‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 12 sur 35 · L'EXPANSION : DÉLÉGATION DU SAHARA · texte numérisé non relu

L'EXPANSION : DÉLÉGATION DU SAHARA

Congrégation de la Propagande se préoccupait depuis longtemps d'y faire passer un courant de grâce, comme elle s'exprimait. Il proposa d'y envoyer quelques-uns de ses prêtres. Il parla modestement, comme il convenait, du petit germe apostolique qu'il cultivait à Alger. Les premiers missionnaires qu'il enverrait seraient maintenus d'abord sous sa dépendance, jusqu'au jour où interviendraient de nouvelles dispositions de la Propagande. Quant à la circonscription de la mission nouvelle, on en ferait deux parts, dont chacune serait attribuée à un Vicaire ou Délégué apostolique. « L'une de ces missions s'étendrait au sud de la Tripolitaine et a l'ouest de l'Egypte, et comprendrait le Sahara oriental : elle serait confiée à Mgr le vicaire apostolique d'Alexandrie. L'autre comprendrait les contrées qui s'étendent entre l'océan Atlantique à l'ouest, le Maroc, l'Algérie et la Tunisie au nord, le Fezzan à l'est, le Sénégal et la Guinée au sud. C'est la mission du Sahara occidental ou du Soudan, ou pays des nègres. » On remarquera que, par là, la mission faisait se rejoindre nos possessions de l'Algérie à nos possessions du Sénégal, et que nos deux colonies du nord et de l'ouest de l'Afrique se donnaient la main par l'intermédiaire de nos missionnaires.

Lorsque Mgr Lavigerie vint proposer ces desseins grandioses et faire ces ouvertures au souverain Pontife, on raconte que Pie IX s'effraya d'abord de le voir embrasser un si vaste champ avec de si faibles ressources. Puis soudain, arrêtant sur lui son regard si pénétrant, et d'un geste montrant l'espace devant lui : Duc in altum, lui dit-il. C'était la parole du Seigneur à saint Pierre : Poussez au large !

Le 6 août, le cardinal Barnabo, préfet de la Propagande, écrivit à l'Archevêque que ses vœux étaient exaucés. Pie IX avait signé, en audience du i août, le rescrit, dont Son Eminence lui annonçait la teneur, comme il suit : « Illustrissime et Révérendissime Seigneur, je vous

envoie sous ce pli le décret de la Sacrée-Congrégation de la Propagande, par laquelle on accorde à Votre Grandeur la permission qu'Elle a implorée. Ce décret vous autorise à établir une mission catholique au désert du Sahara, dont, jusqu'à nouvelle disposition, vous êtes nommé supérieur et Délégué apostolique, en y joignant leFezzan... Puisse Notre-Seigneur mettre la main à la si belle œuvre que vous avez conçue pour la plus grande gloire de Dieu et pour le salut de tant d'âmes livrées à la superstition ! Je suis dans l'espérance de recevoir toujours de consolantes nouvelles de cette mission, et je prie Notre-Seigneur de la conserver longtemps et de la faire prospérer. »

Ce fut un grand sujet de joie pour Mgr Lavigerie de recevoir cette lettre. L'attribution qui y était faite à des Français d'une mission limitrophe de notre Algérie faisait concevoir à son patriotisme un espoir qui transpire dans les lignes suivantes : « Par un sentiment de paternelle délicatesse, le souverain Pontife a voulu que ces vastes régions, situées sur les confins de nos deux grandes possessions africaines, fussent confiées à un Evêque de France. Est-ce une prophétie des conquêtes futures de nos soldats dans ces pays encore si peu connus et plongés la plupart, malgré leurs richesses, dans une profonde barbarie? C'est le secret de Dieu. Mais je ne puis me défendre de penser que la Providence nous a établis sur cette terre d'Afrique pour nous faire, une fois de plus, les missionnaires de la foi chrétienne. Je ne puis m'empêcher de considérer toujours nos colonies d'Algérie et du Sénégal comme deux grandes portes que la miséricorde divine a ouvertes, pour tant de peuples, à la charité et à la vérité catholiques. Seules elles peuvent, peu à peu, en faire des hommes, en en faisant des chrétiens. » C'est vingt-six ans avant notre occupation de Tombouctou qu'il écrivait ainsi , vingt-six ans avant que, par ce premier trait d'union, nous ayons rattaché en-

L'EXPANSION : OEUVRES DIOCÉSAINES. 269

semble nos possessions sahariennes et sénégaliennes, et donné raison aux patriotiques ambitions de ce Français.

