaient l'air d'un palais. L'archevêque tenait à montrer aux Indigènes son respect et son amour pour les pauvres.
« C'est pour un prince, tout cela? disaient les Arabes étonnés.
— Non, leur répondait-on, c'est pour vos pauvres Bt vos malades.
— Et ils ne payeront pas dans cette maison ?
~ — Non, ils ne payeront pas. »
Ils ne le pouvaient croire.
Au commencement de 1876, eut lieu l'inaugura- *îon solennelle de l'hôpital Sainte-Elisabeth. Le •^^in d'Alger, malgré une distance de quarante- -inq lieues, amena trois cents invités, parmi lestXiels le général Wolf et d'autres officiers 'Vipérieurs, le préfet, l'amiral, tous les hauts
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fonctionnaires, le prince royal [de Hollande, la veuve du général Lamoricière, et une partie de la colonie d'hiverneurs.
L'archevêque avait fait également inviter les indigènes de tous les douars de la montagne, en leur annonçant qu'il offrirait une diffa. Plus de mille d'entre eux étaient venus à cheval et en armes. A peine le train arrive-t-il en gare, qu'ils se précipitent en fantasia furieuse, et, parvenus près des voyageurs, déchargent leurs armes en poussant des cris de guerre. Quand les dames sont un peu revenues de la frayeur que leur a causée cette brillante réception, le cortège se dirige vers l'hôpital sous des arcs de triomphe, au son du canon et des cloches, au son des fifres et des hurrahs arabes.
L'archevêque, entouré de cinquante prêtres, attendait les invités, en habits pontificaux, sous un dais de velours rouge, que soutenaient quatre indigènes en burnous blanc et coiffés de la chéchia. Dès que la foule se fut approchée, il entonna le Venx Creator et procéda à la bénédiction de l'édifice et de tout le pays. Le spectacle était si beau et si émouvant, on sentait si bien renaître, sous l'inspiration de l'Eglise et de la France, quelque chose de grand dans ces contrées autrefois soumises au christianisme et à l'empire de Rome, qu'un protestant, le consul d'Angleterre, ne put s'empêcher de dire : « Nous avons vu saint Augustin ! »
La place fait défaut pour rappeler les éloquents
scours du général Wolf et de l'archevêque. Mais
> regrettons plus encore de ne pouvoir citer le poème qui fut improvisé, le soir, après la , par un chanteur arabe, sur la famine, les lelins et le palais des infirmes, qui portait sur içade cette brève inscription : Bit Allah, Maide Dieu. Le refrain était celui-ci :
Les enfants avaient ptis la fuite, frayant plus de pain et broutant Vherbe.
Ils n'avaient plus de père ni de mère...
Le grand Marabout les a recueillis!
ii VU dans cet hôpital cent cinq malades es, pleins de confiance et de respect pour les ze Sœurs Blanches, qui pansaient leurs plaies souvent inguérissables. Ils étaient presque assis par terre dans la grande salle ou dans la , car ils ne consentent à se mettre au lit penla journée que lorsque la force les quitte eniment. On dirait, à voir leur stoïque résigna- , qu'ils sont moins affectés de leur mal que ris et touchés des soins dont ils sont Tobjet. i défiance des premiers jours a bien disparu, 5 viennent si nombreux qu'on ne peut souvent donner, pour la nuit même, que des nattes à ut de lits.
a s'est décidé, malgré Tinsuffisance actuelle ressources, et en comptant une fois encore sur larité catholique, à bâtir une aile de plus pour oir pas la douleur de refuser des malades, a ne s'étonnera pas que les habitants des deux ges chrétiens offrent leur travail gratuit pour
i;)0 LE CAIIDINAL LAVIGERIE
cette construction, mais on sera heureusement surpris d'apprendre que les musulmans y collaborent aux mûmes conditions; peut-être même daipnera-t-on voir là une assez bonne preuve que les u»uvrcs do charité chrétienne ne surexcitent pas toujours le fanatisme des Arabes. Il y a plus; lorsque les Pures ou les Sœurs vont dans la montagne, comme ils le font tous les jeudis, soigner les indigènes à domicile, ceux-ci leur offrent, à défaut d'argent, des œufs et des poules, pour que le prix de la vente en soit consacré aux dépenses de la construction.
