‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 9 sur 35 · AUX ARABES · texte numérisé non relu

AUX ARABES

Nous avons vu le choléra s'abattre sur l'Algérie dans les mois d'août et de septembre 1867. Il avait été particulièrement meurtrier pour les indigènes, chez lesquels il trouvait un terrain trop bien préparé, et peu ou point de résistance. L'Arabe ne sait ni se soigner, ni se guérir; il ne sait que mourir. Quand la maladie fond sur lui, il cherche à la conjurer par des mots magiques ou par des amulettes que" lui prescrit le marabout. Puis, si le mal s'obstine à ne pas tenir compte de ces conjurations et de ces sortilèges, alors qu'y faire? « C'était écrit! » Il ne reste plus au croyant qu'à s'envelopper de son fatalisme comme d'un linceul. Il prononce le nom d'Allah, et il meurt.

On évalue à 60.000 le nombre des victimes qu'avait faites le choléra chez ces infortunés. Mais ce n'était encore que le commencement des fléaux de l'année.

Les sauterelles, qui avaient déjà ravagé le Tell en 1866,

arrivaient en 1867 par grandes nuées sombres et denses, si nombreuses, si serrées que le ciel, par endroits, en était obscurci. S' abattant sur la campagne, elles la couvrirent de leur masse grouillante et dévorante, s'entassant à plusieurs centimètres d'épaisseur, comme un tapis vivant. La plaine et la vallée leur appartinrent tout entières. Les plantes, les herbes, les feuilles, la récolte d'orge, de blé, de vin, d'olives et de figues, tout jusqu'à l'écorce des arbres fut rongé en quelques jours. Dans les chemins et sur les routes, les pas des chevaux ou les roues des voitures les broyaient par milliers ; même, en certains passages, la marche des trains en fut entravée et arrêtée. Quand cette armée eut passé, on ne trouva plus rien à faucher, a moissonner, à cueillir, à manger : c'était le désert et la ruine.

Une grande sécheresse régna du printemps à l'automne. Tout tarit, tout eut soif et tout fut consumé. C'était la seconde année qu'il en était ainsi. Enfin, vers le mois de novembre, des pluies diluviennes, incessantes, inondèrent le pays, emportant la terre des coteaux et les travaux des hommes. Dans la montagne, une neige continue et pressée remplit les gorges et les vallées, recouvrant les villages, ensevelissant les gourbis. Le territoire civil, d'ailleurs, encore fort restreint à cette époque, eut sans doute aussi grandement à souffrir; mais le colon européen sait travailler et prévoir, le musulman ne prévoit rien et travaille peu. Les indigènes n'avaient point de réserves : il ne leur resta plus que le choix de mendier ou de mourir de faim.

« C'est alors qu'on eut sous les yeux un spectacle dont le souvenir ne s'effacera plus de notre esprit, raconte en substance un témoin oculaire. La faim et bientôt la peste enlevèrent en quelques mois le cinquième de la population indigène. Chassés de leurs pauvres demeures par la nécessité, les plus courageux ou les moins affaiblis vinrent chercher un abri dans les villes européennes. Des bandes

de déguenillés, qui avaient vendu leur dernier burnous pour un morceau de pain, se traînaient vers les portes, en semant de leurs morts les routes et les abords des cités. On en trouvait jusqu'à six, sept, huit, dix, douze ensemble, à côté les uns des autres. Le service de la voirie n'était occupé qu'à ramasser des cadavres d'une maigreur effrayante, disséminés dans les champs, les rues, les chantiers, sur le seuil ou dans les corridors des maisons. Dans la campagne, les vagabonds allaient jusqu'à déterrer, pour les manger, les animaux morts de maladie. Ils enlevaient ceux de nos colons, lesquels étaient obligés de défendre leurs fermes le fusil à la main. On rencontrait à chaque pas de ces squelettes ambulants : femmes portant des enfants moribonds sur leur sein desséché, enfants abandonnés mourants par leurs parents; et tout cela enveloppé du sombre voile et du silence morne que l'Islamisme jette sur la souffrance et sur la mort. Enfin, parmi ces extrémités de la misère, les extrémités de la cruauté et du crime : des forfaits sans nom dans l'histoire des peuples civilisés, des pères et des mères égorgeant et dévorant leurs fds ou leurs filles, des frères tués par leurs frères, tous les sentiments humains étouffés dans des âmes où bouillonnait sourdement une rage sauvage qui mettait dans leurs veux une flamme sinistre et menaçante. »

Mgr Lavigerie sentait son cœur frémissant. Des divers points de son diocèse, ses curés lui adressaient la peinture navrante d'une misère qui criait vers lui. Le curé de Marengo lui décrivait sa paroisse, « assaillie par des bandes de mendiants n'ayant plus littéralement que les os et la peau, et vivant des racines des palmiers nains et de chardons. — J'ai vu plus d'une fois, racontait-il, des groupes d'hommes et de femmes armés de bâtons, défendre les fossés de la route contre un troupeau de bœufs, pour s'emparer des mauves dont ces animaux faisaient leur pâture. » Le même curé rapportait qu'une jeune

femme d'environ dix-huit ans s'était, quelques jours auparavant, traînée à la porte des Sœurs de sa paroisse, ne pouvant plus dire que ce mot : morto, morto! et, malgré les soins des religieuses pour la ranimer, elle expira une heure après. In petit orphelin de sept ans, paissant sa chèvre dans la broussaille, avait été surpris par des affamés qui l'avaient précipité dans le ravin, après avoir tué sa chèvre et lui avoir arraché les quelques fèves crues qui faisaient sa pauvre pitance.

A Machelma, le curé avait vu les Arabes se jeter sur une voiture de fumier pour en arracher quelques feuilles de légumes, souillées d'immondices dont ils se repaissaient avidement. Le curé de Bou-Medfa avait vu des malheureux disputer à la voracité des chacals, les animaux domestiques morts à proximité des habitations. A Tenès, des femmes, des enfants, avaient été surpris cherchant dans des tas d'ordure des os laissés par les chiens, et qu'ils broyaient pour s'en nourrir. Là encore, une nuée d'Arabes, apprenant que la vague apportait à la côte quelques quintaux de blé, épaves d'un bateau grec échoué près du débarcadère, accourt et se jette à l'eau pour disputer au remous le grain mêlé de sable, qu'ils tamisent ensuite pour s'en rassasier. A Milianah, une pauvre jeune mère n'avait plus que la force de montrer dans ses bras le corps sans vie de son enfant nu, puis elle expirait elle-même... Les cadavres qui tombaient sur les routes , dans les fossés , dans le lit des rivières , étaient dévorés par les hyènes et les fauves du pays. Cela se voyait chaque jour. Tels étaient ces récits.

De toutes parts, on s'émut d'une situation si horrible. L'esprit de parti s'en mêla. On rendit responsable d'une partie de ces maux le régime politique qui, en laissant les indigènes à leurs mœurs et leur isolement, les laissait à leur imprévoyance et à leur impuissance. L'autorité s'irrita; on frappa les journaux comme coupables de propagation de propos de nature à inquiéter les esprits.

