QUÊTEUR » EN FRANCE
Bien des fois, depuis i83o, les prêtres d'Alger et leurs évêques avaient rêvé, projeté de former une société de missionnaires pour l'évangélisation des infidèles du pays. Ils lisaient, dans les statuts diocésains publiés en 1849, un article spécial qui disait : « Les prêtres de notre diocèse ne perdront jamais de vue la mission des indigènes, et ne négligeront rien pour hâter le moment désiré de leur conversion... Ils s'appliqueront a l'étude de la langue arabe, du Coran, des usages et des mœurs des indigènes, afin d'être à même de leur montrer dans l'occasion le côté faux et immoral de leurs croyances ». Les mêmes statuts recommandaient aux prêtres les petits enfants arabes, « comme l'espérance la mieux fondée de leur mission auprès des infidèles » ; tout en leur
prescrivant a de procéder avec la plus grande mesure ».
La même idée prenait corps dans des projets et des essais. En novembre 1 837, en même temps qu'il fondait l'Association de prières pour la conversion de ces peuples, le P. Ducat, de la Compagnie de Jésus, avait conçu et dressé le plan d'une Mission arabe, comme il l'appelait. C'était une société apostolique établie sur des bases identiques a celles qui portèrent ensuite la Congrégation des missionnaires d'Alger. Il y eut même un commencement de réalisation. Quelques prêtres de zèle se réunirent, a l'ombre de Notre-Dame d'Afrique, dans une maison de campagne, la maison Ferraton, pour essayer ensemble un noviciat préparatoire à l'œuvre évangélique. L'un de ces prêtres généreux était M. Banvoy, plus tard curé de la cathédrale, lequel devait avoir du moins la consolation d'assister aux débuts d'une autre société de missionnaires, avant de fermer les yeux.
On sentait que l'heure de la rédemption était proche. MgrPavy en avait tressailli d'espérance; et, peu de temps avant de mourir, il pouvait s'écrier : « Une voix intérieure se fait entendre à notre âme. Elle nous dit que les signes des temps se multiplient et se rapprochent... A l'œuvre donc! Connaissons tous, chrétiens, la noble mission qui nous est confiée. A vous, fidèles, la prière et l'exemple delà vertu; à vous, vierges chrétiennes, le charme vainqueur de la pureté et de la charité ; à nous, prêtres, avec tout cela, la prédication privée et publique; à nous de témoigner partout et à haute voix de la nécessité d'abandonner l'Islamisme pour la loi du Seigneur Jésus ! »
C'était, plus qu'ailleurs, au grand séminaire d'Alger, à Kouba, que ce feu sacré de l'apostolat brûlait dans le cœur des maîtres et des élèves. L'homme qui en portait en lui le principal foyer était le supérieur, M. Joseph Girard, que Mgr Lavigerie nous a déjà fait connaître. Ardent zélateur de l'apostolat des Arabes, il avait même eu l'honneur de souffrir pour cette cause. En i85i,
ayant été convaincu d'avoir ramassé dans les boues d'Alger quelques petits indigènes dont il avait voulu faire des hommes, il avait été dénoncé au procureur général, M. Achille Marrast, accusé de détournement de mineurs et d'exploitation d'enfants arabes, enfin menacé d'emprisonnement ou d'expulsion , sous la prévention — qui l'eût cru? — « d'avoir violé la capitulation d'Alger! » Le supérieur prenait aujourd'hui sa revanche en soufflant les mêmes flammes de zèle dans ses jeunes clercs ; et pour qu'ils ne perdissent pas de vue ce grand objet de leur vocation, il leur faisait réciter chaque jour des prières en commun à ces intentions.
Entre tant d'œuvres diverses, écrivait de lui Mgr Lavigerie, M. Girard en distinguait une qui fait aujourd'hui un des grands objets de ma sollicitude pastorale, comme elle avait fait longtemps l'objet de ses vœux. Au milieu de cette multitude d'infidèles qui nous enveloppent et dont un grand nombre descend des anciens chrétiens de notre Afrique, il avait compris le devoir impérieux et doux pour l'Eglise, pour la France, de travailler à leur retour en leur rendant la foi perdue. Il s'était même personnellement appliqué à cette œuvre, autant que le pouvait un homme isolé et combattu par tant d'obstacles. Et vous savez, Messieurs, qu'il a souffert pour elle. »
M. Girard, à l'époque où nous a conduits cette histoire, 1868, avait soixante-quinze ans. C'était un vieillard à tête et barbe blanches, comme les peintres représentent le vieillard Siméon qui attendait « le lever de la lumière sur les nations, et la gloire de son peuple d'Israël ». Le clergé des trois diocèses, formé tout entier par ses soins, l'appelait « le Père éternel », à cause de son âge avancé et de son aspect vénérable, « Dans ce temps là, raconte encore l'Archevêque, je cherchais dans mon clergé, des prêtres qui pussent se charger de la direction de nos orphelinats arabes, et je regrettais de ne
pas trouver une société d'hommes apostoliques qui pût venir à mon aide. Un jour que j'avais médité sur ces pensées, je vis entrer chez moi le vénérable M. Girard. Ce digne fils de saint Vincent de Paul, me présentant trois élèves de son séminaire, me dit : « Voici des jeunes gens qui viennent s'offrir à vous pour l'apostolat africain ; avec la grâce de Dieu, ce sera le commencement de l'œuvre que nous avons désirée.
« Je le vois encore, ajoute l'Archevêque, courbant sa tète blanche, s'agenouillant avec ses trois séminaristes, et me demandant de bénir et d'accepter leur dévouement. Te le bénis, en effet, plein à la fois d'étonnement et d'émotion, car je n'avais été prévenu de rien, et cette offre qui répondait à mes préoccupations me paraissait comme surnaturelle. Je les relevai, je les fis asseoir, je les interrogeai longuement; j'opposai, comme je le devais, toutes les objections possibles. Ils y répondirent, et mon consentement fut enfin donné pour un essai, à titre d'épreuve. »
Que s'était-il donc passé? Un soir du mois de décembre 1867, M. Girard faisant l'instruction à ses séminaristes réunis pour l'exercice de la lecture spirituelle, avait laissé déborder son âme sur l'évangélisation des infidèles. Peut-être la récente arrivée du jeune Archevêque avaitelle encore exalté ses espérances; il ne les avait jamais exprimées avec une plus grande chaleur et une plus vive confiance : « Eh! Messieurs, s'écria-t-il, qui sait si dans cette salle, parmi ceux qui m'entendent, il n'y en a pas un, pas deux, pas trois peut-être, qui se dévoueront à cette œuvre des missions auprès de ces pauvres égarés? »
Le même soir, à la récréation, trois de ces jeunes gens se trouvèrent réunis par hasard, ou mieux par une volonté providentielle de Dieu. — « Eh bien, que pensezvous de la lecture spirituelle? demanda l'aîné des trois. — Et vous? » lui dirent les autres. Mis ainsi en demeure de répondre à sa propre question, le premier reprit résolu-
ment : « Eh bien, moi, je pense que je pourrais bien être un des trois! — Et moi aussi, dit le second. — Et moi de même, dit le troisième. » Celui qui avait posé la question puis fait la réponse était Charles Finateu, de Koléah, en Algérie. On se souvenait que depuis son enfance, et dès le petit séminaire, il n'avait cessé de répéter : « Pour convertir les Arabes, il faudra se faire arabe comme eux ». L'autre était Eugène Barbier, du diocèse de Lyon. Le troisième était Louis Pux, de Bougie. Ils ne s'étaient jamais rien dit de leurs aspirations. Ils n'en avaient jamais parlé au supérieur qui, du reste, n'était le directeur spirituel d'aucun d'eux. C'était Dieu seul qui avait inspiré à M. Girard cette exhortation, et ménagé entre eux cette première rencontre. Tous trois devaient être, sinon les fondements, du moins l'échafaudage de l'édifice arrêté dans les célestes desseins.
Etonnés eux-mêmes et charmés de l'identité de leurs vues d'avenir, ils parlaient déjà d'aller s'en ouvrir ensemble au supérieur : « Non, pas encore, dit le plus âgé, il ne faut pas s'emporter. Avant de faire cette démarche, demandons à Dieu ses lumières. » On convint en conséquence qu'on ferait une neuvaine à sainte Philomène, « la chère petite sainte » de M. Girard; et de plus on décida que, durant ces neuf jours, pas un mot ne serait échangé entre eux ni sur la mission, ni sur les Arabes, ni sur rien qui se rapportât à cette vocation, s'en remettant absolument et uniquement à la décision du ciel.
La neuvaine terminée, leur résolution à tous trois était plus que jamais de se dévouer à la conversion des musulmans, et de former une société instituée à cette fin. L'idée avait germé et mûri, durant ces jours, aux feux du Saint-Esprit.
