Casse P vcn
l'iHHÉE ET LA MISSION DE LA FRANCE EN AFRIQUE 373
A quelque distance, auprès de la mer, on aperwiait et on voit encore, parmi les ruines, toujours Jebout, malgré les injures du temps, la basilique de lipasa. C'était sous les voûtes de ces temples que re~ Missait autrefois la prière calhoUque, Le temple, uii priait aujourd'hui l'armée de la France, n'avait Jaulre voûte que le ciel, d'autres bornes que l'immensité. Il convenait qu'il en fût ainsi, et qu'avant la des armes. Dieu, par la bouche de ses ministres, fti faire entendre sans obstacle à ces rivages, dans la langue oii ils les entendaient autrefois, les paroles de résurrection et d'espérance.
Enfin, après cinq jours d'attente, le 19 juin se lève, tl, avec lui. l'aurore de nos victoires.
Au signal parti de leur camp, les troupes barbares
ébranlent, et s'avancent, avec des cris, contre les relûutes que garde notre armée, Berthezène, Loverdo, Des Cars, qui commandent nos divisions, sont h la lèle de leurs troupes, sous les yeux de Bourmont. Lahilte et "Valazé les appuient. Un vieux général de
empire, Porret de Morvan, occupe le poste du péril ivec toutes les ardeurs de sa jeunesse.
Vous étiez là, attendant de donner vos premiers coups, obscurs encore, mais portant déjà vos victoires Jans le m&le fierté de vos regards, capitaines futurs Jes grandes guerres de ce siècle : Lamoricière, Chan- Samier, Dnvivier, Damrémont, qui deviez attacher vos noms à nos batailles africaines; Pélissier, vainqueur 'le Sébastopol; Mac-Mahon, soldat intrépide de MalakolT et de Magenta; Baraguey d'illiers. Vaillant, Forey, Magnan, Chabaud-Latour; et vous, brave Dumesnil, qui deviez écrire cette noble histoire; et vous, digne fils des croisés, Quatrebarbes, qui deviez demander & la France, dans ses assises solennelles, de
CJ
terminer par la croix celle conquête commencée pa: l'épée, et subir h Ancône unedéTaile plus noble qui les plus nobles victoires!
La bataille est engagée. Nos soldais ont vu, pour 1; première fois, accourir, en rangs conTus, du fond de li plaine, à travers les broussailles et les hauts aloès, ce; cavaliers arabesque nousdevions trouver devant nou! j^ durant vingt années. Leurs longs vêtements blano
r;ï soulevés par la course, semblant voler au-dessus ila
^-ç obstacles, rapides comme l'aigle, brandissant leur;
î^ longs fusils, ils se précipitent, arrivent à notre portée
— * s'arrêtent soudain, tirent cl s'enfuient pour rechargei
"^^ et revenir encore. C'est un immense tourbillon, ot
i^i hommes et chevaux partagent la même furie et se com-
muniquent leurs passions. « Il s'élance, disait Job cr « parlant du cheval de l'Arabie, il s'élance, dévorani « l'espace, dès que retentit le bruit des armes. 11 enu lend le signal du combat, et il dit : Vah! De loin, i « sent l'odeur des batailles, il comprend les excitations V des chefs, les clameurs de l'armée '. » Tel le peignait il y a cinq mille ans, l'écrivain sacré, tel nos soldats le voient sous leurs yeux, comme une apparition de cet Orient, immobile jusque dans ses ardeurs. L'armée doit lutter contre un adversaire plus redoutable : c'est la milice turque, qui, depuis trois siècles, fait trembler les populations de la Régence. Elle nous aborde avec une énergie farouche et l'assurance d'une vieille troupe qu'animenl la rage religieuse et la conscience de n'avoir jamais subi de défaite. Le choc psi terrible. Un moment, une de nos ailes est ébranlée; mais les chefs ramènent leurs soldats. On voit l'intré-
1. Forïens et frcracns sorbet Icrram. Ubi audiorit buccinam, cit : Vahl Procul odoratur bclluin, eibortationcm ducuiu, ei ulalum MPrcitua. Job, \x\ix, 2t, 2iJ.
l'armée et la mission de la FRANCE EN AFRIQUE 373
pide Mounier entraînant les siens, lutter seul, avec quelques braves, contre une multitude d'ennemis qui l'ontourent jun mouvement offensif le délivre. Partout le combat est engagé. Nos vaisseaux, qui se sont approchés da rivage, appuient l'armée du tir de leurs canons, et portent le désordre dans les rangs ennemis. Enfin, un cri, un cri terrible, ce cri de l'infanterie française qui fait trembler les champs de bataille, sort à la fois de toutes les poitrines : En avant ! à la baïonnette I en avant!
