CHAPITRE VI
monde achève de se partager rAfricjuc.
s avoir pris position sur les rivages de lu terranée, de l'Atlantique et de l'Océan Indien, ations s'avancent à la rencontre les unes des s dans le centre du vaste continent qu'une tive ignorance représentait jadis comme un t de sable et de feu, mais dont les explora-
viennent de faire connaître la fertilité, les sses, les grands lacs, les longs et larges fleuves, rôts géantes, les peuples innombrables, îtresse d'Alger et de Tunis, du Sénégal et de e nord du Congo inférieur, la France, avec 1, porte son influence par-dessus le Sahara, sse de l'efi'rayer, dans tout le bassin du Niger, 'à Tombouctou et jusqu'au lac Tchad. La jue suit la ligne équatoriale depuis l'Atlanjusqu'aux sources du Congo. L'Angleterre 10 sur toutes les régions du sud et du nord-
elle étende depuis le cap de Bonne -Espérance à l'isthme de Suez, un immense empire
qu'inteiTompcnt à peine les vieilles colonies portugaises, les possessions nouvelles de rAllemagne et de ritalie.
L'Église, elle aussi, a fait le siège du continent noir.
Si Ton en contourne les immenses rivages, od trouvera partout sur la côte les établissements de ses missionnaires. En Algérie et en Tunisie, c'estle clergé français; au Maroc, le clergé espagnol; au lîenguela, le clergé de Portugal ; dans la colonie du Cap, celui de Tlrlande et de TAngleterre. Les Franciscains sont depuis longtemps déjà dans la Tripolitaine, l'Egypte, le pays des Gallas; les Lazaristes, dans TAbyssinie ; les Pères du Saint- Esprit au Zanguebar, au Congo, dans la Sénégambie, au Sénégal; les Missions Africaines de Lyon, dans la Guinée, aa Dahomey; les Oblatsde Marie, au Natal ; les Jésuites, à Madagascar et au Zambèze.
Il restait à l'Eglise à envoyer ses missionnaires dans l'intérieur même de l'Afrique.
Elle le fit dès que les grands explorateurs eurent, soulevé le voile qui couvrait ces régions incon-! nues, et dès que l'Association internationale dei Bruxelles eut annoncé son projet d'unir et d6 diriger tous les efforts qui seraient faits pouryj porter la civilisation (1876}.
Le champ d'action que l'Association dej Bruxelles s'était fixé d'avance, était limité, hY( et à l'ouest, par les deux mers; au midi, par bassin du Zambèze ; au nord, par les conquêt
LES mssiOKS DE l'afrique équatokialk 177
ouveau territoire égyptien, et par le Soudan )endant. De cette région, qui s'étend du e latitude nord au 15® de latitude sud, l'Église a l'immense mission de l'Afrique équatorialc, isant appel à la plus jeune de ses sociétés très, elle confia aux missionnaires d'Alger le l'annoncer l'Evangile aux millions de païens on venait d'apprendre l'existence, r Lavigerie et ses missionnaires répondirent empressement à cet appel, qui s'accordait si avec leur vaste plan de conquêtes, mpire vraiment central de l'Afrique, c'est le au. Ils l'attaquaient depuis plusieurs années Algérie et le Sahara. Sans quitter leurs posi-
du nord, ils allaient maintenant l'attaquer est et par le sud. Le triomphe délinitif sur la irie musulmane et païenne n'était plus désorqu'une question de temps et d'héroïsme, i IX s'apprêtait h signer le décret préparé par Dpagande pour confier les nouvelles missions •ères Blancs, lorsque la mort vint l'enlever à îtion du monde catholique. Mais l'Eglise ne t pas. Le 24 février 1878, quatre jours seule-
après son élection, Léon XIII reprenait le t de son prédécesseur, et en confiait Texécu- L Mgr Lavigerie.
mois plus tard, le 25 mars, dix missionnaires er partaient pour Zanzibar, et, le 17 juin, ils dent Bagamoyo pour monter « à l'assaut des nègres ». Cinq étaient destinés à la Mission
178 LE CARDINAL LAVIGERIl::
du lac Nyanza, cinq autres à celle du Tanganika.
Laissons-les traduire eux-mêmes les sentiments de foi et de patriotisme qui débordaient de leurs âmes, à la pensée de la grande œuvre qu'ils allaient entreprendre :
« Nous voilà donc eu route pour notre Mission, écrivaient-ils. Une vie nouvelle commence. C'est Tapostolat tel que Tout connu les apôtres. Malgré notre insuffisance et notre indignité, nous sommes les premiers qui, depuis l'origine du christianisme, allons représenter Notre-Seigneur et son Eglise dans ce monde barbare, et encore à peu près inconnu, de l'Afrique intérieure. Devant nous, cent et peut-être deux cents millions d'âmes nous tendent in visiblement les bras. »
(( Une autre pensée, disaient-ils encore, se m^e à celle de la foi, la pensée de la France, notre chère patrie, de tous ceux que nous y avons connus et aimés. Combien d'entre nous qui ne la reverroivs pas, cette France, qui nous est d'autant plus chère qu'elle est plus malheureuse et que nous en sommes séparés! C'est pour elle aussi que nous allons travailler. Nous sommes les premiers Français qui, envoyés par notre évêque. Français comme nous, allons porter sa langue et son influence dans les profondeurs africaines.
« L'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne l'ont précédée, elle ne pouvait manquer plus longtemps à ce grand rendez-vous de l'humanité et de la civilisation. Nous voici pour tenir sa place. Nous lui sacrifions par avance tout ce qui nous est cVxei
LES MISSIONS DE l'aFRIQUE ÉQUATORIALE 179
îtnos vies mêmes. Si nous y périssons, qu'elle se souvienne seulement que dix de ses enfants, de ses prêtres, sont morts obscurément en pensant à elle -ten Taimant jusqu'à la fin. »
Plus de trente, aujourd'hui, « sont morts obscu fément », avec la pensée de l'Eglise et de la patrie lointaine.
Le premier obstacle que rencontrèrent les 'ûissionnaires, ce fut la nature môme des pays ÎQ'ils durent traverser.
La région des hauts plateaux, où se trouvent les Grands Lacs, et qui est proprement le territoire ^s Missions, n'est ni insalubre ni infertile ; on peut même dire que c'est l'une des plus belles de l'Afrique, et qu'un brillant avenir commencera K)ur elle dès le jour où les nations chrétiennes toront empêché par la force les incursions des b*abes esclavagistes, qui la dépeuplent, dès le our où les missionnaires auront élevé l'Ame et 'éveloppé l'intelligence des nègres indigènes. Mais il n'en est pas de môme dans les plaines bi font suite à la côte depuis Bagamoyo, ville h Bmi européenne, jusque vers Tabora, le grand karché arabe et nègfe de l'Ounyamouézi.
^11 est, en effet, peu de contrées d'un abord plus
Ecile.
6s terres, les forêts mêmes qu'il faut traverser,
y sont souvent marécageuses, à cause de la ou saison des pluies, qui fait déborder les torrents et multiplie les amas d'eau croupissante. Des miasmes délétères s'en dégagent et amènent bientôt là fièvre, cette fièvre tropicale qui est un véritable empoisonnement. Elle commence par un mal de tête violent, suivi d'un froid intense et d'wn épuisement général. Malgré les doses de quinine, le délire arrive, et des visions morbides agitent les nuits du pauvre malade.
La première caravane de missionnaires perdit, sous l'action de cette fièvre, l'un de ses membres les plus distingués et les plus pieux, le P. Joachim Pascal, supérieur de la mission du Tanj^anika. L'archevêque d'Alger essaya d'adoucir le chagrin de sa mère par une longue lettre qui se terminait ainsi :
« Son agonie avait été douce. Etendu sur sa natte, sous sa tente de voyage, il paraissait pTfeV^ s'endormir. Il s'endormit, en effet, du sommeil d la paix, avec le calme et la joie d'un saint, donnai sa vie, avec des transports admirables de charitq pour cette mission qu'il avait tant désirée.
(i C'est dans le lieu même oîi il était mort (\v furent faites, pour votre fils, les prières des fun railles. Tous les missionnaires étaient réunis, : nombre de neuf. C'est aussi là que fut ofîert saint sacrifice pour ce premier apôtre, et j'ose^ dire pour ce premier martyr de l'Afrique équa^ riale. )>
Son pauvre tombeau, si lointain qu'il soit, li
LES HISSIONS DE l'aFHIQLK KOrATuHIALK 181
pas oublié. D'autres missionnaires ont pris Iv même chemin pour aller se mettre à genoux pr^s ^le l'humble croix qui garde ses glorieux restes, et y renouveler d'intention, avec une gc^norositr» plus grande, le sacrifice de leur vie.
Les neuf missionnaires survivants arrivèrent, malgré tant d'obstacles, au terme de leur voyage. Ce fut àKouihara, près de ïabora, qu'ils se séparèrent.
Ceux duTanganika arrivèrent à Oujiji à la lin de janvier 1879, ceux du Nyanza parvinrent à àRoubaga, capitale de l'Ouganda, le 19 juin de la même année. Les premiers avaient mis plus de dix mois depuis leur départ d'Alger; les seconds, un an, deux mois et vingt-cinq jours.