Quand alors ils vinrent ensemble auprès du supérieur, le vieillard accueillit leur dessein avec plus de joie qu'il n'en fit paraître, il voulait les éprouver : « Il faut beaucoup prier, » leur dit-il. — Mais nous venons de faire une
neuvaine à sainte Philomène. — Eh bien, faites-en une seconde, puis vous viendrez me trouver ». La seconde neuvaine donna la même réponse que la première. « Allons, c'est bien, leur dit le vénérable maître. Tenez-vous fortement unis : funiculus triplex difficile rumpitur ». Puis il promit de les présenter bientôt à l'Archevêque.
L'un d'eux, M. Finateu devait être ordonné sous-diacre, le 19 janvier. Ce fut à dix jours de là, 29, fête de saint François de Sales que l'Archevêque fixa la date de son audience. Les trois jeunes gens étaient partis de Kouba, de grand matin, pour aller faire la communion à Notre-Dame d'Afrique, invoquée déjà par eux comme la patronne de l'œuvre encore dans son germe. Leur pasteur ne leur cacha rien de leurs épreuves futures. Il leur fit même envisager la perspective du martyre, en signe de quoi il leur remit une relique du vénérable martyr Geronimo. Puis il les congédia par ces solennelles paroles : Ite, docete omnes gentesl
Rentrés à Kouba, les trois postulants, tout en gardant leur secret et en suivant comme auparavant les cours et exercices ordinaires de la maison, se rapprochèrent le plus possible de la nouvelle vie qu'ils ambitionnaient : prières spéciales faites en commun, communauté de bourse, étude pratique de la langue arabe, visites dans les gourbis, et distribution de quelques aumônes, les jours de promenades. L'idée qu'ils se faisaient alors de leur futur institut était celle de l'union de la vie monastique et de la vie apostolique, comme serait celle d'un trappiste faisant des missions auprès des indigènes.
Telles furent les origines de la Société des missionnaires d'Alger. Tout v est humilité et impuissance du côté des hommes , surtout si l'on considère que les trois postulants ne demeurèrent pas dans la voie qu'ils avaient seulement mission d'ouvrir aux autres. Mais, d'autre part, et dès le premier instant, on y voit la prière, la bénédiction , la communion , l'aumône , l'intercession des pa-
trons célestes : Sainte Philomènej le vénérable martyr Geronimo, Notre-Dame d'Afrique. On pouvait donc espérer, car ce sont là, au premier chef, des puissances de Dieu.
Les vacances dispersèrent les trois jeunes apôtres, mais sans les désunir. L'Archevêque leur écrivit pour leur donner rendez-vous à Saint-Eugène , près de lui. « Il les plaçait là, disait-il, dans la pensée de s'occuper lui-même de leur formation. » Mais il avait trop à faire ailleurs dans ce temps-là.
En effet, l'heure à laquelle Dieu lui envoyait ces premiers ouvriers était précisément celle où l'ouvrage se trouvait gravement menacé dans son existence. Ses lettres et instructions sur l'urgence de laisser le christianisme pénétrer dans l'Algérie musulmane avaient été regardées par l'autorité supérieure de l'Algérie comme une déclaration de guerre, et un péril pour la tranquillité publique. Dans cette alternative posée par sa dernière lettre à ses prêtres, « ou laisser donner l'Évangile aux Arabes ou les chasser dans leurs déserts », la presse malveillante affectait de voir la menace de refouler au loin les indigènes réfractaires à notre foi. C'était le marchandage des consciences pour un morceau de pain ; c'était le crois ou meurs retourné contre les musulmans ; leur réponse serait la guerre sainte. Et il se trouvait des Français qui, par haine de la religion de leurs pères, ne craignaient pas de semer ces alarmantes interprétations parmi les tribus, dans les douars, au risque de jeter la France dans de sanglants hasards.
C'est ainsi que le journal officiel du gouvernement, le Moniteur de V Algérie, dans son numéro du 19 mai, se crut obligé de rassurer les Arabes, en donnant magistralement à leurs convertisseurs cette hautaine leçon de théologie et d'histoire : « Tout le monde sait, disait-il, que le christianisme ne s'est pas imposé par la force aux peuples de la vieille Europe. Ce serait méconnaître le
grand principe de la charité que de vouloir profiter de la misère du moment pour faire de la propagande religieuse parmi les musulmans. » Le journal voulait voir la force là où l'Evêque n'appelait que la charité et n'invoquait que la liberté : c'était le sophisme s'épanouissant dans sa plus belle fleur.
Les actes devenaient agressifs, ainsi que les paroles. « On me cherchait querelle pour des questions de détail et de forme , écrivait ensuite Mgp Lavigerie ; et cela avec une telle acrimonie qu'il était aisé de voir que le fond même de la question d'apostolat était en jeu. » L'autorité militaire lui retira les quelques zouaves employés à l'orphelinat des garçons. Ces braves soldats s'étaient attachés aux enfants, et réciproquement; la séparation fut douloureuse. L'Archevêque était là, assez ému lui-même; il brusqua les adieux : « Allons, vous me faites perdre mon temps, il faut en finir, mes enfants... Adieu ! » Le général de Wimpfen s'excusa d'avoir dû lui retirer ces auxiliaires : il avait des ordres : « Général, lui répondit Mgr Lavigerie, vous faites votre métier de soldat, et moi celui de père. » L'instigateur présumé de cette mesure vexatoire , comme de plusieurs autres, était le colonel Gresley, depuis ministre de la guerre, le mauvais génie du gouvernement général. Mais quand ensuite on en vint jusqu'à oser réclamer des dommages-intérêts pour l'usure des outils et attirails de culture prêtés aux orphelins, l'Archevêque s'indigna : a Ce serait, répondit-il, une honte pour l'armée. Qu'on vienne faire saisie chez moi, si l'on veut; mais je ne céderai point. »
Encore avait-il besoin, avant d'affronter la lutte, d'appuyer sa position sur la faveur populaire. Il le fit à sa manière, en s'attachant la colonie par un nouveau bienfait. Le ier mai 1868, une Lettre circulaire de lui annonça à ses diocésains la fondation et prochaine ouverture d'un Asile des vieillards des deux sexes, sous la
direction des Petites-Sœurs des pauvres. « Cette institution, disait-il, est destinée aux vieillards que l'âge et les infirmités rendent incapables désormais de gagner leur vie. Elle est exclusivement réservée aux Européens, et, de préférence, aux Français. C'est dans les plis et presqu'au sommet de Frais- Vallon, section de la Houzaréah, qu'est située la propriété dont j'ai fait l'acquisition pour y établir notre hospice. Les Petites-Sœurs des Pauvres, si connues par leur dévouement et leur charité, viendront s'y établir au mois d'octobre de la présente année. Les vieillards y seront entretenus gratuitement jusqu'à leur mort. »
Iil n'y avait pas à craindre qu'un tel établissement manquât de clientèle. L'Archevêque n'en demandait pas moins à ses curés, six mois d'avance, de lui transmettre dès lors les demandes d'admission de leurs paroissiens, à qui ils feraient du haut de la chaire le cture de la présente lettre. Il fallait s'emparer de l'opinion dès cette heure.
Il ajoutait ces paroles très intentionnelles et toutes de circonstance : « Vous leur direz en même temps, Messieurs, combien je suis heureux de donner par là une preuve nouvelle de mon inébranlable et paternel attachement à tout ce qui intéresse notre colonie. » Et, comme il se pouvait que quelques-uns trouvassent qu'il s'était jusque-là incliné vers les indigènes trop exclusivement, il disait : « Pour remplir mes devoirs d'homme, de chrétien et d'évêque, je secours autant que je le puis, dans les veuves et les enfants, l'affreuse misère d'un peuple tristement déchu, sans attendre rien autre chose que la satisfaction du devoir accompli, et sans autre ambition que de montrer, une fois de plus, les divins caractères d'une religion qui ordonne d'aimer, de secourir tous les hommes, même au péril de sa propre vie. Mais je suis doublement heureux de pouvoir travailler efficacement aujourd'hui à consoler, à honorer la vieillesse de
ceux que me rendent plus chers encore et les souvenirs dune commune patrie et les liens de la paternité spirirituelle. » Il se promettait donc «de les accueillir, disait-il, avec joie, avec respect, comme on reçoit le guerrier qui revient blessé du champ de bataille où il a combattu pour son pays. )>
Cette Circulaire venait à son heure ; et c'était sans doute çncore pour les besoins de cette heure que l'Archevêque plaçait cet Asile hospitalier sous le vocable de l'Impératrice des Français : « Cette demeure des vieillards, asile de leurs derniers jours, je la nommerai d'un nom qui leur rappellera la charité dans ce qu'elle a de plus noble et de plus touchant, je la nommerai la Maison de Sainte- Eugénie. Et ce souvenir ne sera que justice puisqu'il leur rappellera l'auguste bonté avec laquelle mon projet a été accueilli par les souverains de notre France. Les vieillards reçus dans notre Asile n'oublieront pas cette généreuse initiative ; et les prières qu'ils adresseront à Dieu pour l'Empereur, pour l'Impératrice , pour la colonie, nous obtiendront, j'en ai la confiance, des jours meilleurs et plus prospères. » Déjà engagé dans une lutte inégale, l'Evêque se ménageait des alliances souveraines.
