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PIERRE

Durant ces mêmes années 1868 et 1869, le petit noyau delà Société des missionnaires, un vrai grain de sénevé, semé par l'Archevêque avant son départ pour la France et pour Rome, commençait à germer. A son retour, il avait retrouvé à Saint- Eugène, suivant ses instructions, les trois jeunes hommes qui s'étaient offerts à lui par les mains de leur vieux supérieur de Kouba. Ils étaient demeurés d'abord auprès des orphelins. Mais lorsque ceux-ci avaient été transférés à Ben-Aknoun, Mgr Lavigerie avait jugé opportun de leur donner une résidence voisine, mais spéciale. h Echo de Notre-Dame disait, le 20 septembre 1868 : « Pour réaliser les vues du Saint-Père, Mgr l'archevêque d'Alger va fonder un séminaire spécial de missionnaires qui, à l'imitation de ce que font les missionnaires français en Chine, s'initieront au genre de vie des Arabes et des autres peuples de l'Afrique, et iront ainsi s'établir de proche en proche dans le désert qui s'étend depuis le

sud de l'Algérie jusqu'au Sénégal d'une part, et dans le pays de For et des nègres, de l'autre. Ces missionnaires formeront de véritables stations apostoliques qui s'efforceront de communiquer les unes avec les autres. Ce seront là les véritables pionniers de la civilisation européenne et chrétienne, formant des postes avancés entre nos deux colonies africaines de la Méditerranée et de l'océan Atlantique. »

Ce que cette note appelle un Séminaire de missionnaires était, comme l'Evêque le confesse, « une pauvre maison de louage, la maison Rostan, située sur les hauteurs d'El- Biar, qui dominent Alger vers le sud. Là autrefois l'armée française, venant de Staouëli, avait forcé le vieux nid de pirates musulmans à ouvrir au monde civilisé les portes de la Barbarie. » La modeste habitation était une villa mauresque cachée derrière des bouquets de lentisques, à quelques minutes de l'orphelinat de Ben-Aknoun. C'est le 18 octobre 1868 que l'on prit possession de ce petit cénacle.

Le Seigneur, dans sa bonté, venait de leur envoyer deux de leurs condisciples du séminaire de Kouba, François Deguerry, du diocèse de Belley, neveu du célèbre curé de la Madeleine, à Paris, et Félix Charmettant, du diocèse de Lyon. Ce fut une grande joie pour eux que cet accroissement dont ils savaient le prix. L'Archevêque les confia aux mains expérimentées de deux prêtres de mérite qui étaient venus demander au séjour d'Alger le rétablissement de leur santé. L'un d'eux, le père François Vincent, était jésuite. La compagnie de Jésus avait apporté déjà et allait apporter encore à l'Institut naissant la contribution considérable de sa puissante formation religieuse. Le P. Vincent, mis par ses supérieurs à la disposition de l'Archevêque, fut chargé de la direction spirituelle à El-Biar. Il avait toutes les qualités d'un maître des novices, sauf l'expérience de la vie des missions, et conséquemment le sentiment exact de la véritable voca-

tion de ses jeunes disciples. — L'autre était un sulpicien, M. Gillet, précédemment directeur au grand séminaire de Nantes. Il fut chargé de l'enseignement de la théologie, en dépit de sa pauvre poitrine haletante et épuisée par des hémorragies qui menaçaient sa vie.

L'Archevêque attachait à la réunion de ces maîtresrde choix une haute et providentielle signification. Il disait : « Combien je suis touché de voir réuni autour du berceau de nos œuvres africaines un fils de saint Vincent de Paul, l'apôtre de la charité, un fds de saint Ignace, l'apôtre de la foi, un fils du vénérable M. Olier, l'apôtre de la sainteté ecclésiastique! Cela indique par avance a nos missionnaires les trois vertus les plus nécessaires à notre apostolat. »