Ces chiffres ne montrent pas seulement les difcultés du voyage, ils donnent l'idée des dépenses qu'il exige. Qu'on pense au nombre d'hommes - qu'il faut salarier et nourrir durant de longs mois, pour défendre la caravane, pour porter non seule- ' ment les bagages indispensables à l'établissement d'une Mission en pays sauvage, mais encore les objets d'échange qui sont nécessaires, la monnaie pétant inconnue, à l'achat des provisions quoti- Bdiennes et au payement de l'impôt qu'exigent les Broitelets sans nombre dont on traverse le terri- Ftoire.
kK
Les missionnaires du Tanganika s'établirent llid'abord à Oujiji, la principale ville des bords du lac.
Grâce aux lettres de recommandation de Saïd- Bargash, sultan de Zanzibar, ils reçm'ent, en apparence, un bon accueil des marchands arabes, qui en ont fait l'entrepôt de leur commerce. Mais Us ne tardèrent pas à s'apercevoir que les musulmans leur suscitaient toutes sortes de difficultés, et ils cherchèrent un poste plus favorable.
Ce fut dans TOuroundi, au nord d'Oujiji, qu'ils allèrent se fixer. Le pays était sain, pittoresque el bien cultivé. Partout des champs de manioc et des bananeries, beaucoup de haricots et de patates. La population en était nombreuse, et timide au point de s'enfuir au moindre signe des nouveau^ venus. Elle ne tarda pas à reconnaître en eux de^ amis et à leur témoigner une grande confiance.
Mais, comme un trop grand nombre de nos paysans de France, s'ils estimaient le prêtre chrétien pour ses qualités personnelles, ils ne semblaient rien comprendre à son caractère divin. Il n'étaient pas, comme on l'a faussement prétendu, complètement étrangers à l'idée du surnaturel, mais ils joignaient les plus grossières superstitions à l'indifférence la plus obstinée, et c'était une rud tâche d'élever ces pauvres âmes à d'autres pensées que celles de leurs chasses, de leurs pêchesj de leurs danses, de leurs amusements enfantm^j de les élever surtout au désir d'une vie supérieur et à la pratique des vertus qu'elle suppose.
Le succès fut plus rapide avec les petits en\ fants. Ceux que les Pères rachetaient de Tescla vagc et élevaient auprès d'eux, se montraient d'\\\i<
LES HISSIONS DIS l'aFRIQUë KQUATOKIALK 183
docilité surprenante, et faisaient coiiovoir (!e grandes espérances, que révénement a, du reste, confirmées/
Une des plus douces consolations des missionnaires, c'était de pouvoir baptiser tous les petits moribonds. Les deux premiers qui aient été envoyés au ciel, pour servir d'anges à TÉglise nouvelle, s'appelaient Léon et Charles, comme le Pape et comme Mgr Lavigerie.
Le centre de la Mission du Nyanza était tout indiqué par les récits de Stanley, a II y a quinze ans, rappelle lui-même cet explorateur dans son dernier ouvrage, il y a quinze ans que, pour la première fois, j'arrivai sur les bords de cette mer Victorienne ; je lançai mon embarcation sur ses eaux, je naviguai le long de ses rives, j'inspectai ses baies et ses criques, et en esquissai les contours. Six mois après, pour la modique somme de deux sous, le Daily Telegraph et le Neto-York Herald apprenaient à leurs lecteurs que le plus grand des lacs de l'Afrique venait d'être exploré, et que, au nord de ce Nyanza,un roi. commandant à trois millions de nègres beaux et propres, criait au monde civilisé qu'il était las de ses ténèbres et demandait la lumière * . »
Le prince dont Stanley parle avec cet enthousiasme était Mtésa, roi de l'Ouganda ou, comme on dit en Afrique, du Houganda.
j. H. Stanley, Dans les ténèbres de V Afrique^ t. II, p. 389.
i84 LE CARDINAL LAVIGERIË
Etait-il réellement si las de ses ténèbres, el si avide de la lumière? La suite ne Ta guère montré, et il est plus vrai de dire qu'il s'était joué de Texplorateur, en se laissant, en apparence, convertir par lui à sa religion et à toutes ses idées.
Mais Stanley ne se trompait pas sur l'importance du royaume qu'il venait d'explorer. L'Ouganda est, en effet, habité par une population beaucoup plus intelligente et plus nombreuse que les autres pays de l'Equateur africain. Il ne se compose pas, comme eux, d'une collection de tribus toujours en guerre les unes contre les autres; il a un gouvernement, une armée, une administration ; il reçoit l'hommage et le tribut des royaumes environnants. Grâce à une altitude moyenne de douze cents mètres au-dessus de la mer, ce pays est fertile, et le climat tempéré. Les habitants, appelés Bagandas {Mganda au singulier), jouissent d'un réel bien-être, qu'ils doivent au bananier, dont ils savent plier le fruit et la plante à toutes sortes d'usages. Ils réussissent fort bien dans les arts usuels, et font avec les Arabes de la côte un commerce rémunérateur. Ce qui leur manque, c'est une organisation stable de la propriété, le roi disposant toujours en droit, et souvent en fait, de tous les biens de ses sujets sansaucunc exception.
Les missionnaires catholiques furent, comme tous les blancs, très bien reçus à Roubaga, qui est la capitale du royaume.
La magnificence des présents qu'ils appor-
LES MISSIONS DE LAFRIQUE KOUATOIUALi: 185
talent leur valut môme de Mtésa un acouoil plus aimable qu'à rordinaire. Ils n'olTrironl pas seulement la poudre et les armes ({ue doivoni donner tous les voyageurs, ils comblèrent le roi et sa cour de magnifiques costumes do coréinoiiio achetés à bon compte à Paris sur les marchés du Temple; ils distribuèrent à profusion dos habits à la française, tout chamarrés d'or, et qui, apros avoir brillé sur la personne de nos minislros ol fonctionnaires déchus, devaient encore, do Ion gués années, faire leur effet dans les solennilôs <lerOuganda. C'est à quoi peuvent servir nos rovnlutions.
Mtésa ne se laissa pas vaincre en générosité. Il donna aux missionnaires un hectare do l)oii terrain, planté de bananiers, et une trentaine di» bœufs ; il les aida môme à se procurer dos ouvriers et les matériaux nécessaires h la construction dune maison qui pût les loger tous. La domoun» fut faite, comme les cases du pays, avec dos poteaux, des roseaux et de Therbe; mais sa forme» Vaguement européenne ne laissait pas d'oxcitor l'admiration et l'envie.
Les missionnaires mirent promptoment k prolil la liberté qui leur était laissée, lis fonderont, comme au Tanganika, un orphelinat pour les enfants qu'ils purent racheter de Tesclavage, et ils eurent la joie de voir un bon nombre d'adultes répondre à leur appel, venir chez eux apprendre le catéchisme, et bientôt demander le baptômo.
Une controverse publique entre le P. Lourdel et
i86 lE CARDINAL LAVIGERIE
le Révérend Mackay, chef de la mission proteî tante, établie par les Anglais dans l'Ouganda de puis six mois, ne contribua pas peu aux succès é catholicisme.
M. Mackay avait répandu le bruit que les nou veaux missionnaires adoraient une femme appc lée Marie, et enseignaient Timpeccabilité du che de leur Église. Le roi, qui se souciait sans doufa médiocrement de la doctrine, voulut néanmoins se donner le spectacle d'un tournoi théologique, et entendre les deux champions.
Le P. Lourd el n'eut pas de peine à faire comprendre la distinction qu'il y a entre l'infaillibilité, qui consiste à n'enseigner rien de faux, et l'impeccabilité, qui consiste à ne rien faire de mal. D expliqua non moins clairement que, sans adorei la Mère du Sauveur, il était juste de l'honorer plus que les autres créatures, tout de môme que, dans l'Ouganda, la personne la plus respectée après le roi, c'était sa mère. L'argument était topique, car Mtésa s'était toujours fait remarquer par son respect pour sa mère, Namasolé, qui était pourtant, comme le dit Stanley, « une vieille dame d'un esprit franchement masculin et d'une humeur vindicative ».
Le roi conclut la discussion en ces termes : « Ce sera le Père qui nous instruira. » M. Mackay se le tint pour dit, et les Pères Blancs continuèrent sans difficulté leur fécond apostolat.
L'archevêque d'Alger attendait avec une anxiétc? que Ton comprendra des nouvelles de la Mission. Lors(ju'il en connut le succès, il n'hésita pas à y envoyer une seconde caravane de onze apôtres. Six auxiliaires laïcs s'emharquèrent avec eux. Les premiers missionnaires avaient eu beaucoup <le peine à conduire les Noirs chargés do porter leurs bagages, ou de les défendre contre les Rougas Rougas, brigands nègres ou métis, qui infestent le pays sous la conduite de chefs Arabes. Des fonctions plus ou moins guerrières semblaient aux Pères peu compatibles avec leur caractère sacré, et ils émettaient la pensée qu'elles conviondraieiif peut-être à d'anciens zouaves pontificaux assez généreux pour se consacrer une fois de plus à la cause de Dieu.
A peine ce désir fut-il connu par la publication Je la lettre d'un des Pères, que de partout des demandes furent adressées, par do vaillants soldats de Pie IX, à Mgr Lavigorio. Il iraccepta que ^ix volontaires, dont quatre Kcigos tt deux Ecossais.