C'est faitl Le torrent vainqueurse précipite. Tout ce ijui résiste est renversé. Les cavaliers arabes se dispersent auK quatre vents du ciel, allant annoncer à leurs montagnes qu'elles vont recevoir de nouveaux maîtres. Les Turcs seuls tiennent encore et se font tuer avec courage ; mais ils sont désormais trop peu pour notre nombre, nos soldats les écrasent. Ce n'est plusqu'une déroute; ils ne s'arrêteront que sous les murs d'Alger, cl les nôtres franchissent, en les poursuivant, les deux lieues qui les séparent du camp de Slaouéli, dont ils s'emparent et où ils couchent sous les tentes de l'ennemi.
Collines de Slaouéli, vous avez été les témoins de leur victoire, vous avez entendu leurs cris de triomphe et les premiers accents de cette langue, qui était celle de la France et qui vous annonçait l'avènement d'un monde nouveau. Vous les avez vu s'incliner devant l'autel dressé sous vos palmiers antiques 1 C'est là qu'au nom de leur patrie, du monde chrétien tout entier, ils prirent possession de la terre qu'ils allaient conquérir. C'est là que le plus grand de nos capitaines, lepère de l'.AIgérie. a voulu que la prière fixât sa demeure sanctifiée par la pénitence et par le travail, et fit monter sans cesse vers le ciel, par les lèvres qui lui
sont consacrées, un hymne de reconnaissance I Seigneur, que cette prière monte jusqu'à votre cœur! Qu'elle en fasse descendre vos bénédictions sur notre France nouvelle! Qu'elle obtienne la rosée à ses champsja fécondité à ses travaux, la vigueur aux bras de ses fils, la vertu et le courage à leurs àmesl Qu'elle inspire toujours au vainqueur l'humanité et la justice! Qu'elle donne au vaincu l'intelligence des biens que lui assure sa défaite! Qu'elle fasse de tous un seul peuple, et que ce peuple soit digne de vous!
On eût pu poursuivre et tenter d'entrer, le jour même, dans la capitale épouvantée. Mais il faut attendre l'artillerie, que les ordres du chef de la flotte ont retenue dans la haute mer. Ce retard rend te courage i\ l'ennemi, à qui notre prudence semble de la crainte. 11 se présente devant notre camp ; mais les nôtres le poussent, de proche en proche, jusqu'aux collines qui cachent encore Alger à leur vue. Là se livrent des combats nouveaux. Là tombe, mortellement blessé d'une balle qui a brisé sa poitrine, l'un des fils du comle de Bourmont.
Hélas! chrétiens l'un et l'autre, ils s'étaient agenouillés auprès des autels, avant de quitter la France, pour recevoir, des mains du Pontife, comme des croisés d'un autre âge, le Dieu de l'Eucharistie. Et maintenant, le fils, se sentant mourir et parlant des grandes causes de la religion et de la France auxquelles il sacrifiait sa vie, disait en montrant sa blessure : a Elle est bien placée, là. Elle est près du cœur! » Le père, averti de ce coup terrible, ne veut prendre que le temps d'em- "asser et de bénir un fils si digne de sa tendresse; ^, calme, tout entier au devoir, il retourne au poste ombat, et il trouve, pour annoncer son malheur, )aroles que Sparte eût admirées!
'tnxËE ET LA MISSION DE LA FRANCE EN AFRIQUE 377
Les Turcs restent à Sidl-Khalef ce qu'ils étaient à
laouéli. On y voit un de leurs janissaires s'élancer su
ne batterie, et, rejeté dans le fossé, recevoir dix blés
nires sans cesser de combattre, puis, une main coupée
enfoncer de l'autre un poignard dans le cœur, pou
e pas tomber vivant au pouvoir des chrétiens.
Hais tant de valeur sera impuissante. L'armée s'es
lise en marche de nouveau, et vingt jours après celu
ï elle a vu pour la première fois la terre d'Afrique
le domine enfin les crêtes du mont Boudzaréah, su
rs pentes duquel Alger est bâti.
