CHAPITRE VIII
LA TUMSIK
Celui qui aurait visité Tunis et ses environs au x)minencement de 1880 ne pourrait se défendre, în y revenant aujourd'hui, d'un profond sentiment le surprise. Sous la vie intense qui maintenant les anime, il aurait de la peine h reconnaître ces pays sur lesquels s'étendait naguère l'engourdissement des institutions musulmanes.
Le génie de la France a passé par là. La culture a reconquis les plaines et jusqu'aux montagnes de cette contrée qui fut Tune des plus fertiles de l'ancien monde. Les navires de commerce se pressent dans le vieux port de Carthage, et bientôt il» entreront dans le port tout nouveau de Tunis, îtt'un profond canal est sur le point de mettre en communication avec la mer. Des docks, des chantiers, des quais, des boulevards, des rues spacieuses un bruit constant s'élève, qui empêche ^entendre, aux heures consacrées, la voix des buezzins continuant leurs appels à la prière du laut des minarets.
Grâce à Dieu, notre voyageur n'aurait pas admirer que les heureuses conquêtes de nos arm( et de notre commerce.
Sur la colline, autrefois déserte, qui fut la cita délie de Carthage» il pourrait voir, de Tunis même se dresser, au milieu d'édifices consacrés au: œuvres de foi et de charité, une splendide cathé drale, dont la grande croix primatiale, avec sei deux bras d'or, annonce au loin que la vie catholique a reparu dans la ville de saint Cyprien, et que, suivant le mot prononcé à Carthage même, le san| des nombreux martyrs ensevelis sous cette terw sacrée a enfin germé des moissons de chrétiens.
Le 13 mai 1890, le cardinal primat d'Afrique, entouré de douze évêques, de vingt prélats, de deui cents prêtres ou religieux, et d'une immense multitude, consacrait solennellement la nouvelle basilique de Carthage. Trois jours plus tard, il posail avec une égale solennité la première pierre de la cathédrale de Tunis ; et, dans l'intervalle, assemblant tous ces évêques et tous ces prêtres, il repre-î nait, après plus de dix siècles, la glorieuse tradî tion des conciles d'Afrique.
Nous allons étudier l'histoire religieuse de l Tunisie depuis les débuts du protectorat français,
C'est mal comprendre le rôle de Mgr Lavigerifl dans l'occupation de la Tunisie, que de lui attri-
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)uer une part directe dans les faits politiques ou militaires qui ont précédé cet heureux événement.
Avant l'expédition, il s'est borné à donner patriotiquement son avis à ceux qui le lui ont demandé; et depuis, c'est par riniluence morale de ses œuvres, de ses bienfaits, de son autorité personnelle, qu'il a contribué à faire accepter et aimer le protectorat de la France. Si les journaux d'une nation voisine ont souvent répété que sa préseace en Tunisie valait plus qu'une armée, celte pensée trouve son explication naturelle et vraie dans les paroles que lui dit un jour, en public, l'agent consulaire d'Italie à Tunis. « Oh ! Monseigneur, que vous faites de bien ! mais que ce bien nous fait de mal ! »
Quelles circonstances lui permirent donc de faire ce bien en Tunisie?
Il y avait toujours eu un certain nombre de chrétiens dans la Régence, el il y jouissaient mémo dune plus grande liberté que dans les autres États hrbaresques. Grégoire XVI y avait établi un ricariat apostolique en 18il, et, au moment de lotre arrivée, la mission était tout entière conliée à es Capucins italiens qui avaient pour supérieur et our évêque un membre de leur ordre, Mgr Suter, lors âgé de quatre-vingt-six ans. Hrisé par l'ûge par des difficultés de toutes sortes, ce vénérable 'élat demandait depuis longlemj)s au Saint-Siège permission de se retirer dans un couvent de Trare, sa ville natale. Sa démission avait môme 5 acceptée en principe six mois auparavant ; et
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déjà la Congrégation de la Propagande ava dressé une liste de trois noms, parmi lesquels Pape allait lui choisir un successeur. G'étaiei trois capucins italiens de la mission de Tunis.
L'occupation française ayant commencé sur o entrefaites, notre consul général se hâta d'insist< auprès de son gouvernement pour qu'on fît non mer par Rome un vicaire apostolique de nati< nalité française. Un prélat italien ne pourra lutter contre les entraînements de ses comp] triotes alors fort excités contre nous; peut-êti môme serait-il amené, par un patriotisme d'ailleui bien excusable, à nous faire de l'opposition.
Le Saint-Siège se rendit à ces raisons et con sentit, sans vouloir tout d'abord engager l'avenii à prendre dans le clergé français un administrâtes intérimaire pour le vicariat apostolique de 1 Tunisie.
Le Pape et le gouvernement français penserai simultanément àchoisirMgrLavigerie pour ce posi important et difficile. Le gouvernement sava qu'il pouvait compter sur son patriotisme et se énergie, et Léon XIII l'avait en estime si partiel Hère, qu'il avait déjà demandé qu'on le lui propos pour le chapeau de cardinal. D'autre part, comn métropolitain de l'Algérie, il était voisin de Mission à administrer, et une longue expérien< lui avait appris la manière de se comporter ( face des populations musulmanes. Enfin il av£ déjà juridiction en Tunisie, où il avait obtei pour ses missionnaires la garde du tombeau
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saint Louis, sur remplacement de Tancienne Carthage.
Nommé administrateur apostolique de la Tunisie par Bref du 28 juin 1881, Mgr Lavigerie ae voulut pas quitter son clergé algérien sans lui faire part de ses espérances et de ses projets.
Inspirer des sentiments d'union aux émigrants ies diverses nations chrétiennes qui venaient s'établir dans nos colonies ; faire comprendre aux musulmans que la France ne venait pas à eux pour les opprimer ou froisser leurs consciences, mais pour les admettre aux bienfaits du progrès et de la vraie lumière; ressusciter, à Carthage même, dans cette ancienne métropole des sept cents diocèses d'Afrique, la gloire des premiers siècles, le souvenir des TertuUien, des Cyprien, des Perpétue, des Félicité, des Fulgence, de ïnilliers de saints et de martyrs ; relever ces ruines sacrées, et en faire un centre de civilisation et de foi, non seulement pour l'Afrique du nord, mais pour le continent tout entier : telles étaient les grandes pensées qui se pressaient alors dans son esprit, et qui devaient toujours lui inspirer dans la suite, avec le principe de ses actions, la force de surmonter tous les obstacles.
Le premier embarras, c'était le manque de ressources pécuniaires.
Six pauvres églises et quatre ou cinq écoles chrétiennes, voilà tout ce que le nouvel administrateur allait trouver dans son vicariat apostolique
Il lui fallait construire et doter de nouveaux asiles pour la prière et l'enseignement, créer un séminaire, faire venir des prêtres français et des congrégations enseignantes, fonder des établissements pour les orphelins, les vieillards et les malades, distribuer aux pauvres des secours qui fissent aimer la religion et la France dont il était le représentant moral.