Les nouveaux chevaliers méritaient d'être armés avec les mêmes cérémonies religieuses que dans les temps de foi. Le matin du départ, ils s'agoï)ouillèrent tous les six au pied de l'autel de Notreûame-d' Afrique, revêtus de leur ancien costume et
188 Li: CARDINAL LAVIGERIE
coiffés du béret rouge. L'archevêque, après le chant du Veni Creator et une brève allocution, prit sur raulel les épécs nues, et, les ayant bénites, les distribua en prononçant cette formule : « Servezvous (le cette épée pour Ja défense des œuvres de Dieu, ne vous en servez jamais pour des motifs injustes. »
Quand chacun d'eux eut mis Tépée dans le fourreau, le Pontife lui donna le baiser de paix; puis retirant l'arme lui-même, il en frappa à trois reprises les épaules du volontaire : « Soyez, lui dit -il, un soldat pacifique, courageux, fidèle et pieux. ))
La cérémonie terminée, les auxiliaires s'engagèrent, par un serment lu à haute voix et signé sur l'autel, à se vouer pendant un an à la Mission de l'Afrique équatoriale, et à garder l'obéissance en toutes choses vis-à-vis des supérieurs religieux et vis-à-vis du chef qui leur serait donné.
Moins d'un an après le départ de la seconde caravane, sept de ses membres étaient morts de la fièvre africaine, et un autre avait été tué par les brigands. Ces tristes nouvelles ne firent qu'enflammer le zèle des Pères d'Alger. Mgr Lavigerie ne put les satisfaire tous ; il en désigna quinze, qui partirent le 6 novembre 1880.
Trois missionnaires succombèrent encore dans
l'espace d'un an, massacrés dans l'Ouroundi par les
Arabes esclavagistes. A la nouvelle de leur mort,
et bien qu'il en ignorât encore les circonstances,
'archevêque ne voulut laisser à personne la triste
et délicate mission d'en informer les familles des martyrs.
Cependant les leçons de l'expérience ont heureusement diminué la proportion de ces catastrophes, au moins de celles qui ont leur cause dans la difficulté du voyage. Les missionnaires se munissent à la procure de Zanzibar des remèdes et de tous les objets qu'exige le pays à traverser, et ils ne sont plus exposés aux mêmes imprudences sous un climat désormais connu.
Les routes deviennent plus sûres, et elles commencent à être, une ou deux fois l'an, suivies par des caravanes européennes, en compagnie desquelles on ne court presque aucun danger.
On découvre même des chemins nouveaux. En 1889, le P. Deguerry a été envoyé par le cardinal pour examiner sur place s'il n'était pas possible de se rendre aux Grands Lacs par la voie du Zamhèze. Ses recherches ont été couronnées de succès. On peut, en allant par mer jusqu'à Quilimane, remonter le Zambèze et son affluent le Chiré jus- I qu'au lac Nyassa, passer celui-ci en bateau, et traverser facilement les plaines d'étroite étendue qui le séparent du Tanganika.
C'est cette exploration qui a suscité l'idée de fonder une Mission au Nyassa. Le centre en a été établi dans la station portugaise de Mponda, sur les bords du Chiré. Cinq missionnaires y sont partis à la fin de juin 1889, sous la conduite du R. P. Lechaptois. On a peu de nouvelles de cette fondation récente. Les revendications imprévues
190 LG CARDINAL LAVIGERIl^
de l'Angle terre sur ces territoires ont dû l'empêcher d'abord de se développer; mais l'accord angloportugais, dès qu'il sera définitif, fera cesser les différends qui ont entravé jusqu'ici les progrès de l'apostolat.
La mission toute récente du Nyassa est la cinquième que les Pères Blancs aient déjà fondée dans l'Afrique équatoriale.
Le vicariat apostolique du Nyanza a, en effet, donné naissance au provicariat de l'Ounyamouézi, qui est la province où se trouve l'importante ville de Tabora, centre des communications entre l'intérieur et la côte. Le vicariat du Tanganika a formé le provicariat du Haut-Congo , d'où Ton pourra désormais s'avancer dans la direction de l'ouest, le long du plus grand fleuve de l'Afrique.
Les deux vicariats apostoliques ont seuls des évoques à leur tète; les provicariats sont encore soumis à la directioa de simples prêtres, qui relèvent de ces derniers. Sur les uns et les autres s'étend la juridiction du Délégué apostolique, Mgr Lavigerie, soumis lui-môme, pour ces diverses Missions, à la Congrégation romaine de la Propagande.
Le premier évêque de l'Afrique équatoriale a été Mgr Livinhac, aujourd'hui supérieur général des ^ères Blancs. Il fut sacré vicaire apostolique du
anza, avec le titre d'évèque^^de Pacando, le eptembre 1884.
LES HISSIONS DE l'afrique kquatorialk: 191
La cérémonie eut lieu à Carthage, où l'on n*ab^ait pas vu d'ordination épiscopalo depuis plus le mille ans. Le prélat consécrateur était Mgr La- ^^îgerie, successeur de saint Cyprion, assisté de Mgr Combes, évêque de Constantine et d'IIippoiie, successeur de saint Augustin, et de Mgr Buhagiar, <*vèque de Ruspe, successeur de saint Fulgence. Quels noms et quels souvenirs! mais aussi quelle résurrection et quelles espérances !
Le jour de Pâques 1885, le nouvel évoque partaitd' Alger avec treize compagnons, parmi lesquels le P. Charbonnier, nommé vicaire apostolique du Tanganika. Il devait retrouver sa mission du Nyanza en proie à une persécution cruelle, et à des troubles qui viennent à peine de s'apaiser. Afin de n'en pas interrompre le récit, qui, pourôtre clair et complet, doit être conduit jusqu'à ces derniers mois, remettons-le après l'histoire abrégée des événements du Tanganika.
De l'Ouroundi, où nous les avons laissés, au nord-est du lac, les missionnaires du Tanganika durent bientôt se déplacer et tourner vers le nordouost. Il le fallait, pour préserver leurs orphelinats dés attaquesMes Arabes d'Oujiji et des bandes esclavagistes.
Leurs petites barques abordèrent sur le golfe de Burton, à Moulouéva, dans le Mazzanzé.
De cette humble chrétienté, ils rayonnèrent dans les contrées avoisinantes, prêchant la parole do Dieu le long des grèves du lac, comme autrefois le Sauveur sur les rives de Tibériade. A la voix du missionnaire blanc, les indigènes s'approchaient du rivage, descendaient de leurs pirogues, et, assis parmi les bananiers, ils écoutaient ces enseignements, si nouveaux pour eux : les perfections de Dieu, l'immortalité de l'âme, le futur châtiment des crimes, l'éternelle récompense du devoir accompli.
A Moulouéva,les terres cultivables étaient toutes occupées par les indigènes, et le sol manquait à la charrue des néophytes. On résolut d'envoyer une colonie un peu plus au sud, sur la rive occidentale du lac. Au moment de partir, les Pères virent venir à eux un roi fugitif, qui cherchait dans l'exil un peu de sécurité contre les Arabes. Ils l'emmenèrent, avec sa famille, dans leur frêle barque d'écorce, et, après une navigation périlleuse, abordèrent au sud de la presqu'île Oubouari, au pied d'une colline où ils fondèrent la station de Kibanga ou Lavigerie-Ville. En même temps une autre colonie chrétienne allait s'établir à Roussavia.
Lastation deLavigerie-Ville, fondée en juin 1885, n'a pas cessé de prospérer. Une lettre de Tannée dernière, que rien n'est venu démentir, la représente comme très florissante matériellement et nirituellement. Les orphelins et les orphelines, nombre de trois cents, donnent de grandes
pérances, par leur progrès et leur fermeté dans bien. Déjà même ils ont fondé quelques ménages rt exemplaires. Il a été un peu difficile, au début, 1 leur inspirer l'amour du travail ; mais ils s'y umettent volontiers, maintenant qu'ils voienl urs champs couverts de riz, de manioc et d(»
rçho.
A côté des orphelinats et des villages do chréens, des indigènes encore païens sont venus, au ombre d'environ deux mille, s'établir sur la popriété de la Mission pour y trouver la séculé. Ils peuvent se multiplier jusqu'à cent mille ir cette propriété de 22,000 à 23,000 hectares. Beaucoup d'entre eux sont déjà catéchumènes, 'indifférence, qui arrête souvent leur conversion 3ndant la vie, disparaît à l'approche de la mort, presque tous demandent le baptême à ce moent décisif.
Les Pères ne se contentent pas d'évangélisor les ux mille habitants de leur petite colonie. Ils font issi de fréquentes visites chez les tribus voisines, , par leurs bienfaits non moins que par leurs tretiens, les préparent à recevoir bientôt TE van- !e.
Ces peuplades encore simples feraient donc Qs la foi des progrès rapides, si elles n'étaient, à fréquents intervalles, dispersées, presqi^e anéan- 3, par les attaques des ravisseurs d'esclaves. La auté de ces brigands, la plupart métis issus de ^•res et d'Arabes, est proverbiale dans toute frique : « Dieu a fait les blancs, disent les
19i LE CARDINAL LAVIGERIË
indigènes, Dieu a fait les noirs, mais c'est le démon qui fait les métis. »
Un jour les Pères voient accourir dans l'enceinte protectrice de leur établissement les néophytes épouvantés, et une foule de nègres des environs, qui apportent avec eux ce qu'ils possèdent. Bientôt après, une troupe d'esclavagistes descend de la montagne et se précipite sur les villages abandonnés, pillant tout ce qu'elle trouve, arrachant les cultures, mettant le feu aux cases, en- : traînant en captivité tous les habitants qui n'ont pas su fuir assez vite. Pendant qu'elle approche de Kibanga, les chrétiens se distribuent les cent fusils et les cartouches dont ils disposent; pour les seconder, deux ou trois cents auxiliaires sauvages s'arment de leurs lances. Les femmes païennes, muettes de terreur, s'étaient réfugiées dans un coin de la cour; les chrétiennes et les orphelins: disaient le chapelet dans la petite église.