Elle est sous ses yeux, cette ville fameuse, où tan
le captifs, encore chargés de fer, n'attendent leur sa
gt que de sa victoire. Le voilà, ce port, où les pi rate
[[rouvaient leur refuge, et où ils se partageaient le
I liC'po ailles sanglantes du monde chrétien; dans I
I faje, la flotte française, qui appuie nos troupes par s
jprésence; au loin, du côlé du soleil qui se lève, le
riches plaines de la Hitidja; sur toutes les collines, de
maisons sans nombre, avec leurs jardins d'orangei
et leurs lerrasses orientales; et sur les chemins qi
tordent la mer, la population qui s'enfuit épouvantée
L'armée salue de ses acclamations ce grand spectach
qui lui promet enHu sa proie.
Mais entre l'armée et la ville, vers le milieu de I montagne, dominépar nos soldats, commandant Algei se dresse un dernier obstacle : un fort, dont le noi rappelle, comme pour augmenter la fierté légitime à notre triomphe, la défaite de Charles-Quint.
Ses canons tirent sur nos troupes. Notre artilleri les réduit au silence. Bientilt ses murailles sont ba' lues en brèche. Elles vont céder sous nos coups. Déj nos soldats se préparent à. l'assaut, lorsqu'une scèr affreuse et sublime vient les frapper d'horreur et d'ac
miralion. La garnison, qui défend la forteresse, sor en bon ordre, par une poterne, en emportant ses blés ses. On voit un nègre rester seul, impassible, sur le murs ébranlés, au milieu des boulets qui pleuvent d toutes parts. Il disparaît enfin, et, mettant le feu ai magasin de poudres, s'ensevelit sous les ruines qu vomissent au loin, comme un volcan, des flammes e des débris. Ce noir représentant des races africainei semblait renverser, devant le monde chrétien, les der nières barrières de la barbarie.
Toute lutte est impossible désormais. Le Dey, trem blant au fond de sa Kasbali, doit subir la loi du vain queur. Bientôt Bourmont se présente en maître, dans ce palais où la France avait reçu l'outrage que no< mains venaient de venger.
Alger est à nous, ou, pour mieux dire, il est au monde civilisé.
Ils la nommaient « la bien gardée ». Mais ils auraient pu apprendre de nos Saints Livres, qu'il n'y a de bien gardées que les villes gardées par Dieu *. Au jour qu'il a marqué pour leur ruine, rien ne les défend plus : ni les tempêtes ne dispersent les flottes ennemies, ni les flots ne protègent les côtes inhospitalières, ni les remparts ne sont un sûr asile. Leurs pensées se confondent, et l'antique courage qui veillait sur elles n'est plus que folie. Et Dieu s'est enfin lassé de tant de violences et de tant de crimes! Il a eu pitié d'une terre baignée de tant de sang et de tant de larmes, consacrée par la foi de tant de martyrs! Les voilà dans sa main, ces fiers pirates I Ils avaient dit, dans leur orgueil superbe : '^ue nous importe la France ! La France vient de leur
londre et de leur montrer son pouvoir!
Nisi Dominus custodierit civitatcm, frustra vigilat qui custoeam. Ps. cxxvi, 1.
LARXÊB ET LA MISSION DE LA FRANCE El^ AFIIIQUË 379
Hais, en nouij donnant le triomphe, il semble que Dieu s'en montre jaloux.
Le drapeau de la monarchie, qui a guidé nos soldats, tombe au lendemain du jour où il était arboré Fiir les murs de la Kasbah ; le vieux roi qui a préparé la conquête prend le chemin de l'exil; Bourmont quitte Alger en fugitif, n'emportant avec lui, sur une l>arque étrangère, que le cœur de son fils.
El tandis que les noms des princes, des capitaines qui ont pris part à nos guerres africaines, sont restés attachés à nos villes, à nos villages, tandis que nous leur avons élevé des colonnes et des statues, aucun humeau ne garde les noms de ces premiers vainqueurs. Rien d'humain n'a survécu à leur victoire, et le seul monument qui soil resté d'elle est la croix, qu'ils ont replantée sur ces rivages comme un signe de pardon et de vie.