Or, il ne pouvait pas même compter sur les allocations, modestes à coup sûr, mais du moins régulières et à peu près assurées, que l'Eglise reçoit de l'Etat en France et dans les colonies.
S'étonnera-t-on, dès lors, qu'avant même de se rendre à Tunis, Mgr Lavigerie ait écrit d'Alger aux évêques de France pour leur demander une quête dans toutes les églises de leurs diocèses? Cette première démarche, par malheur, ne réussît guère. Les conservateurs de ce temps-là ne savaient pas toujours mettre l'intérêt national au-dessus de l'esprit d'opposition ; ils s'élevaient presque unanimement contre une occupation fructueuse, qui avait le tort d'être accomplie par d'autres mains que les leurs.
Où donc Mgr Lavigerie a-t-il trouvé les millions que lui a coûtés l'organisation religieuse de la Tunisie? Hâtons-nous de le dire, puisqu'on aime tant, chez nous, savoir doù vient Vargent,
Une partie, non la plus importante, lui vient des subventions que lui obtiennent du gouvernement français les résidents de Tunis. Bien placés pour juger son action au point de vue patriotique.
Is ont toujours entretenu avec lui des relations imicales et l'ont aidé de tout leur pouvoir. Mais es Chambres ont fait preuve, en cette matière, Tune étroitesse vraiment surprenante, même de eur part. Elles refusèrent dès le début les crédits [u'exigeait l'établissement du service religieux n Tunisie. Le gouvernement faillit se faire un aauvais parti, pour avoir consacré à cette œuvre ndispensable un crédit de 50,000 francs pris sur e ministère des cultes.
Cependant Mgr Lavigerie avait dû dépenser rois millions et demi pour ses premières fonda ions, c'est-à-dire, pour la cathédrale provisoire, évêché, le collège français et les écoles, Thô- )ital, etc. Le gouvernement, n'ayant pas d'autre noyen de seconder ses patriotiques efforts, auto- •isa en sa faveur une loterie , qui ne réussit qu'à noitié, mais lui procura malgré tout une somme le 830,000 francs.
Ajoutons que les œuvres générales de charité et d'apostolat, surtout la Propagation de la foi, lui prêtent annuellement leur concours, et que plusieurs de ses établissements ont été dotés par lui de propriétés foncières dont l'exploitation, bien conduite, suffit à une partie de leurs besoins, en môme temps qu'elle favorise le développement de la colonisation.
Enfin la générosité privée lui procure quelquefois des secours inattendus. Pour avoir constaté, dans un voyage en Tunisie, la grande utilité de ses •œuvres, pour avoir appris dans un journal ou une
revue les services qu'il rend à la cause française^ plus d'un bienfaiteur connu ou inconnu lui a fail parvenir des secours fort opportuns.
Un homme de lettres protestant, qui visitait la Tunisie, le pria, en 1882, d'accepter une subvention annuelle de 2,000 francs pour la fondation d'une école de Sœurs françaises dans une ville où; il ne s'en trouvait point.
Une autre fois, la même année, un lieutenant français se présente à l'archevêché de Tunis, demande à voir le secrétaire de Mgr Lavigerie « Je vais rentrer en France, lui dit-il, puisque campagne est terminée. Mais, avant de partir,] désirerais contribuer à l'œuvre la plus française la plus chrétienne qui puisse se faire en ce momen dans la Tunisie, et je voudrais avoir à cet égarjp l'avis de Son Eminence. » Le cardinal fait ré^j pondre que cette œuvre, c'est une école. L'officiefl se retire, et quelques jours après vient remettre! au secrétaire, sans vouloir se faire connaître, lÊ^ somme de 10,000 francs. Et voilà comment foi construite, à Tunis, l'école de la Porte de CaM thage. i
Un obstacle plus difficile à surmonter poi Mgr Lavigerie que les embarras pécuniaires c'était la différence d'origine de ses diocésaii
Non seulement il fallait, comme en Algérù pourvoir au service religieux de la prédication
le la confession en plusieurs langues ; mais par uite des conditions mêmes de notre établissement m Tunisie, conditions assez précaires en appaence, au moins dans le début et pour des esprits nexpérimentés ou malveillants, un prélat français levait nécessairement s'attendre à de la dénance le la part de populations qui ne supportaient pas îans jalousie notre nouveau protectorat.
Chose étrange, les difficultés ne lui vinrent pas, ûnsi qu'on aurait pu s'y attendre, du coté des musulmans.
Comme nous avons eu déjà occasion de l'observer, ils se laissent assez facilement gagner par les bienfaits de nos missionnaires, et, s'ils font quelque différence entre les prôtres français et leurs propres marabouts, ce ne sont pas, d'ordinaire, ces derniers qui obtiennent le plus de respect et de confiance.
I lu reste, ce qu'ils détestent chez les chrétiens, c'est moins encore leur foi que leur domination politique *; et il est inconli^stable. à ce point de yue, que notre autorité est mieux acceptée en Tunisie, après dix ans d'occupation, qu'elle ne l'est
1. Si les musulmans n'aimonl pas le christianisme, ils ïl de bien plus fortes répugnances contre l'irréligion, et y a grand proflt à méditer ce conseil d'un écrivain comblent : « Je ne cesserai de répéter aux Européens qui ligrent en Afrique de bien se garder de faire parade de sentiments irréligieux, si toutefois ils en ont. C'est I assurément, une des grandes causes de Téloignement nous inspirons aux populations dont nous avons entrela soumission. » (Edmond Plauchut, « La France en lisie », Revue des Deux-Mondca, \o octobre 1890, p. 804.)
en Algérie après cinquante ans de conquête, tant il a été prudent et habile de conserver au bey son pouvoir nominal et ses prérogatives extérieures. Grâce à cette situation, qui ménage l'amourpropre des indigènes, grâce aussi à son expérience consommée des choses africaines, Mgr Lavigerie n'a jamais cessé d'être dans les meilleurs termes avec la petite cour du bey et avec les Tunisiens.
Quand, à son arrivée, il fut présenté en audience publique à Mohammed-Sadock, par le résident de France, on put voir le souverain musulman lui prodiguer les marques du plus grand respect et sei recommander à ses prières en termes qu'on ne j trouve plus guère, à notre époque, sur les lèvre* des princes chrétiens.
La demeure du cardinal, à La Marsa, étant voisin© de celle du bey régnant, il s'est établi entre eux de relations bienveillantes et courtoises dont nou voudrions, en passant, donner une preuve non équivoque.
En 1884, à Toccasion de la visite de notre flotte^ le cardinal invita à déjeuner chez lui, avec 1 amiraux, les généraux et les principaux membr de l'administration française et beylicale, les de fils aînés du souverain, Sidi Mustapha et Si Mohammed. A la fin du repas, il porta a princes et à leur père un toast, auquel Sidi Mus pha répondit en ces termes vraiment signifii tifs si Ton songe qu'ils étaient prononcés qua ans seulement après le traité de Kassar-Saïdf^
u Je remercie Votre Eminence des souhaits de )onheur que vous voulez bien former pour Son altesse mon père et seigneur, pour les membres le sa famille et pour le bonheur de ses États. Je ;uis heureux de recevoir ces vœux en présence de ant d'hommes éminents. Le gouvernement tuniien s'appuie sur la puissance et sur la protection le votre grande nation, pour rester dans la voie du )rogrès où il est entré. C'est le vif désir de mon )ère et seigneur. Je puis vous donner l'assurance le la sincérité de ses sentiments affectueux à votre îgard. Nous sommes reconnaissants à Votre Émilence des marques d'affection qu'elle-même ne ;esse de nous donner en toute occasion. C'est limple justice, de laisser une véritable liberté à r'otre action bienfaisante.»