Aucun des cinq novices d'El-Biar n'était prêtre. Le Frère Finateu était sous-diacre — on s'appelait Frère, au noviciat. — Le Frère Charmettant reçut le même ordre peu de temps après son entrée dans la maison. L'Archevêque leur dit, en ce jour, la parole du Seigneur : « Voici que je vous ai placés ici pour que vous marchiez, que vous fassiez du fruit et que votre fruit demeure. » Et, de fait, avec lui il fallait marcher. Tout était pauvreté, privation, sacrifice, obéissance surtout, dans cette rude vie des débuts : c'est le pain quotidien des noviciats. On avait reçu plusieurs nouveaux postulants à l'essai : mais quelques manquements au règlement les firent sévèrement congédier peu après : « Vous ne serez que le pusillus grex, déclara Msr Lavigerie aux restants, mais du moins ce petit troupeau marchera droit sous ma houlette ». Le jour où le diaconat fut conféré au Frère Charmettant, le pontife lui dit : « Vous voilà le protodiacre de la petite société. Puissiez-vous un jour, comme saint Etienne, en être le protomartyr ! »

Cette espérance du martyre, le fondateur l'avait conçue pour sa Société, dès le premier jour de son existence. C'est pourquoi il lui donna tout d'abord pour second

patron le vénérable martyr Geronimo, « afin qu'il servît, dit-il, à la fois d'exemple, d'encouragement et de protection à ceux qui voudront se dévouer à la conversion de son peuple ». — « Placée sous le patronage de Notre- Dame d'Afrique, écrivait- il encore , la congrégation naissante attend aussi le moment où elle pourra invoquer publiquement la protection du martyr arabe dont le Saint-Siège fait instruire la cause de béatification. »

Il eût été alors prématuré de fixer les constitutions. Mais encore fallait-il en esquisser le plan, en tracer les grandes lignes et en établir l'esprit dans quelques dispositions générales. L'Archevêque confia ce soin au P. Vincent. Ces règles indiquaient la fin de l'Institut, qui était « de procurer la gloire de Dieu parla sanctification personnelle de ses membres et les travaux apostoliques auprès des indigènes. Le noviciat était de quinze mois, y compris le postulat. On s'engageait ensuite soit par de simples promesses, soit par des vœux de dévotion, promesses ou vœux d'obéissance, de pauvreté et de stabilité. On devait vivre sous une règle commune, soumis à l'autorité d'un supérieur, et aller en mission sur tous les points de l'Afrique où l'on serait appelé par l'Ordinaire. On ne devait jamais oublier que le but définitif des travaux de la Société était de procurer par l'exemple, par la charité, par la prédication, l'établissement du christianisme pratique dans tous les lieux où seraient placés les missionnaires. »

Mais la distinctive particularité qui devait former le caractère propre du nouvel Institut était l'assimilation de la vie de ses membres avec la vie extérieure et les habitudes des Arabes : « C'est conformément à cette vue que le séminaire est dirigé, expliquait l'Archevêque. Un point de cette règle est que postulants et novices ne parlent plus que l'arabe. Ils couchent habillés et sur la dure; leur nourriture se rapproche de celle des indigènes dont ils devront partager la vie. Tous les jours, à l'heure de la récréation, ils pansent les plaies des Arabes malades qui

se présentent a la maison, et apprennent à traiter les maladies les plus dangereuses du pays. C'est une vie rude et mortifiée sans doute ; mais elle a le double avantage d'immoler complètement la nature' et d'éclairer sur une vocation qui, il ne faut pas se le dissimuler, est celle de l'abnégation la plus entière, et pour quelques-uns peutêtre du martvre. »

Le fondateur voulut leur présenter les règles dans une instruction d'une dizaine de pages. Elles sont d'une grande élévation, et elles en montrent bien le caractère spécial. Il leur disait d'abord : « Mes bien-aimés Fils, je remets entre vos mains la Règle qui doit désormais être la loi de votre vie. Je la confie à votre respect filial, à votre charité, à votre zèle, avec l'espérance que, si vous la gardez fidèlement, elle vous gardera vous-mêmes et vous permettra de porter sur cette pauvre terre africaine des fruits de paix, de civilisation et de salut.