Il fut question de bien des choses dans ce court voyage à Rome; du futur concile général, des ambassadeurs qui y représenteraient les divers Etats de la chrétienté, de l'archevêque de Paris, Mgr Darboy, et des démarches faites pour son cardinalat, de l'attitude diverse des journaux et des journalistes. De ce faîte du Vatican, Mgl'Lavigerie cherchait déjà de quel côté soufflait le vent du ciel, et il s'orientait en conséquence.

Après ces événements , lorsque l'Archevêque , éloigné depuis quatre mois de son diocèse par sa lutte pour la liberté de l'apostolat africain, la prédication pour ses orphelinats et l'extension de son champ d'action apostolique, rentra enfin à Alger, le 7 septembre, veille de la fête de la Nativité de Marie, il y trouva un peuple et un clergé prêts à lui décerner une petite ovation. Il s'y refusa par sagesse et esprit de pacification. Il écrivait, le i3 : «A Alger, les choses se sont bien passées, c'est-àdire qu'il n'y a eu ni bruit, ni rumeur, ni mouvement d'aucune espèce. J'ai débarqué incognito; mon clergé m'attendait à l'archevêché ; le curé de la cathédrale m'a adressé un petit discours; j'y ai répondu en quelques paroles bien senties, et tout a été dit. J'ai repris ma vie ordinaire comme s.i je n'avais jamais quitté Alger. »

Le curé de la cathédrale était M. Banvoy, jadis un des promoteurs de l'apostolat des indigènes. « Oui, Monseigneur, lui dit-il, vos joies, pendant votre absence, ont été nos joies, comme, au jour de votre départ, votre confiance faisait notre confiance. Elle est gagnée maintenant, la cause de la charité. Vous l'avez portée victorieusement devant la France et le monde. Par vous les barrières qu'on lui opposait ont été ébranlées, le dévouement a affirmé le droit de se dépenser. Et voici qu'aujourd'hui, comme prix de vos efforts, vous avez vu reculer jusqu'à des limites inconnues le champ ouvert

à votre zèle; et de votre main vous atteignez le déseri... Nous vous remercions, Monseigneur, de n'avoir pas douté du succès des grandes causes dont vous êtes le défenseur et d'avoir compté sur le dévouement de votre clergé aux œuvres dont vous êtes et la tête et le cœur. Nous vous remercions d'avoir appris à tous que la nouvelle Eglise d'Afrique encore à son berceau se trouve déjà mûre pour toutes les abnégations de l'apostolat. »

L'Evêque répondit en renvoyant l'honneur de ces choses heureuses à ses prêtres, et surtout à Dieu et à Notre-Dame d'Afrique : il monterait le lendemain matin, fête de la Nativité de Marie, porter à son autel ses actions de grâces et celle de son Eglise d'Alger.

Mgr Lavigerie n'avait rien épargné, — il le croyait du moins, — pour renouer avec le gouvernement général des relations qu'il désirait pacifiques et bienveillantes. « Je désire bien sincèrement éviter tout conflit, écrivait-il à son ami, dès sa rentrée à Alger; mais j'ai aussi à sauvegarder avant tout ma dignité épiscopale. Mon clergé est très bien, la population aussi. La plupart des militaires, même les plus haut placés, sont avec moi. »

Mais il n'en était pas de même à la préfecture et à la municipalité. Là on venait d'enlever au petit séminaire de Saint- Eugène les bourses qu'on lui avait accordées jusqu'alors. « Mis par cette mesure dans l'impossibilité de continuer les sacrifices qu'il faisait pour l'éducation d'un grand nombre d'élèves, » l'Archevêque ouvrit, pour y suppléer, deux nouveaux établissements d'enseignement secondaire, l'un à Alger sous le nom d'institution Saint-Louis, confié à M. l'abbé Dusserre, l'autre à Blidah, sous le nom d'institution Saint-Charles, qui devait être dirigée par les Basiliens. En même temps il écrivit, pour tous ses établissements diocésains, un règlement détaillé du service financier, ayant pour objet de centraliser, comme à Nancy, leur administration temporelle dans un économat général

L'EXPANSION : OEUVRES DIOCÉSAINES. 271

soumis à son contrôle, et confié à un de ses vicaires généraux délégué.

