Salammbô
LES PÈRES BLANCS I il
hevêque d'Alger se préoccupa naturellement rouver des prêtres qui pussent se charger de lever, de les instruire, de les maintenir dans iélité à leur nouvelle religion et à leur nouî patrie. Une fois mis de la sorte en contact Lédiat avec les indigènes, savait-on si ces res ne se consacreraient pas tout entiers à )rocher les musulmans du christianisme?...
difficulté était que le clergé du diocèse n'épas nombreux et qu'il ignorait l'arabe, gr Lavigerie en était là de ses réflexions, lors- 1 vit un jour se présenter chez lui M. Girard, tif et pieux supérieur du grand séminaire, qui pirait depuis longtemps, lui aussi, après le nent où il serait permis aux prêtres de s'ocer, avec toute la prudence désirable, des indies de l'Afrique. Il amenait avec lui trois élèves on séminaire, qu'il présenta à l'archevêque en disant : « Voici des jeunes gens qui viennent rir à vous pour l'apostolat africain. Avec la îe de Dieu, ce sera le commencement de l'œuvre nous avons désirée. » Il s'agenouilla avec eux, li demanda de bénir leur dévouement, 'archevêque les bénit, en eff'et, plein d'émotion 'étonnement, car il n'avait été prévenu de rien, jette off're, qui répondait à ses plus intimes )CCupations, lui paraissait comme surnaturelle. îs releva et s'entretint longuement avec eux. épondirent si bien à ses questions et à ses obons, qu'il donna dès lors son consentement à aï qu'ils voulaient faire.
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Les trois séminaristes furent établis dans une pauvre maison louée à cet effet, sur les hauteurs d'El-Biar, qui dominent Alger. Leur formation fut confiée à deux religieux, Tun Jésuite, l'autre Sulpicien, que le besoin de repos amenait cette année même en Algérie, et qui sollicitaient de l'autorité diocésaine un ministère compatible avec leur santé ébranlée.
Le noviciat ne tarda pas à se peupler d'aspirants missionnaires, et il fallut le transporter dans une maison plus grande, à Saint-Eugène d'abord, puis à Maison-Carrée, où les orphelins étaient déjà établis, et où il est resté depuis lors, au milieu de vastes terrains que l'archevêque a achetés et fait défricher.
Déjà la réputation de la petite société se répandait en Europe, et un mouvement de zèle, qui, depuis, n'a fait que grandir, amenait à Alger les jeunes hommes les plus généreux de France, de Belgique, de Hollande et d'autres pays encore. On leur disait qu'une Mission venait d'être fondée, où il devait y avoir plus de bien à faire et de souffrances à endurer que dans toutes les autres L'Afrique se présentait à leur esprit avec son climal brûlant, ses déserts et ses profondeurs mystérieuses, avec ses cruels nègres et ses musulman^ fanatiques. Et ils pariaient, soldats d'élite, à c( poste plus périlleux.
L'un d'eux, déjà prêtre, présenta à l'arche vêquq en arrivant de France, ses lettres testimoniale pour être admis à célébrer la messe. Mgr Lavigerij
îs prit et y écrivit, sans rien dire, au lieu de la >rmule ordinaire, celle-ci : Visum pro martj/rio, u pour le martyi*e. « Lisez. Acceptez-vous? dit-il a les lui rendant. — C'est pour cela que je suis enu », répondit simplement le prêtre.
Sous une forme ou sous une autre, tous entonaient la même question, dès la première heure, t tous faisaient la même réponse.
En 1873, le concile provincial d'Alger encouagea publiquement la congrégation nouvelle et ai consacra un décret spécial qui fut approuvé Lvec tous les autres par le Saint-Siège. L'archerêque communiqua ce document aux membres de a société, par une lettre pastorale du 19 septembre 1874, et il rendit en même temps une ordonnance pour approuver leurs règles. Il convoqua aussi pour le mois d'octobre de la même année un chapitre général de tous les missionnaires, pour l'organisation delà société et l'élection les premiers supérieurs.
D'un choix unanime, ils voulurent le nommer ^périeur général. U n'accepta point, et il se con- ^nta de la juridiction qu'il avait sur eux, comme ^chevêque d'Alger, tant que le Saint-Siège n'en ^rait pas disposé autrement.
Ils ont été, dans la suite, exemptés de la juri- ^ction de l'Ordinaire , et directement soumis ^ Délégué apostolique pour les Missions du ^hara et du Soudan. Cette délégation appartient -luellement à Mgr Lavigerie, dont le désir paraît
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ôtrc de la transmettre plus lard à Mgr Livinhac.
Le chapitre général élut pour assistants les PP. Deguerry,Charmetantet Livinhac.
C'étaient des choix heureux.
Le P. Charmetant, après avoir administré la procure des Missions à Paris, est devenu le directeur de l'œuvre des écoles d'Orient, et Ton sait avec quelle intelligence et quelle fermeté il se dévoue aux intérêts du catholicisme et de sa patrie.
Le P. Livinhac, aujourd'hui évêque de Pacando, a merveilleusement développé la foi catholique dans la mission du Nyanza, et il a été élu vicaire général * de la société en septembre 1889. Tout le monde connaît son nom aujourd'hui, et Von peut dire qu'il est, après le cardinal Lavigerie. l'une des plus grandes figures de l'Afrique.
Quant au P. Deguerry, il suffira de rappeler qu'il a été choisi le premier pour vicaire général,! et que les suffrages de ses confrères l'ont obligé, malgré lui et plusieurs fois, à garder cette bon neur. S'il a pu s'y dérober, dans le dernier chapitre c'est qu'on a eu compassion de sa fatigue et de sei humbles instances. Par le caractère autant que pa le nom et par le sang, il est bien de la famille qu a produit le glorieux martyr de la Commune.
Aussitôt après la nomination du vicaire généra et de son conseil, l'archevêque leur confia tout l'administration matérielle de la société et de se
1. Ce litre de vicaire général est le seul que consenVe porter le supérieur des Pères Blancs, du vivant du ca dinal Lavigerie.
îuvrcs, aves les titres de propriété des établisselents et des biens qui avaient été acquis pour les oter.