Les musulmans savent, en effet, que leur religion n'est pas un obstacle aux bienfaits du clergé îhrétien.
Quand l'armée française entra dans Tunis, ceux d'entre eux qui redoutaient notre vengeance n'hésitèrent pas à supplier les missionnaires d'Alger, établis à Saint-Louis de Carthage, de les protéger, eux et leurs familles, contre le juste ressentiment ie nos soldats.
Mgr Lavigerie félicita ses fils d'avoir su inspirer une telle confiance aux musulmans : « Conti- Quez vis-à-vis d'eux, leur dit-il dans une lettre publique, l'exercice d'une charité si douce. Gardezvous d'exciter leur fanatisme par un zèle imprudent. Secourez leurs pauvres, guérissez leurs blés-
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ses, soignez leurs malades. Aimez-les comme vos frères et les enfants du môme Dieu. »
Dès la première distribution de secours qu'il tij en arrivant dans son vicariat apostolique, il envoya la somme de mille piastres aux sœurs de Sainl- Joseph, pour la faire donner en son nom aux musulmans et aux israélites pauvres qu'elles ont coutume de visiter à Tunis.
Partout, dans sa première tournée épiscopale,îl^ fut accueilli comme le représentant de Dieu. Mais^ nulle réception ne valut pour lui celle qui l'attendait àSfax, quelque temps après que cette ville, soule»| vée contre le bey et contre nous, avait été soumise! par la force et condamnée à payer dans un délai assez court une amende de dix millions de pias* très.
A peine s'était-il dérobé aux ovations des chré-* tiens, auxquels il venait d'apporter dix mille francs pour la réparation de leur église à demi ruinée pal les bombes fançaises, à peine était-il rentré ai: presbytère, que la place de l'église se trouva envahie par les musulmans ayant à leur tête l©i principaux de la ville et demandant à le voir poiE lui adresser leurs requêtes.
Comme il ne pouvait les recevoir dans l'étroit maison du curé, il leur fit proposer d'entrer daO l'église, où il ne tarda pas à les aller trouve!* encore revêtu de ses habits pontificaux. Il travers^ leur foule respectueuse et désolée pour gravir W marches de l'autel, et il leur permit d'expostf l'objet de leur démarche.
L'échéance de leur contribution tombait le sur- ^ndemain; absolument incapables de la payer dans :î bref délai, ils craignaient de voir exécuter ou eporter les chefs de famille qu'on avait enfermés Dmme otages à la Casbah, et ils redoutaient la 3nfiscation de tous leurs biens par le Beylick. Us Lippliaient donc le grand marabout français de iur obtenir un temps plus long pour s'acquitter c leur dette.
L'archevêque, après leur avoir demandé s'ils se ep entaient de leur révolte et s'ils promettaient lour l'avenir une plus grande fidélité, les rassura n disant qu'il s'était déjà intéressé à eux, qu'il nterviendrait encore en leur faveur, et qu'ils mouvaient compter sur le délai sollicité. Puis il les -ongédia, au milieu d'une véritable explosion de oie et de reconnaissance, en disant qu'il appelait lur eux et sur leur ville toutes les bénédictions du îiel. La promesse fut tenue, et le délai accordé.
Les sujets anglais, principalement les colons ^enus de l'île de Malte, forment, avec les Italiens, la partie la plus nombreuse de la population européenne en Tunisie.
Malgré la secrète opposition d'une minorité protestante ou franc-maçonnique, Mgr Lavigerie est parvenu sans peine à se concilier toutes leurs sympathies. De leur glorieux passé de luttes contre l'infidèle, les Maltais ont gardé un vif attachement au catholicisme. Le cardinal s'est appliqué à satisfaire en tout leur grand esprit de foi. Il a établi
pour eux, dans la cathédrale de Tunis, une con frérie d'hommes sous le patronage de Notre-Dam. du Mont-Carmel. Il a fait construire dans leu] quartier une école chrétienne, avec un préau pour les jeux des enfants et un sanctuaire qui s'ouvre le dimanche pour la messe et les catéchismes. Par une attention qui leur a été plus précieuse encore, il a créé à Carthage, en l'honneur de la Madone de la Melleha, un pèlerinage qui leur rappelle le sanctuaire le plus vénéré du pays natal ' .
On ne devra donc pas s'étonner de ce qu'on lir» dans la suite sur l'accueil triomphal qu'il reçut h Malte, en revenant de Paris et de Rome après leai cérémonies de son cardinalat.
Lorsqu'en 1887 le choléra porta ses ravageta dans l'île, et la menaça d'une profonde misère eo arr<^tant le commerce qui la fait seul vivre, ce fui au cardinal que les Maltais recoururent dans leur détresse, et l'appel émouvant qu'il adressa à I France en leur faveur ne resta pas sans écho.
Pour mieux témoigner son affection aux Angl Maltais, il voulut, à l'occasion d'un attentat diri en 1882, contre la reine d'Angleterre, s'associe!^ aux actions de grâces qu'ils rendirent à Dieu poui ^ avoir préservé Jes jours de leur souveraine. Le 25 Deum qu'il fit chanter h cette occasion fut mênM ^
1. Nous savons, par les Actes des Apôtres, que saiil | Paul fit naufrage à Malte. Saint Luc, qui raccompagnai dans tous ses voyages, aurait peint lui-même, d'après l '" tradition, l'image de Marie sur les parois de la grotte o ^ il s'était réfugié. C'est cette image qui est vénérée à 1 ^^^ Melleha, et qui a été reproduite à Carthage.