On prit des précautions pour épargner aux villes le spectacle des affamés, en écartant les vagabonds soit pour se protéger contre le vol et le brigandage, soit pour se prémunir contre l'épidémie, qu'on commençait à redouter. On fit mieux : on demanda aux Chambres, et on obtint un premier et faible secours de 400000 francs, moyennant lequel on offrit, du moins, du travail et du pain aux plus nécessiteux. On pensait bien aux veuves et aux orphelins; mais qui les recueillerait, qui les nourrirait, qui les élèverait, qu'en ferait-on ensuite? On en délibérait, et la mort était là!

L'Archevêque se mit à l'œuvre. Lui-même raconte qu'un jour, il était sorti de la ville, tout plein de ces pensées, lorsque se présenta à lui un petit mendiant arabe d'environ dix ans, à la mine intelligente, aux yeux vifs et brillants de fièvre; il était exténué : — D'où viens-tu, mon enfant? — De la montagne... loin ! loin ! — Et tes parents, où sont-ils? — Mon père est mort, ma mère est dans son gourbi. — Et pourquoi Fas-tu quittée? — Elle m'a dit : Il n'y a plus de pain ici ; va-t-en dans les viflages des chrétiens. Et je suis venu. — Qu'as-tu fait pendant la route? — J'ai mangé de l'herbe, le jour dans les champs; et la nuit je me cachais dans les trous pour que les Arabes ne me vissent pas , parce qu'on m'avait dit qu'ils tuaient les enfants pour les manger. — Et maintenant où vas-tu? — Je ne sais pas. — Veux-tu aller chez un marabout arabe? — Oh ! non. Quand je suis allé chez eux, ils m'ont chassé; et si je ne partais pas assez vite, ils appelaient les chiens pour me mordre. — Veux-tu rester avec moi? — Oh! oui, je le veux. — Eh bien, viens, dans la maison de mes enfants, je te traiterai comme eux, et tu t'appelleras comme moi, Charles! »

Charles-Omer Ben-Saïd fut placé par l'Archevêque dans son petit séminaire de Saint- Eugène. Enfant d'esprit vif et d'excellente nature, il devait plus tard se faire chrétien, épouser une chrétienne et faire souche de chrétiens.

Quand, après la famine, l'Archevêque lui demanda s'il voulait aller retrouver sa mère? — « Oh ! non, je ne veux pas. — Et pourquoi? — Parce que j'ai trouvé un père qui est meilleur que ma mère. » Les Arabes ont de ces reparties fines et spontanées qui jaillissent du cœur.

Cette rencontre, ce tête à tête avec la cruelle réalité, fut un rayon de lumière pour l'Archevêque. « Les secours accordés par le gouvernement pouvaient peut-être momentanément suffire pour les adultes, racontait-il ensuite. Avec le travail qui leur était accordé, ceux qui étaient valides retrouveraient, s'ils le voulaient, des moyens d'existence. Mais à ces enfants, à ces orphelins, qui semblaient la proie assurée de la mort, il fallait un père : Dieu venait de m'inspirer la pensée de le devenir. »

L'heure de la grande charité venait donc de sonner, l'heure de l'apostolat des indigènes était proche : c'était l'heure de Dieu.

« Après ce premier enfant, l'Archevêque en recueillit dix, puis vingt, puis enfin tous ceux qui se présentèrent ou que les prêtres, chargés par lui de ce soin, recueillirent sur les grands chemins de son diocèse. » C'est luimême qui parle. « Chaque jour, écrit un témoin, sur des mulets, dans des prolonges empruntées à l'armée, on voyait arriver et s'arrêter devant la maison de campagne de l'archevêché des convois de petits enfants, maigres à un point qu'on n'eût pas cru possible pour des créatures humaines, les bras et les jambes à l'état de squelettes, le ventre gonflé par l'herbe dont ils avaient fait leur unique nourriture, à demi-couverts de haillons sordides, exhalant tous une odeur affreuse et fétide, l'odeur mortelle du typhus.

« Quelquefois sur les chevaux, dans les voitures qui portaient ces entassements d'enfants, l'on voyait parmi les vivants, de petits corps penchés, la tête renversée en arrière, plus pâles encore que les autres, leurs grands

yeux ouverts, leurs bras abandonnés et suivant le mouvement saccadé des montures. Ceux-là avaient cessé de vivre. Ils étaient morts en route, morts de faim, de froid, ou de la peste. »

On remarquait qu'à mesure qu'ils approchaient d'Alger, ces enfants, loin de se réjouir, étaient pris d'une inexplicable frayeur qui dilatait leurs yeux et secouait leurs membres. On leur avait dit, dans la montagne ou dans la broussaille, que les Roumis suçaient le sang des jeunes Arabes qui tombaient sous leur main, ou bien s'en débarrassaient en les jetant dans la mer. L'épouvante redoublait à la vue de la maison épiscopale : là était le grand exterminateur ! Mais leur crainte durait peu. Ils voyaient s'avancer vers eux des hommes doux et vénérables, les prêtres, Monseigneur lui-même, qui, les prenant sales et horribles comme ils étaient, les déposaient doucement à terre et les faisaient manger avec précaution. Ils étaient réconciliés avec la charité.

Les premiers arrivés furent donc reçus à la campagne de l'Archevêque, dans sa maison de Saint-Eugène, au petit séminaire qui y est contigu, dans les corridors, dans les dépendances, sous les hangars, où l'on pouvait, car la misère et la mort ne permettaient pas d'attendre. On mit d'abord garçons et fdles séparément, dans le même établissement, sous la conduite des Sœurs de la Doctrine chrétienne. Puis, quand la place vint à manquer dans les bâtiments, on chercha des abris dehors, dans les cours, sous des tentes. De même pour le vêtement. Ils arrivaient en guenilles, sans chemises, pieds et tête nus; il fallait tout donner. Tout fut improvisé. La garde-robe de l'Archevêque, linge et habits, y passa la première. Ses soutanes violettes se transformèrent en gandouras, pour la parure des plus grands. Les Pères Jésuites d'Alger se chargèrent des garçons, qu'ils continuèrent ensuite à diriger et former, en qualité d'aumôniers. Ils furent d'un grand secours et d'un dévouement

sans égal. Le commandement militaire, d'abord tout favorable, prêta quelques zouaves de choix pour former la petite troupe qu'ils organisèrent militairement, l'employant aux corvées, puis aux travaux des champs où ils la menaient en rangs, comme à l'exercice, établissant des grades, et obtenant du travail avec de la discipline, assez du moins pour faire à ces petits conscrits l'illusion qu'ils avaient gagné la galette de bon pain et la gamelle qui était distribuée à chacun d'eux par les Sœurs.

Jusque-là, les autorités étaient toutes d'accord. L'archevêché et le gouvernement général semblaient avoir oublié leurs dissentiments pour s'unir dans le soulagement de cette infortune immense; et l'on ne peut sans injustice taire le dévouement personnel qu'y apportait Mme la maréchale de Mac-Mahon, que personne ne put jamais vaincre sur ces sortes de champs de bataille.

Cependant le nombre des enfants adoptés ne cessait de croître chaque jour, et, avec lui, les charges de l'Archevêque qui n'y pouvait suffire. « J'en ai reçu, écrivaitil, jusqu'à vingt, trente, quarante dans la même journée. )) Ce fut par centaines qu'il les compta désormais à Saint- Eugène. Il n'avait plus d'autre ressource pour les garder et les nourrir que de faire appel à la France et de quêter pour eux.