Les intérêts des missionnaires étaient dès lors 5parés de ceux du diocèse. Ils avaient leurs îvenus et leurs ressources propres; ils avaient ussi leurs charges, qui étaient de beaucoup supéeures, mais que chacun devait s'appliquer à lléger, « en en prenant sa part, soit par les privaons qu'il saurait s'imposer, soit par les humiliaons qu'il saurait subir pour se procurer le écessaire. »
Mgr Lavigerie profita de ce chapitre général our renouveler aux missionnaires les recommanations les plus utiles au succès de leurs œuvres. ' ne jugeait pas nécessaire de leur rappeler obligation d'être fidèles à l'oraison journalière, ux retraites, à l'obéissance, à la régularité, à la rescription salutaire qui ne leur permet, dans Ucun cas et sous aucun prétexte, de s'établir imais moins de trois ensemble dans une station, lais il insistait sur l'esprit propre de leur société.
Elle avait, disait-il, un but spécial dont elle ))o mouvait s'écarter sans perdre absolument sa raison l'être. Elle était destinée aux infidèles de l'Afrique . illene devait donc rien entreprendre qui n'eût -elle fin pour objet. C'était pour cela qu'elle aurait J)our caractère particulier de se rapprocher des indigènes par toutes les habitudes extérieures, par le langage, par le vêtement, par la nourriture,
conformément à l'exemple de saint Paul : Omnibus omniajacûus sum, ut omneàfacerem salvos.
Enfin il leur recommandait instamment d'unir toujours la prudence, la patience et la charité à l'exercice de leur zèle ; la prudence, parce qu'un seul manque de précaution pouvait reculer pour bien longtemps, pour des siècles peut-être, le salut de beaucoup de peuples; la patience, parce que leur mission était pénible entre toutes, et qu'ils ne triompheraient des obstacles qu'à force de souffrir sans plainte ni découragement; la charité, parce que c'est l'arme maîtresse, et la seule qui pénètre les cœurs.
« Que ce soit là, ajoutait-il, tout le secret de votre action. Aimez ces pauvres infidèles. Faitesleur du bien. Soignez leurs plaies. Ils vous donneront leur affection d'abord, leur confiance ensuite et enfin leurs âmes. »
Le fondateur a été obéi. Les Pères Blancs si sont faits Africains pour l'amour de l'Afrique.
A les voir parcourir à cheval les solitudes sahariennes ou les sentiers escarpés de la Kabylie le burnous flottant au vent, la tête couverte de \ chéchia rouge ou du haïk à poils de chameau^ qui les prendrait pour des prêtres d'Europe ?
L'illusion ne tomberait point si on les voyaî lestement descendus à terre, pénétrer dans gourbi ou sous la tente, s'asseoir, impassibles, sv les nattes d'alfa ou de palmier, converser longu lent en arabe avec leurs hôtes, s'intéresser irs besoins, leur expliquer les paperasses adn .
istratives ou judiciaires dont les gratifient sans ompter les autorités françaises, faire lire les etits enfants sur Tardoise traditionnelle, les merveiller par leur connaissance du ('oran.
îstribuer quelques menus présents, partager le epas de couscous et d'eau fraîche, et, avant de artir, échanger avec leurs amis le gracieux salut ui consiste à se toucher la main, puis à Tapproher de son cœur et de ses lèvres.
« Mais c'est très pittoresque et très agréable » , [ira-t-on. — Non pas, quand on a Todorat trop [éveloppé, ou quand on a voyagé toute une deniiournée pour souper de couscous. Ajoutez que les ^ères prennent les mœurs extérieures du pays usque dans leur vie privée, et que, par exemple, Is passent la nuit par terre, enveloppés dans leurs >urnous; il leur est toutefois permis, à la maison, le coucher sur une planche et, dans le cas do naladie, sur une paillasse.
Que leur zèle ait été constamment réglé par la Prudence et soutenu par une patiente charité, les "ésultats obtenus le prouvent suffisamment. 11 ^'est pas un seul poste où ils soient établis depuis ine année seulement et où ils n'aient gagné 'entière confiance des indigènes.
C'est au point que les Arabes, touchés de leurs Vertus, ont dit à plus d'un d'entre eux : « Les tu très Roumis seront tous damnés, mais toi, tu es Iroit, tu iras au paradis. » Quelques musulmans, l'une orthodoxie plus sévère, se désolent de voir tue tant de vertus ne pourront servir au mission-
naire pour réternité, faute de croire à l'islam, et ils essaient naïvement de les convertir. Un premier refus ne les rebute pas ; ils insistent : « marabout, disent-ils, ce n'est pas difficile, dis la ckaada, et tu seras sauvé. » Si le marabout vient à sourire de leur excès de zèle, ils le croient ébranlé, et ils ajoutent : « Va, dis après moi : La Allah ilk Allah, ou Mohammed Rasoul Allah *. » Et rien ne les attriste comme l'obstination du Père à ne pas dire la chaada *.
Bientôt après la réunion du chapitre général et l'élection du conseil de la société, eut lieu solennellement, en présence de plusieurs évoques, la consécration de l'église du noviciat qui servaitet sert encore de maison-mère.
Ce fut le 29 octobre 1874.
1. H n'y a de Dieu que Dieu, et Mohammed est le prophète de Dieu.
2. Le petit nombre de prêtres séculiers qui savent; Tarabe ne sont pas moins aimés des indigènes que lesl Pères Blancs. Le curé de Gouraya, dont l'influence s'étendi presque de Gherchell à Ténès, m'écrivait encore l*j 27 juillet dernier : « J'étais, il y a quelques jours, dansQttf village kabyle. Un groupe assez nombreux m*entoaraii: Les uns me rappelaient les services que je leur avais ! rendus, les autres me montraient les cicatrices de plaiei que j'avais guéries, quand un vieillard, s'avançant venj moi, s'écria : « Toi, tu n'es pas chrétien, tu fais trop de: bien! » Je lui expliquai que, si j'essayais de faire dttj bien aux musulmans, c'était, au contraire, parce quej»] suis chrétien. Mais force me fut, pour répondre à objections, de dire qu'il ne fallait pas regarder nos coloDSJ comme de vrais chrétiens. »
A la fin do la messe, Mgr Lavigcrie prononça ne émouvante allocution pour exposer les motifs ui l'avaient déterminé à confier aux missionlaires toutes les œuvres entreprises par lui pour a conversion de l'Afrique.