Les brigands n'osèrent attaquer une place qui | paraissait sérieusement défendue, et dont le pillage | aurait pu leur attirer des représailles de la part! des Européens, ou môme du Sultan de ZanzilDar.l La nuit toutefois ne se passa pas sans inquiétude! dans la petite place chrétienne, où l'on était, en réalité, incapable de soutenir le choc des envahisseurs, n»ieux armés et plus aguciTis. Les brigand^ s'éloignèrent pourtant le lendemain après quelques pourparlers; ils rendirent même aux Missionnaire^ les captifs qui appartenaient à la station.
Partout ailleurs ils avaient massacré les hommes
ci Us avaient attaché, pour les emmener en esclavage, les femmes et les enfants. A peine si les Pères Blancs purent en racheter quelques-uns à force de sacrifices.
Et dire qu'il ne faudrait pas plus de deux cents soldats européens pour anéantir, en quelques mois, ces affreuses troupes qui répandent la mort et la ruine depuis Tabora jusqu'à Oujiji, depuis les rivages du Tanganika jusqu'à ceux de TAlbert-Nyanza !
Une tentative a été faite avec un succès bien encourageant, pour protéger les populations africaines contre les bandes esclavagistes.
En présence des menaces continuelles des Arabes d'Oujiji, les missionnaires durent abandonner leurs postes de Moulouéva et de Roussavia, pour continuer leur route vers le sud du lac. Ils s'établirent à Mpala et à Karéma, deux importantes stations belges, que leur concéda le roi Léopold, et qui se font face, la première sur la rive occidentale, la seconde sur la rive orientale du Tanganika.
Karéma paraît avoir joui, jusqu'à présent, d une tranquillité relative. Mais Mpala a subi à plusieurs reprises, comme au temps du commandement belge, lesattaques des Rougas-Rougas.
Plusieurs villages passés du protectorat des Belges sous la direction pacifique des Missionnaires devinrent, bientôt après, la proie de ces brigands, en même temps que des tribus amies
196 lk: cardinal lavigerie
étaient rançonnées et emmenées captives. Les indigènes qui avaient échappé aux envahisseurs demandèrent aux Pères Blancs la permission et les moyens d'organiser la résistance. Ceux-ci en référèrent au cardinal Lavigerie, qui ne trouva dans ce projet rien de contraire à leur mission sainte, puisqu'ils ne devaient pas eux-mêmes prendre à la guerre une part active. Il leur envoya môme, pour commander à Mpala, le capitaine Joubert, ancien zouave pontifical, dont il venait d'agréer les offres de service.
Le capitaine Joubert a organisé la défense delà colonie aussi fortement que le pouvaient permettre les ressources dont il disposait.
Grâce aux armes qui lui ont été envoyées, il a pu constituer une armée de trois cents Noirs, choisis parmi les néophytes des missionnaires. Di les a formés à la discipline et au combat, et avecj eux il défend toute la région. Les indigènes recourent à lui pour trancher leurs différends aussi bien que pour être protégés contre les attaques di dehors. Il est maintenant comme le souverain le père de ce petit royaume. Ainsi que le rappelai l'archevêque d'Alger dans sa Lettre au roi Belges, « il a voulu, après s'être abaissé jusqu' la pauvre race noire, l'élever jusqu'à lui, en l demandant la compagne de sa vie » ,
Pendant que M. Joubert défend la Mission, lel Pères donnent tous leurs soins à l'éducation A leurs orphelins et à Tévangélisation des tribus qtt les entourent. Tout se passe à peu près comme i
LES MISSIONS DE l'aFRIQUE ÉQUATORIALE 107
Lavigerie-Ville, et il n'est pas douteux, vu les dispositions des indigènes, que, si la région peut enfin jouir de la paix, Mpala ne devienne en quelques années un grand centre chrétien.
Le vicariat apostolique du Tanganika a eu son premier évêque en 1888, dans la personne de Mgr Jean-Baptiste Charbonnier, le môme missionnaire qui, à son arrivée à Alger, avait reçu de Mgr Lavigerie ses lettres testimoniales visées avec cette formule : Vu pour le martyr e .
Ce fut à Tabora, dans rOunyamouézi, qu'il reçut la consécration épiscopale des mains de Mgr Livinhac, vicaire apostolique du Nyanza.
Les deux évêques avaient dû faire, au-devant Tun de l'autre, un voyage de plusieurs mois. Aussi la joie de la rencontre fut-elle profonde, et vivement manifestée par les nègres chrétiens qui les accompagnaient. Les fidèles du Tanganika apprirent alors les persécutions de l'Ouganda, et ce fut un touchant spectacle de les voir s'écrier, pleins d'une sainte envie : « Nous aussi, nous irons dans l'Ouganda pour être martyrisés ! »
Mgr Charbonnier se prépara par une retraite de trente jours aux grâces de l'ordination. Les fidèles respectaient et admiraient son silence rigoureux : « Asema mar no na J/w;^y(?^^?, disaient-ils. Une parle qu'avec Dieu. »
Le sacre eut lieu le 24 août, jour où l'Eglise célèbre, avec la fête de l'apôtre saint Barthélémy, celle des trois cents martyrs d'Utique, qu'on a ap-
pelés la Masse Blanche^ à cause de la chaux vive dans laquelle ils furent brûlés. Double et frappante coïncidence! l'Eglise d'Utique était celle dont le nom était attribué au nouvel évêque, et Ton se propose de désigner sous le nom de Mam Noire, par allusion au fait qui vient d'être rappelé, les diocésains de Mgr Livinhac, qui avaient subi le martyre dans l'Ouganda. Comme toujours dans l'histoire de la jeune Église d'Afrique, les glorieux souvenirs du passé se mêlaient aux grandes espérances que fait naître le présent, et les chrétiens des premiers âges semblaient tendre la main à leurs nouveaux frères, pour renouer la tradition, pour signifier plus visiblement Timmortalité du catholicisme.
Moins de deux ans après, le 16 mars 1888, Mgr Charbonnier, atteint d'une fièvre violente dès son retour à Karéma, mourait entre les bras de ses frères, gardant sa connaissance jusqu'à la fin, et offrant sa vie à Dieu pour le salut des nègres.
Mgr Lavigerie se hâta de lui donner un successeur. De concert avec le conseil de la Société des missionnaires, il choisit le P. Bridoux, qui en avait été pendant trois ans le supérieur général, et il le sacra lui-même à Paris, le 15 juin 1888, daus la chapelle des Dames de Sion.
(( Vous allez, lui dit-il, vers une région lointaine et inconnue. Vous y succédez à un évêque dont la mort prématurée ne vous parle que d'épreuves et de périls... Vous allez donc souffrir» Monseigneur, et, en vous revêtant de ces bril-
LES MISSIONS DE l'aFRIQUE ÉQUATORIALE 199
lants insignes, nous ne faisons, ce semble, que parer la victime pour le sacrifice ; mais en retour, vous porterez à l'Afrique, h ce vicariat apostolique du Tanganika, désolé par les horreurs de l'esclavage, la paix, les dons de Dieu : evangelizantium pacem, evangelizantium bona ! »
Le nouvel évêque s'embarquait de Marseille pour l'Afrique équatoriale un mois après, avec six autres missionnaires et trois auxiliaires nègres, autrefois rachetés de l'esclavage, et formés en Europe à l'exercice de la médecine.
Depuis un an et demi Mgr Bridoux est arrivé au Tanganika. On n'a que peu de détails sur les événements de sa mission. Ce qu'il faut surtout remarquer, ce sont d'une part les espérances que font concevoir les bonnes dispositions des indigènes, et d'autre part les craintes qu'inspire le dangereux voisinage des bandes esclavagistes, et des musulmans en général.
Mais c'est dans la Mission du Nyanza qu'on voit le mieux à l'œuvre ces ennemis jurés de la civilisation et du nom chrétien. C'est là aussi qu'a brillé d'un plus vif éclat la foi héroïque des nègres convertis.
Les missionnaires, si bien accueillis par le roi le rOuganda, ne tardèrent pas à s'apercevoir [u'ils avaient affaire à un diplomate, pour qui les
adultes baptisés faisaient tous honneur à leurs engagements.
Enfin à tous les autres griefs de Mtésa contre les missionnaires, s'ajoutait leur refus de le baptitisertant qu'il garderait son harem.
Il ne tarda pas à leur défendre de sortir de leur demeure pour faire du prosélytisme. Mais les premiers convertis se mirent h catéchiser euxmêmes leurs compatriotes, et à les amener ensuite à la mission, où leur instruction était facile à constater et à perfectionner.