Dans les dernières semaines de 1867, il se rendit à Paris. Il raconta, il consulta, il mit ses desseins charitables sous les yeux de ses amis. Il ne fut pas compris de tous. « J'ai été blâmé, je le sais, et raillé même quelquefois de ce qu'on appelait mon imprudence. Mais malgré toutes les peines et les difficultés du passé, toutes les inquiétudes d'un avenir qui, par moments, me parait sombre, je ne puis me repentir de ce que j'ai fait. » D'autres heureusement l'encouragèrent. L'œuvre des Ecoles d'Orient, dont il était resté l'inspirateur et le guide, l'assura de son appui. Le Conseil de l'œuvre de la Sainte-Enfance, auprès duquel il se rendit, lui vota, séance te-

nante, de généreux secours, à ce point que l'Archevêque pouvait lui écrire plus tard : « Cette œuvre de mes orphelins, vous l'avez commencée. Votre charitable vote m'a donné un toit pour recevoir et abriter mes enfants. Et c'est dans une séance de votre conseil que vos excellents collègues m'ont excité à faire un appel extraordinaire a la charité catholique et française. )>

Il n'avait pas besoin d'être tant excité : « Ce que je ressentais de pitié pour ce pauvre peuple qui venait nous tendre les bras m'arracha un grand cri, » déclarait-il ensuite.

En effet, le ier janvier 1868, veille de son départ de Paris, il adressa aux journaux catholiques de France, une Lettre qui, sans qu'il le sût, allait marquer une grande date de son existence, en ouvrant devant lui des horizons apostoliques qui devaient aller s'élargissant sans cesse, jusqu'à embrasser le continent africain tout entier.

Cette lettre disait : « Monsieur le rédacteur, veuillez me permettre d'emprunter la voie de votre journal pour adresser un appel à la charité catholique , en faveur des indigènes de l'Algérie. J'ai hésité à prendre cette initiative, surtout en présence des besoins si nombreux du Saint-Siège et de l'Eglise ; mais le mal s'étend chaque jour et prend des proportions plus douloureuses. Je ne crois pas qu'il me soit permis de me taire plus longtemps.

« C est, en effet, la famine avec toutes ses horreurs qui décime la population indigène déjà si éprouvée par le choléra. Depuis plusieurs mois déjà, un grand nombre d'Arabes ne vivent plus que de l'herbe des champs ou des feuilles des arbres qu'ils broutent comme des animaux. Maintenant épuisés par un hiver plus rigoureux que de coutume, leurs corps ne résistent plus, ils meurent littéralement de faim. »

L'Archevêque décrivait ces lugubres morts, telles que nous venons de les dépeindre, avec cette simplicité naturelle et pénétrante qui est l'éloquence des choses :

« Ces pauvres gens dénués de tout, écrivait-il dans cette lettre, montrent un courage, une résignation farouche, qui seraient vraiment admirables s'ils ne procédaient de leur triste fatalisme musulman, première cause de leurs maux. Lorsqu'ils sentent venir la mort lente et affreuse qu'amène la faim, ils ne se plaignent pas, ils ne se révoltent pas; ils s'étendent sur la terre, au bord de quelque chemin, s'enveloppent de leurs haillons, se couvrent la face, et attendent leur dernière heure, en murmurant le nom d'Allah. C'est ainsi qu'ils sont morts du choléra, durant cet été ; c'est ainsi qu'ils meurent maintenant de faim , littéralement fauchés par ces fléaux, comme la moisson par la main du moissonneur. Des calculs qui ne sont pas exagérés font monter jusqu'à plus de cent mille le nombre des victimes dans ces derniers temps. Jugez par là du nombre des veuves, des orphelins, des vieillards restés sans ressources! »

Ayant rendu justice aux premières subventions des Chambres et aux premières dispositions du gouvernement de l'Algérie : « Mais, dit-il, ce secours officiel sera certainement insuffisant pour les orphelins qu'il s'agit surtout d'adopter, d'élever. C'est donc pour eux, pour ces pauvres enfants que je sollicite la charité des âmes chrétiennes et généreuses. Il faudrait pouvoir les recueillir. Nos bonnes Sœurs se chargeraient volontiers de cette œuvre de miséricorde. Mais ce sont les ressources qui leur manquent, et qui me manquent absolument à moi-même. Avant de solliciter la charité des autres, j'ai donné tout ce que j'avais; maintenant je recevrai avec reconnaissance ce que la charité m'enverra à Alger, où je vais rentrer demain. »

La fin de la lettre était d'une grande élévation de cœur. Elle disait : « Ce n'est pas sans une certaine timidité que j'adresse cet appel aux chrétiens de France. Mais s'ils ne pouvaient nous secourir, ils comprendront du moins le sentiment qui dicte ma démarche. Je suis

Evoque, c'est-à-dire père ; et quoique ceux pour lesquels je plaide aujourd'hui ne me donnent pas ce titre, je les aime comme mes fils, et je cherche à le leur prouver : heureux, si je ne puis leur communiquer ma foi, d'exercer du moins la charité envers ces pauvres créatures de Dieu ! »

Le bon grain de la charité était semé, semé en terre de France. Qu'allait-il rapporter? Mgr Lavigerie en laissa le soin à Dieu, et il partit le lendemain.

A peine fut-il de retour à Alger qu'il rédigea un autre appel, et celui-là adressé non aux hommes, mais à Dieu. Mgp Lavigerie a préposé la prière à toutes ses entreprises. Nous Lavons vu demander au Pape son approbation et ses faveurs spirituelles pour l'Association de prières établie à Notre-Dame d'Afrique, en vue d'obtenir « la résurrection de la foi dans l'ancienne Afrique chrétienne. » Par un Bref du i décembre, Pie IX avait tout approuvé, tout largement béni, et comblé l'œuvre de faveurs. Sitôt qu'il fut en Afrique, le 6 janvier, fête de l'Epiphanie, six jours seulement après sa lettre de Paris, l'Archevêque établit l'Association sur de nouvelles bases soumises au Saint-Siège, et il la plaça sous le vocable de Saint- Augustin. « L'œuvre de Saint- Augustin était destinée, comme il s'exprimait, à obtenir la lumière de la vérité pour ceux qui ne la possèdent point ou qui ont eu le malheur de l'abandonner ». Les considérants de son Ordonnance sont l'énergique traduction de ses desseins apostoliques : « Considérant que presque toute l'Afrique du Nord se trouve encore plongée dans les détestables erreurs du mahométisme. — Considérant que les œuvres de cet apostolat sont déjà commencées dans les orphelinats, les hôpitaux, les hospices ouverts par nous aux enfants et aux veuves des pauvres musulmans. — Considérant que ce qui manque surtout pour réaliser ce dessein, c'est d'une part la liberté de l'apostolat, et de l'autre les moyens matériels de soutenir les

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œuvres. — Considérant que c'est surtout à la prière de demander la première de ces choses et à la charité de pourvoir à la seconde, etc. — Une Association est instituée dont les membres sont invités à dire chaque jour un Ave Maria à ces intentions et à verser chaque année leur aumône d'un franc. » — Ce n'était donc pas seulement de secourir les musulmans, c'était bien de les convertir qu'il formait le dessein. Quelques semaines après, 3i janvier, des religieux Prémontrés arrivèrent pour recevoir de lui la direction de cette œuvre, que ceux qui s'étaientfaits les soutiens de l'Islam durent considérer comme un engin de guerre.