« Marchez donc, s'écria-t-il en terminant, marchez donc au nom et avec l'aide de Dieu ! Allez relever les petits, soulager ceux qui souffrent, consoler ceux qui pleurent, guérir ceux qui sont malades. Ce sera l'honneur de l'Église de vous voir révéler, de proche en proche, jusqu'au centre de cet immense continent, les œuvres de la charité ; ce sera l'honneur de la France de vous voir ainsi achever son œuvre, en portant la civilisation chrétienne bien au delà de ses conquôies, dans ce ïîionde inconnu dont la vaillance de ses capitaines ^ ouvert les portes. »
Le général Chanzy, gouverneur, avait tenu à assister en personne à cette cérémonie. Une âme Comme la sienne était faite pour comprendre l'abnégation et le dévouement des missionnaires ^'Alger. Un autre vaillant, l'amiral de (Uieydon, Clément gouverneur de l'Algérie, leur avait *^ndu justice quelques années auparavant : « Je Vous approuve, avait-il dit dans une visite h Liaison-Carrée, parce qu'en cherchant à rapprocher les indigènes de nous, par l'instruction les enfants, par la charité envers tous, vous faites 'œuvre de la France. » Se trouvant avec son iseadrc en rade de la Goulette, Dupetit-Tliouars, 111, lui aussi, se connaissait en vrai courage.
ioO LE CARDINAL LAVIGERIE
voulut recevoir sur son vaisseau-amiral tous les jeunes Pères qui achèvent leur séminaire à Saint- Louis de Carthage; il eut un mot de félicitation pour chacun en particulier, et comme les supérieurs l'en remerciaient avec leur modestie habituelle : « Laissez-moi, leur dit-il, serrer la main de tous ces jeunes gens; c'est une vraie joie pour un Français et un honneur pour un soldat. »
Mais déjà les Pères Blancs avaient commencé depuis plus d'un an à fonder leurs Missions. Après l'œuvre des orphelins de la famine et des villages chrétiens, dont il a été parlé assez longuement, ce fut vers la Grande-Kabylie que se portèrent leurs premiers efforts.
Les Kabyles appartiennent à l'ancienne race berbère ou numide, si célèbre par la résistance acharnée que Jugurtha fit aux Romains. EUcn'esl restée intacte que dans la Grande-Kabylie et la Kabylie de Cherchell, dans l'Aurès au sud de la province de Constantine, chez les Touaregs en plein Sahara, et dans les montagnes du Maroc. Ailleurs les Berbères ont été assimilés par les Arabes. Mais, Arabisés ou non, ils constituent à peu près les deux tiers de la population indigène de l'Algérie. Ils sont au nombre d'environ 400000 dans la Grande-Kabylie ou Kabylie du Djurdjura.
Le plus grand nombre des Berbères étaient
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chrétiens au moment de Tinvasion arabe. S'il restait des païens, ce ne devait guère ôtre qu'au sommet des montagnes et dans les profondeurs inexplorées du désert. La violence seule put leur imposer le mahométisme après la défaite, et leur résistance fut souvent longue et héroïque.
Le Coran n'a,d'ailleurs, obtenu en Kabylie qu'une demi-victoire. Ses adeptes y sont moins fervents que dans le reste de l'Afrique, et, ce qui est plus important, ils ne lui reconnaissent que la valeur d'une loi religieuse. Contrairement aux autres miahométans, ils ne l'ont jamais appliqué dans le domaine civil et politique. Ils ont défendu jusqu'au bout Torganisalion démocratique de leurs villages, ou thadderts, en petites républiques autonomes, et ils ont fidèlement gardé leurs Kanouns, ou coutumes particulières, même lorsqu'elles étaient contraires au droit musulman.
Il est certain que, si la France eût mieux connu ces vérités sur la population indigène, ou si elle avait su en tenir compte, elle aurait pu en tirer grand parti pour la conquête et l'assimilation. A tout le moins n'eût-on pas vu l'empire s'cttorcer, pendant plusieurs années, d'assimiler malgré eux les Kabyles... aux Arabes !
Mgr Lavigerie connaissait mieux son diocèse.
Oès sa première lettre pastorale, il rappelait qu'après l'invasion musulmane, « réfugiés sur les sommets ou dans les gorges des montagnes, les solitudes du désert, les anciens maîtres de la Mauritaf^îe et de la Numidie conservèrent longtemps la
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foi de leurs pères ». Et. dans son Discours sur Varme et la mission de la France en Afriqu, il compare les anciens Berbères aux chrétiens de la Syrie et du Liban.
En 1872, il voulut visiter lui-même les Kabyles (lu Djurdjura et s'entretenir directement avec eux de ces grands souvenirs. Un jour qu'il les leur avait rappelés, dans la djemmâa où ils traitent toutes les affaires d'intérêt commun, ils se consultèrent entre eux avec beaucoup de vivacité, et Vamin^ sorte de maire élu, répondit au nom des autres : « Nous savons tous cela, mais c'est bien ancien. Ce sont nos grands-pères qui nous l'ont dit ; nous, nous ne l'avons pas vu. »
Quelques mois après ce voyage, au commencement de 1873, les Pères Blancs s"'établissaient pour la première fois en Kabylie. Les Jésuites les y avaient précédés, et ils avaient admirablement réussi à se concilier la confiance des indigènes; mais le manque de sujets dans leur province de Lyon, d'où relève l'Algérie, les avait empêchés d'étendre leur action autant qu'il l'eût fallu.C'était seulement dans deux postes,à Djemma-Saharidj et chez les Beni-Yenni, près de Fort-National, qu'ils pouvaient travailler à rapprocher les Kabyles desFrançais et des chrétiens. Dans la première de ces Missions, ils étaient parvenus à réunir dans leur écok jusqu'à cent cinquante enfants indigènes. Ils durent tout abandonner en 1881, à la suite des décrets *.
i. Les expulsions n*ont pas eu lieu en Algérie, comme
Les trois premiers missionnaires d'Alger qui partirent en Kabylie, chacun avec la quanliU^ précise de bagages qu'il pouvait porter à côlé de lui sur son mulet, s'arrôtèrent, épuisés de fatigue, aux abords du premier village qu'ils rencontrèrent, tl'était Taguemont-Azous. Trois mois durant, ils n'eurent d'autre lit que la terre ime. Une main charitable leur ayant envoyé de l'argent, ils purent se bâtir une maison. Le supérieur, qui était le !*• Deguerry, se fit maçon, et les deux autres Pères, manœuvres. Deux ans plus tard, le pauvre bâtiment prenait une direction prononcée vers le ravin, et une pluie torrentielle achevait de le précipiter. Il fallut recommencer.