Qu'on cherche à cet oubli des raisons humaines, j'en pourrais trouver moi-même, et je sais que la Providence n'a pas toujours besoin de miracles pour se faire entendre de nous. Mais je n'en vois pas moins que le seul signe qui soit resté de la conquête est un signe divin, et que Dieu n'a voulu, durant un demi-siècle, laisser inscrire, à cûté du sien, le nom d'aucun antre vainqueur. C'est moi, semble-t-il nous dire, c'est moi, qui, par les mains de ces vaillanls hommes, ai ouvert f.c sépulcre, ofi un monde était enseveli I
Le sentiment chrétien de l'honneur avait présidé, dans l'expédition d'Alger, aux résolutions de la France. Devant les menaces d'une nation rivale, elle avait hau-
tement aflirmé ce qu'elle regardait comme un droit et comme un devoir : venger l'injure nationale et les humiliations du monde chrétien, conquérir la Régence et travailler à nous l'assimiler un jour, par son libre retour à la civilisation et à Tancienne foi.
Quelle page eût ajoutée à nos annales l'histoire de notre conquête, si rien n'eût arrêté ces premiers élans ; si nous avions pu, sans obstacle, poursuivre les succès qui, en vingt jours, avaient mis entre les mains de Bourmont, Bône, Oran, et même la lointaine province de Titteri par l'investiture de leurs chefs; si, sans laisser aux Arabes le temps de douter de notre puissance, nous avions remplacé le gouvernement des Turcs par le nôtre; si, en assurant aux populations indigènes l'ordre, la paix, la prospérité, nous les avions gagnées peu à peu par nos bienfaits, par les exemples d'un peuple chrétien I C'eût été une croisade, la dernière, la plus noble, la plus digne de la France et des inspirations de l'Ëvangile.
En un jour tout change d'aspect. La France ébranlée tremble sous les coups de la révolution, de nouveau déchaînée. Au-dedans, l'esprit d'impiété se réveille et repousse toute pensée religieuse, pendant que notre faiblesse encourage les exigences jalouses du dehors. Il semble qu'une entreprise si glorieusement commencée doive avorter dans l'impuissance et dans la honte, et que Dieu en va retirer sa main.
Mais c'est le secret de la Providence de se servir des obstacles pour montrer, comme en se jouant, la faiblesse de nos pensées. De même qu'aux jours de l'hiver, eus voyons, sur nos côtes, les vaisseaux battus par les
Tipêtes qui menacent de les engloutir, mais le naunier dispose ses voiles, tient le gouvernail d'une
in ferme, et c'est la tempête qui l'amène plus promp-
l'armée et la mission de la PHANCt; EN AFRIOtlE ï
tement dans le port ; de même la Providence se sert Qos déchaînements et de nos ardeurs pour condu nos destinées. Nous la verrons, après des résisLam Je dix années, réaliser à la fin notre conquête j ceux mêmes qui l'auront le plus longtemps combatti
Tout semble donc se liguer d'abord contre l'Alger Le prince, incertain de lui-même et de sa proj durée ; les députés de la nation, effrayés des sacrifii i faire, conspirent pour rejeter, comme un fardeî la noble mission qu'avait acceptée l'ancienne mon; chie. Seul, l'instinct national^ toujours fidèle, au fot malgré ses erreurs, à noire vieux génie missionna el guerrier, proteste contre la pensée de cet abandt Chaque fois qu'une voix plus hardie le propose, e est couverte par la voix du peuple, j'allais dire par ïoix de Dieu.
Cela dure dix années, années de contradictions, doutes, de démarches sans gloire, de souffrances, Iravaux stériles, et où rien ne reste digne de la Fran que la constance de ses soldats.
Un vieux général de l'Empire, Clauzel, dont I vertus guerrières méritaient une plus noble tact reçoit, le premier, la mission ingrate de garder, av une poignée d'hommes, les villes occupées par noi assez pour qu'on ne puisse dire que nous abando nons le pays sans combattre, pas assez pour qu' puisse nous accuser de le conquérir. Deux fois, p une pointe hardie, il pénètre dans les profondeurs ■ Tell, jusqu'à Médéah, et emporte sur les indigènes Col de Mouzaïa, dont le nom deviendra fameux p tant de légendes guerrières. Après cette satisfacti donnée à. l'honneur de notre armée, il traite da l'ombre, avec le Bey musulman de Tunis, pour ] livrer les deux tiers de notre conquête. Mais, au pi
mier bruit d'un tel projet, la clameur est si forte, que le gouvernement même, dont il suit les vues, est contraint de désavouer et de rappeler le négociateur. Berthezène, Rovigo, Voirol apparaissent à peine. Drouet d'Erlon leur succède, condamné à la même impuissance par suite des mêmes desseins. C'est à peine si, durant quatre années, quelques points nouveaux du littoral, Arzew, Mostaganem, Bougie, sont ] enlevés aux Arabes. Ils les assiègent aussitôt, comme t ils assiègent déjà Alger, Bône et Oran.