Une autre vue commençait à s'ouvrir devant lui : donner des terres à ces maisons pour qu'elles vécussent de leur produit dans ce pays de colonisation agricole. « Nous devons nous proposer, Messieurs, leur disait-il, de fonder territorial ement nos établissements diocésains, de leur créer sur place, dans un avenir prochain, des revenus suffisants, afin qu'ils puissent se passer d'un concours étranger qui ne peut leur être continué indéfiniment. » C'était une vue de l'Eglise ; et ce fut constamment celle que nous verrons présider aux créations du Cardinal d'Afrique.

La sollicitude pastorale de l'Archevêque s'était portée, depuis longtemps, sur les fidèles de langue espagnole répandus dans la ville et les environs d'Alger. On n'en comptait pas moins de 80.000 pour les deux diocèses d'Alger et d'Oran. Ils avaient beaucoup a faire pour se défendre contre la propagande protestante anglaise, entretenue par les émissaires de la mission de Gibraltar, qui payait ceux d'entre eux qui se rendaient au temple, ou qui envoyaient leurs enfants aux écoles protestantes. La séduction portait ses fruits. On avait rapporté à l'Archevêque que , dans l'année qui avait précédé son arrivée , six cents Espagnols avaient ainsi donné leur nom à l'hérésie. « Combien je me suis senti attristé, lorsque j'ai appris, leur écrivait-il, que quelques-uns d'entre vous, un trop grand nombre, hélas ! cédant à des obsessions perfides, ont vendu leur foi pour l'or de l'Angleterre protestante ! »

Il fallait leur trouver des prêtres de leur langue. Deux Jésuites de zèle, les Pères Bouchez et Palau, ne pouvaient plus suffire au service de ces milliers d'âmes. Mgr Lavigerie fit trois voyages à Madrid pour obtenir à Alger l'établissement d'une communauté des prêtres du Cœur-Immaculé-de -Marie, institués par Mgr Claret, de pieuse

mémoire. Le 25 septembre 1868, il publia une ordonnance établissant à Alger le service religieux dont il chargeait ces hommes vraiment évangéliques.

Mais il fallait pourvoir à leur entretien. L'Archevêque se souvint que l'Impératrice des Français était Espagnole de naissance ; et c'est d'elle qu'il obtint pour eux, comme il s'exprime, le vêtement et le pain de chaque jour. « Mes frères, écrivait-il, cet acte de générosité si délicate et si chrétienne de la part de notre souveraine envers les fils de sa première patrie, devenus parleur adoption les enfants de notre France africaine, vous toucheront de reconnaissance. Vous la lui exprimerez, de la seule manière qui soit en votre pouvoir, en appelant par vos prières, par celles de vos enfants, les bénédictions de Dieu sur sa tête auguste, sur celle de l'Empereur et du Prince impérial. » L'Impératrice avait demandé particulièrement que les Espagnols d'Alger priassent , dans leurs réunions , pour l'âme des siens qui n'étaient plus, et spécialement pour une sœur dont elle avait appris jadis, à Alger même, la mort toujours amèrement pleurée. L'Archevêque établit que, chaque dimanche, le saint sacrifice y serait célébré pour les morts, selon ces intentions.

La colonie espagnole a le privilège de donner à l'Algérie le spectacle et l'exemple du travail , de l'ordre , de l'économie, de l'honnêteté et de la foi chrétienne. Le pasteur l'en félicitait. Ces braves gens l'édifiaient. A quelque temps de là se trouvant chez les dames du Sacré- Cœur, à Mustapha, l'Archevêque leur racontait qu'il avait récemment rencontré un jardinier de Port-Mahon à qui il avait demandé : « Que faites-vous toute votre journée, mon ami? — Trois choses, Monseigneur, répondit le Mahonais; je travaille, je prends mes repas et je prie le bon Dieu. — Et vous dormez aussi, je pense? — Ah! de cela pas beaucoup, Monseigneur. — Alors que faites-vous la nuit? — La nuit, ah, la nuit, c'est alors surtout que je prie. — Que dites-vous donc au bon Dieu? — A peu près

L'EXPANSION : ŒUVRES DIOCÉSAINES. 273

toujours la même chose, hélas! Je lui dis : « Mon Dieu, vous avez beaucoup d'ennemis en Algérie. Cependant j'espère que notre sainte religion aura le dessus, car vous êtes si bon, si bon, que, n'y eût-il qu'une âme aussi misérable que la mienne pour vous demander que votre règne arrive sur la terre, vous exauceriez sa prière et vous feriez triompher votre cause. »