« Dieu me préserve de vouloir vous donner de vousmêmes et de l'œuvre à laquelle vous vous consacrez des pensées contraires à l'humilité chrétienne ! Vous et moi, moi surtout, nous ne sommes rien, et le poids de nos péchés et de nos misères nous avertit assez que nous ne devons point nous enorgueillir de travailler à l'œuvre de Dieu. Mais quand je considère le passé, quand je vois ce qu'ont fait, dans le monde, des hommes pauvres comme nous, faibles comme nous, par la puissance de la vertu et de la discipline religieuse, je ne puis m'empêcher de penser que, si vous imitez leurs vertus, vous recevrez des bénédictions semblables. »

Le fondateur rappelait alors ce que les moines bénédictins avaient fait, il y a douze siècles, après l'invasion des barbares, pour défricher, coloniser, civiliser et évangéliser la France et l'Europe entière. C'est le même travail qui reste à faire pour l'Afrique du Nord, après l'invasion musulmane. La France sans doute, depuis bientôt quarante ans, a fait dans sa colonie des travaux considéra-

blés; mais des constructions de routes, d'édifices ou de villes ne font point un peuple. C'est ce peuple nouveau qu'il faut faire, en renouvelant, par le travail chrétien, le dévouement, la charité, les exemples, et pourquoi pas aussi? les miracles des premiers disciples de saint Benoît. »

L'Institut des missionnaires comme l'Institut monastique du moyen âge sera donc appliqué au travail des mains, et particulièrement à la culture des champs. Telle est la conception primitive que le fondateur avait eue de leur œuvre et de leur société : «Le sol de notre Afrique est, sur certains points, un obstacle insurmontable à l'établissement d'une population nouvelle, jusqu'à ce qu'il soit assaini par le travail. Vos mains courageuses l'assainiront, heureuses de donner l'exemple à de plus timides, heureuses de succomber, s'il le faut, à la peine, et de préparer un meilleur avenir par le martyre du travail chrétien. » Il les représentait donc vivant de la vie des colons, recueillant leurs enfants, assistant leurs vieillards, mais surtout attirant à eux les indigènes, et s'appliquant à gagner leurs cœurs par des bienfaits : « Quel que soit leur abaissement, vous vous rappellerez que ces hommes, ces femmes, ces enfants en haillons sont, comme vous, les enfants de Dieu. Loin d'imiter ceux qui maltraitent ou brutalisent leur faiblesse, vous aurez pour eux le respect et la charité qu'inspire la foi. Vous donnerez l'hospitalité de Dieu, comme ils disent, à tous ceux qui frapperont à vos portes, un remède pour leurs maladies à ceux qui seront infirmes, un asile à leurs petits orphelins, et à tous la preuve effective que vous les aimez comme des frères. Peu à peu vous les verrez se rapprocher de vous, au contact de vos bienfaisantes vertus, et vous préparerez le jour où ceux qui vous succéderont verront enfin ici un seul troupeau et un seul pasteur. »

Le fondateur ne promettait pas à ses disciples leur récompense en ce monde. « Il pourra se faire, disait-il, que votre dévouement soit calomnié durant votre vie et

méconnu après votre mort. Sur les champs que vous aurez défrichés, dans les demeures que vous aurez construites de vos mains, il viendra des hommes, un jour, qui parleront de la fainéantise et des richesses des moines. Mais que vous importe? L'œuvre sera faite, et vous travaillez pour un maître qui ne laisse pas sans récompense ceux qui ont travaillé à sa vigne. »

Dans les mois d'octobre et de novembre 1868, la Société de la mission reçut quelques recrues nouvelles. Ces premiers missionnaires, dont il faut conserver les noms, étaient, outre ceux que nous connaissons déjà, MM. Eugène Prudhomme, Claude Feuillet, Auguste Saboul, Alfred Paulmier, tous venus de la mère patrie. L'un d'eux devait donner à la mission d'Alger son premier martyr. Il est vrai qu'à la même époque, fin de décembre, les deux premiers compagnons du Frère Finateu quittèrent le noviciat. Alors l'Archevêque s'adressant à celui-ci qui s'appelait Pierre : « Tu es Pet rus, lui dit-il, et super hanc petram œdificabo missionem meam. » Hélas! cette pierre elle-même devait lui manquer bientôt. Sept ou huit jeunes gens, tout au plus : c'était donc pour cette poignée d'hommes que, par une incroyable hardiesse d'initiative, l'Archevêque venait de demander et d'obtenir les immensités du Sahara et du Soudan, plus grandes que l'Europe entière!