C'en fut un autre, à leurs yeux, que Y Echo de Notre- Dame d'Afrique, petite Revue hebdomadaire ou Semaine religieuse, que nous avons vu naître et qui, dès son premier numéro du 5 janvier, se donnait comme la trompette de cette campagne conquérante.

La lettre du ier janvier avait allumé en France un grand feu de charité et de patriotisme. Les étrennes de cette année 1868 se portèrent de ce côté. Des comités s'organisèrent dans toutes les grandes villes pour la collecte et l'expédition la plus prompte des aumônes. La plupart de ces aumônes étaient en argent, beaucoup étaient en nature. Il y eut à Marseille des chargements d'étoffes et de confections à destination d'Alger et de Saint-Eugène. Le besoin était urgent, car le nombre des enfants recueillis allait augmentant chaque jour. Ce nombre, en février, s'éleva à huit cents. « Ces orphelins, écrivait Mgr Lavigerie, ces veuves chargées d'enfants, c'est ma part, c'est celle de l'Eglise, dans cet immense désastre ; et voici qu'ils m'arrivent chaque jour en plus grand nombre dans le vaste asile que je viens de leur ouvrir. Pourrai-je suffire à leur entretien, je l'ignore. Mais, disait-il grandement, vous auriez eu le droit de vous plaindre de moi, prêtres et chrétiens de France, si, par ma faute, l'Eglise fût restée au dessous d'elle-même,

et n'eût pas recueilli sur son sein maternel les descendants des anciens fils de l'Afrique chrétienne, qui venaient à elle en grelottant de froid et mourant de faim. »

Le vaste asile dont il parle et où il les recevait, en effet, depuis le 28 janvier, était l'Orphelinat agricole de Ben-Aknoun, fondé et dirigé autrefois par le P. Brumauld, de la Compagnie de Jésus, au sein d'une propriété de cent hectares. Ben-Sahnoun, vulgairement Ben-Aknoun, s'élève à peu de distance de la ville dont un pli de terrain lui dérobe la vue, sur un plateau au delà de la Bouzareah, entre El-Biar et Delly-Ibrahim. L'Archevêque la prit en location aux Pères Jésuites qui, tous de leur côté, prêtres, frères et domestiques, s'employèrent avec ardeur à cette prompte installation. L'étendue du domaine permit de partager les orphelins entre divers établissements. Les garçons de huit ans et au-dessus furent placées, près de là, à La Flanelle. Une fille de la Charité, très entendue et très dévouée, la Sœur Paul, avait le gouvernement de l'une et de l'autre famille. Une vingtaine de ses religieuses travaillaient avec elle. Un Charitable économe, M. l'abbé Guyesse, aujourd'hui chanoine de la Métropole, procurait les vivres à ces deux maisons. Un médecin, M. le docteur Collardot, faisait chaque matin la visite de santé. Un pharmacien, qu'il faut nommer, M. Desvignes, offrit gratuitement tous les médicaments nécessaires. Un religieux de la Compagnie de Jésus, le P. Dugat, puis un second, le P. Creuzat, reçurent la direction spirituelle et morale de ces établissements. Les veuves étaient retirées au Bon-Pasteur d'El-Biar, dans une vallée qui débouche sur la large et riche plaine de la Métidja.

Une commission fut instituée, au milieu de ce mois, pour diriger et surveiller l'emploi des secours obtenus pour les orphelins. Les membres de cette commission étaient : le vénérable M. Suchet, vicaire-général; M. Banvoy, archiprétre de la cathédrale; M. Girard, supérieur

du grand séminaire; et deux laïques, M. Melcion d'Arc et M. Louis de Baudicour. On sait, en Algérie, ce que ces deux noms représentent de christianisme bienfaisant et militant.

L'Archevêque calculait que, « tant que ces petits enfants resteraient à sa charge, il était condamné à trouver deux cent mille francs par année. » Il ajoutait, dans une lettre du 17 février : « Mais je parcourrai volontiers pour eux, en demandant l'aumône s'il le faut, les grands chemins de l'Europe; et, si j'étais victime de mon imprudence, je trouverais doux encore ce chemin de l'exil qu'a dû prendre l'un de mes vénérés prédécesseurs. » Il prévoyait que si, comme cela était à craindre, la misère continuait jusqu'au temps de la moisson, le nombre de huit cents allait être dépassé : « C'est une bien lourde charge, je le sais, dit-il encore ; mais je compte, pour m'aider à la porter, sur la charité des chrétiens de France ; et je sais qu'elle ne me fera pas défaut. »

Il s'adressa particulièrement aux évêques, par une Lettre du 20 février, dans laquelle il leur demandait simplement d'autoriser leurs curés à lire en chaire sa circulaire. Elle n'était que la reproduction des lettres par lesquelles ses prêtres lui faisaient le tableau des horreurs de la famine. On ferait la quête ensuite; donnerait qui voudrait : « Que Votre Grandeur daigne en décider dans sa sagesse et dans sa charité . Elle tient entre ses mains le sort des corps, et peut-être celui des âmes de tout un peuple. Je prendrai sa résolution comme l'indication même des desseins et de la volonté de Dieu. »

Mgl> Lavigerie pouvait demander des sacrifices aux autres, il s'en imposait à lui-même. On avait beaucoup admiré, dans les premiers temps de son séjour à Alger, le brillant et fringant équipage de Monseigneur. Du jour où il se sentit le père de cette famille d'orphelins, il fit remiser indéfiniment le beau carrosse armorié, pour ne plus se servir que de voitures de louage, sauf dans de rares

circonstances. Quant aux chevaux de prix, il les envoya aux champs ; et, maintenant c'était pitié de les voir tête basse, tourner roturièrement le manège des norias qui arrosaient les cultures de ses pauvres enfants.