Les stations de Kabylie sont aujourd'hui au nombre de sept.
L'installation, très sommaire, est à peu près partout la môme.
Une pièce unique, parquetée en terre battue, se prête à tous les usages, au moyen de compartiments fictifs. Tout au fond, et voilée par un tapis tendu, se trouve la chapelle; au milieu, la place du dortoir et de la salle à manger, avec une table à tout faire ; dansun coin, la cuisine etunc batterie élémentaire ; dans l'autre, la mule et le petit bétail, quand il y en a. Mais la salle importante, c'est le divan, qui comprend presque toute la première
nous le verrons plus tard, grâce à la résistance invincible de l'archevêque. Mais elles y ont exercé leur funeste contre-coup, en diminuant les ressources des Congrégaiions et le nombre de leurs membres.
loi LE CARDINAL LAVIGERIK
moitié de la maison. On y reçoit les visiteurs, et ils ne font pas défaut. Presque toujours il est plein de malades, et Ton y voit aussi des curieux et des bavards; le marabout arabe y fait volontiers un bout de conversation.
C'est là qu'il faut voir comment la présence des missionnaires exaspère les indigènes et excite leur fanatisme !
Comme ceux des villages chrétiens, les Pères Blancs de Kabylie sont surtout occupés en qualité d'instituteurs. Mais, tandis qu'à Saint-Cyprien et à Sainte-Monique, ils n'admettent que les enfants chrétiens, afin d'éloigner d'eux la corruption des petits musulmans, en Kabylie, au contraire, l'école est ouverte à tous, et les élèves y viennent très nombreux. Leurs pères les y envoient volontiers; au besoin ils les amènent, ou même les apportent quand il y a trop de neige ; ils aiment l'instruction, pourvu qu'elle ne soit ni laïque, ni obligatoire, comme en témoignent tous les voyageurs.
C'est à l'école que se fait le plus grand bien. Les enfants qui en sortent savent lire, parler et écrire le français; ils connaissent de la géographie, de l'a rithmétique, un peu d'histoire ; ils sont plus habiles que les autres dans leurs travaux domestiques et plus entendus aux choses de la vie. Ils ne croient plus qu'il suffit de dire \ac/iaada pour être au-dessus du reste des hommes. Ils ont une grande idée ^e la France, et ils sont convaincus qu'il n'y a
en à espérer pour leur race en dehors d'une
soumission sincère et d'une lente assimilation. Souvent l'exemple des Pères a encore d'autres effets que de les rapprocher de la France. Déjà un grand nombre d'entre eux demandent à rentrer « dans l'ancienne voie », et à embrasser une religion dont les marabouts sont si supérieurs à ceux de l'islamisme. Les Pères font de grandes difficultés pour les admettre au baptême ; presque toujours ils attendent que les prosélytes volontaires aient atteint l'âge d'homme, et qu'ils soient en assez grand nombre pour que le changement de religion ne leur crée pas dans la tribu une situation pénible. Déjà , et sans le moindre trouble, il 8*est fait plusieurs conversions, et l'on trouve des lûénages catholiques en divers endroits de la Grande-Kabylie.
Par un phénomène constant et bien digne d'attention, ceux qui se font chrétiens se considèrent, par le fait même, comme des Français, et se conduisent désormais comme tels. On comprend dès lors cette réflexion d'un administrateur irréligieux, mais bien informé : « Partout où les Arabes nous sont le plus hostiles, et notamment dans les zaou'ias des sociétés secrètes, le gouverfiement devrait envover des Pères Blancs fonder une école; il pourrait, au bout de quelques années, les remplacer par des instituteurs laïcs ».
Et puis, n'est-ce pas, qu'est-ce qui empêcherait le même gouvernement de faire revenir les missionnaires, quand il serait temps de remédier aux effets de l'instruction athée?
!oO LE CARDINAL LAVIGËRIK
PenJanl qu'une petite troupe de missionnaires attaquaient la barbarie et le mahométisme dans le nord de l'Afrique, d'autres s'avançaient vaillamment vers le sud pour y porter le nom du Christ et celui de la France.
Bien avant les intelligents patriotes qui ont prôné, depuis quelques années, la nécessité de réunir l'Algérie et la Tunisie au Sénégal par un système de communication qui nous amène, à travers le Sahara, les richesses du Soudan, et surtout assure notre domination contre des révoltes toujours possibles, Mgr Lavigerie avait prévu l'avenir de ces vastes régions.
Dès 1868, il s'était fait nommer Délégué Apostolique d'une Mission créée cette même année, et qui s'étendait entre l'Océan Atlantique à l'ouest, le Maroc, l'Algérie et la Tunisie au nord, le Fezzan à l'est, le Sénégal et la Guinée au sud. C'est la Mission du Sahara occidental et du Soudan.
Il en entreprit la conquête en 1874.
Pour procéder méthodiquement, il établit d'abord ses missionnaires dans les postes du Sahara les moins éloignés du Tell, à Biskra, Géryville, Laghouat et Metlili.
L'instruction des enfants et le soin des malades furent, là comme ailleurs, les moyens mis en œuvre pour gagner les musulmans, et préparer,
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avec lenteur mais sûreté, les futures conversions. 11 arriva bientôt que les indigènes demandèi'ent eux-mêmes l'envoi de missionnaires, et le chef d'une grande tribu écrivit à ce sujet à Mgr Lavigerie une lettre bien capable de soutenir son courage.
Les missionnaires avaient eu, du reste, la joyeuse surprise de retrouver dans le Sahara, chez les ilzabites, nos plus proches voisins, et surtout chez les Touaregs, qui habitent, ou pour mieux dire, qui voyagent plus au sud, les mômes caractères qui distinguent les Kabyles des Arabes. C'étaient, comme eux, d'anciens Herbères dilïérenls sur beaucoup de points des musulmans orthodoxes. Le Coran ne leur servait pas de loi civile; ils avaient gardé le culte de la croix et le vague souvenir de traditions antérieures au mahométisme *. Chez les Touaregs la femme marchait en tout 'égale de l'homme, et elle était même apte à exercer '<i pouvoir politique.