Enfin cette situation qu'on venait de lui faire, et qui allait bientôt éclater en public , Mgr Lavigerie en laissait apparaître quelque chose ici, dans un Post-scriptum qui, disait-il en tête, « ne doit être ni lu en chaire, ni communiqué au public et surtout aux journaux. » Cette page disait donc confidentiellement. « On a fait circuler avec persistance, durant ces derniers jours, des bruits auxquels je n'attacherais en temps ordinaire aucune importance, mais que je crois nécessaire de vous signaler dans les circonstances actuelles. On m'a dit et écrit, de plusieurs côtés , que pour donner le change à l'opinion sur les œuvres de charité entreprises par moi en faveur des enfants et des veuves indigènes, on chercherait à surexciter à dessein, dans les tribus et dans les villes mêmes le fa-
natisme musulman, pour s'en faire une arme nouvelle contre la liberté de la charité et surtout de l'apostolat catholiques. Je ne puis croire encore à une aussi perverse tactique. Néanmoins, comme l'attaque, si elle existe, serait odieuse, et que le droit de défense est pour nous incontestable, je vous prie et même je vous ordonne expressément, dans l'intérêt de notre commun ministère, de me faire connaître, sans crainte aucune, tous les faits de nature à éclairer ces menées ténébreuses, supposé qu'elles soient réelles , dès qu'ils viendront à votre connaissance. Je prendrai ensuite moi-même les mesures de prudence et de précaution que je croirai nécessaires. ))
A la date de cette lettre, Ier mai, il y avait déjà, sans qu'on le sût au dehors, sept jours qu'un coup violent avait été porté à Mgr Lavigerie ; et le coup partait de haut. Sa lettre du 6 avril, avec son post-scriptum sur les actes d'anthropophagie commis dans le cercle de Tenès, publiée, commentée par les journaux d'Algérie et de France, avait jeté hors de lui-même le maréchal de Mac Mahon. « Il y avait, disait-il, trouvé des opinions telles qu'il avait cru de son devoir de protester immédiatement, au nom du gouvernement. » Le 26 avril, il avait donc écrit à Msr l'Archevêque une lettre de vives remontrances qui commençait ainsi :
« Monseigneur, lorsqu'au mois de juin 1866, M. le Garde des sceaux me fit connaître que l'Empereur avait l'intention de vous appeler à l'archevêché d'Alger, vous avez bien voulu me dire que vous acceptiez très volontiers cette position où vous vous croyiez appelé à remplir une mission providentielle. Comme je ne m'expliquais qu'imparfaitement le sens que vous attachiez à ce mot de mission, je vous demandai si vous vouliez parler de la conversion des musulmans au christianisme. Votre réponse fut qu'ayant habité quelque temps l'Orient, vous aviez la conviction que ce n'était pas par des prédications, encore moins par la force qu'on pouvait arriver à ce ré-
sullat; que la mission dont vous vouliez parler n'avait d'autre but que d'attirer en Algérie de bons cultivateurs, animés de sentiments religieux. Je ne pus dès lors que vous donner l'assurance de mon concours pour cette œuvre de colonisation; mais, depuis cette époque, vos idées au sujet de la conversion des musulmans semblent s'être profondément modifiées. »
Le maréchal alléguait à l'appui de son dire divers articles de Y Écho de Notre-Dame (P Afrique. Il reprochait à l'Archevêque d'avoir ensuite, « pour les besoins de sa cause et l'intérêt de ses fondations hospitalières, assombri le tableau, et représenté la situation de l'Algérie comme plus fâcheuse qu'elle n'était réellement, sans même se préoccuper des embarras que pourraient causer au gouvernement des assertions exagérées, qui étaient d'autant plus graves qu'elles partaient de plus haut ». Ensuite il lui reprochait d'avoir ajouté au récit de quelques faits, déplorables sans doute, ces paroles sévères jusqu'à l'injustice : « L'absence complète de sens moral , qui est le propre de cette malheureuse race déchue, favorise sans contredit la multiplication de ces forfaits. » — « Permettez-moi, Monseigneur, de vous faire d'abord une simple observation : Est-il juste de mettre sur le compte de la religion musulmane des horreurs commises par quelques individus qui professent cette religion? » Le maréchal préférait les attribuer, disait-il, à des transports au cerveau qui frappent parfois les individus épuisés par une privation de nourriture, qui leur enlève leur libre arbitre. Et il alléguait, à l'appui, des cas semblables survenus, prétendait-il, durant la dernière famine de la catholique Irlande !
Le maréchal s'en prenait surtout à cette phrase qui terminait la lettre de l'Archevêque : « Il faut que la France donne au peuple musulman, je me trompe, lui laisse donner l'Evangile, ou qu'elle le chasse dans les déserts, loin du monde civilisé. » L'Archevêque, comme il le
dira et comme chacun le comprit, avait voulu par là établir une alternative dont le second terme démontrait, par son absurdité, la nécessité du premier. Le maréchal avait compris autrement ce discours, et, contre toute vraisemblance, prenant sérieusement l'expulsion des Arabes au désert comme l'expression de la politique épiscopale, il disait : « Comme représentant du pouvoir, je vous déclare que l'Empereur et son gouvernement repoussent hautement toute idée de refouler dans le désert les populations indigènes dont la France s'est engagée par des traités à respecter la religion et la propriété, et dont les droits sont garantis par les lois. Non seulement le gouvernement repousse toute idée de refoulement, mais il fait tous ses efforts pour arriver à fusionner les races et à former un jour un seul peuple. »
C'était sur cette fausse interprétation de la pensée de l'Archevêque que le maréchal échafaudait ses craintes et ses plaintes : « Quel effet va produire votre lettre qui aura certainement un grand retentissement, lui demandait-il? La France entière s'était émue de votre pensée de charité et avait répondu à votre appel ; les musulmans bénissaient la main qui s'ouvrait pour recueillir leurs enfants et panser leurs blessures. Mais quand les indigènes vont apprendre, par la voie des journaux, que vous voulez les forcer à renoncer à leur religion ou à quitter leur pays, ne vont-ils pas dire que vous voulez profiter de l'état de détresse où ils se trouvent pour leur faire acheter, par le sacrifice de leur religion, le pain que vous leur donnez?
« Ce n'est pas tout : avez-vous bien réfléchi aux graves conséquences que peut avoir votre proposition de mettre un peuple dans cette double alternative ou de changer de religion ou de quitter son pays? Si la justice et l'humanité ne nous défendaient point d'avoir recours à de telles mesures, la prudence seule devrait nous l'interdire. » Cela était vrai : mais ces mesures, qui donc proposait de les prendre ?
En outre, le maréchal, prenant prétexte du désir souvent exprimé par l'Archevêque de libertés plus larges pour la colonie, lui reprochait d'avoir passé à l'opposition, ralliant à lui tous ceux qui combattaient la politique exprimée par l'Empereur dans sa lettre du 1 5 juin i865. Ainsi « le nom du prélat était-il devenu un drapeau pour tout ce qui était hostile au gouvernement, couvert qu'il était par son caractère spécial contre les poursuites de la loi pour excitation à la haine entre les citoyens. » Cette phrase était dure entre toutes.
« Dans cet état de choses, disait pour conclure le gouverneur général, vous trouverez naturel que j'aie adressé votre Lettre pastorale du 6 avril au gouvernement de l'Empereur, en lui demandant de vous faire connaître, avec plus d'autorité que je ne pourrais le faire moi-même, sa manière de voir sur les idées que vous avez émises. »
Le maréchal voulait, et très sincèrement, que « malgré ces observations, Sa Grandeur pût compter encore qu'elle trouverait toujours de sa part, comme elle a trouvé jusqu'à présent, un concours empressé pour toutes les œuvres que la charité lui inspirerait. » C'était la finale de cette lettre.
Il est hors de doute qu'en la signant, ïe maréchal de Mac-Mahon avait cru sincèrement servir la France et le devoir, dont il a été, dans ce siècle, une des plus honorables personnifications. Il estimait, en soldat, n'avoir qu'à exécuter contre le prosélytisme religieux la consigne qu'il tenait de son gouvernement et de la tradition de ses devanciers. Peut-être aussi avait-il le droit de trouver quelques-unes des assertions de l'Evêque trop absolues, et certaines de ses peintures de la famine assombries à dessein. Mais le charitable prélat avait-il « violé les traités » en faisant instruire ces abandonnés? Avait-il « proposé de refouler au désert les populations indigènes, de les forcer à renoncer à leur religion ou à leur pays? » Avait-il voulu leur faire « acheter par l'aban-
LE CAKDINAL LAVIGERIE. — I. 16
don de leur foi le morceau de pain qu'il leur donnait? » Avait-il dressé contre l'Empereur et sa politique le « drapeau de l'opposition en Algérie? » Etait-il coupable « d'excitation à la haine entre les citoyens? » En somme n'y avait-il pas, dans cette lettre mal inspirée, trop de choses injustifiables et trop de paroles d'amertume?
