CHAPITRE VII
l'antiesclavagismk
Le 24 mai 1888, un pèlerinage tout apostolique entrait au Vatican ; le cardinal Lavigerie présentait au Pape, avec les évoques de sa province, douze prêtres de chacun des diocèses de l'Afrique française, douze Pères Blancs, douze Arabes et Kabyles chrétiens de l'Algérie, enfin douze nègres de l'Afrique centrale, que les missionnaires avaient convertis à la foi après les avoir rachetés de l'esclavage.
Or Léon XIII avait écrit, quelques jours auparavant, aux évoques du Brésil une longue lettre, dans laquelle il réprouvait l'esclavage en général, et particulièrement l'esclavage africain. Après en avoir fait une description aussi émouvante que précise, il le condamnait au nom du droit naturel et de la loi divine, et il faisait appel pour le coml^attre, à la charité, à la pitié, à la justice du ^onde chrétien.
Il invitait a tous ceux qui ont la puissance, et tous ceux qui sont dévoués au progrès de la religion, à unir leurs eflforts pour réprimer, pour empêcher, pour abolir le plus honteux et le plus criminel de tous les trafics. »
Il exhortait surtout les missionnaires à se consacrer à cette œuvre : « Maintenant que, par un concours plus actif des intelligences et des entreprises, disait-il, de nouvelles voies, de nouvelles relations commerciales sont ouvertes vers les terres africaines, c'est aux hommes voués à l'apostolat de prendre tous les moyens possibles pour procurer le salut et la liberté des esclaves. »
Le premier des missionnaires africains ne pouvait manquer de répondre à un appel semblable.
En présentant au Pape les prémices des chrétiens nègres, Mgr Lavigerie lui rappela qu'ils avaient tous subi la servitude; il le remercia, en leur nom et au nom de tous les Africains, d'avoir eu pitié de leur misère, et il promit d'aider de tout son pouvoir à l'abolition de l'esclavage.
Léon XIII répondit :
« Vous l'avez dit, Monsieur le Cardinal, dès le début de notre pontificat, nos yeux se sont portés vers cette terre déshéritée (l'Afrique), notre cœur s'est ému au spectacle des innombrables misères, physiques et morales, dont elle est le théâtre. Nous avons cherché, dans la mesure de nos forces, à y apporter un remède convenable et salutaire...
« Ce qui, par-dessus tout, n'a cessé de remplir notre âme de tristesse et de commisération, c'est
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la pensée de ce grand nombre de créatures humaines, réduites par la force et la cupidité -à un esclavage honteux et dégradant... Nous avons invité et vivement engagé tous ceux qui ont le pouvoir entre les mains, à mettre un terme au hideux trafic, appelé la traite des nègres, et à employer tous les moyens pour que cette plaie ne continue pas davantage à déshonorer le genre humain. Et puisque le continent africain est le théâtre principal de ce trafic et comme la terre propre de l'esclavage, nous recommandons à tous les missionnaires qui y prêchent le saint Evangile, de consacrer toutes leurs forces, leur vie môme, à cette œuvre de rédemption. . .
« Mais c^est sur vous surtout, Monsieur le Cardinal, que nous comptons pour le succès des difficiles œuvres et missions de l'Afrique. Nous connaissons votre zèle actif et intelligent, nous savons tout ce que vous avez fait jusqu'à ces jours, et nous avons la confiance que vous ne vous lasserez pas avant d'avoir mené à bonne fin vos grandes entreprises. »
« C'est surtout sur vous que nous comptons », avait dit le Chef de l'Eglise au cardinal Lavigerie.
Fort de cette parole, le primat d'Afrique laissa pour un temps toutes ses autres œuvres, afin d'organiser la croisade qui lui était confiée. Il annonça >ans retard à Mgr Brincat, procureur des Missions l'Afrique à Paris, qu'il se rendrait en France dès ju'il aurait reçu les dernières bénédictions et les lemiers conseils du Souverain Pontife. « C'est
Paris que je vais venir, écrivait-il, pour dire enfin ce que je sais des crimes sans nom qui désolent l'intérieur de notre Afrique, et pour jeter ensuite un grand cri, un de ces cris qui remuent, jusqu'au fond de Tàme, tout ce qui, dans le monde, est en core digne du nom d'homme et de celui" de chrétien... Où parlerai-je? Où écrirai-je? Je Tignore encore. Mais, ce que je sais, c'est qu'en demandant la fin de tant d'excès infâmes, en proclamant ces grands principes chrétiens d'humanité, de charité, de liberté, d'égalité, de justice, je ne trouverai en France et dans le monde chrétien, ni une intelligence ni un cœur qui me refuse son appui. »
Et il partit prêcher sa croisade dans les diverses capitales chrétiennes. Le monde retentit du bruit de sa parole. La nouvelle traite des nègres devint le sujet habituel des entretiens et des écrits; et il se fit un tel mouvement dans l'opinion des peuples, qu'un an plus tard, toutes les puissances se réunissaient à Bruxelles pour s'accorder ensemble sur les moyens pratiques d'abolir l'esclavage africain.
C'était la première fois que la triste situation de l'Afrique allait passionner le monde civilisé. Ce n'était pas la première fois qu'elle était signalée à son attention.