la première cérémonie qui se célébra dans la cathédrale provisoire de Tunis. Il pria l'autorité militaire d'y envoyer la musique des zouaves, et il en prit occasion de dire à la fin de son allocution :
« Je ne terminerai pas sans remercier les représentants de l'armée française, qui sont venus, sur ma prière, vous marquer leurs sympathies. Ils ont fait résonner et comme éclater sous ces voûtes votre hymne national. Que ces accords, qui vibrent encore, soient le persévérant symbole de l'harmonie qui doit régner entre nos deux nations amies 1 Que, dans ces régions depuis trop longtemps courbées sous le joug de la barbarie et de la mort, elles restent unies, sous la protection de nos armes, loin de toute pensée jalouse, pour l'œuvre commune de résurrection et de vie, à laquelle la Providence convie aujourd'hui les nations chrétiennes ! »
L'Angleterre reconnut officiellement, par la bouche de son agent et représentant général à Tunis, ces dispositions de l'archevêque. Au moment où il allait recevoir les insignes du cardinalat, et dans un banquet où se trouvaient toutes les autorités du pays, cet agent loua hautement son esprit de conciliation et d'hi furent même les seules pensées qu'il lopper dans son bref discours, et s( paroles furent les suivantes :
H En proposant la santé de Son j'exprime le vœu que la Providence lu longs jours, pour continuer ici l'œuvre
parmi nous, qui tous sommes ses amis, l'œuvre de charité, d'humanité et de conciliation. »
La conciliation ne fut pas si facile avec les Italiens. On sait qu'il faut attribuer en grande partie aux provocations de leur agent officiel, soutenu et poussé par son gouvernement, les circonstances qui achevèrent de déterminer la France à établir son protectorat sur la Tunisie. Ils ont eu, depuis, quelque peine à nous pardonner ce résultat inattendu de leurs intrigues. Comme Français, Mgr Lavigerie s'est heurté plus d'une fois à leuf opposition; comme évêque, il n'a voulu en triompher qu'en les traitant avec la même boniâ et la même justice que ses autres diocésains, souvent même avec cette prévenance spéciale qui est nécessaire pour ramener des cœurs défiants.
Il fallut débuter à leur égard par un acte de fermeté. Les Capucins italiens faisaient des objections à sa prise de possession, sous prétexte qu'unèj Mission fondée par l'Italie ne pouvait être dirij par un prélat français. Le Saint-Siège in tel pour faire exécuter ses ordres, et les principal récalcitrants reçurent, d'autorité, des destinatioi différentes.
Telle ne fut pas, il convient de le dire à louange, l'attitude de Mgr Suter. A peine avei par Rome que sa démission était acceptée, ce vénftj rable prélat alla trouver son successeur pour fairti acte de soumission entre ses mains, et il eutmêml| la délicate attention de lui remettre une étole patt
torale qu'il avait reçue, quarante ans plus tôt, de la reine Marie-Amélie, « heureux de prouver ainsi, lui dit-il, que les deux évêques ne faisaient qu'un cœur et qu'une âme » .
Mgr Lavigerie se montra, de son côté, plein de générosité vis-à-vis du pieux vieillard. Le gouvernement français ayant manqué à l'engagement qu'il avait pris de lui assurer une pension viagère en rapport avec sa dignité et les services rendus, le nouvel administrateur de la Tunisie se fit up devoir dé lui servir jusqu'au dernier jour une rente annuelle de six mille francs sur son traitement personnel. Il ne négligea pas non plus, après la mort de Mgr Suter, d'adresser à ses diocésains une lettre circulaire pour rendre justice à sa mémoire, le recommander aux prières de tous et prescrire un service funèbre à son intention.
Avons-nous besoin de dire qu'il n'a exclu les Italiens d'aucune de ses aumônes, d'aucune de ses fondations charitables, asiles, hospices, couvents, écoles? C'était là, pour un évêque, un devoir de stricte justice. Il a fait davantage. En considération de leur grand nombre, il a voulu leur assurer la possibilité d'entendre des sermons et de se confesser dans leur langue nationale, il a exigé de tous ses prêtres la connaissance de l'italien, comme on fait à Oran pour l'espagnol. Il a même fait venir et il élève encore au séminaire plusieurs prêtres séculiers d'origine italienne.
En 1887, lorsque les supérieurs de l'ordre des Capucins, voyant diminuer chaque jour le nombre
de leurs religieux italiens, lui annoncèrent qu'ils étaient obligés de rappeler ceux de la Tunisie, ilpartit immédiatement pour Rome, et obtint, à force d'instances, que le Pape les fît revenir sur cette décision. Ce n'était pas la première marque de confiance qu'il donnât à ces religieux, car il avait fait nommer évêque et sacré lui-même un de leurs Pères maltais, Mgr Antoine Buhagiar, curé de Sfax, qu'il garda quelque temps comme auxiliaire, njais que sa capacité hors ligne fit nommer par Léon XIII, en 1885, administrateur du diocèse de Malte. Il avait de môme obtenu les honneurs de Tépiscopat pour le préfet apostolique des Capucins italiens de Tunisie, le P. Sauveur-Marie, deNaples.
Lors des terribles inondations qui désolèrent la Haute-Italie, en 1882, il ordonna une quête dans les paroisses du diocèse d'Alger et de la Tunisie, et il accompagna cette prescription d'un chaleureux appel en faveur des victimes du fléau, rappelant que les Italiens sont nos frères par la communauté de l'origine et de la foi, et qu'un très grand nombre d'entre eux sont venus se fixer dans la Tunisie et l'Algérie, pour ne former avec nous qu'un seul peuple. La somme de 6,160 francs que produisit cette quête fut accueillie avec une louable reconnaissance; le vice-consul d'Italie à Tunis écrivit à Mgr Lavigerie pour le remercier en son nom d'abord, et bientôt après au nom de son gouvernement.
On pouvait croire qu'une telle conduite désarmerait toutes les préventions. C'était compter
ans la. i-»i
Rîon ,i *-*"^'^ nationale et sans l'esprit d'irré-
^g " ^ridant les premières années, ce fut, dans
• r|. , - "^^spondances tunisiennes des journaux
i sot f^' ^*^* guerre incessante. Il n'était invention
^ ou si venimeuse qui n'y trouvât place.
J'^'irnaliste osa bien aller voir le cardinal
•ar ^1 ^^^'■'i'" qu'on était décidé à le discréditer
-. , ^. *^**-lon]nie, mais que si Son Eminence vou-
- *" *J^onner six mille francs, il s'engageait & ne
^ ■ .- Passer que les attaques autorisées par elle.
, esom de dire que l'archevêque se contenta,
y^ , '^'^te réponse, de divulguer cette proposition
L^^JJou'-naux catholiques?
(q Juirs italiens, qui sont à Tunis au nombre
^M-rs ^7*^"*'' "l'Ile, n'en continuèrent pas moins le sa**^ '^ques contre Mgr Lavigerio. Au moment -ï'aÎTvt ï**^*'™'^*i'^n au cardinalat, ils n'avaient pas 'ant clan ^ ^^ pi'endre au Pape lui-même, l'accu- ' ^^a Voir ^ -^"■^ione, le principal de leurs organes, '^'Halie et *" ''"^ ^^^^^ nomination, fait injure h Lénn Vr,,*^'-"*lpronii« «a<j inWrAfti fin Afriaue n.
négligence commise dans la sacristie des cierge ce digne organe des passions antireligieuses antifrançaises osa bien publier, dans son numé du lendemain, les trois lignes que voici :
« Quelques-uns disent que dans ce fait montre le doifft de Dieu, mais quatre-vingt-dix-nei sur cent disent que, dans ce fait, se montre le dd de la tathédrale, »
Le clergé de la cathédrale est tout entier frai çais. C'était insinuer clairement qu'il était Tautei du sinistre.
Le cardinal commença par pourvoir à la rép ration des dommages et à la reconstruction i l'église, qui était, d'ailleurs, assurée à ses frais, i premier devoir accompli, il fit dievXdi Sentineï devant la justice et la mit en demeure de prouv ses dires.