L'Archevêque ne se donna qu'une seule journée pour répondre; et le surlendemain, s3 avril, il mettait sous les yeux du gouverneur général une lettre qui restera un monument de justice, d'éloquence et d'honneur.
« Monsieur le Maréchal, j'étais occupé des soins nombreux que me donnent les orphelins, les veuves indigènes, l'hospice que je prépare pour les Européens de la province d'Alger, lorsque j'ai reçu votre lettre datée d'avanthier.
« J'ai dû en lire à plusieurs reprises l'adresse et la signature, pour bien me convaincre qu'elle était adressée à un évêque par le gouverneur d'un pays chrétien.
Le ton de la lettre, en effet, lui permettait de croire que la rédaction ou du moins l'inspiration en était de ce même colonel Greslev, qu'il tenait pour le mauvais génie de la maison. Il avait hâte d'ajouter :
« En regrettant, monsieur le Maréchal, l'absence d'une courtoisie à laquelle on m'avait partout accoutumé, je ne me permettrai pas d'imiter Votre Excellence : je me souviendrai qu'elle est ici le représentant du souverain dont je suis le sujet, et que je suis moi-même le représentant du Dieu de la charité et de la paix. »
L'Archevêque alors en appelle des accusations du maréchal aux souvenirs et aux expériences du maréchal luimême. M. de Mac-Mahon en effet « sait mieux que personne » ce qui en est; et c'est sous cette formule itérative qu'il répond à chacun des griefs allégués par la malheureuse lettre :
« Mieux que personne, Votre Excellence sait que les chiffres donnés par moi sur la mortalité des Arabes, en
Algérie, durant les six derniers mois de l'année écoulée, non seulement n'étaient pas exagérés, mais encore étaient au-dessous de la réalité. » — L'Évêque avait écrit 100.000 morts : le Rapport présenté au Corps législatif en avouait 106.000!
« Mieux que personne, vous savez qu'en parlant des meurtres et des actes répétés d'anthropophagie qui épouvantent la colonie, je ne pouvais, moi évêque, leur donner l'excuse que m'indique Votre Excellence, » — l'excuse de l'irresponsabilité donnée par les médecins matérialistes.— «Ce serait vouloir légitimer tous les crimes et achever de répandre la terreur parmi nos colons , en donnant aux assassins une audace nouvelle. )>
« Mieux que personne, monsieur le Maréchal, vous savez ce que j'ai voulu dire, en écrivant cette phrase que je maintiens et que je répète avec une force nouvelle : « Il « faut que la France laisse donner au peuple arabe « l'Evangile, ou qu'elle le chasse dans ses déserts, loin « du monde civilisé. » Vous savez qu'en écrivant ces lignes, je n'ai eu qu'un seul but : celui de prouver par V absurde, c'est-à-dire par l'impossibilité matérielle, morale, d'accomplir la seconde de ces deux choses, la nécessité de nous accorder enfin la première; de nous donner, non pas l'usage de la force dont nous ne voulons à aucun degré, mais la liberté de l'apostolat; et par là j'entends la liberté de la charité, la liberté du dévouement, la liberté de la mort, puisqu'on nous en menace sans cesse pour le jour où nous irions, seuls, désarmés, au milieu des Arabes. »
Mgr d'Alger était vraiment grand et fort quand, répondant à l'étrange reproche de vouloir refouler les Arabes au désert, et s'appuyant sur des actes plus éloquents que les mots , il demandait au gouverneur : « Dites-moi, monsieur le Maréchal, en ce moment, qui donc attire les Arabes près de lui, malgré les dangers de leur voisinage? Qui les accueille dans ses asiles, dans ses sémi-
naires, dans sa propre maison? Qui les soigne, qui donne un refuse à leurs veuves et à leurs enfants? Qui sacrifie pour eux la vie de ses prêtres et de ses religieuses?
« Et, au contraire, qui les refoule, comme des troupeaux humains, loin des regards européens, sur leurs montagnes et dans leurs forêts? Sous quelle nécessité impérieuse, dans quelles conditions, et avec quels résultats? hélas! vous le savez, et je le sais aussi.
« Mieux que personne, vous savez ce que valent ces odieuses insinuations que Votre Excellence ne craint pas de renouveler à la suite d'une presse antichrétienne : que je veux faire payer à ces pauves Arabes, par le sacrifice de leur religion, le pain que leur distribue, par mes mains , la charité catholique ! »
Puis très énergiquement et déterminément : « Non, monsieur le Maréchal, il n'en va pas, il n'en ira pas ainsi de la part d'un évêque. Je n'ai pas dit ni laissé dire un mot dans ce sens aux Arabes que je secours. Je n'ai pas voulu, et je l'ai déclaré hautement, qu'un seul des douze cents enfants recueillis par moi fût baptisé , autrement qu'à l'heure de la mort ; et encore, au moment de la mort, je ne l'ai permis que pour ceux-là seulement qui n'avaient pas l'âge de raison.
« J'ai voulu, je veux qu'ils conservent, à cet égard, toute leur liberté ; et s'ils préfèrent rester mahométans, lorsqu'ils seront en âge de prendre une décision raisonnée, je ne leur en continuerai pas moins mon dévouement et mon appui paternels.
« Je leur apprendrai, il est vrai, qu'il est mieux de s'aider soi-même contre les coups de la fortune, que de s'endormir dans la mort en invoquant le destin ; qu'il est mieux d'avoir une famille que de vivre, sous prétexte de divorce ou de polygamie, dans une perpétuelle et honteuse débauche ; qu'il est mieux d'aimer et d'aider tous les hommes, à quelque race qu'ils appartiennent, que de tuer les chiens de chrétiens; que la France et ses souve-
LA LIBERTÉ DE L'APOSTOLAT. 2i5
pains sont plus grands aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu que la Turquie et son sultan.
« Voilà ce que je leur apprendrai. Quel est celui qui oserait y trouver à redire? »
Enfin , répondant à ceux qui , contre toute vraisemblance, représentent FEvêque comme la plus forte colonne de l'opposition à la politique de l'Empereur en Algérie. l'Archevêque encore une fois en appelle à la bonne foi du gouverneur général : « Mieux que personne enfin, monsieur le Maréchal, vous savez que je vis dans la solitude, dans la retraite la plus profonde, fuyant le monde, ne m'occupant que de mes devoirs et de mes œuvres d'évêque. Si donc, comme vous me l'apprenez, la population algérienne se serre davantage encore autour de moi , c'est qu'elle considère les idées et les principes que je soutiens comme son port de salut, après tant de tempêtes.
« C'est mon troupeau, monsieur le Maréchal, ce sont les âmes dont je suis le pasteur, et vous leur reprochez leur confiance en moi ; et vous me reprochez de les aimer, de chercher à les sauver; et vous me faites entendre que, si je ne me sépare pas d'eux, je ne sais pas l'ami de César !
« Je connais l'Empereur, monsieur le Maréchal; et le devoir de tout honnête homme, en présence de la crise qui illumine nos questions algériennes d'un jour si sinistre, est de lui dire avec autant de respect que de courage qu'on l'a trompé.
« On a trompé Votre Excellence elle-même, en lui disant qu'on m'avait proposé et que j'avais refusé de faire partie d'une députation auprès d'un des membres de la Chambre. Jamais personne ne m'a fait une offre semblable. On m'a seulement demandé d'oser dire toute la vérité à l'Empereur, si j'en pouvais trouver l'occasion, et cela je le ferai. »
Ce que l'Archevêque blâmait dans la politique coloniale, ce qui le trouvait opposé, « c'était, disait-il, le malheureux
système suivi jusqu'à ce jour, en Algérie, à l'égard de l'Eglise ». Il rappelait au maréchal, en des termes que nous avons précédemment cités, l'opposition faite aux tentatives d'apostolat africain de ses deux vénérables prédécesseurs. Il rappelait la résistance que lui-même avait trouvée à l'établissement de quelques maisons de charité en Kabylie. Il rappelait au gouverneur général le silence gardé par lui sous son rapport au Sénat sur ses orphelinats arabes, et la menace de les fermer à la saison d'été. Ets'expliquantlà-dessusavecl'accentéloquent d'une tendresse indignée : « C'est-à-dire, Monsieur le maréchal, que ces enfants sans père, sans mère, abandonnés de tous et livrés à la mort, mais recueillis par moi, grâce à la charité des évêques, des prêtres, des chrétiens de France ; veillés, soignés, au péril de leurs jours, par nos religieux, par nos religieuses, dont plus de vingt ont pris le typhus auprès d'eux, dont plusieurs ont déjà succombé, victimes de leur charité ; ces enfants, nous ne les aurions sauvés et sauvés à ce prix, que pour les livrer, après quelques mois, sans protection, sans défense, garçons et filles, aux passions bestiales de leurs coreligionnaires !
« Mieux aurait valu mille fois les laisser périr !