1. Voici ce que dit M. Duveyrier, qui a voyage chez les Touaregs avec une mission du gouvernement français : <* La croix se trouve partout, dans leur alphabet, sur leurs firmes, sur leurs boucliers, dans les ornements de leurs ^'^tements. Le seul tatouage qu'ils portent au front, sur le 'ios de la main, est une croix à quatre branches t^galcs ; le pommeau de leurs selles, la poignée de leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix. » Si cette espèce de culte ie la croix n*est pas nécessairement un reste de la religion chrétienne, il prouve, tout au moins, que les tribus fui le pratiquent ont une origine antérieure à Tinvaion arabe, et ne se sont qu'inparfaitement soumises au lahométisme. On sait, en effet, l'horreur des musulmans îrvents pour le signe distinctif du christianisme.
Tout cela n'ompôche pas les Touaregs d'être pour le moins aussi pillards et aussi cruels que les autres habitants du désert ; peut-être même sont-ils actuellement plus soumis que personne à l'influence directe et fanatisante du Mahdi et des sociétés secrètes. Cependant, la crainte que ces vingt ou trente mille nomades inspirent aujourd'hui, nous paraît bien exagérée. Ils commencent " à connaître nos forces ; et le prétendu chef qui est venu cette année à Biskra, autant pour s'informer de ce qu'est la tribu des Français que pour traiter avec elle, a pu édifier ses compatriotes sur l'importance de notre armée. Ce que la crainte a commencé, l'intérêt l'achèvera, le jour où nous saurons utiliser leurs talents de transporteurs et où leurs ] caravanes trouveront moins de profit à tuer nos voyageurs pour les piller, qu'à nous amener en Algérie les produits du Soudan. Au reste, s'ils ne se laissent pas autrement convaincre, une colonne de cent ou deux cents soldats, accompagnant les constructeurs du futur Transsaharien, suffira, sans aucun doute, pour les mettre à la raison, car leurs tribus, vivant dispersées, ne peuvent jamais former que des bandes peu nombreuses, ■
Séduits par leurs bons rapports avec les Touaregs, les Pères Blancs crurent qu'ils pouvaient, grâce à eux, pénétrer dans le Soudan. En décembre 1875, les PP. Paulmier, Ménoret et Bouchaud se mirent en route pour Tombouctou sous la conduite de cinq Touaregs, « avec la résolution
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de s'établir définitivement dans la capitale du Soudan, ou d'y laissser leur vie pour l'amour de la vérité ». Ils y laissèrent leur vie, en effet, massacrés qu'ils furent après quelques semaines de voyage.
L'archevêque d'Alger eut à pleurer la mort de ses fils et à célébrer le triomphe de ses premiers martyrs. Il écrivit une longue lettre à leurs parents, et après s'être affligé avec eux, il essaya de leur faire partager les consolations de la foi.
« Quels souvenirs ! leur écrivait-il, et de quel glaive ne percent-ils pas mon âme, en songeant qu'ils nous ont quittés, et que je leur survis ! Voilà ce que je sens sur leur tombe! Et vous, qui avez veillé sur leur berceau, puis-je m'étonner que vous les pleuriez avec moi ? Pleurez donc, pleurez comme Jacob pleurait Joseph, comme Rachel pleurait ses fils; mais que vos larmes soient adoucies par les espérances de la foi
« Ils vivent, vos trois fils martyrs ! Ils vivent en Dieu, pour l'amour duquel ils ont donné leur sang innocent. Ils vivent à jamais dans le souvenir reconnaissant de l'Église, leur mère, que leur sacrifice a tant honorée.
« Et quels traits pleins de charmes ces apôtres, enlevés dès leurs premiers pas dans la carrière, ne garderont-ils pas dans son histoire ? Fleurs sacrées où la blancheur du lys s'allie h la pourpre du martyre, et qui, les premières, sont venues fleurir et embaumer ces déserts ! »
Ne pouvant aller au Soudan par le sud de TAlgérie, les missionnaires cherchèrent à y pénétrer par une autre voie, et ils tournèrent les yeux vers la Tripolitaine. Une procure fut toi|t d'abord établie à Tripoli pour faciliter Taccès de l'intérieur, et trois Pères se fixèrent bientôt après, malgré tous les obstacles et tous les périls, dans la ville de R'damès, à 30° de Téquateur, c'est-à-dire à la hauteur des postes les plus avancés de l'Algérie. Ils y réussirent si bien que les notables de la ville firent demander à M. Féraud, alors consul général de France à Tripoli, de les remplacer par d'autres missionnaires, s'ils venaient jamais à les quitter pour aller au Soudan.
Telle était, en effet, leur intention, et ilsl'avaient manifestée au P. Deguerry dans une lettre du 15 mars 1878 : « Nous sommes fort bien placés cette fois, disaient-ils, pour aller au Soudan. En moins de dix-huit mois ou deux ans nous y parviendrons avec la grâce de Dieu... A l'œuvre donc tout de bon, et ne nous décourageons pas. D'Ouargla ici, un voyage de seize jours; d'ici à R'at, un voyage de quinze ; de R'ât à Kouba ou Kano, un autre de quarante-cinq ou cinquante. »
Mgr Lavigerie crut devoir modérer leur zèle.
A la nouvelle du massacre de la colonne Flatters, il envoya l'ordre de surseoir à tout voyage dans le Sahara, et il renouvela cette prescription quand la campagne de Tunisie vint redoubler la haine des musulmans du désert contre la France et
christianisme.
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L'apaisement s'étant fait ensuite dans la Tunisie et la Tripolitaine, et des assurances formelles leur ayant été données de la part des chefs d'une caravane touareg, les Pères de R'damès estimèrent le moment venu de se diriger vers le Soudan en passant par R'ât, et de porter l'Evangile chez des tribus fétichistes qui attendent encore leurs premiers apôtres. Ils écrivirent à leurs supérieurs pour annoncer leur prochaine expédition, et ils se crurent autorisés à partir avant d'avoir reçu la réponse.
Un jour après avoir quitté R'damès, tous trois étaient mis à mort par les Touaregs qui les accompagnaient, probablement à l'instigation des Snoussya et du Mahdi.