Les calomniateurs lui demandèrent grâce da une lettre d'une platitude très remarquable, où exposaient qu'une condamnation pécuniaire l'emprisonnement entraîneraient sans aucun doi la disparition de leur journal. Cette conséquer n'était vraiment pas faite, on en conviendra, pc arrêter l'archevôque. Il laissa la justice suivre s cours; la Sentinella fut condamnée et cessa paraître, ce dont les Français et les honnêtes g( de toute nationalité se consolèrent sans beauco de peine.
Les journaux italiens de Tunis se le sont te pour dît, et leur prudente réserve a permis calme de se faire dans l'esprit de leurs nationa
Au reste, la religion sinc^rc dos Italions do la Régence les a peu à pou conduits h do moillours sentiments envers leur archcv^quo, ot la constante application de celui-ci à no lour faire que du bien a dissipé à la longue leurs préventions. L'accueil qu'il a trouvé en Italie, on 1889, lorsqu'il y a prêché, dans les principales villes, sos discours contre l'esclavage, prouve suffisamment que l'hostilité de quelques politiciens, ennemis jurés de la religion et de la France, ne doit pas Hvc considérée comme le sentiment général dos Italions à son égard.
Mgr Lavigerie avait dit, on 1882, dans la lettre çu'il adressait au Pape pour le romorcior do sa promotion au cardinalat :
« Le plus beau jour do ma vie sera celui ou, iprès avoir doté ce vicariat de tout co qui lui est nécessaire en institutions, on hommes ot on argent, je pourrai aller mo prostornor humblement aux pieds de Votre Sainteté, pour lui demander de relever le siège de Saint-Cyprion otdc ressusciter la grande Église de Carthagc, on lui donnant un évoque après mille ans do mort. »
Deux ans après, au commencement de 1884, il pouvait inviter son clergé à demander au Saint- Siège, par une démarche collective et solennelle, le rétablissement du siège primatial de l'Afrique.
Voici en effet ce qui avait été accompli depuis l'arrivée du nouveau vicaire apostolique.
Sur l'emplacement de l'ancienne Carthage, où la prière catholique était auparavant inconnue, môme dans la chapelle consacrée à saint Louis, le Saint-Sacrifice était maintenant offert dans six sanctuaires différents. Trois communautés religieuses s'y trouvaient représentées dans des maisons diverses. x\u centre môme, au sommet de Byrsa, s'élevait un magnifique séminaire. Un palais épiscopal avait été construit dans le quartier de Mégara, où saint Cyprien avait remporté la couronne du martyre et où il avait été enseveli. Une chapelle y avait été dédiée au grand évoque de Carthage, et c'était là que se tenait, à ce moment môme, un synode quis'apprêtait à promulguer desstatuts diocésains.
Neuf paroisses avaient été ajoutées aux neuf qui existaient précédemment, et deux chapelles de secours, fondées à Tunis dans les faubourgs maltais et sicilien, y rendaient plus facile l'assistance aux offices religieux. Une cathédrale provisoire y avait été bâtie en quelques mois, et elle avait pu recevoir, en certaines circonstances, jusqu'à quatre mille fidèles. Près de là s'élevaient des constructions assez grandes pour servir à la fois de presbytère, d'évôché et de chancellerie.
Les terrains environnants étaient devenus la propriété de l'évoque pour qu'on pût y élever la cathédrale définitive. C'était l'emplacement de l'ancien cimetière, qui avait été désaffecté et rem-
placé, au grand avantage de la salubrité publique et malgré une opposition déraisonnable, par un cimetière beaucoup plus vaste et situé hors des murs.
Les troupes françaises campées dans la Régence avaient reçu des aumôniers militaires.
De pieuses confréries avaient été créées, sans préjudice de celles qui existaient déjà. C'étaient les associations paroissiales des dames de charité et des mères chrétiennes, les conférences de Saint- Vincent-de-Paul, la confrérie de Notre-Dame-des- Sept-Douleurs pour les Italiens, celle de Notre- Dame-du-Mont-Carmel pour les Maltais, toutes deux exclusivement réservées aux hommes. Un cercle catholique, fréquenté déjà par plus de quatre-vingts jeunes gens, avait été fondé tout auprès de la cathédrale.
L'hôpital s'était agrandi; il avait été transporté dans une caserne gracieusement accordée par le Bey sur l'intervention du ministre de France, et au lieu de trente malades, il pouvait en recevoir aisément cent cinquante. Il était desservi par des religieuses et administré par un conseil de six membres choisis à dessein dans les trois nationalités française, maltaise et italienne. Tous les malades pouvaient y être admis, sans distinction de pays ni de culte.
Un immense et splendide asile pour les vieillards achevait de s'élever près des murs de la ville, et les Petites-Sœurs des Pauvres y avaient déjà recueilli des Italiens et des Maltais, les Français
étant encore trop peu nombreux, et, grâce à Dieu, trop peu indigents, pour leur fournir des hôtes. En même temps, les Sœurs de Bon-Secours françaises et italiennes étaient établies à Tunis pour garder les malades qui voulaient se faire soigner à domicile.
Un grand collège avait été fondé sous la direction des missionnaires d'Alger, et il comptait dès lors deux cent vingt-sept élèves de toutes les religions. Un pensionnat pour les jeunes filles des familles aisées avait été ajouté par les Dames de Sion à celui que dirigeaient les Sœurs de Saint- Joseph. Une maîtrise, établie près de la cathé- drale, assurait la solennité des cérémonies et la : bonne exécution des chants liturgiques. Outre les ^ huit écoles primaires qui existaient déjà soit pour '^ les garçons, soit pour les filles, des écoles nou— ^ velles avaient été établies sous la direction des^ Frères ou des Sœurs à Tunis, à Sfax, à Sousse, &|| Bizcrte, Monastir, Mehdia, Béjà, La Marsa, ?
Si Ton remarque, après Ténumération de toutes i. ces œuvres, si promptement fondées, que pas un» ^ seule n'avait entraîné de dettes^ on conviendr»que, matériellement et spirituellement, le diocès4 de Carthage était déjà tout rétabli. r^
Le Pape n'avait plus qu'à en proclamer la res- , tauration.
Heureux, tout le premier, d'un événement a^ glorieux pour la foi catholique, Léon XIII s^ laissa persuader sans peine aux prières du car-. ^ dinalLavigerie,etil annonça solennellement, dan^
c consistoire du 10 novembre 1884, que l'Eglise le saint Cyprien, la métropole de toute l'Afrique, 'lait désormais relevée de ses ruines.
La Bulle de restauration fut distribuée dans le n?me consistoire, et quelque temps après, un iref pontifical précisait la situation canonique du louveau diocèse : le vicariat apostolique de Tunis ■tait supprimé et devenait l'archevficlié de Carhage ; il aurait pour sufTragants les évfichés nou- 'eaux que le Pape espérait voir créer bientdt dans a môme province.