Malgré tout, le roi refusa longtemps de recourir aux mesures extrêmes que lui conseillaient les Arabes; il craignait de s'attirer les représailles des Européens. Mais, à la fin, tourmenté d'une maladie grave, circonvenu et affolé par les esclavagistes, contraint d'accepter la construction d'une mosquée, le Coran, la prière de l'islam, il bannit violemment les missionnaires catholiques, après les avoir accablés de menaces.
Ils durent se réfugier au sud du Nyanza.
Leur exil n'arrêta pas les progrès de la vérité chez les Bagandas. Les néophytes continuèrent d'instruire leurs compatriotes, les membres de leurs familles, parfois des villages entiers. Aussi les musulmans, qui avaient compté sur un résultat tout autre, ne se tenaient point pour satisfaits, et le roi, de plus en plus excité par eux, n'aurait pas reculé plus longtemps devant la persécution sanglante, si la mort n'eût mis fin à son règne (1883).
La loi de l'Ouganda exclut du trône le fils aîné du roi, et elle laisse aux grands la faculté d'élire et de proclamer un des autres fils du souverain décédé.
Malgré les intrigues et ropposition des Arabes, et même en haine de leur domination, qui était déteslée dans tout le pays, les Bagandas portèrent leur choix sur Mouanga, l'un des plus jeunes parmi les quarante fils de Mtésa, qui avait suivi secrètement le catéchisme des missionnaires et les avait reconduits en pleurant au moment de leur départ pour Texil.
Son premier soin fut de leur envoyer des pirogues pour revenir. Il attribuait à leurs prières son élévation au trône, et, pour leur témoigner sa reconnaissance, il rompit courageusement avec les superstitions païennes, se mit à réciter le Fater tout haut et à l'apprendre lui-même à son entourage, enfin nomma aux charges importantes les meilleurs néophytes.
L'œuvre d'évangélisation, ainsi reprise au grand jour, fit de tels progrès que les Arabes et plusieurs grands, qui craignaient de se voir interdire la polygamie, tramèrent, sous la direction du premier ministre ou Katikiro, une conspiration iont le but était de tuer Mouanga et de proclamer m de ses frères encore enfant.
Trois chrétiens parmi lesquels André Kagoua et oseph Mkasa, conseillers intimes du roi, décourirent à temps le complot et le dénoncèrent, pro- 3stant que leur souverain pouvait, en toute occur-
ronce, compter sur leur lidélité, et sur celle de leurs amis.
Mouanga fil venir Katikiro, et lui ditqu il savait tout. Le ministre, à force de protestations, obtint sa grâce, et celle des autres conjurés.
Mais lui-même ne pardonna pas à ceux dont la fidélité avait failli le perdre. Il leur voua une haine d'autant plus profonde que le roi parlai! sans cesse de donner sa place à Joseph Mkasa, et de nommer André Kagoua général en chef. 11 profita de toute occasion pour représenter les chrétiens comme des hommes dangereux. Fidèles tant qu'ils étaient en petit nombre, insinuait-il, ente verrait, une fois les plus forts, renverser le roi pour lui substituer un des leurs.
Ces calomnies, habilement renouvelées, finirent par inspirer à Mouanga une réelle défiance. La nature aidant, il abandonna d'abord pour lui-même l'étude d'une religion qui condamnait la polygamie et l'injustice, apanages traditionnels de sa royauté.
Il continua cependant de traiter les missionnaires en amis, et de leur laisser toute liberté dam leurs rapports avec ses sujets. En quelques mois, et malgré les menaces qu'on sentait planer sur k?> chrétiens, deux cent quarante-quatre catéchumènes reçurent le baptême, pendant que huit cen\i autres se préparaient avec ardeur à ce sacrement
Ce fut vers ce temps qu'on apprit dans F Ouganda la conquête d'une partie de l'Afrique équatoriale par les Allemands. Cette nouvelle achev«
LES MISSIONS DE l' AFRIQUE ÉQUATORULB 205
d*irriter le roi, et il commença à croire ceux qui lui montraient dans les missionnaires des espions venus pour préparer la voie aux conquérants.
L'évêque anglican Hannington, qui approchait alors par TOussoga, fut la première victime de ces fâcheuses dispositions. D'après une prophétie qui a cours dans le pays, c'est justement par la route de rOussoga que doivent arriver les envahisseurs. Malgré les exhortations des Pères, Mouanga envoya Tordre à l'armée qui faisait alors la guerre dans cette province de tuer le hlanc et toute sa suite. De nouvelles instances du P. Lourdel et de Joseph Mkasa en faveur d'Hannington n'obtinrent pas assez tôt l'envoi d'un contre-ordre, et ne réussirent qu'à soulever contre les chrétiens de plus graves soupçons.
Katikiro en profita pour demander la mort de Joseph, qu'il représenta comme l'allié des étran- ([ers et un ennemi dont il fallait tout craindre. Le iroi résista longtemps, mais finit par céder.
Aussitôt, et sans lui laisser le temps de revenir But cette sentence, le ministre fit conduire le Condamné au lieu du supplice, et ordonna au bourt'eau de lui trancher la tète.
Avant l'instant fatal, Joseph dit h l'exécuteur, i-Yec un grand calme : « Tu diras de ma part à Hiouanga qu'il m'a condamné injustement, mais lue je lui pardonne de grand cœur. Tu ajouteras Itie je lui conseille de se repentir; car, s'il ne se ^pent pas, il aura à plaider avec moi au tribunal le Dieu. »
"iW U: CARDINAL LAVIGEHlii:
Os dernières paroles furent rapportées au roi. D'abord il affecta d'en rire, mais elles firent bienliH sur lui une telle impression qu'il ne songea plus qu'à en conjurer l'eflct. Le moyen qu'il pril fut digne d'une intelligence barbare. Il Ct tuer un de ses sujets, et oi-donna de mêler avec soin ses cendres avec celles de Joseph. « Commenl pourra-t-on maintenant le reconnaître ? disail-il d'un accent de triomphe. Et comment pourra-t-il plaider contre moi devant Dieu ? »
Deux ou trois autres chrétiens furent exécul<;'^ après Joseph. Mouanga déclara qu'il les ferai! tous massacrer, et que les missionnaires sevaion^ eux-mômes tués ou bannis. ■
B J'en finirai avec ces chrétiens, disait-il naïve- ' ment h ses intimes. Ils obtiennent de Dieu toul < ce qu'ils veulent. Autrefois ils me regardaienl comme leur ami, ils priaient pour moi, et Uwn écartait de moi les périls. Maintenant, ils vont li' conjurer de me renverser. Il faut à tout prix que je me débarrasse d'eux, n
Ces menaces pourtant ne se réalisèrent pas toul
d'abord, et de nouveaux progrès suivirent la mort
de Joseph, tant la vue de son martyre avait^excité
l'ardeur des catéchumènes. Mais un événemen\
imprévu fit éclater l'orage dans toute sa violence.
Une jeune chrétienne, Clara Nalmasi, fille dul
ait été préposée à la garde d'une
lette, qu'elle avait reçue à sa nais-l
lalilé de princesse, et qu'elle devavi
te sa vie avec respect. C'était le c.or-|
LES MISSIONS DE L AFRIQUE ÉQUATORULE 2iVt
(Ion ombilical d'un des anciens rois de FOuganda. Indignée des sortilèges qui se faisaient autour de cet objet, elle commença par détruire les amulettes de moindre importance qui Tentouraient en grande quantité, et par chasser les sorciers qui se disaient possédés des mtzimus (âmes des morts), ou des lubalis (divinités). Cette conduite avait déjà irrité les païens. Mais ce qui mit le comble à leiur fureur, ce fut un nouvel acte de courage, que nous laissons à d'autres de taxer d'imprudence, et pour lequel, d'ailleurs, Clara n'avait consulté personne. Elle ne craignit pas de mettre en pièces et de jeter dans un trou l'étrange objet que vénéraient ses compatriotes.
Cette profanation fut bientôt connue de tout le peuple, et provoqua les clameurs des ennemis du christianisme. Les génies irrités allaient, disaientils, se venger sur le royaume, si on ne les apaisait par le châtiment de la coupable et de tous ceux qui partageaient sa funeste religion.
Quelques jours après, Mouanga commença de sa propre main l'œuvre de la persécution. Se promenant le soir dans sa capitale, il surprit un de ses jeunes pages chrétiens qui en instruisait un autre. « Que fais-tu là? lui demanda-t--il. — J'enseigne le catéchisme », répondit l'enfant. Déjà cxaspér(3 3ar la conduite de sa sœur Clara, le roi entra en ureur. « Attends, dit-il, je vais te guérir do ton nsolence. »
Et il le perça de son épée.
Ce fut le signal du massacre.
i08 LE CARDINAL LAVIGERIE
Le roi fit appeler en pleine nuit Kalikiro, et lui dit qu'il fallait exterminer tous ceux qui priaient. Cest le beau titre sous lequel sont désignés les chrétiens. Les portes de la résidence royale furent aussitôt fermées, et ordre fut donné à ceux qui les gardaient de ne laisser sortir personne.
Un des chrétiens trouva cependant le moyen d'aller avertir les missionnaires à leur résidence de Sainte-Marie de Roubaga; et le P. Lourdel, supérieur, se rendit en hâte à Mourougnou, où se trouvait alors le roi.
Il rencontra en route des bandes d'hommes armés de fusils et de lances, qui allaient, au pas de course, piller les principaux centres chrétiens et en arrêter les chefs.