On était aux premiers jours d'octobre 1868. C'était l'époque annoncée pour l'installation des Petites-Sœurs des Pauvres dans leur asile de Sainte-Eugénie : il fut bientôt peuplé, et ses jardins cultivés. « Je m'avançais du côté delà Bouzareah, raconte un voyageur, et je voyais s'élever devant mes yeux un vaste bâtiment blanc, percé de nombreuses fenêtres "ornées de persiennes vertes. En arrivant je me trouvai en face d'un jardin très vaste planté d'orangers et de citronniers de haute taille, et couverts de fleurs et de fruits, qu'un paisible cheval attelé à une noria, était en devoir d'arroser. Au bas, des arbres de toute espèce remplissaient le ravin, à l'entour s'étalaient des plantations de vignes en plein rapport. Nous pensâmes d'abord que c'était la demeure de quelque prince maure reconstruite à la française. Deux ouvriers nous apprirent que c'était la maison achetée par l'Archevêque pour y mettre les vieillards qui étaient là une centaine et qui bénissaient son nom. »

Ce fut un autre bienfait de ces mois de l'été et de l'automne de 1868, que la création ou restauration d'églises paroissiales dans les centres importants. Mgr Lavigerie avait déjà fait savoir aux fidèles de Mustapha-Supérieur et de Mustapha-Inférieur, habitant l'Agha et la cité d'Isly, que, dès le aj août, un prêtre faisant fonction de curé, desservirait désormais une chapelle placée au centre de leur territoire, en attendant qu'ils pussent s'assembler dans une église neuve élevée par leurs soins. « Mes très chers frères, j'ai déjà éprouvé qu'en Algérie, il suffit de faire appel à l'initiative des populations pour leur voir réaliser

274 LE CARDINAL LAYIGEKIE.

des merveilles; et ce qu'ont exécuté de petites localités, l'Agha et la cité d'Isly le réaliseront certainement mieux encore. »

Un peu plus tard, en novembre , il écrit aux paroissiens de Saint-Eugène pour les presser d'élever une église convenable, et lui-même s'inscrit pour la somme de i.5oo francs : « Je bénis tous ceux qui s'y inscriront avec moi, et je fais des vœux pour voir s'élever bientôt, au milieu de vos blanches villas, le clocher qui doit leur servir de centre et de symbole. »

Les âmes des enfants sont des temples aussi. La Circulaire du maréchal-gouverneur sur les écoles mixtes, non retirée, non expliquée, malgré les promesses faites, avait permis au conseil municipal d'Alger de prendre, le 4 décembre 1868, un arrêté portant que l'école communale de la rue Doria, dirigée par les Frères, et contenant plus de trois cents enfants , allait être supprimée à partir du ier janvier 1869. L'arrêté avait été pris contre tout droit , contre tout précédent , malgré la protestation du Recteur de l'Académie d'Alger, et uniquement, comme l'aveu en avait été fait, « pour combattre l'influence de l'enseignement chrétien ». Le lendemain 5, à Milianah, défense fut faite par l'autorité municipale à l'instituteur communal de donner désormais aucun enseignement religieux aux enfants catholiques. Ce jour-là même, l'Archevêque écrivit à l'abbé Bourret : « Je serais indigne de la mission que je remplis si je laissais s'accomplir, sans protester, de pareilles infamies. Mon conseil a été unanime à cet égard. »

En l'absence du gouverneur général, il écrivit au sous-gouverneur, le général Durrieu, une lettre d'une grande vigueur. Cette lettre était appuyée d'actes énergiques : défense était faite au curé de Milianah d'admettre à la première communion aucun de ces enfants, jusqu'à ce qu'ils aient reçu à l'école l'instruction religieuse que l'école leur devait obligatoirement, en vertu

L'EXPANSION : ŒUVRES DIOCÉSAINES. 275

de lu loi de 1 8 5 1 . « J'accepte parfaitement, disait la lettre au général, la manière de voir d'autrui, lors même que je ne puis la partager; et je ne demande la suppression de la liberté et des droits de personne, mais j'ai aussi pour règle et pour mission de respecter la liberté et les droits des âmes dont le gouvernement m'est confié, en tout ce qui concerne leurs intérêts religieux.