J'accompagnai un jour Je supérieur de Sainte- Monique dans cette tournée de malades. Le Chéliff traversé tant bien que mal sur nos chevaus, caries pluies l'avaient beaucoup grossi, nous arrivâmes chez les Skakra, gens assez mal famés, et qui ont tout volé, dit-on, sauf leur réputation de voleurs. Munis de pierres pour éloigner les chiens peu hospitaliers, nous pénétrâmes à travers les cactus qui cachaient les gourbis, et le Père, qui parlait très bien l'arabe, demanda à haute voix s'il y avait des malades. Aussitôt les gens sortirent, et, le plus naturellement du monde, racontèrent leurs souffrances, montrèrent leurs plaies et apportèrent les infirmes qui ne pouvaient marcher*
Le Père commença la consultation, et appliqua, séance tenante, ou distribua pour plusieurs jours les remèdes nécessaires; il soigna les yeux malades avec du nitrate d'argent, brûla et pansa les plaies vives, arracha les dents gâtées, bref, sou-
lagea un peu tout le monde et en guérit plusieurs. Il dut distribuer une quantité étonnante de pilules purgatives, dont les Arabes trouvent les effets salutaires, et, en tout cas, fort amusants. La petite vérole, qui sévissait alors sur les enfants, n'intimida pas le Père, cela va sans dire; il examina ceux qui étaient atteints et donna des conseils appropriés aux phases diverses de la maladie. Preuve non équivoque de leur confiance dans les marabouts chrétiens : les femmes ne furent pas enfermées et ne se voilèrent pas devant nous,
La séance terminée, nous nous rendîmes avec les hommes dans une sorte de grand hangar, qui devait servir de caravansérail ou de salle de réunion, et là se tint durant près de deux heures une conversation qui prouvait, à ne pas s'y méprendre, leur respect pour le missionnaire et leur confiance en lui.
Ce qui se passe à Saint-Cyprien et à Sainte-
^ Konique n'est pas, comme on pourrait le croire,
"toi fait complètement isolé. Sans parler ici de la
- Crande-Kabylie, où il existe aussi des ménages
f chrétiens d'indigènes, notamment aux Ouad'hias,
Ë*ai trouvé, dans les trois déparlements de l'Algérie k)mme en Tunisie, les Arabes en meilleurs termes .vec le clergé chrétien qu'avec les colons et l'adp^^nistration française*
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A Saint-Louis de Carthage, je les ai vus demander au P. Delattrc et à ses confrères, avec beaucoup de reconnaissance et de docilité, des conseils dans leurs difficultés, des remèdes dans leurs maladies. Avec un médecin nègre du nom de Sokoro, né près de Tombouctou et élevé par les Pères Blancs à l'Institut de Malte, je suis entré sous la tente des Khroumirs venus là pour se louer durant la moisson, et dans les citernes puniques où les Arabes se sont créé des installations plus ingénieuses que confortables ; partout l'accueil fait au chrétien noir a été des plus touchants ; les malades guéris par lui venaient le remercier, et ceux qui souffraient encore acceptaient volontiers ses remèdes.
Je me suis promené dans le Vieux-Biskra avec le curé ; les Arabes et leurs enfants le saluaient et s'approchaient de lui, comme feraient des Bretons pour le recteur.
Au grand séminaire de Constantine, les Arabes qui travaillaient dans la propriété ou même dans les environs, venaient soumettre leurs différends et leurs embarras au vénéré supérieur, M. Tabbé Grandhomme.
Dans le Sahel môme, à Dély-Brahim, près d'Alger, les indigènes, au retour du marché, venaient faire vérifier et compter leur monnaie au curé de la paroisse, pour voir si on ne les avait pas trompés. A Gouraya, entre Cherchell et Ténès, le curé est en quelque sorte le roi de la contrée, et les Arabes, qui le préfèrent à leurs propres mara-
bouts, ne se cachent pas pour dire que c'est lui qui leur fait supporter les colons. Je me suis trouvé chez lui un jour de marché ; sa maison était constamment pleine d* Arabes.
Ces souvenirs sont cités un peu au hasard, mais ce que j'ai vu à Misserghin, près d'Oran, doit être mentionné à part. Un saint prêtre, le P. Abram, a créé et entretient là, sans autres ressources que son dévouement et celui de ses religieux, un orphelinat qui est sûrement aujourd'hui l'un des plus beaux du monde. L'indigène, un musulman, qui me conduisît chez lui depuis la gare, me disait textuellement : « Le P. Abram, il est bon, il est très bon, tu marcherais toute la terre, tu ne trouverais pas un pareil. » Au moment de la grande famine, il recueillit et éleva gratuitement trois cents orphelins : presque tous se sont faits chrétiens, et pas un seul n'a abjuré, bien qu'il ait dû les laisser se disperser un peu partout. Je visitai l'admirable propriété de Misserghin sous la conduite d'un frère ' Homme Léonard, qui était lui-même d'origine ' «trabe, et à part peut-être quelques traits de la ■figure, qu'on remarque seulement lorsqu'on est averti, je défie bien qui que ce soit de ne pas le prendre pour un Français.
Voici un fait que je tiens de lui directement. Il *^ rendait un jour à Tessalah, près de Sidi-Bel- -^ibès, où la congrégation du P. Abram possède
■ ^lae grande exploitation, lorsqu'il se vit abordé
■ ^Vec empressement par un Arabe à cheval, qui lui ^^^^manda de venir voir son fils près de mourir :
(( J'ai travaillé sous tes ordres à la pépinière de Misserghin, j'ai vu les marabouts chrétiens, et ils sont meilleurs que les nôtres. Toi, tu es aussi marabout ; viens voir mon fils qui va mourir, et verse l'eau sur sa tète. » Le frère l'accompagna dans son village, où il trouva devant le gourbi du malade une cinquantaine d'Arabes, qu'il avait presque tous vus travailler à l'orphelinat. Sachant l'extrême réserve qui est imposée par l'autorité ecclésiastique en matière de conversion, il s'assura d'abord de l'état de l'enfant, et, le voyant en réalité moribond, il demanda aux Arabes : « Vous voulez que je le baptise, que je le fasse chrétien comme moi? — Oui, oui, fais-le Roumi, il sera plus heureux que nous. »
L'enfant fut baptisé, et mourut le soir même.