Arrivé h la cour, il se rendit d'un pas ferme, * malgré son émotion, et au milieu de la surprise de tous, dans la hutte où l'on attend les séances royales et où le premier ministre le salua comme d'habitude. Les chrétiens allaient et venaient librement; on eût dit que rien ne s'était passé.
Mais bientôt le P. Lourdel voit les chefs des divers services réunir ceux de leurs gens qui sont chrétiens, près de la cour où se trouve la case royale. « Vous auriez dû vous sauver, disent leurs amis païens. — Nous sauver! et pourquoi? » répondent-ils fièrement.
Charles Louanga, chef du groupe des pages où l'on compte le plus de chrétiens, est appelé le premier avec sa troupe. Ils sont accueillis par des ^uées, que domine la voix tonnante du roi.
Mouanga leur fait de durs reproches sur leur religioD, puis il leur dit : a Que ceux qui prient se rangent de ce côté. »
Aussitôt Charles Louanga et Kizito, jeune catéchumène plein de zèle qui venait d'obtenir, à force d'instances, la promesse d*6tre baptisé dans un mois, se dirigent ensemble vers Tendroit désigné. Ils étaient convenus, pour ne pas faiblir au moment décisif, de se tenir par la main.
Tous ceux de la troupe qui sont chrétiens les suivent sans hésiter.
A un signe du roi, les bourreaux se jettent sur
les courageux confesseurs, les enlacent dans de
grosses cordes et les traînent brutalement dans la
cour. On a lié ensemble les jeunes gens de dix-huit
à vingt-cinq ans; les enfants forment un autre
fiiisceau. Ils sont tellement serrés, qu'ils ne peuvent
marcher qu'à petits pas, et en se heurtant les uns
contre les autres. Cette position bizarre fait rire
Kizito aussi tranquillement que s'il était à jouer
avec ses amis.
Le groupe des pages de Charles Louanga une fois sorti, d'autres pages et quelques soldats sont amenés à leur tour, et, en passant devant le P. Lourdel, le saluent d'un regard joyeux et issuré.
Le pauvre Père attendait en vain la permission
le voir le roi. Elle ne lui fut pas accordée, et il dut
)artir sans aucun renseignement sur les desseins
les persécuteurs.
Dévoré d'une soif ardente, il entra, pour se
t2iO LE CARDINAL LAVIGERIE
rafraîchir, dans la case d'un des néophytes; elle était abandonnée. A quelques pas de là, ayantrenconlré une petite source, il se pencha pour y boire; un passant le prévînt que le cadavre d'une des victimes de la nuit avait été traîné dans l'eau. 11 se releva plein d'horreur et continua sa route, rencontrant partout des pillards chargés de dépouilles, qui venaient de saccager les villages des chrétiens.
Cependant les pages chrétiens étaient livrés au supplice du feu.
Charles Louanga, leur chef, fiit emmené à part. Peut-être croyait-on plus facile de le vaincre isolément. Un bourreau plus cruel que les autres demanda au roi, pour faire preuve de zèle, qu'on s'en remît à lui du soin de le torturer suivant ses mérites. Il le brûla donc lentement, en commençant par les pieds, et, comme autrefois les Jui autour du divin Crucifié, il lui disait en attisant 1 feu : « Allons! que Dieu vienne à ton aide, et qu' te retire du brasier. » Le martyr supporta son long supplice sans proférer une plainte.
Les trois plus jeunes pages excitèrent la com passion du chef des bourreaux, le vieux Mkadjanj qui n'avait jamais eu à torturer des enfants jeunes. Il leur dit donc : « Déclarez seulement qu vous ne prierez plus, et le roi vous accordera vot grâce. » Tous trois répondirent : « Nous ne cess rons pas de prier tant que nous vivrons. »
Mkadjanga n'insista pas, espérant que la vue supplice de leurs camarades vaincrait leur obsti nation. Ils ne cédèrent point, et l'un d'entre e
LES MISSIONS DE L* AFRIQUE ÉQUATORIALE 2il
voyant qu'on n'avait pas préparé de fagot pour lui, réclama si énergiquement, qu'on le lia comme les autres. Toutefois Dieu permit qu'ils fussent épargnés, afin, sans doute, de les garder comme témoins de ceux qui moururent.
Ceux-là étaient au nombre de trente et un.
Parmi eux se trouvait le fils même de Mkadjanga, qui essaya de tous les moyens pour lui arracher un mot qui ressemblât à une rétractation. L'enfant ne céda ni à ses paroles, ni à la vue des préparatifs du supplice. Au moment fatal, le malheureux père tenta un suprême effort :
(( Mon fils, lui dit-il, consens simplement à ce que je te cache chez moi, personne n'y passe ; on ne pourra te découvrir.
— Père, répondit le jeune chrétien, je ne veux pas être caché. Le roi t'a ordonné de me tuer. Si tu ne le fais point, il te punira. Je connais la cause de ma mort, c'est la religion. Père, tue-moi ! »
Alors Mkadjanga, pour lui épargner la terrible agonie du feu, ordonna à l'un de ses hommes de le tuer d'avance d'un fort coup de bâton à la nuque. On l'attacha ensuite à un fagot, et on le remit près le ses compagnons.
Tous les pages étant ainsi liés à des roseaux et à les branches sèches, on les plaça horizontalement t côté les uns des autres, en prenant soin de les ourner dans le même sens pour faciliter le suplice. Puis on mit le feu aux fagots, du côté des ►ieds des victimes, afin de les faire souffrir le plus 3ngtemps possible, et dans la pensée que plusieurs
âiâ LE CARDINAL LAVIGERIE
renonceraient à la religion après les premières atteintes de la flamme. Vain espoir! la souffrance ne leur arracha que des prières et des chanls d'actions de grâces.
Une demi-heure plus tard les roseaux étaient consumés, et Ton n'apercevait plus qu'une rangée de cadavres, moitié brûlés et couverts de cendres.
Plus de cent chrétiens, parmi lesquels André Kagoua, subirent le matyre dans divers supplices.
Mais la mort la plus terrible fut celle de Malhias Mouroumba, qui exerçait les fonctions de juge do paix dans un des districts du pays, et qui, depuis^ son baptême, élevait toute sa famille dans la pratique de la religion.
Sa fervente piété le désigna aux premiers coup^ des persécuteurs. On le conduisit devant le mi- J nistre, qui lui demanda d'un ton méprisant :
« C'est là Mouroumba ?
— Oui, c'est moi, répondit Mathias.
— Pourquoi pries-tu? reprit le ministre.
— Parce que je veux prier. »
S'adressant aux bourreaux, le ministre dit :
« Emmenez-le et tuez-le.
— C'est ce que je désire. »
Katikiro, humilié par tant de courage, s'écna alors : « Bourreaux, vous lui couperez les pieds el les mains, et lui enlèverez des lanières de cha\Y sur le dos. Vous les ferez griller soùs ses yeux... Dieu le délivrera. »
Blessé au vif par ce blasphème, Mathias répondit : « Oui, Dieu me délivrera; mais vous no
LES mssiONS DE l'afrique équatorialk 213
verrez pas comment il le fera, car il prendra mon îme avec lui, et ne vous laissera que mon corps ?n(re les mains. »
Les bourreaux se mirent en devoir d'oxécutor onsciencieusement Tordre barbare de Kalikiro. *our n'être pas troublés par les spectateurs, ils onduisirent la victime sur la colline déserte de Savaridja. Mathias les suivit d'un pas alerte, et h* isage rayonnant de joie. Arrivés au lieu du upplice, les bourreaux lui coupèrent les pieds et îs mains, qu'ils firent griller à ses yeux. Ils le ouchèrent ensuite la face contre terre, et lui nlevèrent des lambeaux de chair, qu'ils grillèrent e même.
De si horribles tourments n'arrachèrent aucune lainte à l'héroïque chrétien. Et pourtant l'agoie fut longue, car les bourreaux usèrent de tout lur art pour empêcher l'écoulement du sang et îtarder la fin du supplice. Ils n'y réussirent que •op. Trois jours après, des esclaves qui allaient 3uper des roseaux, étant passés par là, entendirent ne voix qui les appelait. Ils s'approchèrent, e mourant leur demanda à boire. Mais épouvantés irla vue de ses horribles mutilations, les esaves s'enfuirent et le laissèrent consommer son ng sacrifice.
Un des plus jeunes fils de Mathias Mouroumba
trouvait parmi les quinze enfants nègres qui it accompagné Mgr Livinhac en Europe, au DIS de septembre dernier. En baisant au front ec respect ce cher petit nègre, je me demandais
âii LK CARDINAL LAVIGERIE
s'il existe, dans le monde, une plus grande noblesse que la sienne.
Plaise au chef de l'Eglise de hâter les enquêtes canoniques déjà commencées sur les martyrs de l'Ouganda, et puissent bientôt ces glorieux représentants de la race nègre, vénérés sur les autels du monde catholiijue, attester l'égalité de tous les hommes devant Dieu, ranimer ceux que découragent les défaillances des vieilles nations chrétiennes, et confondre nos sceptiques, si fiers de leur faiblesse d'esprit.
Aucune apostasie n'était venue, pendant la persécution, augmenter la douleur des missionnaires. Les chrétiens soutenaient vaillamment les épreu- « ves de toutes sortes qui leur étaient imposées. Bannis de leurs demeures, dépouillés de leurs biens, sans cesse menacés de mort, ils n'en continuaient pas moins leurs relations avec les Pères.