Ces incertitudes ne retarderont pas seulement la conquête; elles la rendront plus sanglante, en per- ' mettant à de formidables obstacles de se dresser contre nous.
Rien n'a remplacé, dans la Régence, l'administration cruelle, mais forte des Turcs, et les indigènes, délivrés du joug, sont en proie à la plus affreuse anarchie. Se ruant partout sur leurs anciens maîtres e t sur leurs fils, les Coulouglis, les Arabes et les Kabyles ensanglantent, par leurs massacres, Médéa, Miliana, Mascara, Tlemcen, toutes les villes de l'intérieur. Les tribus se livrent à leurs goûts de guerre et de pillage, tantôt luttant entre elles pour venger d'anciennes injures, tantôt s'alliant pour se jeter sur nos postes, pour piller nos transports, n'écoutant encore, dans ce premier délire de l'indépendance, que les instincts de sang, de brigandage, de courses guerrières, qui animaient leurs chefs de hasard. Nous pouvions profiter de ces désordres, et tenir divisées des races alors irréconciliables, Maures des villes qui cherchent à dominer par la ruse^ Arabes qui courent les plaines. Kabyles qui gardent sur leurs montagnes leur antique indépendance. Mai^ qu'attendre d'yeux inattentifs, sans cesse tournés ver^ la France, pour y surprendre le signal du retour? t*^
tE ET LA MISSION DE LA FRA^CE EN AFRtOUI^ 383
musulman couvre également, pour noire igno- :aace, le vainqueur, dont nous avons rompu le joug rfculaire, et le vaincu, dont nous avons brisé les fers.
Et cependant, sur les sommets de l'Atlas, formant, !>ec les restes des Libyens et des Berbères, la masse iltspopulationsindigènes, se trouvent les descendants chrétiens. C'est le Liban de l'Afrique, mais un Liban que l'Europe a délaissa, et où peu à peu lechrisianisme a disparu, après la destruction de son sacerifce. Laborieux, sobres, pleins de courage, exempts le fanatisme pour une religion imposée par de lonfiics violences et quatorze fois reniée par eux, séparés its Arabes par le ressentinîent de l'opprimé contre %presseur, n'ayant pas subi la loi des Turcs, con- ■eriant encore, dans quelques tribus, le signe sacré lie la croix, et, d3,ns toutes, le code ou, comme ils Jisent, le canon de leurs lois civiles, les Kabyles semiilaient destinés à notre alliance. C'est un de leurs chefs qui, dans les premiers temps, disait ces paroles remarquables, rapportées par Bedeau : « Nos ancêtres ml connu les chrétiens, plusieurs étaient fils des (hréliens, et nous sommes plus rapprochés des Franfais que des Arabes, u
L'Europe voit, en ce moment, une nation inforlunée, déchirée par les serres de l'aigle moscovite. Selon toute apparence humaine, elle perdra son nom, •a langue, sa foi, tout ce qui constitue la vie d'un peuple. Mais si, après de longs siècles de martyre et de mort, il était donné à la Pologne de renaître à l'indépendance; si une nation sœur, ayant la même foi, les mêmes ardeurs généreuses, revenait lui dire : « Léve-toi, et reprends le nom et la gloire de tes
pères ; n est-ce que les fils des martyrs qui ont inondé
le sol de leur patrie d'un sang magnanime ne tressail-
384 APPENDiCif:
liraient pas à cet appel? Est-ce que, réveillés peu peu de la servitude, ils ne salueraient pas leurs lib rateurs par des cris d'allégresse ?