L'archevêque d'Alger partagea le nouveau deuil et aussi la légitime fierté des missionnaires, qui venaient d'envoyer au ciel trois martyrs de plus. Mais il leur rappela en môme temps les règles de prudence dont ils ne devaient pas s'écarter. 11 ne nomma que pour les bénir les Pères de R'damès, qui avaient cru à la disparition du danger pour lequel, un an plus tôt, on leur avait défendu de partir; mais il fit à tous les autres une obligation rigoureuse de ne pas s'exposer volontairement au danger grave et certain. Il voulait que les expériences du passé servissent à modérer leur zèle et à le rendre plus patient :
« Heureuse, ajoutait-il à bon droit, heureuse la société d'hommes apostoliques qui, dans ce temps de lâcheté et d'égoïsme universels , a
iOâ LE CARDINAL LAVIGEKIE
besoin qu'on l'arrôte pour ne pas courir au martyre! »
Malgré tant crobstacles et de si douloureux échecs, les missionnaires d'Alger n'ont renoncé ni à évangéliser les tribus sahariennes, ni à pénétrer dans rAfriqiie centrale. Ils avancent prudemment à la suite des armes françaises,rendant notre dominât ion plus douce aux indignes à force de bienfaits, et servant à nos soldats, dans ces trop lointaines oasis, d'aumôniers et d'amis. Us s'enfonceront de plus en plus dans le désert, à mesure que la France, comme son intérêt l'exige et comme le permettent les nouvelles conventions, établira des postes fortifiés et des voies de communicatioa entre ses possessions du nord et de l'est, pour faire un tout de l'Algérie, du Sénégal et du Congo reliés ensemble par le Sahara et par le Soudan central et occidental.
Mais ils n'ont pas ajourné jusqu'à la pacification du désert et à la construction du Transsaharien leur projet de convertir et de civiliser l'immense empire de lalNigritie.
Repoussés au nord, ils l'ont tourné à l'est. Par la mer Rouge et l'Océan Indien, ils sont allés jusqu'à Zanzibar, et de là ils se sont rendus près de ces Grands Lacs d'où partent le Nil et le Congo. Déjà ils y ont converti des royaumes entiers, en J» attendant l'heure de descendre vers le lac Tchad et vers le JNigcr. Mais avant d'étudier avec plus d'ampleur les Missions de l'Afrique équatoriale, qui sont la plus belle œuvre des Pères Blancs,
il faut dire quelques mots de leurs établissements moius éloignés.
Mgr Lavigerie s'est toujours souvenu que l'Orient a eu les prémices de son apostolat, et il connaît par lui-même l'importance des intérêts religieux et français qui y sont engagés. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de le voir, en 1878, obtenir de Pie IX pour ses missionnaires d'Alger la garde du sanctuaire de Sainte-Anne de Jérusalem, cédé par la Turquie à la France après la guerre de Crimée, et qui s'élève sur l'emplacement de la maison vénérable où la tradition veut que soit née la Sainte Vierge. Les Pères Blancs, qui savent le î'espect des Arabes pour La Mecque et le tombeau de Mahomet, peuvent leur dire qu'eux aussi vont en pèlerinage dans la vraie ville sainte, au tom- Wu du seul vrai prophète.
L'établissement de Saintc-x\nne n'est pas seulelïient un lieu de prière ; il est devenu le centre i'nn grand mouvement catholique.
Les Pères Blancs y ont fondé une école apostolique, où sont élevés les futurs instituteurs et les futurs missionnaires des Grecs orientaux. Un grand séminaire s'est, depuis, ajouté h la maison ti'enseignement proprement dite, et aujourd'hui, ^ous la direction de douze missionnaires et d'un :)rôtre grec melchite, une centaine d'élèves s'y
préparent à convertir leurs compatriotes. Hors des classes spéciales d'arabe, langue nationale, et de grec, langue liturgique, tous les exercices se font en français.
Les prêtres qui sortent de Sainte-Anne ont plus d'influence que les schismatiques, parce qu'ils sont plus instruits, et parce qu'on a eu soia de leur laisser le rite national, suivant cette instruction de Mgr Lavigerie à ses missionnaires : a Une seule méthode peut être féconde en Orient, et il faut la formuler ainsi : accepter et respecter chez les Orientaux tout absolument, excepté le vice et Terreur. »
Grâce à cette sage tolérance, approuvée par Rome, les évoques schismatiques eux-mêmes proposent aux Pères Blancs plus d'élèves que leurs ressources no permettent d'en recevoir, et Ton voit des prêtres de l'Eglise séparée envoyer au séminaire catholique les fils qu'ils destinent à leur succéder, et qui ramèneront ainsi tout naturellement des paroisses entières à l'Eglise romaine. Quant aux grecs-unis, ils témoignent d'autant plus de reconnaissance et d'empressement pour ce séminaire, qu'iU n'en avaient pas un seul jusqu'ici dans la Palestine.
Une autre maison d'enseignement a été fondée à Malte, en 1881, sous le titre d'Institut apostolique africain. Depuis 1886, elle occupe une situation
s pittoresque à Casal-Tarxin, au-dessus des > cités qui font face à La Valette. Il s'y prépare
déjeunes instituteui's pour la Kabylie, et desprôlres Mallais destinés à évangéliser leurs compatriotes (l'Algérie et de Tunisie.
Mais les élèves les plus intéressants en sont, sans aucun doute, les jeunes nègres amenés par les Pères du Sahara et de l'Afrique équatoriale. Ils avaient d'abord été réunis à Carthage sous la direc • tionduP. Delattre, qui joint les qualités de l'apôtre à celles du savant, et du pieux et aimable P. Roger, aujourd'hui supérieur à l'Institut de Malte et auparavant à Sainte-Anne de Jérusalem.
Les missionnaires ont souvent à recueillir des enfants abandonnés, à racheter les pauvres petits esclaves qui leur semblent par trop malheureux. Ce sont les plus intelligents qu'on envoie à Malte pour faire leurs études quelquefois en théologie, le plus souvent en médecine. Un certain nombre d'entre eux, des Arabes notamment, ont été envoyés dans la maison que les Pères ont à Lille, et ils y étudient également la médecine.
Après avoir passé, devant la faculté anglaise de Malte ou devant les facultés de France, des examens où ils ne se montrent nullement inférieurs aux candidats européens, les jeunes docteurs reprennent le chemin de l'Afrique sous la direction des Pères, et ils vont faire apprécier à leurs frères moins heureux les bienfaits de la foi et de la charité chrétiennes.
Dans la lettre où il annonce au cardinal Lavigerie son rétablissement sur le trône du Bouganda, le roi Mouanga le prie de lui envoyer « des enfants
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ayant appris les remèdes », et il leur promet de leur donner a une belle place ».
C'est pour répondre à cette demande que les dixhuit missionnaires qui sont partis d'Alger, le 29 juin 1890, à destination des Grands Lacs, ont emmen(!^ avec eux deux médecins nègres élevés à Malte, Michel Abdou et François Gogé, du Soudan oriental.