Les orphelins travaillaient donc aux terres de Ben- Aknoun. L'Archevêque s'y rendait à peu près tous les jours. « La semaine dernière, raconte-t-il le ly février, j'arrivai à pied auprès de l'immense établissement où je les ai recueillis. Les enfants aperçurent de loin ma robe violette; et aussitôt ils se précipitèrent vers moi, en criant : Voilà notre père ! voilà notre père ! Ils disaient ces mots en français. Qui les leur avait appris? je ne sais; mais je sentais mes yeux pleins de larmes, pendant que ces pauvres petits baisaient à la manière orientale, mes mains et mes vêtements. Qui nous eût dit, il y a quelques mois seulement, que l'Algérie serait témoin d'un pareil spectacle? Et quel avenir meilleur elle nous promet, si nous pouvons développer, continuer seulement cette œuvre ! »

Le nombre des adoptés croissant toujours, et les besoins s'aggravant, Mgr Lavigerie pensa à étendre son appel au delà de la France. Le i5 mars, il adressa aux évêques de Belgique, d'Espagne et d'Angleterre, la Lettre qu'il avait précédemment envoyée à l'épiscopat français. De telles souffrances n'intéressent-elles pas l'humanité tout entière? Il n'aurait pas osé solliciter l'offrande du Pape dépouillé et captif : Pie IX prit les devants, « Touché de nos misères, écrivait l'Archevêque, notre Saint- Père a daigné, malgré sa pauvreté, m'adresser pour mes malheureux diocésains une somme de d.ooo francs. )>

Le gouvernement, témoin de cet élan général, se piqua d'émulation. Les 40000° francs qu'il avait d'abord alloués aux affamés n'étaient que quelques gouttes d'eau qui s'évaporèrent en quelques soleils. Le 22 mars 1868, les Chambres votèrent une somme de 2.000.000 de francs pour les mêmes besoins. Etait-ce assez? « C'est donc là ce

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que la France a su trouver pour tout un peuple, écrivait un prêtre d'Algérie? Hélas ! cela fait quinze sous à chaque homme pour vivre jusqu'à la saison prochaine ! » Les deux millions passèrent en grande partie dans la création d'ateliers nationaux où les indigènes étaient occupés et nourris. Le maréchal de Mac-Mahon constata bientôt, avec satisfaction, que plus de 4o.ooo pauvres gens profitaient de ce genre de secours, sur divers points de l'Algérie. Mais cela dura peu. « Les Arabes ont pour le travail une répugnance instinctive et presque religieuse, disait M. Frémy, dans son rapport du mois d'avril au Corps législatif. Le nombre des travailleurs est tombé maintenant à i.5oo; et peu à peu les Arabes ont abandonné presque exclusivement aux Marocains et aux Kabyles les chantiers qui leur avaient été ouverts. »

« D'ailleurs, remarque l'Archevêque, les secours de l'Etat avaient été destinés presque exclusivement aux provinces d'Oran et de Constantine. )> Quant à ses orphelinats, qu'on estimait assez riches de la charité privée, rien, absolument rien, ne leur était venu des régions gouvernementales : « Je n'ai rien reçu, pour cette œuvre, que des seuls catholiques, » écrivait-il encore. Il est vrai qu'a ce prix il achetait l'avantage d'être maître chez lui, et de diriger les choses suivant les vues de ses ambitions apostoliques.

Au commencement d'avril, les lettres de l'Archevêque accusaient le chiffre de 1.000 enfants recueillis dans ses divers asiles. « En outre, disait-il, à Alger seul, nous nourrissons plus de 2.000 indigènes. La Société des Dames de Charité distribue des aliments à près de 1.200 d'entre eux; l'archevêché en secourt directement 600. Et notez bien que dans la province d'Alger, c'est la charité chrétienne et privée qui doit faire à peu près tout. » Il avait même envové aux deux diocèses d'Oran et de Constantine 24-5oo francs prélevés sur le produit de la souscription provoquée par son appel. Il annonçait aussi, dans

une lettre du 6 avril, « l'envoi de nouveaux secours sur quelques-uns des points les plus maltraités de la province d'Alger, à Orléansville, à Aumale, à Boghar, à Médéah, à Milianah, et dans le cercle de Tenès où, en vingt-neuf jours, il était mort environ i.5oo personnes.

En effet la mortalité était grande : après la famine, la peste. « Le typhus, cette peste de la faim, comme on la nomme dans le pays, avait commencé à sévir aux premiers mois de l'année. Il fit rage au mois de février et de mars, enlevant chaque jour, pendant ces deux mois, dix, douze et jusqu'à vingt de ces infortunés enfants, livrés d'avance en proie à la mort par la misère.

« Ces pauvres petits êtres, écrivait l'Archevêque, se sont éteints avec la résignation de leur race , nous étonnant tous par leur reconnaissance, la vivacité et la délicatesse de leurs sentiments religieux. Ils dorment maintenant leur dernier sommeil, au milieu de l'enclos de Ben- Aknoun, près de l'ancien cimetière des Pères Jésuites; et j'espère qu'ils veillent du haut du ciel sur leurs compagnons d'autrefois, et qu'ils prient pour ceux dont les aumônes, si elles n'ont pu leur sauver la vie, ont adouci du moins leurs derniers instants. »

Un très grand nombre d'entre eux reçurent alors le baptême. MSP Lavigerie s'était fait une règle de ne pas les y admettre jusqu'à ce qu'ils fussent instruits et en âge de décider librement eux-mêmes l'affaire de leur salut. Mais, lorsqu'ils allaient mourir, il levait pour eux la barrière qui leur eût fermé l'entrée du royaume des cieux.

Il faut dire, pour être vrai, qu'avec ses tendresses profondes Mgr Lavigerie apporta plus d'une fois, jusque dans l'exercice de la charité, ces emportements de nature qui lui causaient ensuite tant d'embarras et de regrets. Il avait fait à la Sœur supérieure de ses orphelinats de Ben- Aknoun une large distribution, pour chacun de ses enfants, de ces amples couvertures de laine dans lesquelles les Arabes s'enroulent et se drapent tout entiers. Très

peu de temps après, durant cette meurtrière épidémie du typhus, il fut fort étonné de s'entendre demander par la même religieuse de nouvelles couvertures. Qu'avaitelle fait des autres?. . . Il lui fallut avouer que, faute d'avoir autre chose pour ensevelir les morts, elle leur avait laissé ce vêtement comme linceul, et qu'ils l'avaient emporté avec eux dans la terre. Ce fut alors le déchaînement d'un effroyable orage. Que n'entendit-elle pas sur le crime d'avoir ainsi dilapidé , perdu le bien de la charité ! Elle aurait à en répondre, et k en porter gravement la peine devant Dieu... Ce fut terrible. L'infortunée religieuse trembla, pleura, sanglota, et, quand elle sortit de là, presque excommuniée, elle était plus morte que vive.

Le lendemain, l'Archevêque s'informa d'elle, tout apaisé. On lui dit qu'elle était malade. Il en parut surpris et ne dit rien de plus, mais il était soucieux. Les jours suivants, il fit prendre encore de ses nouvelles ; elle ne gué rissait pas. Alors, sans prévenir personne, il arrive à l'orphelinat et demande à la première religieuse qu'il rencontre : « Comment va la Sœur supérieure? — Elle va très mal, Monseigneur. — Mais qu'a-t-elle donc, s'il vous plaît? — Elle a que c'est vous, Monseigneur, qui l'avez mise dans cet état!... ». Le prélat se tait, interdit, et se fait introduire auprès de sa victime. Il s'avançait humblement ; il s'arrêta k l'entrée de la chambre de la malade, n'osant s'approcher. Là, se penchant sur un meuble et la tête sur sa main, il disait et répétait : « Ma Sœur Paul, me pardonnez-vous? » La Sœur toute saisie le regardait, n'y comprenant rien. — « Ma bonne Sœur Paul, voulez-vous bien me pardonner? » La pauvre malade confuse, tremblante, et pleurante, ne savait que devenir. C'est alors que, se faisant suppliante k son tour, elle conjura son bon Seigneur et Père de ne pas s'abaisser ainsi devant son humble servante, mais de daigner, par grâce, lui rendre sa confiance et lui pardonner.