« J'accepte l'admission d'enfants indigènes dans nos écoles, à la condition que ces écoles conserveront leur caractère chrétien; j'en ai fondé moi-même plusieurs de ce genre. Mais je ne puis accepter que les enfants européens soient privés de l'enseignement religieux auquel ils ont droit de la part de leurs maîtres, et je crois devoir vous prévenir qu'il me sera impossible de laisser passer, sans une protestation publique, les mesures illégales adoptées par le Conseil municipal d'Alger et par celui de Milianah, si l'autorité supérieure ne s'oppose pas, ainsi que c'est son devoir, à leur exécution.

« J'ai la pleine confiance que votre sagesse et votre haute intelligence saisiront aisément le côté vraiment grave de ce débat, au point de vue des intérêts les plus sérieux de la colonie. Le jour où l'on saurait, en France, en Espagne, en Italie, que, en vertu de mesures approuvées par le gouvernement de l'Algérie, les parents doivent renoncer ici, pour leurs enfants, à l'éducation rer ligieuse , il n'y aurait plus une seule famille chrétienne et honnête qui consentît à se fixer parmi nous... »

Mgr Lavigerie ne s'était pas trompé, en se confiant à la sagesse du général Durrieu , et il put écrire le i o décembre, à M. l'abbé Bourret : « Cher ami, tout est heureusement terminé. M. le sous-gouverneur a expédié une circulaire pour ordonner aux maîtres de continuer l'enseignement chrétien dans les écoles. Le conseil municipal d'Alger a retiré le renvoi des Frères, qui restent en possession. C'est M. Durrieu qui a fait tout cela, avec une promptitude, une netteté et une volonté remarquables. »

A côté, au-dessus même de ses écoles diocésaines, l'Archevêque considérait ses orphelinats arabes. Ils étaient, à cette époque, au nombre de six, à sa charge, sans y comprendre ceux des Jésuites et des Sœurs de Saint- Vincent de Paul qui, de leur côté, avaient reçu cent enfants indigènes. Le grand et principal orphelinat, confié aux Frères des écoles chrétiennes, comprenait à lui seul plus de cinq cents enfants, occupés aux travaux et métiers agricoles. Les bâtiments annexes du petit séminaire Saint-Eugène avaient reçu les orphelins employés aux autres professions manuelles. Au petit séminaire lui-même était réservée l'élite qu'on appliquait à l'étude, en vue des carrières libérales.

Pour les filles, l'établissement principal était toujours à Kouba, sous la conduite des sœurs de Saint-Charles de Nancy. Une autre maison dépendante mais distante de Ben-Aknoun était placée sous la direction des sœurs de Saint- Joseph de Vans, qui leur apprenaient particulièrement les travaux d'aiguille et de lingerie. Ces sœurs au nombre de onze avaient été amenées du diocèse de Viviers par leur supérieur, M. l'abbé Robert, vicaire général, duquel Mgr Lavigerie devait faire un jour son collègue dans l'apostolat africain. Enfin le Bon-Pasteur d'El-Biar, qui servait déjà d'asile aux veuves indigènes, recevait encore aujourd'hui soixante jeunes orphelines, parmi les plus grandes.

Mgr Lavigerie, à son retour de Paris et de Rome, retrouvait ces orphelinats dans le travail, la santé et le progrès. Les garçons y étaient appliqués à divers métiers sous des maîtres maçons, forgerons, charpentiers, menuisiers, boulangers, bouchers, qui, avec l'esprit de travail, leur inspiraient la fierté d'être les fils de leurs œuvres. Mais le plus grand nombre était occupé au travail des champs. Mgr Lavigerie leur demandait de huit à neuf heures de travail par jour, y compris deux heures de classe pour leur instruction. C'était une grande victoire pour qui con-

naît l'incurable indolence de cette race. Sa joie, comme il l'écrit, était de les voir partir, dès le lever du soleil, portant leurs pioches et leurs pelles sur l'épaule, et chantant gaiement leurs refrains arabes. — « Vous seriez enchanté de leur air décidé et de leur bonne mine, écrivait-il. Je les regarde quelquefois de mes fenêtres, lorsqu'ils sont à Saint-Eugène, et je voudrais que la France entière les vît avec moi. »

Les filles, elles aussi, travaillaient à la culture et à tout ce qui s'y rapporte, tandis que d'autres exécutaient les travaux de leur sexe : blanchissage, couture, repassage, broderie même ; et elles y déployaient une grande adresse. « Voilà donc à quels détails, rapportait l'Evêque, il faut pourtant descendre pour réformer un peuple ! Il n'y a qu'une mère qui le fasse avec joie et courage, parce qu'elle travaille pour son enfant. Mais l'Eglise, qui nous inspire dans cette œuvre, est une mère; elle a été celle du monde moderne; elle sera celle des pauvres nations africaines profondément déchues. »