Ceux dont la vie était le plus en péril venaienl les visiter le soir, et ils restaient jusqu'à minuit, afin de pouvoir communier avant de partir. Parfois, à cause de leur grand nombre, les missionnaires, succombant à la fatigue et au sommeil, essayaient de se retirer. Mais comment résister à leurs prières? « Père, disait l'un, restez encore, demain je dois être conduit chez le roi. et probablement de là à la mort. Je ne vous verrai plus en e monde. » — « Ce n'est qu'avec peine, disait un
LES MISSIONS DE L'aFRIQUE ÉQUATOHIALK 215
autre, et en faisant un cadeau à mon geôlier, que j'ai pu ôtre délivré des entraves qui serraient mes pieds, et autorisé à aller dire adieu à mes amis. C'est donc pour la dernière fois que je m'entretiens avec vous. »
Ou peut juger par là de l'empressement que mirent les Bagandas à se faire instruire et baptiser quand la persécution se fut apaisée.
. Le P. Benoît écrivait de Roubaga,le 8 mars 1888, \tVi cardinal Lavigerie : « Tous les jours il nous hmve de nouveaux catéchumènes. Depuis un an l'en ai inscrit huit cents comme ayant assisté au ^téchisme que nous leur faisons tous les matins, fct ce nombre est de beaucoup dépassé par celui fcs catéchumènes que nos néophytes instruisent Ihez eux, dans les districts éloignés. »
Deux chrétiens s'étant établis dans le district chasseurs d'éléphants du roi, convertirent à X seuls le chef et plus de cent personnes.
'Mouanga revint peu à peu à de meilleurs senti lients. Il n'était pas, pour un roi nègre, trop cruel nature, et ceux qui comparaient sa conduite qu'avaient fait ses prédécesseurs dans leur esse, le trouvaient, paraît-il, relativement déaire. Au reste, il commençait, comme son pie, à ne plus pouvoir supporter le joug des Imans. Il rendit sa confiance au chrétien orat,chef de ses pages, et le mit à la tète d'une de partie de l'Ouganda. Comme c'est le gouur de province qui nomme les chefs des icts. Honorât donna ces places importantes à
216 LB CARDINAL LAVI6ERIB
des chrétiens qui en profitèrent pour aider aux progrès de la foi.
C'est dans cette époque de calme relatif qu'a été ébauchée une œuvre dont on est peut-être en droit, si elle se développe, d'attendre beaucoup pour le salut de l'Afrique.
11 ne faut pas se dissimuler que les Missions, môme catholiques, se sont heurtées jusqu'ici àun obstacle qu'on n'a encore pu vaincre : l'absenc» de clergé indigène.
Lorsque le christianisme a été introduit chezU diverses nations de l'Europe par des apôtres veni des pays déjà chrétiens, par les Missionnaires ce temps-là, il a pu s'y maintenir et s'y propager l'aide des convertis d'élite que les premiers prêti se sont donnés comme successeurs. C'est ainsi qui les apôtres envoyés par Rome ont fait continue leur œuvre en Gaule par un clergé gaulois, dans la Grande-Bretagne par un clergé breton.
La conversion définitive des païens d'aujoi d'hui nous paraît exiger la même condition, peuples chrétiens, chez lesquels, d'ailleurs, nombre des vocations diminue avec la foi, pourront fournir indéfiniment aux nations psâei nés tout le clergé qui leur deviendra nécessaire mesure qu'elles entreront dans l'Eglise. Quai cents millions de Chinois seront-ils toujours évî gélisés par deux cents prêtres Français ? Su! t-il longtemps à l'immense Afrique du pel nombre de vaillants religieux qui lui consacre! actuellement leur vie ?
Quels que puissent être les obstacles, il faut se préoccuper sans cesse de donner un clergé indigène aux peuples qu'on veut baptiser. C'est à ce prix qu'est la conversion du monde.
On n'a pas encore de prùtrcs chez les Bagandas; mais déjà l'on voit naître, parmi les représentants de cette race remarquable, des vocations de frères et de sœurs. Nous lisons, en effet, dans une lettre deMgr Livinhac, en date du 10 juin 1888 :
a Quelques personnes d'un âge mûr et très sérieuses ayant manifesté au P. Lourdelle désir de 86 consacrer entièrement au service de Dieu par des œuvres de charité, il leur a fait bâtir une case dans une bananerie voisine de la mission, et leur a confié un orphelinat de filles. Elles remplissent leur devoir de mères adoptivcs avec piété et dévouement... Le bon Dieu veut-il tirer du Bou- ^anda, qui a fourni les prémices des martyrs nègres, les prémices des religieuses noires? C'est son secret. Malgré la bonne volonté qu'elles menant, nos sœurs ne seront autorisées qu'après de fcès longues années d'épreuve h prendre des enga- ^ments définitifs. » Mais dut-on les faire attendre, <^mme dans les premiers siècles, jusqu'à Tàge de ijuarante ans, on ne voit pas pourquoi elles seraient toujours exclues delà vie religieuse, alors surtout Jue la pacification du pays aura permis d'y en- '^oyer, pour les former, des sœurs de la Mission.
Le P. Lourdel parle, dans une lettre de 1889, l'un jeune nègre sorti de l'orphelinat, et qui passe <i vie à enseigner le catéchisme aux petits enfants.
218 LE CARDINAL LAYIGERIE
u II sera, dit-il, je l'espère, notre premier frè noir. » Son dévouement et sa piété l'ont fait a( mettre par les missionnaires à une vie qui e tout à fait semblable à celle des frères de leur coi grégation. Malgré son vif désir de pratiquer jui qu'au bout les conseils évangéliques, on ne lui permis jusqu'ici que des vœux annuels. Mais 1< Pères ne doutent pas de sa persévérance.
Ces premiers essais, qui prépareront peut-êfc des vocations sacerdotales, donnent déj à, tels qu'i sont, de grandes espérances. Religieuses ou rel gieux noirs, auront, à défaut du même prestif dans les commencements, beaucoup plus d'apt tude que les Européens pour évangéliser leui compatriotes et pour aider l'action des missioi naires. Ils puiseront une grande force dans l'habi tude des langues barbares et du climat équatorià dans la connaissance parfaite des mœurs, ai vraies difficultés , des ressources de toute nature *
L'Ouganda, que la supériorité de ses habitat semble désigner pour ce rôle providentiel, failli devenir, aux mains des Arabes et de leurs partisans, le plus grand obstacle aux progrès du christianisme dans la région des Grands Lacs.
L'année 1887, qui suivit la persécution, ne W guère troublée que par l'expulsion de M. Maçkajj Le ministre protestant, avant de s'éloigner, confi
1. Cf. ce qui est dit, à la page 166, des sept jeunes B^ gandas que Mgr Lavigerie vient d'envoyer à l'école apoi! lolique de Saint-Eugène.
LES MISSIONS DE L AFRIQUE ÉOl'ATORIALK 'iiU
aux Pères Blancs les clefs de sa maison, pour les remettre à son successeur, le llévérenJ Gordon. Celui-ci n'eut pas un heureux début. La lettre qu'il présenta à son arrivée, et qu'il eut Timprudence de relire trois fois en public, était conçue en telstermes^ que le roi, à la fin, ne put maîtriser son indignation, et qu'il s'écria devant toute la cour : «Puisque vous me parlez ainsi, je vous déclare que vous êtes mon prisonnier de guerre. Si les Anglais viennent à m'attaquer ou à arrêter les marchandises à la côte, c'est vous que je tuerai K» premier. »
Les missionnaires catholiques eurent bien de la peine à préserver la vie de M. Gordon et de son compagnon, M. Walker. Le gouvernement anglais a reconnu officiellement ce service, dans une lettre adressée à notre ministre des Affaires étrangères, et transmise par lui aux intéressés.
Des nouvelles venues du Zanguebar, et annonçant le prochain partage de l'Afrique orientale entre les Anglais et les Allemands, rendirent Mouanga extrêmement irritable. Il retomba dans d'étranges accès de fureur. On ne sait pour quelle faute, ou par quel caprice, il se mit un jour dans l'esprit d'envoyer toute sa garde avec ses pages lans une île déserte du Nyanza, avec ordre à ceux }ui les conduiraient de les abandonner ensuite, et le les laisser mourir de faim. Le secret transpira, t la garde, au lieu de s'embarquer, résolut de renerser le tyran. Les musulmans se mirent à la tète Il complot et détrônèrent Mouanga, qui n'eut que
220 LE CARDIiNAL LAVIGERIE
le temps de s'enfuir dans le Magou, au sud-est du Nyanza.
En môme temps Kiwéwa, Tun de ses trenteneuf frères, était proclamé souverain.
Bien qu'il dût son élévation aux Arabes, le nouveau roi se montra favorable aux chrétiens, dont la fidélité lui inspirait une plus grande confiance. Cette attitude imprévue amena un nouveau complot des musulmans. Après s'être assurés de la personne du roi, ils se jetèrent sur les chrétiens, prisa l'improviste, les mirent en fuite après plusieurs heures de combat, et saccagèrent toutes leurs possessions.