El nous, je le dis avec tristesse, nous avons trou devant nous, sans la reconnaître, une autre Pologn les restes de ce peuple qui eut pour pasteurs et poi maîtres les Cyprien, les Optât, les Augustin, les Fu gence. Nous devions, dès le premier jour, jeter-à si montagnes et à ses vallées le cri de la délivrance. Noi devions lui dire : a Afrique chrétienne, sors du top beau ! Réunis tes débris épars sur tes monts et dai tes déserts ! Reprends ta place au soleil des nations, U sœurs dans la civilisation et dans la foi ! Que tes en fants, apprenant de nouveau ton histoire, sachent qii nous ne venons à eux que pour leur rendre la lumièn la grandeur, l'honneur du passé ! »
Cette pensée ne nous est pas venue, tant étaiei grandes notre ignorance et notre insouciance du sped tacle qui frappait nos regards; tant était puissante e quelques-uns la haine hypocrite qui poursuivait la f^ jusque dans ses plus anciens souvenirs, haine infernal qui sacrifiait, qui sacrifierait encore à son impiété, poii des siècles peut-être, les intérêts de la patrie elle san des chrétiens I
Lorsque nous reconnaîtrons plus tard notre erreui avec les progrès de la conquête, avec la science pli^ exacte de l'histoire, avec le réveil de la foi, il ne seii plus temps. Nos coups auront porté sur l'Arabe et su le Kabyle, et leur sang également versé par nos main les auront unis dans une haine commune contre leu commun agresseur.
Déjà l'abandon calculé, où, en dehors de la portée di
ion de nos places, nous laissons les races indigènes roduit ses premiers effets. Elles viennent de se don
i; ET LA MISSION DE LA FRANCE EN AFRIQUE 383
er unchef , qui réunira leurs forces éparses et les laam contre les chrétiens.
C'est dans le Beylick d'Oran, plus remuant et plus tioalique, que le pouvoir d'Abd-el-Kaderprendra naismœ. Les marabouts, seule autorité alors reconnue luQ peuple qui n'a plus d'autre lien commun que sa ji, concertent son élévation et assurent bientôt son Tfdit par des fables qu'accepte une foule crédule. Jeune, ardent, cavalier intrépide, savant et poète au- »dI que peut l'être un barbare, le marabout de la tribu « Hachems, qui vient d'être proclamé chef de la iisrre sainte, ne tarde pas à séduire, par ces dons extéleurs, les tribus qui l'entourent. Il cache encore, sous 'sapparences de l'humilité, de l'amour de la patrie ;iie la religion, l'ambition qui le dévore. Bientôt son fclepourleCoran.sesprédications contre l'infidèle, les ms qu'il met à flatter les plus pauvres, sa valeur qui bïe avec un bonheur téméraire le feu des Français, idI assis son pouvoir. Dès lors il parle en maître, et Est dans leur sang qu'il étouffe ses rivaux.
C'est peu que de fonder un empire ; il faut lui dénier des conditions de vie et de durée. Là se manifesera le génie de l'Émir. Chaque tribu reçoit un chef qui Ui répondre d'elle. Une implacable justice veille à eyécution des lois et réprime le brigandage. L'ordre et bpaix succèdent àl'anarchie. Il crée des finances régulières, par les droits d'investiture renouvelés chaque année, par la dime de la guerre sainte. Il a une capiisle, des fabriques d'armes, il aura bientôt une armée, « le sultan du Maroc lui-même enverra des ambassafcurs au fils de Mahi-Eddin. Et tout cela est l'œuvre iun Arabe de vingt-trois ans, dont l'enfance avécude l'aumône, et dont la jeunesse s'est passée au fond des noQlagaes, sous la pauvre tente d'un marabout. Tant
le génie a de puissance, tant les œuvres devienne] faciles, quand un peuple entier soutient un homme, i qu'il ne semble plus penser, aimer, haïr, vivre qi par lui !
Mais il va faire plus encore. Il va faire accepter < consacrer par nous le pouvoir qu'il destine à nousrei verser.
Sous Tempire de la même pensée qui avait dicté Clauzel un traité de cession au souverain de Tunii Desmichels, qui commande à Oran, entre en relation avec Abd-el-Kader. Bientôt le marabout de Mascac traite presque de pair avec la France. Diplomate e naissant, comme tous les Arabes, il se crée des inte ligences et des appuis jusque dans l'entourage du soi verain. L'appui des Juifs indigènes, leur or achèvent d lui aplanir toutes les voies. Son autorité est reconnu! Onlui accorde unmonstrueux monopole, source de m sères pour les Français, d'oppression pour les Arabes on ne fera de commerce qu'avec lui seul. On lui four nira des armes, on combattra ses adversaires, on rc cevra ses envoyés, dans l'espoir de se décharger, à c prix, sur un vassal puissant et sans la honte d'u abandon visible, du pesant souci de la conquête.