« Voilà ce que Votre Excellence présente comme nécessaire ; mais il n'en sera pas ainsi sans que je fasse entendre au monde une protestation solennelle.
« A leurs pères, à leurs mères, je les eusse rendus sans difficulté; mais je suis leur père, le protecteur de tous ceux de ces enfants dont les pères et les mères n'existent plus. Ils m'appartiennent, parce que, la vie qui les anime encore, c'est moi qui la leur ai conservée. C'est la force seule qui les arrachera de leurs asiles ; et si elle les en arrache, je trouverai dans mon cœur d'évèque de tels accents qu'ils soulèveront, contre les auteurs de pareils attentats, l'indignation de tous ceux qui méritent encore sur la terre le nom d'homme et celui de chrétien ! »
De telles paroles font époque : elles iront loin dans
l'histoire. Elles font penser à celles-ci de nos Livres sacrés : « Le lion ou la lionne qui veillent sur leurs petits, qui les osera réveiller? »
L'Archevêque se résume. « Deux accusations lui sont adressées, et toutes deux seront le plus grand honneur de sa vie :
« L'une est d'avoir soulevé, le premier, et un peu trop, le voile funèbre qui cachait aux yeux de la France les malheurs de l'Algérie... Si c'est un crime, il est le mien. Évoque, je n'ai pas voulu, je n'ai pas pu assister, sans implorer pour elle les secours les plus abondants de la charité, à l'affreuse agonie de tant de victimes.
« L'autre est d'avoir exercé d'abord, réclamé ensuite publiquement dans ma dernière lettre, un droit qui est le mien, parce qu'il est celui de l'Eglise et celui de la vérité, je veux le dire, la liberté de l'apostolat chrétien, en dehors de l'emploi de la force et selon les règles de la sagesse et de la prudence, la liberté du dévouement, de la charité du sacerdoce chrétien auprès des Arabes.
« Si c'est là une faute, Monsieur le maréchal, je l'ai commise, je la commets encore en demandant la liberté de l'Évangile en Algérie. Je ne la demande, s'il le faut, que comme elle existe dans les pays infidèles, sans protection de qui que ce soit, et aux seuls risques et périls de ceux qui l'exerceront. »
Il est vrai que par là-même l'Archevêque demande l'abolition d'un système politique qui élève d'infranchissables barrières entre nous et les Arabes; mais ce système est jugé par ses résultats. Politiquement, nous avons autant d'ennemis qu'au moment de la conquête. Economiquement, les Arabes des tribus sont depuis cinq mois en proie à la famine et ruinés pour plusieurs années. Moralement, ils ont pris nos vices sans acquérir aucune de nos forces et de nos qualités. « Voilà le résultat d'une domination de trente-huit années, et cela entre les mains de la France et de la France chrétienne ! »
Avant de terminer, l'Archevêque remet sous les yeux du maréchal, le texte même des lettres échangées entre eux lors de sa nomination au siège d'Alger. Ce siège, M. de Mac-Mahon le lui a présenté comme un poste où il trouverait de grandes difficultés; lui ne l'a accepté que comme un poste de dévouement, au prix de grands sacrifices. Il n'y a pas eu d'autres engagements pris entre eux que celui-là ; et, s'il s'est interdit dès lors l'action de la force envers les musulmans, il ne s'est jamais interdit l'action de la charité. « D'ailleurs, conclut-il, vous ne vous étiez point trompé , Monsieur le maréchal , ma mission épiscopale devait rencontrer ici bien des difficultés ; mais , alors même qu'elles se sont produites du côté où, après de tels précédents, je devais le moins les prévoir, si elles ont douloureusement percé mon cœur , elles ne l'ont point ébranlé. »
En même temps que cette lettre, l'Archevêque en fai sait arriver une autre à l'Empereur des Français. Ce qui en fait un rare objet d'admiration, c'est le caractère d'élévation et de noble indépendance qui ne permet à FEvêque, ni de s'excuser, ni de se justifier, ni même de rappeler au prince son dévouement personnel et ses services passés. C'est pour autre chose qu'il écrit, et c'est ainsi qu'il le fait :
« Sire, M. le maréchal de Mac-Mahon, gouverneur général de l'Algérie, me fait connaître qu'il vient de me dénoncer au gouvernement de Votre Majesté.
« Je crois de mon devoir de vous adresser, et la lettre que M. le maréchal m'écrit à cette occasion, et celle que je lui réponds moi-même.
« Je ne veux pas m' étendre davantage sur ce sujet. Mais, puisque l'occasion m'en est offerte, je crois devoir faire connaître à Votre Majesté les conditions de plus en plus pénibles où se trouve la colonie. »
C'est donc la colonie que FEvêque venait défendre et non pas sa personne. Et la thèse qu'il soutient, c'est
« qu'après l'expérience douloureuse qui vient d'être laite, il n'y a plus aujourd'hui qu'une seule chance de salut pour les indigènes : leur assimilation rapide et complète. Or, pour atteindre ce but, le moment est venu de nous laisser enfin, à nos risques et périls, commencer à exercer sur les Arabes, par la charité du moins, une action moralisatrice et plus tard religieuse. Ce serait le seul moyen d'arriver à une ère de paix, de calme et de prospérité, en diminuant le nombre des sectateurs du Coran dont chacun est naturellement notre ennemi.
« L'Etat ne peut entreprendre une pareille œuvre, mais nous le pouvons, nous clergé algérien, sans rien compromettre, en le faisant avec discrétion et avec charité.
« Je ne crains pas d'affirmer, Sire, qu'avec la liberté de conscience et dès lors de prédication, nous rendrons, en très peu d'années, la Kabylie chrétienne. Pour les Arabes, ce serait plus long, on ne peut compter que sur les enfants, mais par les enfants le succès est assuré. »
L'Archevêque voit ainsi la colonie raffermie, l'opinion catholique satisfaite, les Arabes secourus et de plus en plus inofîensifs et ralliés : « J'ose donc espérer, Sire, qu'après avoir sauvé de la mort tant d'enfants et de femmes indigènes, au péril de notre propre vie, il ne nous sera plus interdit de chercher à sauver tout un peuple si tristement déchu, par l'enseignement et l'exemple des principes qui font la force de notre civilisation européenne. »
C'était poser nettement la question de l'apostolat : « Je ne pense pas qu'il y en ait de plus grave pour un évêque », écrivait Mgr Lavigerie.
Jusqu'à cette heure la correspondance de l'Archevêque avec le gouvernement de l'Algérie et avec celui de la France était demeurée secrète. Mgr Lavigerie la communiqua seulement à son ami M. l'abbé Bourret, à qui il écrivait le 2 5 avril : « La guerre est donc déclarée.
Je ne le regrette pas. J'ai fait mon sacrifice. Si le gouvernement de l'Empereur me disgracie, j'aurai pour compensation la joie de ma conscience qui me dit que j'ai bien fait, et l'assurance de vaincre dans un temps rapproché. Selon moi, ma lettre publiée en France commencerait un courant d'opinion qui deviendrait bientôt irrésistible. »
Et, à la fin de la même communication : « Me voilà donc lancé en pleine mer. Que Dieu me soit propice, comme il me l'a toujours été ! Ce sera la plus belle page de ma vie. La colonie tout entière, sans une seule exception, est avec moi avec enthousiasme. Je crains même du scandale contre le maréchal, lorsque ma réponse sera connue. Mais je vis très retiré à la campagne; et, à dessein, je ne parais pas à Alger. »
Il garda le secret pendant quinze jours. Il demandait à l'abbé Bourret de publier ces pièces , mais seulement dans le cas où la lettre du maréchal serait ellemême rendue publique, ou bien si le gouvernement publiait quelque chose contre lui. — « Si rien absolument ne parait, gardez les deux lettres jusqu'à nouvel avis. »
Il en donnait la raison plus tard, en écrivant : « J'avais espéré que la modération de ma conduite serait appréciée, et qu'on comprendrait mieux en haut lieu la justice d'une cause qui est celle de la liberté de l'Eglise et de l'honneur de notre ministère. »
Il n'en fut rien malheureusement. Un journal de l'opposition, Y Akhbar, ayant reproduit, le 5 mai, une partie du Post-scriptum de la lettre épiscopale du 6 avril au clergé, reçut de ce chef un avertissement du maréchalgouverneur, comme menaçant et troublant une partie de la population algérienne dans l'exercice et la jouissance de ses droits. » Le considérant sur lequel on appuyait ce jugement était que l'Archevêque lui-même « avait désavoué ce passage de sa lettre , et protesté contre le sens qu on lui attribuait. )>
L'assertion était étrange. Le Moniteur de V Algérie reproduisit l'avertissement, avec le considérant fondé sur le prétendu désaveu. L'Archevêque se hâta de détromper la feuille officielle : « Je n'ai rien désavoué, Monsieur le rédacteur, je n'ai jamais eu à désavouer rien de ce que j'ai écrit , parce que je n'écris rien que ce que me dicte ma conscience. M. le gouverneur de l'Algérie sait que, le a3 avril, je lui écrivais précisément le contraire : « Cette phrase, lui disais-je, je la main- « tiens et je la répète ici avec une nouvelle force » et le reste. Encore une fois, Monsieur, je n'ai donc rien désavoué, sinon les interprétations odieuses qui étaient données à ma lettre et que ma vie tout entière et mon caractère d'Evêque démentaient suffisamment. Personne ne s'y est trompé, sinon ceux qui avaient intérêt à le faire et à ne pas comprendre que je me rendais simplement l'écho de la conscience publique, laquelle demande impérieusement que l'on renonce enfin à un système suivi depuis trente-huit années et dont nous voyons aujourd'hui les résultats. »
L'Archevêque avait prié et même requis le Moniteur d'insérer sa réclamation. Le journal n'en fit rien. C'était forcer l'Evêque, — lequel ne demandait pas mieux — à saisir enfin l'opinion de l'affaire, en publiant sa correspondance avec le maréchal. Le dossier tout entier, lettres et réponses, fut donc mis par lui sous les yeux de son clergé. Mgp Lavigerie se défendait d'en faire une attaque personnelle, à l'homme honorable et honoré qu'il avait devant lui. « Ce qu'il attaquait, disait-il, c'était la puissance mauvaise d'un système qui inspirait, qui imposait de tels actes à un homme comme Monsieur le maréchal de Mac-Mahon, si digne par ses vertus guerrières et morales et par le doux éclat que répand sur son nom la charité d'une femme profondément chrétienne, de soutenir une meilleure cause. » Ce respect personnel, auquel la polémique de Mgl Lavigerie sut demeurer fidèle, n'était
d'ailleurs qu'une justice que réclamaient de lui l'admiration et la reconnaissance de la France entière.