D'ailleurs, personne plus que lui ne savait reconnaître

les services de ces filles sacrifiées jusqu'au trépas. Il écrivait d'elles, en avril : « Ces communautés si dévouées, si modestes dans leur obscur héroïsme, viennent de payer, à Alger même, un large tribut à la mort. Cinq sœurs de Saint-Vincent de Paul, une sœur du Bon-Pasteur, une sœur de la Doctrine chrétienne, un frère de la Compagnie de Jésus, ont succombé dans l'espace de quelques jours, victimes des soins qu'ils prodiguaient aux malades et aux orphelins arabes, dans les asiles que je leur avais confiés. Plusieurs autres religieuses sont encore atteintes en ce moment de la même maladie, et nous craignons pour leurs jours. »

Il ajoutait triomphant : « Mais, loin de décourager leurs compagnes, ce spectacle ne fait que leur inspirer un plus grand dévouement. Elles acceptent cette situation, de même que les prêtres et les religieux attachés aux hôpitaux et aux asiles, avec un courage surhumain et une joie austère qui me touchent jusqu'au fond de l'âme et me persuadent que ces victimes de la charité et delà foi sont le parfum céleste, qui se mêle à ce grand holocauste, pour attirer sur nous les miséricordes de Dieu. »

Puis, par là, il revenait au grand souhait de son âme, à sa visée unique : « Heureux si nous pouvons un jour conquérir à ce prix, pour ce pauvre peuple, la seule chose qui puisse le sauver : je veux dire les lumières et les vertus d'une foi qui développera en lui, à la place de son fatalisme, le sentiment de la responsabilité morale, et l'énergie du devoir. »

Dans ce même mois d'avril, l'Archevêque acheva de visiter une grande partie de son diocèse d'Alger. Tous les genres de misère avaient passé sous ses yeux. Il en revint épuisé, mais plus décidé que jamais à tout sacrifier au divin bonheur de faire le bien quand même. « Tout, écrivait ce grand cœur, tout, sans exception, et les soucis et les fatigues, et ce que l'on appelle des es-

pérances humaines évanouies, tout est compensé par la douceur de cette pensée : il ne s'est pas présenté à moi, dans ces jours de deuil de l'Algérie, une seule infortune que j'aie repoussée; il n'est pas venu un seul de ces pauvres enfants frapper a ma porte ou à celle d'un prêtre chrétien sans que je lui aie dit : Mon enfant, je serai ton père ! »

Il n'attendait même pas toujours qu'ils vinssent à lui. Un jour à l'automne, dans une tournée postérieure, l'Archevêque se trouvait dans la paroisse de Montenotte, à soixante lieues d'Alger, quand le vieux curé lui présenta un pauvre orphelin arabe, dont les parents habitant dans la tribu voisine voulaient se décharger. Ce malheureux enfant était dégoûtant, couvert de vermine, dévoré d'ulcères. Mais, en vrai missionnaire, Mgr Lavigerie n'eut jamais le dégoût du pauvre : les Arabes le savent bien. — « Veux-tu venir avec moi? demande-t-il à l'enfant. — Oh oui! je le veux bien! — Allons, mon fils, tout de suite. Voici ma voiture, je t'emmène. » Autour de lui, prêtres et colons représentent à l'Archevêque que cela ne convient pas, que son jeune compagnon de route porte avec lui tout un peuple vivant et voyageur, et que Sa Grandeur se ressentira longtemps de ce proche voisinage. Aussi bien fera-t-on en sorte que l'enfant lui soit autrement expédié k Alger. L'Archevêque sourit, prend l'enfant par la main, l'embrasse malgré ses plaies, le hisse dans sa voiture et l'emmène avec lui. Les témoins de cette scène, colons et Arabes, regardaient, muets d'étonnement et d'attendrissement.

Une charité si engageante ne manqua pas d'encourager de nouvelles demandes. C'est ainsi que lui écrivait le curé de Montenotte : « Monseigneur, votre passage dans ce pays et ce que vous y avez fait, a produit une telle impression sur les indigènes que plusieurs d'entre eux sont venus me demander si vous voudriez bien accepter leurs enfants pour les élever à Ben-Aknoun; mais

je leur ai répondu que, pour le moment, vous ne receviez que les orphelins. Je vous en avertis cependant, pour connaître vos intentions. Oh! Monseigneur, c'est la charité seule qui changera ces pauvres Arabes et en fera la conquête ! . . . )>

L'Archevêque ne fit pas attendre sa réponse : « Mon cher et bon Curé, il est vrai que je n'ai ouvert nos asiles que pour les orphelins abandonnés de tous. Mais je crois pouvoir assez compter sur la charité catholique pour ne pas fermer à ces pauvres enfants indigènes, voués sans cela à l'ignorance et au vice, les portes de mes établissements. Dites donc à tous les Arabes qui vous en ont fait ou qui vous en feraient la demande, qu'ils n'ont qu'à m'envoyer leurs enfants. Dites-leur que le grand marabout des chrétiens leur enseignera à gagner honnêtement leur vie par le travail, à craindre Dieu et à aimer leurs frères. Dites-leur aussi que je les bénis et que je les aime, parce qu'ils sont, comme moi, les créatures et les enfants de Dieu, et que je serai heureux de le leur prouver plus encore et mieux par mes actes que par mes paroles. »

Un moment avait été où le nombre des enfants recueillis s'était élevé au chiffre de mille sept cent cinquante-trois. Le typhus, il est vrai, en avait emporté environ le tiers. Mais de nouvelles recrues vinrent combler les vides, ou à peu près. On avait dit de ces nomades : « Attendez seulement le printemps : vous verrez comme ils s'envoleront, aux premières figues de Barbarie. » C'est la pauvre et sauvage nourriture qu'ils trouvent et cueillent sur les haies poudreuses, en Afrique. Mgr Lavigerie avait été d'ailleurs le premier à déclarer qu'il ne voulait pas en retenir un seul malgré lui. «Laissez vos maisons toujours ouvertes, avait-il dit aux maîtres et maîtresses. N'ayez ni clefs à vos portes, ni murs ni clôtures aux champs où vos enfants travaillent. Que rien ne les retienne, si ce n'est le sentiment de leur in-

térèt et les bons traitements qu'ils recevront de vous. » L'effet de cette confiance avait été que, sauf quelques orphelins des villes, gâtés par le vice, tous étaient demeurés.