Après trois mois de postulat, le temps était venu pour les premiers novices de prendre l'habit de l'Institut. L'Archevêque en fixa la date au 1 février 1869, fête de la Présentation de Jésus-Christ au Temple. Le nouveau vêtement devait être ou à peu près, celui des indigènes de l'Afrique du Nord : une robe ou gandoura, et un burnous arabe en laine blanche ; un rosaire autour du cou, et pour coiffure un kaik avec sa corde, ou une chéchia en laine rouge : « On a pensé, écrivait le fondateur, que, l'orgueil des Arabes étant un des obstacles principaux qui s'opposent à ce qu'ils reçoi-

vent l'Evangile par le ministère d'hommes qu'ils méprisent profondément, il fallait commencer par leur donner cette marque de condescendance de se rendre, pour ainsi dire, semblables à eux en adoptant leur manière extè~ rieure de vivre, leurs vêtements, leur nourriture, leur vie nomade, leur langue, en se faisant en un mot tout à eux pour les gagner à Jésus-Christ. »

L'Archevêque avait dit : « Ce sera Notre-Dame d'Afrique qui vous donnera sa livrée et qui recevra votre consécration. » On monta à son église encore inachevée alors. C'est là qu'eut lieu d'abord l'ordination sacerdotale du Père Char mettant; le P. Deguerry reçut le sous-diaconat le même jour. Puis on procéda à la vêture de quatre postulants dans la petite chapelle de Saint-Joseph, en la même église. Le lendemain le nouveau prêtre célébra sa première messe au maître-autel, qui n'était encore qu'une pauvre table mobile, en bois peint, improvisée pour la circonstance. Tout était rudimentaire en ce temps-là, dans les lieux, comme dans les institutions et les hommes. Mais il fallait, dès le premier jour, prendre possession quand même, de ce sanctuaire prédestiné à être le cénacle de la nouvelle Pentecôte africaine, et y marquer la place du jeune Institut, en la personne du nouveau prêtre qui y faisait couler le sang de Jésus-Christ.

Quinze jours après, les novices étaient envoyés deux à deux faire le pèlerinage prescrit parla règle provisoire. La lettre d'obédience que leur délivra l'Archevêque est du 18 février 1869. : « Les règles de votre petite société, disait-elle, prescrivant que vous fassiez un pèlerinage, en allant à pied et en mendiant votre pain, nous vous ordonnons, au nom de la sainte obéissance, de vous rendre au sanctuaire de Notre-Dame de Santa- Crux, à Oxaco. » La lettre leur traçait leur itinéraire, par les presbytères et les plus honnêtes caravansérails disposés sur le chemin, en ajoutant : « Nous demandons à Dieu de vous protéger dans votre route et de vous accor-

der la grâce de répandre partout la bonne odeur de Jésus-Christ, afin que l'on puisse dire de vous, en toute vérité : Beati et pulchri pedes evangelizantium bonal » Ce voyage à travers les tribus arabes, dont ils partageaient la vie, leur laissa un long souvenir. Le nouvel habit qu'ils portaient les faisait accueillir par les indigènes comme des frères. Ils distribuaient des remèdes à ces pauvres gens; et plusieurs furent guéris par eux de leurs fièvres. On en parla beaucoup dans les douars du voisinage qui se disputaient leur présence. C'était de bon augure pour leur apostolat.

Celui qui avait introduit ce pieux et pauvre voyage dans la Règle était le P. Vincent, par une assimilation de l'humble société avec la grande Compagnie de Jésus. Mais bientôt lui-même désirant d'aller vers les infidèles, ses supérieurs l'envoyèrent diriger la paroisse de Fort- Napoléon, en Kabylie, d'où il adressait ensuite des orphelins aux asiles deMgr Lavigerie, après leur avoir donné une première formation. Mais faible comme il était, il ne put tenir longtemps sur ces hauteurs de l'Atlas; et il vint mourir dans sa famille le ly novembre 1871, en priant pour l'œuvre de laquelle il avait préparé le berceau.

Il fut remplacé auprès des novices par le R. P. Creusât, de la même Compagnie, son prédécesseur à Fort-Napoléon . Celui-là était un vaillant. Né dans ce diocèse de Nancy toujours cher à l'Archevêque, ouvrier de la première heure en Algérie , prêtre de Mgr Dupuch , chanoine honoraire d'Alger, ancien curé de Mascara, puis jésuite, et nommé curé de Fort-Napoléon, il y avait montré tant de zèle auprès des indigènes que le Bureau avait mis l'archevêché en demeure de le retirer de là. Mgr Lavigerie répondit à cette sommation en le plaçant à la tête de son noviciat de missionnaires. C'était l'encourager en le glorifiant.