Les deux ou trois cent mille francs rapportés de France avaient payé les dettes, mais de nouvelles nécessités s'imposaient à cette heure. Le domaine de Ben-Aknoun qui n'était que loué, était, disait-on, menacé d'expropriation par la municipalité d'Alger ; il en était de même de l'Asile des Petites Sœurs des Pauvres, pour un dépôt de mendicité. La propriété des sœurs à Kouba avait du être achetée, et à quel prix! Msr Lavigerie était fort anxieux. Il disait un jour aux religieuses du Sacré-Cœur : a Priez pour moi, mes chères filles, je n'en puis plus. Souvent la nuit je me réveille en sursaut et je ne puis me rendormir, tant ces préoccupations me secouent. Mais enfin je place ma confiance en Dieu : il m'a mis à l'œuvre, il m'aidera ! »

Il disait dans une lettre particulière, — et c'était sa réponse à tous ceux qu'importunait la voix de cet infatigable demandeur d'argent : « Oh! mon cher ami, je n'ai jamais aimé l'argent; mais lorsque je le vois si indispen-

sable, lorsque je sens que j'ai tout le reste autour de moi, c'est-à-dire les dévouements si purs de nos bonnes Sœurs, de nos Frères, des prêtres de mon excellent clergé, qui ne demandent tous qu'à se consacrer, jusqu'à la mort, à ces grandes œuvres de charité, de civilisation et de foi, lorsque je vois les Arabes eux-mêmes commencer à comprendre le bien que nous pouvons faire à leurs fils, je me prends à désirer d'être riche ! »

Heureusement qu'aux mois de novembre et décembre 1868, il avait eu la grande joie de voir revenir à lui ceux qu'il avait appelés naguère les « messagers de sa pauvreté ». C'étaient les prêtres courageux qu'il avait envoyés quêter par toute l'Europe, et au delà. MM. Suchet, Nicolet et Pavy rentraient de la Hollande et de la Belgique, MM. Philippe Gille et Joseph Bauer de la Hongrie, MM. Millot et Gey des Antilles, M. Le Mauf du Canada, M. Beneche de l'Orléanais et de la France centrale, M. Joly de l'Auvergne, M. Cornud et Guillot de Lyon, M. Sabathier de Toulouse. La plupart venaient en personne lui rendre compte de leur mission; d'autres étaient représentés par les offrandes recueillies dans leurs courses et déjà versées à Alger. Entre toutes on lui signalait la charité de la Belgique qui commençait à lui donner non seulement de l'argent, mais des hommes; et, par-dessus tout, le Canada où l'accueil avait été si engageant que les envoyés disaient à l'Archevêque : « Monseigneur, pour ne pas laisser nos cœurs au Canada, nous avons apporté le Canada dans nos cœurs. »

Menacé, comme il le croyait, d'être expulsé de Ben- Aknoun, d'autre part désireux de séparer les plus grands orphelins des plus petits, l'Archevêque chercha quelque part, près d'Alger, un terrain convenable à un établissement. Il écrivait le 28 décembre 1868 : « L'œuvre est bien née vivante; mais je cherche les moyens de la développer. Je voudrais établir sur plusieurs points de la province d'Alger de vastes fermes-écoles où les enfants

indigènes dont les parents le désireraient viendraient librement avec les enfants européens se former au bien, au travail, apprendre nos méthodes et recevoir une instruction première qui modifiera profondément la routine et les préjugés de leur race. »

Mgr Lavigerie était dans ces pensées lorsqu'on lui indiqua à la Maison-Carrée et à Sidi-Moussa, à environ douze kilomètres d'Alger, une propriété en partie défrichée, en grande partie inculte, d'une contenance de six cents hectares.

« Je m'y rendis, raconte-t-il à un ami, par une de nos belles soirées de printemps; et je n'oublierai jamais mon impression première.