Les quinze indigènes de l'Ouganda, que Mgr Livinhac a dernièrement amenés à Paris, étaient destinés à faire leur éducation à l'Institut de Malte. Ils devaient tous s'y rendre directement, en quit: tant Rome, où le cardinal Lavigerie les a présentés au Saint-Père. Mais sept seulement sont allés dans cette île. Sur le désir du Pape, l'archevêque d'Alger a envoyé les sept autres à l'école apostolique de Saiut-Eugèno, pour voir si l'on ne trouverait pas en eux des vocations sacerdotales.
On se demandera comment une société si récente peut suffire à tant d'œuvres diverses.
Et nous n'avons pas fait connaître tous ses établissements. Nous n'avons point parlé du petit séminaire diocésain de Carthage, qui est confié à sa direction. Nous n'avons presque rien dit de la maison qu'elle possède à Rome, à Saint-Nicolas i des Lorrains, pour traiter ses affaires avec le Saint-] Siège, et pour servir de séminaire aux Pères qui
réparent, à la Propagande, leurs grades de théo- Dgie et de philosophie. Nous avons à peine menionné la procure de Paris, où se rédige le bulletin [es Missions d'Afrique, et où se centralisent les liverses offrandes, en particulier celles des chréiens généreux qui veulent adopter un missionlaire en pourvoyant à ses besoins matériels et en Participant à ses mérites devant Dieu.
Si les Pères Blancs sont déjà assez nombreux pour faire tant de bien dans l'Afrique du nord, de Test et du centre, et jusqu'en Orient, c'est sans doute parce qu'on trouverait difficilement une vocation plus séduisante que la leur pour les âmes vaillantes, mais c'est aussi parce que leur recrute ïûent et leur formation sont organisés de main de maître.
La congrégation des missionnaires d'Alger renferme deux ordres distincts d'ouvriers apostoliques : les prôtres ou missionnaires proprement dits, connus sous le nom de Pères Blancs, et les ^ères catéchistes ou frères convers, qui ne sont jas dans les Ordres, mais qui font les serments religieux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance, et ^n outre le serment de se dévouer aux Missions li'Afrique.
Les uns et les autres ont leur noviciat à Maisonllarrée, près d'Alger.
Mais l'Afrique est bien loin pour qui veut étudier sa vocation, et c'est s'exposer h faire deux Ibis le voyage que de s'y rendre sans être sûr ife l'issue de l'épreuve. Il a donc fallu fonder
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on Europe des établissements préparatoires.
Les fvbvQs ont des postulats en France, en Belgique et en Hollande; ils s'y préparent pendant six mois aux exercices de la vie spirituelle et apostolique, et ils y restent môme davantage, s'ils ignorent le français. Ils vont ensuite achever, pendant dix-huit mois, leur noviciat à Maison-Carrée. On ne leur demande ni dot ni déboursés d'aucune espèce; ils sont conduits gratuitement en Algérie, et leur retour, s'il arrive qu'ils ne soient pas admis, reste également aux frais de la Mission.
Les prôtres ont des maisons de postulat ou écoles apostoliques depuis 1882 à AVoluwé-Sàint- Lambert, près de Bruxelles, pour les Hollandais et les Belges; et depuis 1874, à Saint-Laurent-d'Olt, au diocèse de Rodez, pour la France. Là sont recueillis, pour y recevoir la même instruction et 1* môme formation que dans les petits séminaires, les enfants, même dénués de toute ressource, qui se sentent do l'attrait pour les Missions.
Une maison semblable est établie à Saint-Eugène, près d'Alger, dans la propriété même où réside le cardinal Lavigerie ; et nous avons dit ailleurs combien il aime à se trouver au milieu des enfants qui y sont élevés.
Il les avait fait venir tous à Carthage pour la consécration de la basilique Saint-Louis, et leur fanfare, si habilement dirigée par le P. Dausbourg, ancien maître de chapelle de la cathédrale de Rouen, n'a pas peu contribué à embellir les fêtes religieuses et à charmer les loisirs des Pères
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u concile. Un jour qu'ils avaient jout^ pendant le cpas de délicieux airs arabes, le cardinal les fit vancer vers la table d'honneur, pour les remercier LU nom de tous. Mais quand ils furent devant lui, ?t qu'il aperçut au-dessus d'eux les tableaux, ornés de palmes, où était représenté le supplice des martyrs du Bouganda, il ne put que leur dire d'une voix lente et émue, que j'entends encore : «iMes enfants, vous voyez ces bûchers ?... A votre futur martyre ! » 11 y avait là des évt'^ques et des prélats de tout pays, de vieux missionnaires, des prêtres d'Algérie, stoïques comme leurs Arabes : tout le monde pleurait.
Au sortir de l'école apostolique, — ou après une retraite plus ou moins longue dans un postulat, s'il est déjà dans les Ordres^, — le futur missionnaire entre au noviciat de Maison-Carrée pour s'y former à la vie qui doit être désormais la sienne. Dès lors, son temps se partage entre la lecture de la Bible ou des auteurs ascétiques, et Tétude de la langue arabe, qui occupe la plus grande partie de ses journées. Pour se préparer aux labeur» et aux privations physiques de l'avenir, il fait deux heures de travail manuel, il couche sur la planche ou par terre, il s'habitue d'avance, en mangeant plus de couscous que de plats fins, h la cuisine du l^ourbi, de la tente ou de la hutte.
Après deux ans de noviciat, il part pour la mission qu'on lui désigne, en Kabylie, dans le Sahara, 3n Tunisie, à Mal te, à Jérusalem, ou près des Grands [idLCS. S'il n'a pas encore fait sa théologie, il va l'é-
tudior à Carthago, au séminaire Saint-Louis, sur le plateau deByrsa, près de la basilique primatiale. Nul lieu au monde ne saurait être mieux choisi pour enseigner la science sacrée à de futurs missionnaires. C'est là qu'aux premiers siècles l'Église d'Afrique a vu briller par leur science et leur éloquence ses deux plus grands docteurs, saint Cyprien et saint Augustin ; c'est là que sont tombés pour la foi ses plus nombreux et ses plus illustres martyrs. Il convient que la même Eglise, après douze cents ans de mort, retrouve maintenant ta vie près du tombeau de ses glorieux ancêtres.