De même avait-il le soin de tenir son clergé dans son rôle de paix, entièrement en dehors de ce duel personnel, dont il était résolu de porter à lui seul tout le poids et les risques : « Je me borne, Messieurs et chers coopérateurs, à vous rappeler que notre arme à nous c'est la prière, et notre devoir la charité. Demandons au Seigneur d'inspirer à la France, à ceux qui la gouvernent, de donner enfin à l'Eglise sa liberté complète d'action dans notre colonie. Cette liberté, elle n'en usera que pour la consolidation d'un édifice toujours prêt à crouler, parce qu'on a omis de placer à sa base la pierre fondamentale, qui est Dieu et sa loi. »
Cependant la réponse de l'Empereur, provoquée par le maréchal, était arrivée à l'Archevêque. C'était une lettre sévère dont nous ne connaissons que ces lignes : « Vous avez, monsieur l'Archevêque, une grande tâche à remplir : celle de moraliser les 200.000 colons catholiques qui sont en Algérie. Quant aux Arabes, laissez au gouverneur général le soin de les discipliner et de les habituer à notre domination. » La question de l'apostolat des indigènes était tranchée par cette réponse, tranchée contre lui; et on pouvait croire qu'elle l'était à jamais.
Tout autre eût été renversé du coup, et eût rendu les armes. Mgr Lavigerie, le surlendemain même de la publication de sa lettre au maréchal, 9 mai, s'embarqua pour la France : « Je voulais, écrivait-il, aller plaider moi-même cette grande cause devant l'Empereur, de qui tout dépendait. »
Il trouva tout le Midi déjà fort préoccupé de ce conflit. La légende avait renchéri sur l'histoire : si l'Archevêque venait de quitter Alger, racontaient les journaux, c'était par ordre et de force. Le maréchal parlait de le faire exiler, puis destituer, et le reste. C'était calomnier le maréchal plus que l'Evêque lui-même. Le 1 1 mai,
Mgr Lavigerie publia à Marseille, dans la Gazette du Midi, que « rien de semblable n'avait eu lieu, ne pouvait avoir lieu. Si nous nous trouvons en désaccord, M. le gouverneur et moi, sur un point où mes devoirs d'Evêque ne me laissent pas le choix de mes actes, je dois dé-> clarer, pour rendre hommage à la vérité, que je ne puis, tout en regrettant profondément le système suivi par le gouvernement de l'Agérie, qu'honorer en tout le reste le caractère de M. le maréchal de Mac-Mahon ».
D'autre part, à mesure qu'il s'avançait vers Paris, l'Archevêque se sentait porté par le flot de l'opinion catholique et par le suffrage des plus généreux et des plus indépendants de ses collègues. « Au milieu des difficultés et des déboires qu'amenait une telle lutte, racontait-il, j'eus la consolation de recevoir les encouragements et l'appui de mes vénérables collègues, les évoques de France, et ceux du Saint-Siège apostolique. Les membres les plus éminents de l'épiscopat français, Mgr Guibert, archevêque de Tours, les cardinaux Donnet, Brossais Saint-Marc, Régnier, Caverot, les archevêques et évèques de Bourges, de Carcassonne , de Rodez, d'Aire, d'Angoulême, de Nîmes, de Poitiers, et beaucoup d'autres encore, m'adressèrent les lettres les plus courageuses pour me féliciter de soutenir les droits de l'apostolat. » Il remarquait seulement que cet encouragement lui venait de la partie la plus romaine de l'épiscopat; les autres, libéraux et gallicans, même les plus militants et les plus opposants d'autrefois, se tenaient aujourd'hui sur la réserve. Le concile du Vatican allait s'ouvrir prochainement; il leur faudrait alors avoir l'Empereur avec eux, et pour cela dès maintenant il leur importait d'éviter tout ce qui pouvait les compromettre près de lui.
M. de Mac-Mahon avait, on s'en souvient, essayé d'excuser les cas d'anthropophagie dénoncés en Algérie, en alléguant des cas analogues signalés en Irlande, dans la dernière famine. C'était une accusation malheureuse
254 LE CARDINAL IAVIGERIE.
sous la plume d'un fils de l'Irlande. Le cardinal Cullen, archevêque de Dublin, s'en plaignit à lui, dans une lettre du 3i mai 1868. Son Eminence protestait que «jamais dans la plus grande détresse de son pauvre peuple, aucun cas de cannibalisme ne s'était produit parmi ces catholiques héroïquement résignés, qui, loin d'attenter à la vie de leurs semblables pour conserver la leur, partageaient leur dernier morceau de pain avec leurs compagnons de misère. » Puis il ajoutait avec un noble respect : « Ces actes d'humanité, nous en sommes sûrs, ne réjouiront personne plus que le vaillant guerrier à qui est échappé par inadvertance l'assertion que nous avons dû rectifier. Le nom du maréchal de Mac-Mahon, quirappelle une des plus nobles familles des princes celtiques d'Irlande, tient aussi un rang éminent parmi ceux de nos chefs catholiques qui, dans la lutte sanglante engagée avec les bandes fanatiques de Cromwell, écrivirent sur leur drapeau : Profide, patria et rege... Les catholiques irlandais, fiers de la haute position qu'occupe en France le digne fils de ces héros, aiment à espérer que, gouvernant une colonie de la Fille aînée de l'Eglise, le Maréchal saura y maintenir les droits sacrés de notre foi et la liberté d'une religion pour laquelle tant de ses ancêtres ont versé leur sang, dans ce pays de la souffrance et du martyre. »
Le grand comte de Montalembert avait donc raison d'écrire à cette époque, dans le Correspondant, qu'à cette heure « un prélat vraiment chrétien et vraiment français, Mgr Lavigerie, faisait tressaillir d'admiration toutes les âmes catholiques, d'un bout de l'Europe à l'autre. »
Enfin, du sein même de l'armée d'Afrique, s'élevaient des voix d'encouragement et de conciliation à la fois, telle que celle-ci du général de Wimpfen : « Il vous faut, Monseigneur, écrivait-il le 1 o mai, agir de façon à conserver vos asiles, à les améliorer, à les tenir ouverts à tous les orphelins, à tous les malheureux. C'est le moyen le plus efficace
pour amener le peuple arabe à adopter notre religion. » Il prenait soin d'ajouter : « Ce programme me semble le vôtre, Monseigneur, et me paraît être aussi celui du maréchal. Il y a donc possibilité de faire disparaître ce malentendu qui empêche les personnes les plus honorables de s'unir pour le plus grand bien de l'Algérie. J'en appelle à vous , Monseigneur, à votre charité, pour atteindre ce résultat. »
Dès le milieu de mai, Mgr Lavigerie arrivait à Paris, où il prit domicile dans la banlieue, à Issy, pour se soustraire aux visiteurs et reporters importuns. C'est là qu'il eut connaissance par le Moniteur de V Algérie, du \i mai, d'une dépêche adressée, le 6, au gouverneur général, par le maréchal Niel, ministre de la guerre, approuvant entièrement la conduite du gouverneur de l'Algérie, et représentant l'Archevêque comme « ayant demandé équivalemment que la liberté de conscience fût enlevée aux musulmans de la colonie. »
Une pareille accusation ne pouvait passer sans réponse : De Paris, le 22 mai, l'Archevêque lui écrivit : « Non, monsieur le Ministre, mille fois non, à aucun degré, je ne veux ni de la force ni delà contrainte, ni de la séduction pour amener les âmes à une foi dont la condition première est d'être libre. » Il en appelait à toute sa conduite, à toutes ses déclarations antérieures : « Je ne demande donc pas que l'on restreigne, en quoi que ce soit, la liberté d'autrui. Je demande simplement qu'on veuille bien respecter ma liberté, mes droits d'évêque, dans l'exercice de la charité catholique... Je demande qu'il me soit permis, comme cela est permis en Egypte, en Turquie, de conserver, d'ouvrir à mes frais, pour nos pauvres Arabes, des asiles où seront reçus les orphelins abandonnés de tous, les veuves, les vieillards, les malades. Je demande à établir, là où les indigènes l'auront sollicité, des maisons de secours pour panser leurs plaies, secourir leurs misères... espérant que la charité sera la prédica-
lion la plus éloquente pour rapprocher des cœurs encore si profondément divisés.