Mgr Lavigcrie, dans la lettre où il annonçait cet événement à ses diocésains, réglait que les archc- 'èques auraient leur métropole à Carthage, mais lourraient officier pontificalement dans lacathé- Irale de Tunis. Il divisait le nouveau diocèse en rois archidiaconés, sièges probables des évôchés i venir : celui de Carthage au nord, celui de Ruspe lu sud, et celui de Tunis au centre.
Est-il besoin de dire que toutes ces œuvres ont ité continuées depuis 1884, et qu'elles ont même iris de nouveaux accroissements?
Laissant de côté l'augmentation du clergé diocésain et du personnel enseignant des écoles prinaires, mentionnons seulement la création ré- ;ente, à La Marsa, d'un orphelinat agricol es enfants pauvres, et celle d'un petit sém" liocésain à Carthage.
Ce dernier établissement a été ouverl rentrée d'octobre 1889, à la suite de l'î
qui a été fait du collège Saint-Charles à l'Université de France. On peut dire, à la lettre, que le succès de ce collège avait dépassé de trop loin les prévisions de son fondateur. Jusqu'en 1886, l'enseignement en appartenait, aussi bien que la I direction morale et l'administration, aux seuls ■ missionnaires d'Alger. A cette époque, son exten- J sion obligea le cardinal Lavigerie, qui n'a pas ^ fondé pour cette fin sa congrégation des Pères Blancs, à remettre l'enseignement aux mains do professeurs laïcs, revêtus des grades universitaires et nommés par le ministre de l'Instruction publique, sur la présentation des missionnaires. Ce système, qui est celui du collège Stanislas à| Paris, fut loin d'arrêter la prospérité de SainI Charles. Mais, comme il a exigé bientôt un troj grand nombre de Pères, et que, d'autre part, il n'i pu suppléer à l'absence de petit séminaire diocésain, l'archevêque s'est vu obligé d'en retirer si religieux et de les appliquer, en plus petit nombre, à la direction d'une maison destinée aux vocations ecclésiastiques.
Il serait difficile de comprendre comment tanU de choses ont pu se faire en dix ans dans un pays] de Mission, si l'on ne savait que Mgr Lavigerii en se réservant partout l'initiative et la haul direction, a voulu toutefois, lorsque ses affain multiples le faisaient résider à Alger ou l'appc laient en Europe, se faire seconder en Tunisie pî des collaborateurs aussi intelligents que dévouéî
Nous avons dit que Mgr Buhagiar fut saci
ommc auxiliaire de Carthage en 1885, et l'on sait ue Mgr Brincat a reçu le même titre en 1889.
lais ces deux évoques ont été appelés à servir Eglise ailleurs qu'en Tunisie; le premier ne irda pas à être chargé du vicariat apostolique de faite, et le second a reçu de Mgr Lavigerie la lission spéciale de diriger l'action antiesclaagiste.
C'est à Mgr Grussenmeyer, protonotaire apos- )liquc, que revient principalement l'honneur 'avoir réalisé en Tunisie les premières entrerises du cardinal ; rappelé h Alger comme prelier vicaire général, il a été dignement remplacé
Tunis, dans l'administration spirituelle, par [gr Gazaniol, aussi protonotaire, et dans l'admiistratioa temporelle par Mgr Tournier, camérier eSa Sainteté. Nommons avec euxMgrPolomeni, rchidiacre de Ruspej né en Algérie d'une famille lal taise.
Carthage, trois fois détruite, reprend donc ujourd'hui une vie nouvelle. Tunis peut res*'"' '" apitale de la Régence et la plus grande vi!
os colonies ; la cité où se firent entendre lyprien, Tertullien et saint Augustin est i enue pour jamais la capitale de l'Afrique en t le prestige de sa primauté religieuse re; usque sur ses souvenirs païens. Ce son
fouillos Mvantcs des missionnaires d*Âlger qui mettent au jour, non pas seulement les basiliques chrétiennes, mais les tombeaux, les citernes, les médailles, les objets d*art du temps de Hannibal, les colonnes des temples romains et les palais des proconsuls.
C'est sur la colline de Byrsa, où s'éleva, au IX* si^cle avant Jésus-Christ, la citadelle presque mythique de la reine Didon, qu'ils ont élevé leur vaste séminaire, et c'est de là qu'ils vont annoncer aux nègres de l'Equateur le nom du Christ el le nom de la France. Les vieux Phéniciens passent à bon droit pour les plus hardis voyageurs de Fanti quité; mais jamais la passion du lucre ne les poussa plus loin que ne fait aujourd'hui, pour le; modernes habitants de Carthage, Tardent désir d( sacrifier leur vie en portant à des Barbares in connus l'aflranchissement du corps et la liberté di l'Ame.
Autour d'eux, s'élèvent partout les asiles du dé vouement et de la prière. C'est, sur le penchan de la colline voisine, où s'élevait le temple de Vé nus Céleste, un sanctuaire de la Vierge Marie, e tout près de là un couvent de carmélites. Pla loin, c'est une maison de pénitence pour les fille repenties.
Une croix domine les ruines de Tamphithéâd qui vit le supplice de tant de martyrs. La bas lique de sainte Perpétue et de sainte Félicité, o saint Augustin prêcha des sermons que nou avons encore, a été retrouvée, et le pèlerin peut
ontinuer la prière des anciens chrétiens, agelouillé sur les restes de mosaïques, parmi les fûts le colonnes brisées et les débris des chapiteaux. Jn sanctuaire s'élève près du lieu où saint Cy- ►rien est mort pour la foi, et une croix a été plaée à l'endroit de sa sépulture. Une chapelle a té construite au lieu même où sainte Monique, oyant s'éloigner le navire qui emportait l'ingrat Augustin, répandit, comme la veuve de Naïm, ces »leurs maternels qui touchent toujours le cœur de )ieu.
Parmi les noms de tous les grands hommes qui ont nés à Carthage, ou qui sont venus l'illustrer le leur présence, les Hamilcar, les Hannibal, les 5cipîon, les Marins, les César, les Tertullien, les jaint Cyprien, les saint Fulgence, les Arnobe, es Lactance, les saint Augustin, il n'en est pas, 30ur nous. Français, qui brille d'une gloire plus pure et plus aimable que le nom de saint Louis.
C'est devant Tunis, à Carthage même et sur la solline historique de Byrsa, qu'il a trouvé la mort ians un dernier acte de dévouement à la cause de la chrétienté, et en soignant de ses mains ses soldats atteints de la peste. « Oh ! qui me donnera disait-il, de voir la foi chrétienne prêchée à Tunis ! »
Dieu, qui a le temps pour lui, ayant l'éternité, Dieu devait, à son heure, exaucer ce dernier vœu du saint roi, et c'est pour cela que, de nos jours, on a vu au milieu des ténèbres séculaires qui cou-
306 LE CARDINAL LAVIGERIK
vraient ces régions, luire simultanément la croix de Jésus-Christ et Fépée de la France.
Il convenait que le nom de saint Louis fût le premier honoré sur la terre tunisienne.