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A Carthage encore, à égale distance de la nouvelle cathédrale Saint-Louis et des ruines de l'ancienne basilique de Sainte-Félicité, où saint Augustin a prêché des sermons qui nous restent, s'élevait, jusqu'à ces derniers temps, le scolasticat des sœurs de la mission, ou Sœurs Blanches, fondées aussi par le cardinal pour l'cvangélisation (le l'Afrique.
Ce noviciat vient d'être transféré à Kouba, prè& d'Alger, ou se trouve la maison-mère des mêmes religieuses. C'est là que les premières postulante^ furent réunies, en 1868, pour élever les orphelines de la grande famine. Pendant dix ans elles resté-* rent sous la direction des Sœurs Nancéiennes àm Saint-Charles et des Sœurs de l'Assomption. Ce
fut seulement après cette formation que Mgr Lavigerie les organisa en congrégation indépoiidanto. Les œuvres qu'il leur a confiées sont les suivantes : enseignement élémentaire de la religion aux femmes infidèles, que les missionnaires ne peuvent guère aborder ; direction d'orphelinats exclusivement indigènes, et d'écoles qui peuvent aussi recevoir des enfants de colons; hôpitaux, dispensaires et travaux manuels; visites et soins à donner à domicile aux indigènes malades ; prières pour la conversion des infidèles et particulièrement des femmes africaines.
Plus profond est l'avilissement de ces pauvres Cï*éatures, plus elles sont frappées de la grandeur Morale de nos religieuses.
Elles les prennent pour des êtres supérieurs, presque surnaturels. Elles ne leur portent pas ^Uvie, car elles sont résignées à leur sort, n'ayant pas ridée d une société où la femme soit l'égale de iTiomme; mais elles les admirent et les écoulent F •vec une rare docilité.
Jusqu'où va leur confiance, on en jugera par le "t'ait suivant.
Un jour que trois d'entre elles étaient allées à ^i visite des malades dans un village kabyle, itab-del-Moumen, etqu'ellesétaient cernées dans le maison par la foule empressée de ceux qui jr demandaient des soins et des remèdes, une uvre femme faisait de grands efforts pour attirer ir attention et les emmener avec elle.
X Viens chez moi, criait-elle, viens chez moi.
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— Dès que nous aurons soigné tous ces malades.
— Non, viens tout de suite, pour guérir moB fils.
— Et qu'est-ce qu'il a, ton fils?
— Il est mort. »
Les Sœurs des Missions d'Afrique avaient trois postes en Kabylie ; elles ont dû en abandonner un récemment, parce qu'elles n'étaient plus en sûreté dans les ruines qui leur servaient de demeui'c, et qu'elles manquaient de ressources pour remédiera ce délabrement par les réparations les plus indispensables. Dans les deux autres, elles continuent avec grand succès de soigner les malades et de faire l'école aux petites filles. Leurs classes sont encore plus suivies que celles des missionnaires, et les enfants élevées par elles sont trè»; recherchées en mariage à cause des talents ménagère et des habitudes soigneuses qu'elles acquièrent. Elles se payent beaucoup plus chelj que les autres.
Autour des Sœurs Blanches comme autour missionnaires, on voit bientôt tomber les préjuj fanatiques et se répandre Testime du christii nisme, estime qui se traduit déjà par de libres solides conversions. Elles sont, elles aussi, ass aimées des Kabyles pour qu'ils essayent souvi de les convertir au mahométisme dans l'intéi de leur âme.
On a vu dans le chapitre précédent ce que fc les Sœurs Blanches au grand hospice de Saint Elisabeth des Attafs et dans les deux vilh
l::s pèkes iîlancs 173
'Arabes chrétiens. Elles ont encore, en Algérie, orphelinat agricole de Kouba, où elles ont garde es petites orphelines de 1867 que les infirmités mt empêchées de se marier, et où elles rccueilent les enfants des premiers orphelins, quand îeux-ci viennent à mourir. En Tunisie, elles ont, il La Marsa, une école où elles élèvent tous les enfants que les familles veulent leur confier, sans distinction de religion, et, à Carlhage, une maison de refuge pour les Madeleines repentantes et pour les jeunes filles abandonnées dont la vertu serait exposée aux plus grands dangers dans ce monde tout imprégné des mœurs musulmanes.
Leur recrutement et leur formation sont organisés comme ceux des Pères Blancs.
Pour les jeunes filles plus encore que pour les lommes, il est nécessaire de faire en Europe une iremière épreuve de la vocation avant d'aller examiner définitivement en Afrique. Deux posalats répondent à ce besoin, pour les Sœurs de la [ission : l'un est à Lyon, mais il doit être prohainement transféré à Paris ; l'autre est à Macsîcht, pour recueillir les vocations de la Belique, de la Hollande et de l'Allemagne du ord. Los demandes d'admission sont déjà nomreuses ; beaucoup d'âmes , qui se sentent un trait tout à fait prononcé pour les missions, ■éfèrent cette congrégation aux autres , parce l'elle est exclusivement destinée à l'apostolat
pays infidèle. Il faut dire aussi que l'affreuse
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situation des femmes africaines, dont les Sœurs Blanches se proposent avant tout le soulagement moral et matériel , est bien faite pour émouvoir le cœur d'une jeune fille chrétienne.
Après avoir pris Thabit au postulat français ou hollandais, les futures Sœurs Blanches vont au noviciat de Kouba terminer leur préparation.
Aux exercices de la vie religieuse elles mêlent l'étude de la médecine, du kabyle et de l'arabe.
Il y a parmi elles quelques jeunes filles indigènes, et celle qui enseigne l'arabe à Kouba est une orpheline de 1867, qui a pour marraine la ] pieuse veuve du général Yusuf.
Lorsqu'elles sont assez avancées dans la piété cl dans les sciences qu'exige leur apostolat, elles sont envoyées dans un poste de TAlgérie ou de l»; Tunisie.
Le cardinal Lavigerie n'a pas voulu jusqu'i leur permettre d'aller plus loin, dans l'Afriqni équatorialc ; il a craint pour elles les fatigues d'u si longue roule, et plus encore les dangers quil menaccraicnl dans des pays complètement sa vages. Il a voulu attendre que les Pères Bla; aient préparé les voies et aplani les difficul Mais déjà elles peuvent entrevoir le momi prochain où ces immenses contrées s'ouvriront leur zèle, car la foi catholique commence à C;^^ chasser les ténèbres et la barbarie. 1 ,