Puis solennellement : « Il y a dix siècles, monsieur le Ministre, que l'Eglise exerce librement dans le monde le droit que je réclame ici pour elle, celui de « passer en faisant le bien ». J'ose espérer qu'il ne lui sera plus contesté en Algérie, et que les pénibles malentendus de ces derniers temps seront ainsi dissipés. »
Cette lettre, l'Archevêque la fit parvenir le même jour à l'Empereur des Français. Il l'accompagnait d'une nutre dans laquelle il présentait les mêmes revendications, mais appuyées encore sur des motifs plus forts, dans un langage plus haut. A la liberté que lui refuse un gouvernement chrétien, il oppose hardiment la liberté que lui a laissée, durant sept ans de sa vie, comme directeur de l'œuvre des Ecoles d'Orient, le sultan de la Turquie, pour ses orphelinats et hospices du Caire, de Beyrouth, de Damas, de Smyrne et de Constantinople... « Chose étrange et que la postérité aura peine à croire ! c'est pour avoir fait ces choses qu'en Turquie j'ai reçu publiquement du Sultan la décoration du Medjidié. Et, pour avoir voulu les recommencer en France, Votre Majesté sait à quels procédés je me suis trouvé exposé. La question se réduit donc à obtenir pour l'Eglise, dans notre France africaine, la liberté comme en Turquie. »
Et finalement, après avoir invoqué successivement l'intérêt national, celui de la colonie et des âmes, la protection traditionnelle accordée partout par les représentants de la France aux missions : « Tout se réunit donc, conclut-il, pour solliciter de Votre Majesté une solution favorable à nos désirs. Voilà ce que je demande. Je ne pense pas qu'il existe au monde un homme sensé et, à plus forte raison, un prince chrétien qui puisse me le refuser. »
C'est avec cette force de raison et de résolution que Mgl Lavigerie vint demander audience à l'Empereur. 11 ne l'obtint pas facilement. Le maréchal de Mac-Mahon
l'avait précédé aux Tuileries. Dans l'entourage du prince, un parti très puissant s'était formé contre l'Evèque comme étant opposé à la politique algérienne de l'Empereur. Le maréchal du Palais, maréchal Vaillant, qui l'avait déjà ajourné une première fois, reconduisit une seconde, en lui annonçant que l'Empereur partait ce jour-là même pour Biarritz, y rejoindre l'Impératrice. Un voyage à Biarritz n'était pas fait pour déplaire à Mer Lavigerie. Il prit le train, le même soir, et le lendemain ou le surlendemain il faisait demander à la villa Eugénie l'audience qui lui était refusée aux Tuileries. Il insistait, vu l'urgence, car il y allait d'une des affaires de la plus grave conséquence pour le gouvernement de l'Empereur. Il fallut bien lui accorder l'entretien demandé.
« L'accueil fut d'un froid mortel », rapportait ensuite Mgr Lavigerie. Sans se déconcerter, l'Archevêque demanda au prince la permission de s'expliquer brièvement sur des actes qui lui étaient reprochés, et qui ne faisaient cependant que traduire la pensée naguère exprimée par Sa Majesté. — « Et quand cela? demanda l'Empereur. — Dans les paroles mémorables que Votre Majesté a prononcées à Alger, le 19 septembre 1860 : « La Providence, « disiez-vous, nous a appelés à répandre sur cette terre les « bienfaits de la civilisation . Or qu'est-ce que la civilisation ? « C'est de compter le bien-être pour quelque chose, la vie « de l'homme pour beaucoup, son perfectionnement moral « pour le plus grand bien ; et ainsi élever les Arabes à la di- « gnité d'hommes libres, répandre sur eux l'instruction « tout en respectant leur religion, améliorer leur existence « en faisant sortir de cette terre tous les trésors que la Pro- <c vidence y a enfouis. Nous n'y faillirons pas. » Ainsi disiez-vous. Or, Sire, que fais-je autre chose? )>
L'Empereur sourit de son bon sourire, qui était célèbre. « Il m'écouta dès lors avec attention, raconte l'Archevêque. Je lui parlai moi-même avec toute la vigueur et la liberté apostolique dont j'étais capable. — Mais ce n'est
pas tout à fait sous cet aspect que le maréchal m'a présenté les choses? » dit le prince avec étonnement. Mgr Lavigerie lui offrit de s'expliquer, s'il le désirait, en présence du gouverneur général lui-même, de manière a dissiper tout malentendu entre eux, s'il n'y avait pas autre chose. L'Empereur n'eut garde d'accepter une confrontation désobligeante pour l'autorité de son représentant. — « Il y a là une impasse, dit-il, semblant se parler à lui-même. Il faudrait tâcher de s'ouvrir une porte honorable. — Pour moi, Sire, il ne peut y avoir de porte honorable que celle qui me ramènera dans mon diocèse, avec la bienveillance marquée de Votre Majesté pour le ministère que j'y remplis. — Et pour cela, que faut-il donc? — Un acte, une lettre de votre ministère, déclarant que je puis garder mes enfants, s'ils veulent rester avec moi, les élever comme je l'entends, et faire auprès des Arabes l'œuvre de la charité qui sera aussi celle de la civilisation chrétienne dans ce pays. » L'Empereur hésitait encore. L'Archevêque s'enhardit : « Mais, Sire, cette liberté, c'est celle de faire mon devoir. Si, par impossible, votre gouvernement ne me la rend pas, il faudra bien que je la prenne... )> L'Empereur étonné leva les yeux sur lui. Il attendit un peu; puis, comme changé soudainement, et d'un ton très décidé : « Eh bien, dit-il, vous voulez cette lettre, vous l'aurez. »
« Cependant le maréchal, qui s'obstinait dans sa pensée, revint à la charge, écrivait plus tard l'Archevêque, et prenant la question sous un autre aspect, déclara que mon retour en Algérie serait le signal de troubles publics. L'Empereur, pour le bien de la paix, me fit demander alors par le ministre des cultes de rester en France. » C'était M. Baroche. Il montra à l'Archevêque que, sa position étant devenue difficile à Alger, il devait désirer, vu son âge et son mérite supérieur, de s'en faire une plus haute et plus tranquille en France. Et alors, reprenant une proposition déjà vieille de trois ans, il lui redit que de plus
en plus l'archevêque de Lyon, cardinal de Bonald, était vieux et malade. Il avait besoin d'un coadjuteur. La coadjutorerie de Lyon, c'était, à brève échéance, le siège de primat des Gaules, puis le Cardinalat avec un siège au sénat. MEr Lavigerie le laissa achever, puis tranquillement : « Monsieur le ministre, répondit-il, je suis très reconnaissant de ces propositions, et de la bienveillance dont elles témoignent de la part de l'Empereur et de Votre Excellence. Mais déserter le champ de bataille où j'ai été entraîné malgré moi serait me déshonorer. Je ne quitterai pas mon diocèse, et je rentre à Alger. » C'est ce qui lui faisait écrire plus tard, racontant cette entrevue : « Je répondis que, dans de telles circonstances, la force seule pourrait m'empècher de rentrer chez moi. »
Lorsqu'après ce refus, le maréchal de Mac-Mahon voulut revenir sur ce conflit avec le souverain, celui-ci déclara que l'incident était clos, et qu'il désirait qu'on ne lui parlât plus de cette affaire-là.