Après la prise d'Alger, quand nos armes reparurent, triomphantes cette fois, dans l'Afrique du Nord, le premier soin du roi de France, petit-fils et successeur de saint Louis, fut de se faire céder par le Bey de Tunis la colline de Byrsa, où était mort son glorieux ancêtre. Dix ans plus tard, la ;!] France y faisait élever, à grands frais, un sanctuaire commémoratif . Mais Carthage était bien loin de nous, à cette époque, et ce n^était pas une facile entreprise que d'y bâtir une chapelle chrétienne» Le monument ne répondit guère h sa destination» et c'est à peine s'il pouvait contenir cinquante pèlerins. Le culte ne tarda pas à y être supprimé, et la garde en fut confiée à des mains étrangères.
L'archevôquc d'Alger vint un jour prier dans cette chapelle, alors que personne, sauf lui peutêtre, ne pensait encore à l'occupation de la Tunisie. Son patriotisme s'émut de voir si mesquin et si abandonné le monument du saint roi. 11 se rendit à Rome, et il obtint du Pape Pie IX que Saint-Louis de Carthage fût confié à ses missionnaires, sûr que la prière y serait désormais plus fréquente, et se promettant bien d'y élever quelque jour un sanctuaire plus glorieux.
Peu d'années après, la Tunisie était soumise à la France, et lui-même était devenu archevêque de Carthage.
Au mois de mai 1884, la première pierre d'une ouvelle basilique était posée, en grande solenité, à côté de l'ancienne chapelle, et quelques nnées suffisaient à son achèvement.
Aujourd'hui elle s'élève triomphante au somlet de l'ancienne Carthage, dominant de ses 3urs, de son dôme et de sa grande croix d'or, les erniers contreforts de l'Atlas, les plaines, les ics, la blanche ville de Tunis, les montagnes de Ariana, du Bou-Korneïn et le cap Bon, le golfe 3ut entier, les ruines lointaines d'Utique, jusu'au cap Blanc et à Bizcrte. On ne voit qu'elle à horizon, et les navires la saluent de loin bien vant d'aborder.
Vraiment elle était belle, au jour de sa consération, dans son style byzantin et mauresque si ien approprié au pays, éclatante de blancheur ous les feux du soleil d'Afrique, dans les bleues Tofondeurs du ciel le plus pur du monde !
Sur son grand dôme flottaient les plis immenses un drapeau tricolore, en l'honneur duquel s'inlinaient loyalement les drapeaux de toutes les lations.
Autour d'elle s'étendaient, à cheval, pour la )rotéger et lui rendre hommage, les rangs pres- »és de nos chasseurs d'Afrique ; les zouaves présentaient les armes au cortège sacré ; l'artillerie
beylicale, rartillerie du prince musulman, annonçait de ses salves le triomphe du catholicisme ; les peuples innombrables couvraient les flancs de la colline. Français, Italiens, Maltais, Anglais, Allemands, Juifs, Arabes, Kroumirs et Nègres du Soudan.
Dès Taube de ce grand jour, les cloches de tous les sanctuaires avaient fait tressaillir dans leur | tombe les ossements des anciens martyrs. Et, * quelques heures après, une procession incompa--! rable se rendait à la vieille chapelle de Saint- Louis pour transférer les reliques.
C'est de ce point élevé au-dessus de la mer^^ qu'on vit bientôt s'avancer les congrégations séculières des marins de Naples, de Malte et de ] Sicile, les longues files de religieux et de religieuses, les deux cents missionnaires d'Alger avec leur costume arabe, les prêtres et les prélats de tout pays, les abbés mitres, les douze évoques J d'Afrique, de France, de Sardaigne, de Sicile, et; enfin, après les deux archevêques, sous un daiftj magnifique, le successeur de saint Cyprien, por-i tant les reliques destinées à l'église nouvelle. A C6.-^ moment les canons du Bey tonnèrent tous ensem- ble, et la musique des zouaves à laquelle se joignit la fanfare des séminaristes missionnaires, entonna l'hymne national.
Le cortège, fendant la foule sous la protectioo- de nos soldats, pénétra lentement dans l'intérieur^ de la basilique, et tandis qu'il entrait, les assistants pouvaient lire, au-dessus des portes, ce^
>aroles d'un pape Français, Léon IX, répétées par ^éon XIII dans la bulle qui a restauré le diocèse le Carthage.
« Il est hors de doute qu'après le Pontife Ronain, le premier archevêque et le grand métropolitain de toute l'Afrique est l'évèque de Carhage. Ce dernier ne peut être dépouillé, en faveur le quelque évêque d'Afrique que ce soit, de ce )rivilège qu'il a reçu du Saint-Siège Apostolique ît Romain, mais il le conservera jusqu'à la fin des ;iècles, et tant que le nom de Notre-Seigneur ésus-Christ sera invoqué en Afrique, soit que ]larthage reste abandonnée, soit qu'elle ressuscite un jour dans sa gloire, Sive resurgat gloriosa tliqicando. »
Et Carthage, en effet, ressuscitait ce jour-là lans sa gloire, pendant que les pontifes et les prêtres s'avançaient vers le sanctuaire sous les voûtes décorées d'or et soutenues par deux cents colonnes en marbre de Carrare.
Nos généraux et tous nos officiers de terre et de mer, nos attachés d'ambassade, tous nos fonctionnaires remplissaient les premiers rangs de la nef droite ; aux premiers de la nef gauche, étaient les étrangers de marque, S. A. le prince Taïeb, frère héritier du bey avec tous les ministres tunisiens, et après eux, les consuls de toutes les puissances.
Le résident-général, en costume d'apparat, occupait dans le chœur même une place digne de la France qu'il représente ; son siège s'élevait sur une estrade décorée de drapeaux tricolores, en face du ^ trône du cardinal. Des tentures de velours rouge ^: ornaient les stalles où les douze évoques siégaient .| en ornements pontificaux, entourés de leurs porteinsignes.
Alors se déroulèrent les cérémonies majestueuses de la consécration de l'église. Les colonnes de marbre se dépouillèrent de leurs draps d'or pour permettre aux pontifes d'y tracer le signe de la croix avec le saint chrême, et chaque évêque sa mit à consacrer un autel.
Saint Louis semblait visiblement présider ï cette fête. Ses reliques insignes, une partie de son cœur môme, reposaient au-dessus du grand autel, dans un reliquaire d'une richesse inouïe, et qui passe pour le chef-d'œuvre de l'orfèvrerie française au xix® siècle. Il représente la Sainte-Chapelle de Paris, soutenue dans les airs sur les br de deux anges qui figurent, l'un la Religion po tant la couronne d'épines, l'autre la France portant le sceptre royal. i
Mais bientôt l'évêque de Constantine et d'Hip-j pone monte en chaire pour lire la lettre pastorale* que le cardinal Lavigerie adresse à ses diocé- -g sains sur la cérémonie de ce jour, et dans laquelle il retrace, à la manière de Bossuet, tou l'histoire de Carthage.