Mais ce, qui valait mieux encore, c'est qu'ils s'amélioraient. Il avait été facile de remarquer d'abord le changement d'aspect opéré en eux, aujourd'hui qu'au lieu de traîner leurs dégoûtantes guenilles, ils étaient vêtus d'habits propres et chauds, nettoyés, bien nourris et portant la santé dans toute leur vive personne. Une transformation plus profonde s'opérait intérieurement. Us étaient arrivés avec des habitudes de grossièreté révoltante, infectés du virus des vices les plus honteux, sans aucun sentiment de pudeur et de décence, sans aucune idée du tien et du mien. C'était de l'animalité. A ces mœurs avait succédé le respect de soi-même et celui des autres, corps et biens. Le vol avait disparu ou tendait à disparaître entièrement : c'était à ne pas y croire quand on connaît l'Arabe. Les ouvriers de cette réforme morale étaient principalement une douzaine de Frères des Ecoles chrétiennes que l'Archevêque avait obtenus du très honoré Frère Philippe, au mois de mars, et il se reconnaissait très redevable à leur zèle. Lorsque leurs orphelins, au nombre de plus de cinq cents, descendaient à Alger, en rang et en bon ordre, habillés à la française, avec leur paletot et leur pantalon de toile ou de laine, suivant la saison, portant allègrement sur leur tête la chéchia mauresque, c'était, de la part de la population qui ne les reconnaissait plus sous cette tenue nouvelle, c'était, de la part des femmes et des mères particulièrement, des exclamations auxquelles les enfants répondaient par un « Bonjour, Monsieur, » ou « Bonjour, Madame, » prononcés dans un français qu'on eût cru de Paris. « Sa Grandeur aura là un joli bataillon dans quelques années, » disait un 'officier. Les journaux d'alors sont pleins de ces tableaux.

L'Archevêque en triomphait d'aise : « C'est vraiment , écrivait-il, une double résurrection, non seulement pour eux, mais encore un jour peut-être pour tout un peuple. C'est l'aurore d'un jour meilleur que la charité veut faire lever sur cette pauvre terre africaine. » Cette perspective chrétienne ne quittait pas ses yeux.

Ses amis le savaient, ses ennemis le devinaient et s'en irritaient : le spectre du prosélytisme se dressait menaçant devant eux. Dès le 2 3 janvier, V Avenir algérien, parlant d'un orphelinat oranais, où ces enfants étaient admis, mêlait à cette annonce ces petites perfidies : « Par les soins de je ne sais qui, y lisait-on, mais qui doit être une personne éminente, on a recueilli dans l'orphelinat de Misserghin quelques petits malheureux Arabes qu'on a commencé par bien laver. Il est probable qu'on aura profité de l'occasion pour les baptiser, sans qu'ils s'en doutent. Puis on les a chaussés et habillés, comme les autres orphelins, d'un pantalon marron, d'une veste et d'une calotte de chasseurs d'Afrique. Ainsi transformés, on va sans doute leur apprendre à lire , à écrire , à travailler, car on a déjà commencé à les conduire à la messe avec les chrétiens. Si ce n'est qu'il y en aura deux ou trois un peu trop noirs, dans un an ou deux il n'y aura pas de différence entre eux et les autres enfants : même nourriture, même costume, même langage, même religion. » Un autre journal de même couleur, le Courrier d'Algérie, dans ses numéros du 2 et du 4 février, affectait un autre ton sur le même sujet, avec des conclusions plus franchement violentes : « Dans cette manière de faire de l'Eglise, disait-il, il n'y a rien que de naturel et de logique. Laisser l'école aux prêtres, c'est leur donner le moyen avec la tentation de faire des prosélytes. Il faut ou les laisser faire ou leur enlever l'école. Cette mesure s'impose. » L'Echo de Notre-Dame d'Afrique répondit et, protesta. Mais le soupçon et la menace étaient déjà sur les tètes.

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L'armée comprenait mieux cette marche conquérante de l'apôtre civilisateur. Elle fut, pendant sa vie d'Afrique tout entière, son plus solide appui. Le général de Wimpfen, alors commandant de la province d'Alger, peu religieux cependant, professait pour ces œuvres une reconnaissance patriotique et effective. « Je ne puis trop vous remercier, Monseigneur, lui écrivait-il le a4 février 1868, des services que vous rendez à nos petits malheureux et à la colonie. Votre œuvre bien connue doit être soutenue non seulement par la charité privée, mais encore par l'Etat. Quel que soit le temps passé par les enfants dans vos établissements, il est incontestable qu'ils n'oublieront jamais les bons soins qui les auront conservés à la vie ; et les notions qu'ils y auront acquises sont un sur garant de leur rapprochement de la vie européenne. » Dans un grade moindre , un lieutenant indigène au 1 er tirailleurs algériens , Mohamed-ben-Hacen avait envoyé , le 1 7 février, à l'Archevêque une petite somme de 10 francs pour ses œuvres charitables, avec une lettre dont la fin disait : « Dès que j'ai connu l'écrit admirable par lequel Votre Grandeur a fait appel à la magnanime nation française, en faveur de mes frères victimes de la famine, je l'ai traduit en langue arabe, et je l'ai montré à tous mes camarades. Eux et moi ne cessons d'appeler sur Votre Grandeur les bénédictions de Dieu. » On citait même le fait d'un marabout qui, dans une réunion présidée par lui, avait fait faire à ses coreligionnaires une prière publique, pour demander à Dieu de récompenser l'Archevêque et les catholiques de France du bien fait par eux aux indigents de sa nation.

Le gouvernement général de l'Algérie se montrait , au contraire, de moins en moins sympathique à ces établissements : on lui avait fait croire que c'étaient là autant de foyers d'une propagande religieuse inquiétante pour la paix de la colonie. Evangéliser ces enfants, les baptiser, les christianiser, leur faire renier le Prophète, les

musulmans ne le souffriraient pas. C'était violer les traités , violenter les consciences , déchaîner l'insurrection , provoquer la guerre sainte. Aussi bien, le maréchal s'en tenait à la consigne impériale : l'Evangile aux colons , le Coran aux indigènes. Ces dispositions hostiles furent révélées à l'Archevêque par un rapport dans lequel, rendant compte au Sénat de l'assistance donnée aux affamés d'Algérie, « M. de Mac-Mahon avait gardé le silence sur une œuvre qui assurait seule à la province d'Alger , pour les veuves et les orphelins arabes, un secours quatre ou cinq fois plus considérable que celui de l'Etat. » Au moment de l'installation des Frères à Ben-Aknoun, on avait entendu le Maréchal déclarer « qu'il espérait bien que leur établissement ne serait que temporaire, qu'après la moisson les orphelins seraient réclamés par leurs tribus respectives auxquelles on n'avait pas le droit de les refuser, de sorte que l'orphelinat serait fermé dans quelques mois. » Comme on le pense bien, il n'en. fut rien : ni les oncles , ni les tantes , ni les frères , ni les sœurs ne pensèrent à réclamer les jeunes assistés. Ce fut le contraire qui arriva, car on en vit plusieurs venir implorer le même bienfait pour leurs propres enfants. Du moins , l'Archevêque pouvait-il conclure de tout cela qu'on prenait de plus en plus ombrage de son zèle, et que ces sourds grondements entendus dans les hauteurs annonçaient un orage qui ne tarderait pas à éclater.

Il n'en était pas pour cela décidé davantage à licencier sa troupe d'orphelins, pas plus qu'eux-mêmes à déserter. Une Lettre publique du 6 avril adressée à l'œuvre des Ecoles d'Orient , résumant la situation que nous venons de décrire, déclarait nettement son intention « de maintenir et de développer une œuvre qui, plus qu'une autre, devait, dans un temps prochain, amener l'assimilation rapide de l'Algérie ». Son plan était dressé et il l'expliquait. « Les garçons de Ben-Aknoun resteront pour être formés à l'agriculture ou autres arts et métiers qui s'y

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rapportent, de façon à pouvoir un jour gagner facilement leur vie. Les filles confiées aux Sœurs de la Doctrine chrétienne seront pareillement formées aux travaux des champs et aux soins divers d'un ménage rural. — Je ne veux à aucun prix , dit-il sagement , en faire des ouvrières de ville, à cause des périls presque insurmontables qu'elles y rencontreraient. » Le patriotisme de l'Archevêque donnait une autre raison de cette préférence accordée par lui au travail et à la vie des champs : « Ce qu'il nous faut ici avant tout, écrit-il, ce sont des familles de colons européens et aussi de colons indigènes , si on en peut former à l'avenir.