En 1877, le roi Léopold II avait déclaré devant 'Association internationale réunie par ses soins à Bruxelles, que a l'esclavage qui se maintient
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encore sur une notable partie du continent africain constitue une plaie que tous les amis de la vraie civilisation doivent désirer voir disparaître ». La Conférence de Berlin, qui a constitue, en 1885, les États africains dans le bassin conventionnel du Congo, a introduit dans son Acte fondamental les deux articles que voici :
Chap. II, art. 6. — « Toutes les puissances TOrçant des droits de souveraineté dans lesdits territoires s'engagent à veiller à la conservation ies populations indigènes et à ramélioration de leurs conditions morales et matérielles d'existence, et à concourir à la suppression de l'esclavage et surtout de la traite des noirs : elles protégeront et favoriseront, sans distinction de nationalité ni de culte, toutes les institutions et entreprises, religieuses, scientifiques ou charitables, créées et organisées à ces fins. »
Chap. I, art. 9. — « Conformément aux principes du droit des gens, tels qu'ils sont reconnus par les puissances signataires, la traite des esclaves étant interdite, et les opérations qui, sur terre ou sur mer, fournissent des esclaves à la traite, devant être également considérées comme interdites, les puissances qui exercent ou qui exerceront des droits de souveraineté ou une influence dans les territoires formant le bassin conventionnel du Congo, déclarent que ces territoires ne pourront servir ni de marché, ni de voie de transit pour la traite des esclaves, de quelque race
que ce soit. Chacune de ces puissances s'engaf employer tous les moyens en son pouvoir p mettre lin à ce commerce et pour punir ceux s'en occupent. »
Mais ces résolutions étaient restées lettre mo et ceux qui les avaient prises semblaient e mêmes les avoir oubliées.
En vain les explorateurs de l'Afrique s'ac< daient-ils à faire de l'esclavage africain les ( criptions les plus sombres en même temps que plus exactes. En vain le grand et génér Livingstone écrivait-il dans son dernier jouri
(( Quand j'ai rendu compte de la traite l'homme dans l'est de l'Afrique, je me suis t très loin de la vérité, ce qui était nécessaire p ne pas être taxé d'exagération ; mais, à parlei toute franchise, le sujet ne permet guère qi exagère. Amplifier les maux de l'affreux c merce est tout simplement impossible. Le sj tacleque j'ai eu sous les yeux, incidents comm de ce trafic, est d'une telle horreur que je w force sans cesse de le chasser de ma mémoire sans y arriver. Les souvenirs les plus péni s'effacent avec le temps, mais les scènes atn que j'ai vues se représentent, et, la nuit, me : bondir , horrifié par la vivacité du tableau
On ne pensait plus aux dernières paroles sa main a tracées, et que l'Angleterre a fait gra sur son tombeau dans Westminster :
« Je ne puis plus rien faire que de souhai
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en mourant, que les bénédictions les plus abondantes du ciel descendent sur tous ceux, quels qu'ils soient, Anglais, Américains ou Turcs, qui contribueront à faire disparaître de ce monde la plaie affreuse de l'esclavage. »
Il est facile aujourd'hui de revendiquer pour les seuls philanthropes et les seuls politiques, la gloire du grand mouvement qui a provoqué la Conférence de Bruxelles, et engagé d'honneur toutes les nations civilisées à poursuivre d'un accord unanime l'extinction de l'esclavage. La vérité est qu'avant le mois de mai 1888, en dehors des généreuses tentatives du roi des Belges, ni la philosophie, ni la politique, ni la presse, ni les assemblées, ni les gouvernements n'avaient pris sérieusement en main la cause des malheureux nègres, et qu'au contraire, depuis cette époque, cette même cause a intéressé tous les peuples.
C'est qu'au mois de mai 1888, les longs cris de douleur de la pauvre Afrique ont enfin trouvé un écho assez puissant sur les lèvres du chef de rÉglise, et que, répétés par lui et son envoyé, ils ont réveillé le monde chrétien de son engourdissement. L'indifférence publique n'a pu tenir devant le fidèle tableau des souffrances des esclaves.
Comment, en effet, ne pas s'émouvoir, au récit de tout ce qu'endurent les malheureux nègres au
moment de leur capture, durant les longs voi qu'on leur impose pour aller les vendre, et l'affreuse condition qui les attend chez des très sans scrupules ?
Ce qu'il y a de plus terrible dans le grand africain, et l'abus contre lequel se doivent p les principaux efforts, c'est, par-dessus tou chasse aux esclaves, ce sont les crimes inouï! multiplient les négriers pour s'emparer de victimes.
Stanley, peu suspect d'exagération dans la] estime qu'en plusieurs pays les traitants périr environ cent nègres pour se procurer esclaves * .
Voici, en effet le moyen qu'ils emploien s'avancent, armés jusqu'aux dents, vers le gions où la population indigène est nomb:
et inoffensive; ils conduisent avec eux une tr à gages de brigands noirs ou métis, à la desquels ils attaquent, de nuit, à l'impro^ les villages sans défense. Ils mettent le fei huttes de paille, tuent les premiers habi qu'ils rencontrent, traquent les autres, les f suivent, les massacrent, et ne gardent que dont ils peuvent tirer parti, les femmes et le fants avec un petit nombre d'hommes validi
Aussi les explorateurs retrouvent-ils comf ment déserts des pays qu'ils avaient vus pros]