Kiwéwa céda à la pression des vainqueurs, et fit tout ce qu'ils voulurent. Bientôt les missionnaires, catholiques et protestants, se trouvèrent ensemble dans la môme prison, attendant la mort et se donnant les marques d'une charité touchante. Ils ne furent qu'expulsés, et ils purent se retirer au sud du lac, les Anglais à Kiafouma, dans l'Ousambiro, et les Français à Notre-Dame de Kamoga, dansk Bukumbi.
C'était près de là qu'avait eu lieu, quelque temps plus tôt, un événement qui ne doit pas être passé sous silence.
Le P. Giraud se rendait dans une île voisine, accompagné de six rameurs et d^un enfant non baptisé. La barque fit naufrage et tous furent submergés en un instant. Les rameurs atteignirent le rivage sans difficulté. Seul, le P. Giraud, qui était pourtant bon nageur, ne l'atteignit pas. L'enfant
s'était cramponné à lui. Au lieu de secouer un fardeau qui lui rendait la mort inévitable, sentant qu'il allait s'engloutir, il souleva l'enfant au-dessus du lac, jeta rapidement un peu d'eau sur sa tête en disant : « Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », puis il disparut avec lui dans lesflots, pendant que les deux âmes allaient à Dieu, lune par le privilège de l'innocence, l'autre par le privilège de l'héroïsme.
Cependant Kiwéwa essayait de secouer le joug des Arabes, mais ils le mirent à mort, et lui substituèrent Karéma, l'un de ses frères, qui fut circoncis, et leur laissa toute autorité. Ce monstre commença par faire massacrer tous ses frères et sœurs.
Le pays fut alors livré à toutes les violences du parti de l'Islam. Les Arabes se rendirent si odieux, que l'excès même du mal amena une réaction.
Les principaux du royaume s'enfuirent auprès de l'ancien ministre chrétien Honorât, qui organisait la résistance dans le Bousagara, ou Ankoré, à l'ouest de l'Ouganda, et qui fut bientôt en mesure de tenter par les armes la délivrance de sa patrie.
Mais déjà Mouanga, fort mal reçu dans le Magou, était allé, avec une trentaine de ses pages, demander asile aux missionnaires catholiques réfugiés dans le Bukumbi. Touché de l'accueil qu'il f reçut, après tous ses crimes, il se fit instruire en uéme temps que ses compagnons, et tel fut heureux changement de ses dispositions, que les
Pères consentiront à l'admettre au nombre des catéchumènes.
La nouvelle en étant parvenue dans le Bousagara, l'armée chrétienne lui envoya une députation,- pour lui offrir de l'aider à reconquérir son royaume et à chasser les musulmans.
Il s'embarqua sans hésiter, le 29 avril 4889. Il ne devait plus retrouver Honorât, qui avait succombé dans une embuscade, après avoir remporté deux victoires sur les Arabes. Il se mit lui-même à la tète de l'armée, et fut accueilli par son peuple avec enthousiasme. Mais l'absence de munitions l'exposant à être battu par les musulmans, quiétaient fort bien armés, il s'établit provisoirement dans une petite île située près de la baie de Murchison , et d'où il dirigea le mouvement antiarabe. Son premier soin fut d'envoyer chercher les missionnaires qu'il avait laissés dans le Bu— kumbi.
Ce fut alors que les chrétiens envoyèrent demander du secours à Stanley, qui avait à peu près achevé son expédition, et qui se rendait asse^ tranquillement vers la côte avec Emin-Pacha.
L'explorateur répondit par un refus. Il devait avoir ses raisons d'en agir de la sorte.
Il est certain que le moindre secours de sa part eût grandement hâté la délivrance de l'Ouganda. « Mais, dit-il, mon devoir envers le Pacha, son ami Casati et les Egyptiens, que j'avais promis d'escorter jusqu'à la mer, me défendit même d'y penser. » Emin-Pacha était, en effet, si pressé
LES MISSIONS DE l'aFRIQUE ÉQUATORIALE 223
d'arriver à la côte, qu'une fois délivré de son libérateur, il a repris le chemin de l'Afrique centrale.
Les chrétiens se passèrent du secours de Stanley.
Quand ils crurent le moment favorable, ils se dirigèrent hardiment vers la capitale, et, après plusieurs combats acharnés, ils firent leur entrée à Roubaga, le 5 octobre 1889. Les Arabes marchèrent de défaite en défaite, et Karéma dut s'enfuir avec un petit nombre de compagnons.
Mouanga, rétabli sur son trône, a confié toutes les charges aux chrétiens. Les dernières nouvelles reçues de Zanzibar annoncent son triomphe définitif.
Il semble donc que l'Ouganda tout entier, c'està-dire le plus important royaume de l'Afrique équatoriale, soit maintenant acquis au christianisme.
Tel est le magnifique résultat que les missionnaires d'Alger ont obtenu en moins de douze années. Il faudrait, pour le compromettre, une formidable invasion des Arabes madhistes, à qui la retraite plus ou moins libre d'Emin-Pacha a ouvert la province équatoriale. Peut-être aussi le protectorat forcé de l'Angleterre va-t-il donner du poids aux insinuations des musulmans sur les projets de conquête des chrétiens. Mouanga ne se demander a-t-il pas pourquoi on tient tant à le défendre, maintenant qu'il a reconquis et pacifié son royaume?
Toutefois, il semble bien décidé à garder sa
nouvelle religion. On n'en saurait donner de meilleure preuve que la lettre suivante écrite par lui au cardinal Lavigerie.
« Mengo (Bouganda), 4 novembre 1889.
« Eminence et mon Père le Graîsd,
« Moi, Mouanga, roi du Bouganda, j'envoie vous voir (pour : j'ai l'honneur de vous envoyer uii message). Je vous écris pour vous informer de mon retour dans mon rovaume.
« Vous avez appris que, lorsque les Arabes m'eurent chassé, je me sauvai dans le Bukumbi. Mgr Livinhac et ses missionnaires me traitèrent avec bonté. Après quatre mois les chrétiens m'envoyèrent chercher. Nous nous sommes battus pendant cinq mois. Dieu nous a bénis et nous avons triomphé des Arabes.
« Maintenant, je vous en supplie, daignez nous envoyer des prêtres pour enseigner la religion de Jésus-Christ dans tout le pays de Bouganda.
« Je vous demande aussi des enfants ayant appris les remèdes (connaissant la médecine), comme ceux qui sont allés à Oujiji. Quand ils arriveront chez nous, je leur donnerai de belles places.
« J'ai appris que Notre Père le Pape, le grand chef de la religion , vous a envoyé traiter avec les Grands de l'Europe, pour faire disparaître le com-
erce des hommes (des esclaves) dans le pays de
Afrique. Et moi, si les blancs veulent bien me
LES MISSIONS DE l'aFRIQUE ÉQUATORULE .^2^
donner la force, je puis les aider dans cette œuvre et empêcher le commerce des hommes dans tous les pays qui avoisinent le Nyanza.
« Daignez demander pour moi (au ciel) la force (le bien faire. De mon côté, je prie Dieu de vous donner ses bénédictions et de vous aider dans toutes les œuvres que vous faites pour sa gloire.
« Moi, votre enfant.
« Signé : Mwa>'ga, M roi de V Ouganda, »
Cette lettre est parvenue au cardinal Lavigerie à la fin de mai 1890, quelques jours après les grandes fêtes de Carthage, au moment où il s'apprêtait à porter à Rome les délibérations du concile qu'il venait de réunir dans l'ancienne métropole de l'Afrique. Il s'est aussitôt rendu de Tunis à Alger, pour y organiser le départ d'une nouvelle caravane ; et le 29 juin, fête des apôtres saint Pierre et saint Paul, dix-huit missionnaires et deux médecins nègres, élevés à l'Institut de Malte, ont pris généreusement le chemin de l'Afrique équatoriale. Le P. Gerboin les dirige. Ils vont retrouver au Nyanza, non plus Mgr Livinhac, élu supérieur de la Société, et qui est rentré en Europe au mois de septembre dernier, mais Mgr Jean Hirt, un enfant de l'Alsace, qui a déjà donné de grandes preuves de zèle et de prudence dans le vicariat apostolique dont il est maintenant l'évêque.
Ainsi, comme le disait le cardinal dans la cér monie des adieux, « Alger, qui si longtemps fermé au monde, par la terreur de ses pirates, 1 portes de ce grand continent, les ouvre aujou d'hui elle-même à la lumière ».
Pendant que les vingt missionnaires se tenaie debout devant l'autel, le vieil archevêque, s< coadjuteur, les prélats, les prêtres, les fidèl allaient tour à tour, humblement, s'agenouill devant eux et leur baiser les pieds.
N'est-ce pas la seule attitude qui nous puiss convenir devant de pareils apôtres ? A moins d les suivre, ou, si on ne le peut, de les aider etdi les faire connaître pour l'honneur de l'Eglise et * leur patrie. C'est d'eux que M. Jules Simon a dit aux applaudissements d'un auditoire d'élite, dan! dans le grand amphithéâtre de laSorbonne : « Oh que nous nous servons mal de notre admiration e' de notre reconnaissance! Nous avons de J'admiration pour des actions qui en méritent bien peu. et de la reconnaissance pour des bienfaits qui, souvent, tournent contre nous. Mais les voilà, les âmes généreuses, les âmes compatissantes, celles qui sont remplies d'éternité ! »
-o-o'^^oo-