C'en était fait de l'Algérie. Encore quelques années d patience et de ruse, pour donner à son autorité la cou sécration du temps, pour former ses troupes régulières pour fondre ses canons, acheter ses armes, et l'Émi pouvait jeter nos soldats à la mer. Mais, tandis qm sous le masque d'une indififérence étudiée, Abd-el-Kade se rit de notre aveuglement, il tombe lui-même, selo belle expression de Bossuet, dans des ténèbres plu
isses, sans qu'il faille autre chose, pour lui ren
série sens, que ses propres prospérités.
out à coup, l'écho d'un effroyable désastre arrive;
LABKÉE ET LA MISSION DE LA FRANCE EN AFRIOUE î
h France des bords de la Hacta. L'Émir est ve l,ii*que sous les murs d'Oran, châtier, avec insolem |] tribu des Smélas.nos auxiliaires fidèles. Il eiumène iLirce leurs otages. Trézel, qui a succédé ADesmiche le poursuit pour délivrer les prisonniers, ne vouU fas.malgré les traités, accepter la honte de voîrfrapi Jes hommes, dont le seul crime est de nous servir, reprend de force sa proie h l'Émir; mais au retoi <icolonne, qu'alourdissent un convoi pesant, les roii ■le ses canons, les charrettes des vivres, les voitui ifi blessés, est surprise dans les gorges profondes ce [lies par les marais de la Macla. Les indigènes ( iicupé, en troupes innombrables, les crêtes qui co: mandent l'étroit passage. Ils fondent sur nous, de ( liutcurs. Notre petite troupe se serreet répond pars (eu à celui des Arabes. Mais le convoi retient sa marcl L« conducteurs effrayés embourbentleurs chars da les marais. Nos soldats veulent les défendre et sau\ \ti blessés ; mais sur la longue ligne oii ils doivent déployer, ils sontcoupés. et partout entourés d'enn mis, Lescompagnies élrangères, réfugiées sur un m melon où elles se défendent avec courage, sontmen cfes d'être anéanties. Oudinot est mortellement frap en se portante leur secours. Cependant Abd-el-Kad( îïecl'instinctdu barbare, fait mettre le feu aujtherb liesséchées et aux broussailles qui couvrent la ten Le théâtre du combat est une fournaise, dont un sol lirùlant et-le vent du désert augmentent encore I ardeurs. Seuls nos canons protègent la retraite dést donnée d'une troupe qu'a gagnée la folie. Mais déjà eonvoitoulentier est entre les mains des Arabes, etn soldats entendent de loin les cris denosblessés égorg parces sauvages avides de pillage et de sang. No wions perdu le quart des nôtres, etAbd-el-Kaderpo
vail envoyersur tous les points de l'Algérie lestrophé de son triomphe.
L'illusion sera de courte durée. Un longcri d'horre accueillit dans la France entière le récit lugubre de massacre. Il faut relever l'honneur de nos armes. ] vengeur de notre défaite sera celui-là même, qu chargé de négocier l'abandon de l'Algérie, a dû i retirer devant les manifestations de l'opinion alarméi Mais Clauzel est un homme de guerre. Il saura faîi expier à l'Émir la mort de nos soldats. Pour mieu marquer l'importance de cette revanche militaire, o lui adjoint l'héritier même du trône, qui devait long temps partager avec honneur la vie de notre armé africaine, et entreprendre son histoire interrompu par la mort.
Mostaganem, La ChifiFa, l'Oued-Djer, les Benî-Salal sont le théâtre de dures représailles. Ce n'est pas asse2 îl faut poursuivre le vainqueur jusque dans sa capitale Mascara tombe sous les coups du maréchal et révèh la gloire naissante de Lamoricière.Tlemcen est occupé et leMéchouar, où le vieux Mustapha tenait encore ave< ses Turcs, est confié à la constance intrépide de Gavai* gnac. Le Sig,rHabra, le Ghéliff, voient nos soldats s'avancer sans résistance et se montrer jusque sous Médéah.