L'assistance écoutait dans une attention pro-
>nde, lorsque le cardinal, craignant la fatigue onr son sufFragant, se leva au milieu de la lecture b la remplaça par une courte et vibrante impro- Lsation, dont il faut citer ce trait :
c( Tant de splendeurs, s'écria-t-il avec la massté de son attitude et de son geste, tant de splenexirs paraîtront peut-être exagérées à plusieurs, vLJis ces temps difficiles; mais il fallait à cette iglise, après tant de siècles de deuil, une fête igné de son histoire. Peut-être les ornements ont je suis revêtu paraîtront-ils trop magnifiques, tais moi, je me souviens que sur cette colline de ►yrsa, ici, à la place même d'où je vous parle, a aru enchaîné, dépouillé de ses vêtements, a été a suite, battu de verges, le dernier archevêque le rancienne Carthage; et moi, son successeur, e premier archevêque de la Carthage nouvelle, je iens à paraître à mon tour sur le même sol, au aenae endroit, dans toute la pompe que TÉglise permet à ses pontifes. Et ainsi Ton verra que les léfaites du christianisme, à l'heure marquée de 3ieu, se terminent en triomphes ! »
Quand le cardinal eut achevé, on rétablit, dans une cérémonie symbolique, le siège primatial de Saint-Cyprien. Les chanoines portèrent sous le dais du trône un immense fauteuil d*or, et le nouveau primat d'Afrique en prit solennellement
312 LE CARDINAL LAVIGERIU
possession, tandis que retentissait sous les voûtes rhymne joyeux de la résurrection, filii etjiliœ.
Cet hymne fut suivi de la Messe, écoutée dans un grand recueillement, et le cortège épiscopal se dirigea vers la grande porte de la basilique.
Une foule immense, difficilement contenue par les chasseurs d'Afrique, attendait au dehors, couvrant au loin les pentes de la colline.
Gens de toute race, de tout pays et de toute reli gion, catholiques à genoux, protestants la tête nue, Arabes musulmans et Nègres païens debout da Fattitude du respect et de rétonnement,tous reç rent la bénédiction des douze évêques, successe des apôtres, qui se tenaient en haut du portique.
Et il semblait que l'Afrique entière recevait en ce moment la grâce manifeste de la conversion et de la liberté.
La cérémonie était terminée depuis longtemps^ qu'ils restaient là encore, ces pauvres infidèles,] comme frappés de stupeur, dans une profond admiration de l'Eglise et de la France.
Et nous, prêtres et fidèles de France, nous no demandions si ce n'était pas là un beau rêve.^i Habitués à nos querelles intestines, nous demeu-^ rions dans le ravissement de cette fête sublime, qui; venait de réunir dans une même manifestation de! foi et de patriotisme, le cardinal et le gouverneur,! les évêques et les généraux, les missionnaire* et les zouaves, les prêtres et les soldats. \
C'était comme une vision des destinées de la France, glorieuse quand elle confesse sa foi, hui
miliée quand elle la renie. Ce jour-là, sur une plage lointaine, en face des nations étrangères, elle se montrait dans son rôle naturel, et elle frappait d'admiration tous les peuples d'Europe et d'Afrique.
On connaît la prière de saint Louis mourant : « Seigneur, gardez et sanctifiez votre peuple. » Elle était exaucée en ce moment : la France paraissait bien gardée et bien sanctifiée, bien forte et bien chrétienne.
Hélas ! en rentrant sur le sol de France avec quelques missionnaires d'Alger, je les vis cacher sous un manteau noir leurs habits de religieux, les habits qu'ils avaient librement portés dans l'Afrique musulmane
Les deux jours qui suivirent l'inauguration de la basilique furent consacrés aux sessions d'un concile, qui, par le nombre des évoques, des prélats et des prêtres, n'était pas indigne de rappeler, après douze cents ans, les anciennes assemblées de î l'Église d'Afrique.
Il fut ouvert solennellement par le chant du ; Vent Creator et par la célébration de la Messe, : le vendredi matin 16 mai, dans le chœur de ^l'église primatiale; et les délibérations se firent au séminaire des Missions d'Alger, entre l'an- {cienne chapelle de Saint-Louis et la basilique 'nouvelle, au centre môme du plateau de Byrsa. I Les décisions des Pères sont actuellement sou- :.mises à l'approbation du Saint-Siège, sans laquelle
elles ne peuvent être promulguées. Nous pouvons seulement dire que le concile s'est surtout proposé de rappeler aux chrétiens de l'Afrique moderne les souvenirs de leurs ancêtres des premiers siècles ; il a ordonné de publier, pour être lue et expliquée dans toutes les paroisses, l'histoire des saints qui ont illustré l'Afrique romaine; il a voulu qu'on rappelle l'ancienne législation canonique de ce grand pays, pour remettre en vigueur toutes les règles de discipline qui sont encore applicables aux temps actuels. Il a donné une adhésion solen- j nelle aux enseignements de Léon XIII, approuvé la campagne contre l'esclavage, et, ce qui n'est pa» le moins pratique, exprimé le vœu que les décisions du concile provincial d'Alger de 1873 deviennent obligatoires pour le diocèse de Carthage.
Le dimanche, 18 mai, vit s'achever dans la cathédrale provisoire de Tunis ces cérémonies mémorables.
Après la Messe, que célébra l'archevêque de Cagliari, primat de Sardaigne, eut lieu la clôture solennelle du concile. On chanta l'Evangile oà Notre-Seigneur promet d'être avec les siens lorsqu'ils seront réunis en son nom, et de lier ott' délier dans le ciel tout ce que ses apôtres auront lié ou délié sur la terre. Puis les décrets furent lus successivemeut, soumis à l'approbation de chacun des douze archevêques et évoques, et enfin signés^ par eux à l'autel.
Alors fut bénite la première pierre de la pro- ï-.
cathédrale définitive de Tunis, et le r(^sidcnt de France, sur l'invitation du cardinal, y donna le premier coup de marteau.
La nouvelle église est dédiée d'avance à saint Vincent de Paul, un Français, et à sainte Olive, une vierge de Sicile.
Une lettre pastorale de l'archevôquc, lue avant la bénédiction de la pierre, fit connaître les raisons de ce double choix.
Ces deux saints sont les seuls dont la vie soit connue, parmi ceux qui ont vécu h Tunis. Vincent de Paul y a passé deux ans dans l'esclavage, jusqu'à la conversion de son maître; Olive y est venue comme lui en captivité, plusieurs siècles auparavant, et elle y a subi la mort pour la foi, après y avoir donné l'exemple des plus douces vertus.
Mais surtout ces deux saints ont été choisis pour patrons de Tunis, afin de symboliser l'union qui doit s'établir entre tous les chrétiens de la Régence, union plus nécessaire encore dans un pays qui se forme, au milieu d'un peuple séparé de nous par une religion et des mœurs différentes.
« En les réunissant, dit le cardinal, pour placer ce temple sous leur patronage, j'ai eu la pensée, le désir, et aussi l'espérance, mes très chers frères, que leur commune protection rapprochera ici les membres des deux principales nations dont vous êtes originaires, et vous fera comprendre combien il est nécessaire que vous viviez dans un mu- !uel accord, oubliant les injures que vous auriez, )eut-ôtre, à vous reprocher les uns aux autres. »