On reconduisit le Frère avec de grands témoignages de reconnaissance et de respect.
Ajouterai-je qu'il est arrivé, d'autres fois encore, au clergé catholique de baptiser, à la dernière heure, des enfants près de mourir, et de les envoyer au ciel sans en avertir les parents, ni M. l'Administrateur? Qu'on se rassure, c'est le seul abus qu'on puisse reprocher là -bas à l'ingérence cléricale, et il est sans conséquences, au moins sur la terre .
Dès règles précises et sévères sont, du reste, imposées au clergé, sous les peines les plus graves, pour tout ce qui concerne le baptême des infidèles. Les statuts diocésains portent en propres termes <( qu'on ne baptisera aucun enfant juif ou musul-
n, sans l'expresse permission de ses parents ». l'y a d'exception que pour les enfants en danger dent de mort, et pour les orphelins qui seraient ueillis ou adoptés par des établissements ou des ons chrétiens. Encore faut-il prendre, dans ce nier cas, toutes les précautions de la prudence ir s'assurer que les enfants sont réellement indonnés de leur famille, qu'ils ont l'instruction a liberté nécessaires, et que leur persévérance moralement garantie par la conduite de leurs ents adoptifs. Pour ceux qui ont atteint la maîté légale, l'autorisation des parents n'est pas essaire; mais il faut, chaque fois, demander le de l'évêque, et attendre qu'il ait pu s'enquérir circonstances qui assurent la liberté et la dude la conversion.
]c n'est pas isolément et par des conversions maturées qu'on peut ramener les indigènes au istianisme; il faut, pour cela, agir sur la masse ière, au moyen de l'exemple et de la charité, moyen surtout de l'instruction des enfants, qui ruira le fanatisme et préparera, avec des généions nouvelles, un avenir nouveau .
Tels sont, en matière d'apostolat, les principes les règles que le cardinal a donnés dans pluiirs documents publics, à ses prêtres d'Algérie. 1 ne s'expliqua pas autrement pour la Tunisie, jqu'on l'accusa d'y déployer un zèle dangereux, éclara regarder comme un crime et comme une e de surexciter, par les actes d'un prosélytisme s sagesse, le fanatisme des populations musul-
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maiies : comme un crime, parce que ce serait créer des difficultés à la France ; comme une folie, parce que, au lieu d'atteindre le but, ce serait l'éloigner peut-être à jamais.
« Certes, ajoutait-il, il n'est pas nécessaire d'être prêtre, il suffit d'être homme pour désirer la transformation des pauvres races déchues de l'Afrique du Nord, pour désirer de les soustraire aux maux qui les oppressent : les femmes, les enfants, tout ce qui est faible, au joug cruel et égoïste de ce qui est fort ; les hommes, au fatalisme aveugle, à la paresse, à tous les vices. »
Mais les moyens ordinaires de la prédication et du prosélytisme personnel seraient ici plus dangereux qu'efficaces, et ceux qu'il convient de prendre ne sont de nature à inquiéter personne :
« Pendant qu'on dépouille les indigènes de leur puissance, de leurs armes, de leurs traditions séculaires, nous, prêtres, nous cherchons à calmer, à ramener ces cœurs aigris, par l'exercice du dévouement et de la charité. Nous faisons l'école aux enfants. Nous soignons, lorsqu'on nous les présente, les infirmes et les malades; nous secourons les pauvres ; nous n'avons pour eux que des paroles de bienveillance et de douceur... Ce que nous obtenons ainsi, ce ne sont pas sans doute des conversions imprudentes et hâtives, qui ne se-j raient que des préparations à l'apostasie, c'est un bien plus durable, une préparation certaine, san^ ^ecousses et sans dangers, à la transformation di
londe africain.
LES ORPHELINS AHABES ET LE PROSÉLVTISME \'M
« La semence est ainsi jetée. C'est le travail des siècles qui la fera mûrir. Pour nous, qui n'en verrons point les fruits, notre récompense est de nous rendre le témoignage que nous servons ainsi la cause deThumanité, celle de la France, et celle de Dieu. »
Cette moisson si précieuse pour la religion el pour la patrie, elle lève et mûrit déjà, grâce à Dieu, sur plusieurs points de l'Afrique française. Mais elle ferait encore des progrès bien plus rapides, si les missionnaires d'Alger étaient plus nombreux et si tout le clergé séculier apprenait l'arabe, si surtout les exemples des colons et des fonctionnaires ne déconsidéraient pas le christianisme auprès des indigènes, et si le gouvernement de la métropole savait toujours mettre en pratique le sage principe de Gambetta, que « l'anticléricalisme n'est pas fait pour l'exportation » .
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