Puis, comme s'il craignait de pousser trop loin la
victoire, Clauzel retourne en France, et l'Émir reprend
l'offensive. Bugeaud, dont l'Algérie apprendra plus
tard à connaître le nom et à bénir la mémoire, mais
qui est encore l'adversaire déclaré de la conquête,
naraît un moment pour battre Abd-el-Kader à la
Hk, et, vainqueur, conclure bientôt avec lui, à
na, un pacte nouveau, où se montrent, plus
que dans celui d'Oran avec Desmichels,
l'armée et la mSSION de la FRANCE EN AFRIQUE 389
les pensées secrètes et la faiblesse du pouvoir. Cest alors qu'a lieu, pour donner à Topinion une satisfaction nouvelle, la première expédition de Constantîne. Elle aboutit à un désastre plus douloureux que celui de la Macta. Clauzel est revenu pour diriger cette campagne contre la province de TEst, restée, par les traités, en dehors des contrées livrées à l'Émir. Insufïi* stnte par le nombre; en butte, sous le ciel africain, vue. rigueurs inaccoutumées d*un hiver de Russie; nanquant d'abri, de pain, de munitions que les terres iéfoncées par les pluies n'ont pas permis de transliorter, l'armée est obligée à la retraite. Elle était par* tie de Bône au commencement de la saison des pluies, elle y revient diminuée de moitié, couvrant les chefmins de ses morts, après avoir vu, à Gonstantine, les femmes musulmanes se précipiter au massacre des malades et des blessés qu'elle laissait derrière elle. Elle eûl péri tout entière, sans la mâle constance du maréchal» qui montra dans sa défaite les vertus du grand capitaine, et sans l'intelligence et le brillant courage d'un simple commandant, dont le nom entra, ce jourlà, dans la gloire — c'était Changarnier.
La défaite est suivie dans le pays et dans l'armée d'un élan semblable à celui qu'a fait naître La Macta. Damrémont reçoit la mission d'effacer son souvenir de nos annales.
Général, mort, comme Turenne, aux bras de la victoire, capitaines, soldats intrépides, ensevelis vivants sous les murailles que vous veniez de conquérir, vous allez enfin faire céder, devant votre gloire, les oppositions obstinées et nous assurer l'avenir!
Asile imprenable des anciens maîtres delaNumidie, Cirlha, la ville du diable, selon les légendes africaines, est bâtie, comme un nid d'aigles, sur un piton aride
que les gouffres du Rummel entourent de toutes pa.r et qu'une langue étroite, avec un pont jeté sur 1 abîmes, relie seule à la terre. Pour défendre ces e trées que les canons protègent à Tintérieur, tous 1 habitants se sont faits soldats. Du haut de leurs mi railles, des fenêtres de leurs noires maisons transfo mées en forteresses, ils accueillent avec des cris, di malédictions et des menaces, notre petite armée qu' nime la présence de Nemours, l'un des fils du roi. C somme le vieux Ben Aïssa, qui commande au nom d Bey Ahmed, de se rendre. Il répond avec une fierl antique que ne démentira pas son courage : « Si t manques de poudre, nous t'en enverrons; si tu n'a pas de pain, nous t'en fournirons; mais tant qu'ui vrai musulman restera dans la ville, tu n'y entrera pas! » — « Voilà des braves, dit le général en rece vaut leur réponse ; nous n'en aurons que plus d'hon neur. »
Le temps, une fois encore, s'est déclaré contre nous La pluie mouille nos poudres et défonce les routes C'est sur leurs bras que nos soldats portent les canons, à travers le lit et les pentes du Rummel, jusque sui les hauteurs du Goudiah, sous le feu même de l'ennemi, qu'ils affrontent sans pouvoir lui répondre. Tout est enfin préparé. Le soleil, succédant aux sombres nuages des jours précédents, éclaire de ses rayons le commencement du combat, et les nôtres proclament, dans leur pittoresque langage, la victoire prochaine des soldats du Christ sur ceux de Mahomet.
Bientôt le canon tonne des deux côtés. Un boulet,
parti des remparts, vient frapper le général,au moment
il s'avance pour en reconnaître les approches. Il
be au poste du péril et de l'honneur. Valéele rem-
S sans que l'ardeur de l'armée se ralentisse, Biep-