Le courage était grand parmi ces jeunes apôtres,

mais le nombre manquait. Le 10 mai 1869, Mgr Lavigerie adressa à chacun des supérieurs de séminaires de France, une lettre circulaire où il les priait de lui envoyer les cœurs vaillants que n'effraieraient pas les travaux et les souffrances qu'il leur mettait sous les yeux. Il commençait par leur révéler un fait considérable, fait grandissant encore actuellement chaque jour, et sur lequel l'attention de l'Europe chrétienne n'est pas assez éveillée. C'est « l'effroyable progrès de l'Islamisme, depuis le commencement de ce siècle. — Depuis cette époque, écrit-il, près de cinquante millions d'hommes ont embrassé l'islamisme dans la zone qui confine au désert du Sahara et s'étend au sud dans le Soudan ». C'est le fruit de l'invasion des tribus arabes guerrières dans les pays nègres. Le terrain qu'elles gagnent s'étend de plus en plus, de sorte que « le mahométisme, qui semble prêt à s'effondrer en Europe, avec le trône des sultans, continue ses progrès et ses conquêtes aux portes de nos possessions africaines. » (1)

Il fallait se hâter de gagner de vitesse auprès des idolâtres. Le pape le demandait; l'Archevêque avait commencé à réunir autour de lui plusieurs ecclésiastiques des divers diocèses de France. Deux champs s'ouvraient au zèle de la société naissante : à l'intérieur de l'Algérie, l'éducation chrétienne des enfants indi-

(1) V. sur ce grave objet : L'Islam au dix-neuvième siècle, par le capitaine Le Chatellier, chez Ernest Leroux. Bibliothèque orientale. — Le Soudan français , du même. — M. Eug. M. de Vogué : Les Indes noires, dans les Spectacles contemporains, p. 334 et sc{- — M. Fauslin d'Autremont : Renaissance islamique et les Puissances chrétiennes à la fin du dix- neuvième siècle. — M. Edouard Schuké écrivait dans la Revue des Deux-Mondes du i5 novembre 1893, p. 3o5 : « L'Europe est entrain de percer l'Afrique par tous les bouts. Elle pourra y régner par la poudre et par les chemins de fer. Mais qu'elle se le dise bien : l'Islam y règne sur les âmes. Tant que nous n'aurons pas trouvé le chemin de la conscience musulmane, il y aura entre nous et la race d'Ismaël une barrière infranchissable.

gènes, futurs instruments de la régénération de leurs frères ; à l'extérieur, les missions du Sahara et du Soudan, avec tous les services qu'elles peuvent rendre à la religion, à la science, à la civilisation et à la France.

« Or, conclut l'Archevêque, ce résultat me paraît la consécration, la conséquence logique et providentielle de notre conquête algérienne, car cette conquête ellemême est, selon mes faibles vues, le début d'une dernière croisade, croisade pacifique et civilisatrice qui doit achever son triomphe non plus par les armes, mais par la charité, par le dévouement, par l'héroïsme de l'apostolat, et assurer à la France catholique une prépondérance marquée dans les destinées de l'Afrique du Nord. »

Cette charité était à l'œuvre. Dès avril 1869, il écrivait : « Dans ces régions plongées dans la barbarie où l'esclavage règne encore avec toutes ses horreurs, on sait que les enfants sont vendus à l'encan. Je voudrais, si je le pouvais, les soustraire aux mauvais traitements et peut-être à la mort, en les faisant élever en Algérie, et en les renvoyant ensuite dans leur pays avec nos missionnaires... Nous commencerions par un petit nombre d'enfants, une centaine au plus, pour éviter le bruit et les embarras qu'il attire. J'ai déjà dans mes orphelinats quelques enfants du Sahara, et même un petit nègre du Soudan. — « D'où es-tu? lui demande-t-on. — De Tombouctou! répond-il avec une fierté qui semble dire qu'il n'y a rien au-dessus de la capitale du Soudan. »