C'est qu'en ces mêmes jours, à côté du mouvement qui se produisait parmi les catholiques de France en faveur de l'Archevêque, il y en avait un autre dont le gouvernement était forcé de tenir compte. On se remuait en Algérie. Il n'était nullement vrai, comme le prétendait le Journal des Débats, que quelques voix auraient crié dans les rues d'Alger : « A bas l'Archevêque ! » Il était notoire au contraire que toute la population civile de l'Algérie était avec lui. Dans ces derniers jours de mai, un grand nombre de conseils municipaux de la province lui votèrent des adresses de félicitations, comme au défenseur des intérêts coloniaux. De Mascara, on lui écrivait: « Nous sommes tous avec vous, nous partageons, nous admirons les belles pensées de dévouement que vos lettres expriment , et nous comptons sur vous comme sur un sauveur pour être l'interprète de nos vœux auprès de Sa Majesté ». I^es colons d'Aïn-Tédelès acclamaient en lui avec emphase le Messie de l'Algérie ! Ceux de Tiaret
260 LE CARDINAL LAYIGERIE.
lui disaient : « Toute l'Algérie espère en vous! » De Misserghin on lui mandait : « Si la ferme conviction d'un saint devoir à accomplir ne soutenait assez le courage de Votre Grandeur, elle puiserait une nouvelle force dans l'assurance que l'Algérie entière est avec elle. »
Ces appels de l'Algérie à son Archevêque et à sa politique, c'était un plébiscite. L'Empereur devait en tenir compte. Et puis n'était-ce pas l'époque ou à l'Empire autoritaire succédait l'Empire libéral? et était-ce l'heure de refuser à l'Eglise la plus imprescriptible de ses libertés?
La grande cause était gagnée. A quelques jours de là l'Archevêque écrivit dans une lettre qu'il rendit publique : « J'ai reçu du gouvernement de l'Empereur la promesse la plus formelle que mes établissements charitables seraient respectés, et que toute liberté me serait laissée pour en fonder de nouveaux en territoire civil. J'ai de plus la certitude que mes orphelins ne me seraient pas enlevés, et que, s'il s'élevait à leur sujet quelques difficultés, les tribunaux seuls seraient appelés à les résoudre.
« Relativement aux fondations à faire en territoire arabe, la liberté m'en est aussi reconnue en principe. Ces fondations seront soumises, non pas à l'arbitraire qui n'est acceptable pour personne, mais aux dispositions légales qui régissent les établissements de même nature, tant en France qu'en Algérie. Ce sont les termes mêmes de la déclaration que j'ai reçue.
« Voilà donc, ajoutait-il, l'aurore d'une ère nouvelle, et pour la charité catholique l'assurance d'un meilleur avenir ! Ce sont là des résultats aussi heureux que considérables. Il n'y a personne en Algérie qui ne les eût regardés comme impossibles, il y a six mois seulement, et je ne puis qu'en être profondément reconnaissant au gouvernement de l'Empereur. »
L'Empereur, selon sa promesse, voulut qu'une lettre du
maréchal Niel, ministre de la guerre, insérée au Journal officiel du 38 mai 1868, terminât le débat par des paroles pacifiques. « Je suis heureux, disait-elle, de constater que le dissentiment qui s'est élevé entre M. le Gouverneur général de l'Algérie et Votre Grandeur a pour point de départ un malentendu plutôt qu'une divergence d'opinions sur le fond même des questions qui l'ont motivé... »
Le ministre de la guerre rappelait d'une part les sympathies premières du maréchal-gouverneur pour les établissements hospitaliers des indigènes; et, d'autre part, il prenait acte de la déclaration de l'Archevêque affirmant le devoir de laisser aux populations musulmanes la liberté de conscience : « Ces sentiments si chrétiens et si noblement exprimés par Votre Grandeur résument exactement la pensée du gouvernement de l'Empereur. Ils indiquent la ligne de conduite que nous devons tous tenir pour préparer le rapprochement des races ; et votre charité, qui s'est multipliée dans la crise douloureuse que traverse la colonie, ne peut que nous venir en aide. Croyez, Monseigneur, que le gouvernement n'a jamais eu l'intention de restreindre vos droits d'évêque , et que toute latitude vous sera laissée pour étendre et améliorer les asiles où vous aimez à prodiguer aux enfants abandonnés, aux veuves et aux vieillards, les secours de la charité chrétienne. »
Le ministre conseillait ensuite la prudence, nécessaire pour ne pas surexciter le fanatisme des indigènes. Il rappelait les conditions légales auxquelles les établissements hospitaliers devaient s'assujettir. Il finissait en ces termes : « Je ne terminerai pas cette lettre sans remercier Votre Grandeur de l'esprit de conciliation avec lequel elle a mis fin à un dissentiment regrettable à tous les points de vue, et difficile à comprendre; car il s'était élevé entre un des hommes qui font le plus d'honneur à notre pays, et un prélat qui, sous la préoccupation de ses
bonnes œuvres, n'a manifesté qu'une crainte, c'est qu'on ne lui laissât pas un champ assez vaste pour l'exercice de sa charité. »
Lorsqu'un an après, août 1869, le maréchal Niel mourut, l'Archevêque, suivant sa nature, ne se souvint plus de leur querelle ; il ne se souvint que de la courtoisie du gentilhomme qui avait écrit cette dernière lettre. Il adressa à ses curés une Circulaire ordonnant un service funèbre pour le repos de l'âme de celui qu'il appelait « un homme droit et énergique, chrétien sincère, orateur et administrateur distingué, soldat et général illustre, laissant à l'Empereur et à la France, dont il a été le serviteur dévoué et utile, des souvenirs qui ne s'effaceront pas. » L'Archevêque n'avait garde d'oublier « qu'un des derniers actes du maréchal avait été un rapport remarquable concluant à la création d'une commission destinée à donner satisfaction aux intérêts réels et aux aspirations légitimes de la colonie. » C'était ce qu'il avait demandé lui-même.
Enfin, au-dessus de toutes les voix qui venaient de s'élever en faveur de la liberté, s'éleva la grande voix de Pie IX. Dans un Bref adressé, le 27 mai, à son vénérable frère, Charles archevêque d'Alger, le saint-Père, sans dire un mot du conflit soulevé entre les deux pouvoirs, comble d'éloges « la générosité, le zèle pastoral et le courage de l'homme qui a fait briller parmi tant de fléaux, la lumière et la vertu de la charité de Jésus-Christ, apprenant ainsi à ces peuples à aimer notre religion avant de la connaître, prêchant par là l'Evangile avec plus d'éloquence et avec plus de puissance que celle des paroles, inclinant de la sorte le cœur de ces infidèles vers la religion et la nation dont ils ont reçu tant de bienfaits, enfin rompant ainsi l'obstacle qui jusqu'ici s'opposait à l'apostolat chrétien. » C'était la thèse tout entière de l'Archevêque d'Alger. Le pape pouvait donc conclure : « Nous ne doutons pas que vous ne soyez approuvé par tous
ceux qui désirent les progrès de la religion, la gloire et l'intérêt véritable de votre patrie. Nous vous félicitons de montrer un si grand cœur contre les difficultés que que vous avez à surmonter; et ni la grâce de Dieu, ni la force, ni les ressources ne manqueront pour cela ni à vous ni aux vôtres ».
C'était Vite docete que cette parole souveraine. « Ce Bref de Pie IX, disait plus tard l'Archevêque, fut ce qui soutint le plus mon cœur, dans ces circonstances critiques. Il portait avec lui la lumière, la force, la bénédiction d'en Haut qui devaient assurer le triomphe de la cause dont il prenait la défense. »
Après trente-huit ans de combats, la liberté de l'Evangile en Algérie était donc conquise de droit et de fait, conquise par la prière, conquise par la charité, conquise à force de courage comme à force de bienfaits.
Maintenant il fallait l'appliquer dans les actes, et utiliser sa conquête. « Quant à moi, écrit l'Archevêque, le 28 mai 1868, rien ne me coûtera pour obtenir ce résultat. Je ne veux pas d'un seul jour de repos; et je reprends dès aujourd'hui le bourdon de Frère-quêteur. »
Il partit de ville en ville. Les foules se pressaient au pied de sa chaire. Il ne prêchait pas, il racontait. Nous l'avons entendu alors. Il se mettait en scène lui, pauvre missionnaire, au milieu de ses enfants, de ses mille sept cents enfants sans père, ni mère, lui père et mère à la fois. Il se faisait ensuite suppliant auprès de la charité de la France. Il parlait des millions dont il aurait besoin : il demandait que les aumônes se fissent grandes comme étaient grandes les nécessités. Ensuite il descendrait vers ces pauvres Arabes; il les consolerait. Il ne leur dirait que ce seul mot : « Je vous aime », et le leur prouverait. Puis quand la charité aurait abattu les barrières qui nous séparent de ces malheureux, il serait temps de leur parler de ce Père qui est dans le ciel, et qui leur défend de se
haïr, de se massacrer, de se détruire les uns les autres. De tels discours, il nous en souvient, étaient irrésistibles. L'Archevêque y joignait des distributions d'images photographiques représentant de pauvres enfants réduits à l'état de squelettes, des mères avec des nourrissons décharnés et expirants. C'était la famine prise sur le vif. On pleurait, on donnait. Dans la cathédrale d'Orléans, par exemple, la quête qui suivit le discours atteignit 8.000 francs; c'était ainsi partout plus ou moins. Dans le mois de mai, l'œuvre des Ecoles d'Orient recueillit 245.000 francs pour les orphelins arabes. Pie IX avait eu raison d'écrire au grand missionnaire : « Ni la grâce de Dieu, ni la force, ni les ressources ne vous feront défaut! »