« Vous rappelez-vous le merveilleux panorama qui se déroule aux regards du haut des collines qui forment le centre de la propriété? C'est, sans contredit, l'un des plus beaux du monde. En face la rade, et au fond de la rade, à une distance de huit milles, la ville d'Alger s'élevant en amphithéâtre au pied du mont Bouzaréah, baignée par la mer bleue de notre Afrique, si belle lorsqu'elle est belle, au milieu de cette atmosphère lumineuse et embaumée qui passionne bientôt tous ceux qui se fixent parmi nous. Vous rappelez-vous cette rivière, l'Harrach, toute bordée d'une forêt de roseaux, ces longues dunes de sable sur lesquelles les flots se brisent doucement? Et puis au loin, à droite, près du rivage, les ruines presque disparues de Rusgunine (Matifou), l'une de nos antiques cités africaines, qui fermait la baie à l'est, comme Alger (l'ancien Icosium), la ferme à l'ouest. A gauche , la riche plaine de la Mitidja (Matidia antique), où s'étendent nos terres; et, en se retournant, comme fond à ce grand spectacle, les montagnes du Petit Atlas et celles plus hautes de la Kabylie, couvertes de neiges.

« Je restai quelque temps en admiration devant ce merveilleux tableau. Il me semblait que l'esprit et le

cœur s'élevaient là plus librement vers Dieu, et que les âmes de mes petits enfants y deviendraient plus facilement meilleures. Après quelques moments de réflexion je me dis donc : c'est là que je les établirai, c'est là que s'achèvera l'œuvre de leur éducation. Us défricheront ces broussailles près de la mer, et ils trouveront ici le pain de la vie présente et la révélation de la vie à venir. »

La Maison-Carrée, ou par abréviation Maison-Carrée comme nous l'appellerons désormais, doit son nom à une grande maison turque qui avait servi de bordj ou forteresse pendant la guerre d'Afrique. Si quelque chose avait pu mériter à ce village l'honneur d'attacher son nom au berceau de l'apostolat africain, ce fut sans doute l'héroïque fidélité à Jésus-Christ qu'y montra, au commencement de notre conquête, un détachement de quarante hommes qui, cernés dans une sortie par une multitude d'Arabes, avaient été faits prisonniers. C'était à l'époque où la Mitidja tout entière était au pouvoir des Hadjoutes que nous devions avoir vingt ans devant nous. La guerre était sans pitié. Alignés contre la muraille, nos soldats attendaient le coup de la mort, lorsque le chef de la troupe indigène leur fit dire par un interprète, un renégat celui-là, que s'ils voulaient embrasser l'Islam ils auraient la vie sauve. — Qu'en pensez-vous, sergent? demanda l'officier qui était près de lui. — Us me feront ce qu'ils voudront, mais moi je ne renie pas. — Ni moi non plus, dit l'officier. — Ni moi non plus, répondirent du premier au dernier tous ces hommes héroïques. Un moment après, ils gisaient tous morts, baignés dans leur sang. C'était une bonne place que Mgr Lavigerie avait trouvée là pour y établir un jour une école d'apostolat et de martyre.

Au commencement de mai 1869, l'orphelinat prit possession du nouveau domaine de l'Archevêque. « Chose merveilleuse, écrit-il, l'impression de mes pe-

tits barbares fut la même que la mienne lorsque je les menai pour la première fois sur les hauteurs de la Maison-Carrée. Nous descendîmes parmi les broussailles du rivage. Il y avait là, tout près de la mer, un vieux bastion turc abandonné. Nous y allâmes, et à travers les ronces et les épines nous pénétrâmes dans son enceinte de murailles hautes d'environ deux mètres. Nous y trouvâmes quatre longs canons turcs en fer, encore sur leurs affûts. Ils avaient probablement, en i83o, tiré sur notre flotte.

« Nous entassâmes nos enfants au milieu de ces broussailles, sans quoi que ce soit des choses qui paraissent ailleurs nécessaires à la vie. Il fallut coucher en plein air d'abord, puis sous des tentes ou dans des cabanes de branchages improvisées. Tous le firent sans se plaindre; les prêtres et les frères qui étaient avec eux leur donnaient gaiement l'exemple. Bientôt le bastion fut dégagé et une maison improvisée par nos enfants et leurs chefs d'ateliers, sous la conduite du bon abbé Benèche qui mettait là toute son activité méridionale. »

On partagea les enfants, suivant l'âge et les aptitudes, entre quatre établissements. C'était d'abord, comme précédemment, Ben-Aknoun; puis à Maison-Carrée, la section de l'ancienne propriété Lavallière; une autre section du même domaine leur était livrée à Sidi-Moussa; enfin, il y avait la propriété Marengo, appelée la Caroline, à Saint-Ferdinand. Il y eut également dès lors quatre établissements pour les filles : l'orphelinat de Saint-Charles à Kouba; celui de La Flanelle, à Sidi- Ibrahim; celui de Saint-Eugène; enfin le Bon-Pasteur d'El-Biar pour les enfants des veuves avec leurs mères.