Or, en vue de ces conquêtes, ce que demandait l'apôtre dans sa lettre du 1 o mai aux supérieurs de séminaire, c'était des hommes : « Des hommes! s'écrie-t-il, des hommes, monsieur le Supérieur, des hommes animés de l'esprit apostolique, de courage, de foi, d'abnégation, des hommes qui viennent se joindre aux ouvriers de la première heure. Je n'ai à leur promettre, à la vérité, que la pauvreté , la souffrance , tous les hasards de pays

presque inconnus et jusqu'ici inaccessibles, et peut-être au bout de tout cela une mort de martyr... Mais, vous le dirai- je? c'est précisément ce qui m'inspire la confiance que mon appel sera entendu. Notre-Seigneur ne disait pas autre chose que ce que je répète en son nom : In numdo pressuram habebitis. Et les Apôtres l'ont suivi. »

En attendant ces recrues, les novices d'El-Biar faisaient l'apprentissage de leur apostolat auprès des orphelins, dont ils étaient les premiers maîtres. Ils leur traduisaient le catéchisme en arabe, chapitre par chapitre, et cela tant bien que mal, car eux-mêmes alors n'avaient d'autre professeur en cette langue que le cuisinier de la maison. A mesure qu'ils avançaient dans les saints ordres, l'Archevêque leur donnait quelque part dans la direction de ses enfants. A l'un d'eux qui venait d'être ordonné diacre, il confia le soin des approvisionnements : « C'était, lui dit-il, le ministère des diacres dans l'Eglise du Cénacle : Ministrare mensis. Nous revenons au temps des Apôtres, mon enfant. »

Mais ce fut surtout lorsque l'orphelinat fut transféré de Ben-Aknoun à Maison-Carrée que commencèrent les grands labeurs suivis des grandes épreuves. C'était aux jeunes missionnaires qu'était réservé le soin de défricher le domaine, à la tète de leurs enfants. L'habitation principale était le bastion turc au bord de la mer, qu'on appelait la Batterie. On y arrivait d'Alger en traversant l'Harrach sur une barque d'abord , sur un bac plus tard en attendant le pont qui existe aujourd'hui. Dans cette batterie une chapelle, sorte d'alcôve, au fond de laquelle un autel était établi, flanqué des deux vieux canons enlisés en ce lieu. A cent mètres de là, une baraque en planches pour une division d'enfants, deux autres maisons dans les sables du côté du Fort-de-1'Eau , une autre maison de paille à l'entrée d'un petit vallon, près de la route du village : on eût dit la Thébaïde et ses ermitages épars. Les moins jeunes missionnaires étaient placés à la tète

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d'une des divisions. De la batterie jusqu'au cimetière du village se prolongeait une énorme tranchée qui, à l'origine de notre conquête, servait de chemin couvert pour pénétrer dans la plaine et ravitailler les troupes d'avantgarde. Ordre était donné de combler et niveler d'abord ce ravrn. Il le fut, et au prix de quelles sueurs! Mais Dieu était avec ses enfants.

L'apostolat des femmes appelait une semblable Association religieuse, pour la direction des orphelines et l'évangélisation de la femme infidèle. La Société des Sœurs-missionnaires allait répondre à ce besoin.

Les Filles de la charité, puis les Sœurs de la Doctrine chrétienne, et, depuis le mois d'octobre 1868, les Sœurs de Saint-Charles de Nancv s'étaient d'abord prêtées à cette œuvre d'urgente charité; aucune ne s'y était donnée comme à son œuvre propre, et leur concours n'avait été que précaire et provisoire. Aussi bien Mgr Lavigerie s'était-il dit devant Dieu qu'à un apostolat absolument nouveau il fallait une congrégation spéciale de femmes dont l'esprit et la règle s'inspirassent de ce dessein et tendissent à ce but. Il en donnait deux raisons : « Il n'y a, chez les musulmans, que la femme qui puisse aborder la femme et lui apporter le salut. Il n'v a nulle part, mais surtout en Afrique, personne de plus apte que la femme à un ministère qui est premièrement un ministère de charité. »

En conséquence de ces désirs qui lui brûlaient au cœur, Mgr Lavigerie se décida, dans l'été de 1869, à adresser un appel aux femmes de foi et de courage qui se sentiraient le viril attrait de cette mission, et la grâce de l'accomplir. Un des prêtres d'Alger les plus dévoués h ses œuvres, M. l'abbé Le Maulf, se chargea d'aller porter cet appel en Bretagne, la terre des mâles dévouements : « Il faut, lui dit l'Archevêque, que vous me rameniez au moins quatre postulantes, généreuses, vaillantes, prêtes à tout et capables d'être les quatre pierres

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