« Voilà notre plan, continue cette Lettre mémorable; il est simple et j'ose affirmer, malgré tout ce qu'on peut dire, qu'il est infaillible quant à ses résultats. Oui, si cette œuvre persévère, si le concours de la charité qui l'a créée ne nous fait pas défaut , si ces enfants ne nous sont pas enlevés, comme quelques-uns nous en menacent, nous aurons là, dans quelques années, une pépinière féconde d'ouvriers utiles, soutiens, amis de notre colonisation française, et, disons le mot, & Arabes chrétiens. Ces pauvres enfants, profondément ignorants des choses de la religion comme de toutes les autres, n'ont en effet, même à ce point de vue, aucun préjugé, aucune répulsion contre nous, et je ne doute pas qu'instruits par nos paroles, par nos exemples, ils ne demandent eux-mêmes un jour le baptême. Ce sera le commencement de la régénération de ce peuple et de cette assimilation véritable que l'on cherche sans la trouver jamais, parce qu'on la cherche avec le Coran, et qu'avec le Coran, dans mille ans comme aujourd'hui, nous serons des chiens de chrétiens, et il sera méritoire et saint de nous égorger et de nous jeter à la mer. »

Cette Lettre était le manifeste de l'apostolat africain. L'Archevêque appelait également l'évangélisation des femmes musulmanes. Il comptait que les femmes arabes

étaient répudiées en moyenne une fois tous les six ans, expulsées par leurs maris du domicile conjugal, sans autres ressources désormais que la mendicité et le vice. Il avait remarqué, dans l'asile qu'il leur avait ouvert au Bon-Pasteur, combien nos croyances chrétiennes étaient sympathiques à ces infortunées, dès qu'elles étaient soustraites à l'influence de leur entourage. « Ah! s'écriait ce grand cœur, si l'on pouvait recueillir ces pauvres femmes, quel mal n'empècherait-on pas? Cette œuvre, que j'ai commencée au Bon-Pasteur, je voudrais la développer à l'égal des orphelinats. » Cette prétention grotesque mit le comble à la joie de la presse radicale : « Que l'Archevêque d'Alger veuille aussi secourir les femmes arabes, voilà surtout ce qui provoque un excès d'hilarité chez les rédacteurs du Siècle! » écrivait-on de France. ,

Mgl Lavigerie allait toujours. Il n'ignorait pas de quelle charge il se grevait, en s'obstinant à conserver ses enfants d'adoption. C'était, comme il avait dit, pour rentretien de ces asiles, plus de 5oo.ooo francs à trouver chaque année. Le pain seul lui coûterait, au prix où on le payait; 80.000 francs. Or il ne pouvait plus compter que sur le secours des catholiques, lequel d'abord considérable allait s'afFaiblissant, comme il arrive pour les nécessités qui se prolongent. On le faisait trembler sur l'inévitable sort qui l'attendait. On lui rappelait la fin de Mgr Dupuch : « Mais non, reprend sa lettre, j'ai foi dans la bonté de Dieu qui ne m'abandonnera pas, dans celle de mes vénérables collègues dans l'épiscopat, dans celle de nos œuvres françaises et catholiques. » Cette foi, ses prêtres d'Alger la partageaient avec lui. Et il racontait alors « qu'il venait de trouver dans le pauvre clergé de son diocèse un concours admirable qu'il voulait faire connaître, pour son honneur et celui de l'Eglise. »

Lorsque ces prêtres excellents avaient vu les charges énormes qui pesaient sur leur Evêque ils étaient venus s'offrir à lui pour quêter : « Non, Monseigneur, vous ne serez

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pas forcé de renvoyer ces pauvres enfants, et de renoncer à l'espérance de l'avenir meilleur que cette œuvrenous annonce et prépare à l'Eglise. » — « Et ce qu'ils ont dit, ils l'ont fait, ils le font en ce moment, écrit-il. Des prêtres de tout âge, et jusqu'à des vieillards de soixante-dix ans, ne craignent pas de traverser les mers, d'aller en Amérique, aux Etats-Unis, aux Antilles, au Canada, en Angleterre, pour cette croisade de charité. Ils viennent, avant de partir, me demander de bénir leur pèlerinage, avec la simplicité d'un héroïsme qui s'ignore lui-même. Et lorsqu'ils s'éloignent, je pleure, comme je le fais en ce moment, d'attendrissement, de reconnaissance et d'admiration. » Les pleurs de cet homme de bronze, ainsi qu'on le croyait, quel est le grand événement, la douce émotion ou le spectacle sublime qui ne les a vus couler?

Il finissait en demandant bon accueil à l'étranger pour les « messagers de sa pauvreté ».

Cette Lettre considérable était à peine écrite que l'Archevêque la rouvrit pour un post-scriptum. Il venait de recevoir du curé de Tenès vingt-cinq enfants parmi lesquels son attention était attirée sur une petite fille de dix ans et un garçon de cinq. La petite fille, interrogée par lui à Ben-Aknoun, lui raconta avec un calme effrayant que son père et sa mère, gardiens d'une kobba ou petite mosquée, manquant de tout et mourant de faim, avaient attiré dans leur cabane un passant qu'ils avaient assommé, dépecé et dévoré ; puis un second, puis un troisième, et ainsi jusqu'à cinq. Un neveu avait ensuite subi le même sort, puis un de leurs propres enfants! La petite Zohra allait elle-même être tuée et mangée, quand l'éveil fut donné, l'autorité saisie du fait, les restes de ces effroyables festins découverts, et les aveux obtenus L'Archevêque écrivit : « La conclusion évidente, c'est l'absence complète de sens moral qui est le propre de cette malheureuse race déchue Cette conclusion, elle s'affirme, elle

s'écrie d'une voix de tonnerre : 77 faut relever ce peuple. Il

faut cesser de le parquer dans son Coran, comme on Va fait trop longtemps, par tous les moyens possibles . Il faut lui inspirer, dans ses enfants du moins, d'autres sentiments, d'autres principes. Il faut que la France lui donne, je me trompe, lui laisse donner T Évangile, ou quelle le chasse dans les déserts, loin du monde civilisé.... Hors de là, tout sera un palliatif insuffisant et impuissant. »

Cette Lettre hardie et décisive, avec son programme, ses fermes déclarations, ses protestations, l'esprit de résolution dont elle est animée, excita les esprits dans des sens divers. C'est à la suite et dans le même temps, exactement dans les mêmes jours, que Dieu, qui sait faire sortir le bien du mal, faisait naître en effet de cette grande misère et de ce déplorable conflit deux événements et deux bienfaits : la liberté de l'apostolat africain, et l'institution de la société des missionnaires d'Alg-er.

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