Saint-Charles de Kouba était une des plus belles fermes algériennes, d'une superficie de 10.0 hectares; mais ses seuls bâtiments d'exploitation ni ne suffisaient ni ne convenaient au logement d'un orphelinat. Maîtresses et élèves y vivaient d'abord entassées un peu confusément.

Une pieuse visiteuse y plaça ses quatorze mille francs d'économies. Une maison neuve de près de quarante mètres s'éleva un peu au-dessus de la ferme, et l'on inscrivit sur l'entrée ces mots au pied d'une croix : Christo resur gentil C'était la maison du Christ ressuscitant en ce lieu, pour ne plus mourir.

A cette époque, fin de 1868, et printemps de 1869, la popularité de l'Archevêque était immense! Plus encore qu'à Nancy, la magnificence qu'il déployait dans le culte religieux l'entourait aux yeux de ces Africains d'un prestige extraordinaire. Le i3 octobre, il avait consacré solennellement sa cathédrale, assisté des évèques de Constantine et d'Oran, de l'abbé de Staouëli et de prêtres sans nombre. Il venait d'obtenir de Rome le privilège de donner la bénédiction papale solennelle au dehors de l'église, sur le seuil de sa métropole, comme le pape à la Loggia. Lorsqu'à l'issue de la messe de Noël, entouré de son clergé, il s'avança sur les degrés pour bénir à haute voix cette multitude de toute couleur qui se pressait sur la place, il n'y eut pas une tête, chrétienne, juive ou musulmane, qui ne s'inclinât, pas une voix qui ne se tût devant la sienne.

Dans son dernier voyage à Rome, il s'était souvenu d'un prêtre de son clergé, qui depuis trente ans en était la plus glorieuse personnification. C'était donc l'homme et le clergé qu'il avait honoré en obtenant pour M. l'abbé Suchet, vicaire général, la plus haute prélature, avec le pouvoir d'administrer le sacrement de confirmation dans un ravon déterminé des environs d'Aller. La tournée de confirmation faite par l'Evêque aux mois de novembre et de décembre, parallèlement à celle de Mgr Suchet, fut une ovation pour l'un comme pour l'autre.

Ce n'est pas cependant que ce déploiement de pompes religieuses et cette popularité croissante fussent du goût de tout le monde. L'opposition s'en faisait une arme contre l'Archevêque. Le jour du jeudi saint, après la fonc-

tion du lavement des pieds de douze pauvres, à la cathédrale, Monseigneur avait fait à tous les vieillards des Petites Sœurs des Pauvres, la gracieuse surprise de leur offrir, dans une salle de son archevêché, toute parée et fleurie, un copieux dîner servi par la Maréchale et les premières dames d'Alger. Le vin qui réjouit le cœur de l'homme avait-il mis en liesse quelques-uns de ces vieux cœurs? On ne sait. L'honnête festin eut l'infortune d'offenser l'austérité du moins austère des journaux, Y Indépendant d'Alger, qui cria au scandale : « Encourager l'intempérance, et cela à l'archevêché ! » Il lui déplut aussi que le lendemain, vendredi saint, les navires en rade eussent, selon l'usage des armées de mer, mis leurs vergues en croix, et leur pavillon en berne, et tiré le canon de deuil, de quart d'heure en quart d'heure, en souvenir des grandes douleurs de l'Homme-Dieu. « Cette façon de gémir, disait agréablement le facétieux journal, faisait tort au budget, aux vitres des fenêtres du port, et à la liberté ! »

Mais l'Archevêque avait tout son peuple avec lui. Lorsque, le jour de Pâques, il donna du dehors la bénédiction papale à toute cette foule bigarrée qui se pressait aux alentours, aux fenêtres, aux balcons, sur les terrasses des maisons, refluant de la place Malakoff jusque dans les rues adjacentes, on entendit répéter, cette parole que l'on devait redire encore et bien longtemps : « Dieu est grand, et l'Archevêque est son prophète. »

Mais c'était plus loin qu'Alger que Mer Lavigerie ambitionnait d'être le prophète de Dieu. Il nous faut le suivre maintenant au milieu de la troupe religieuse qu'il arme et qu'il exerce pour les conquêtes futures.

Page 1