‹ Le Cardinal Lavigerie (volume 2)Chapitre 16 sur 35 · LES NÉOPHITES ARABES · texte numérisé non relu

LES NÉOPHITES ARABES

sœurs, enfants regardaient avec respect, au milieu de leurs larmes , ce spectacle sublime dans sa simplicité. J'arrivai quelques moments après, je m'approchai de son lit. En effet, sa figure était transfigurée. « Je vais au ciel voir Jésus, » me dit-il. Peu après, il expira. »

Ces enfants projetaient d'être un jour les apôtres de leurs frères. C'était surtout le désir de ceux qui, plus intelligents, étudiaient à Saint-Eugène en vue du sacerdoce : « J'irai prêcher aux Arabes, disait un enfant d'une dizaine d'années. Je leur dirai : Regardez-moi, me reconnaissez-vous? Je suis un Arabe comme vous. Auparavant j'étais sauvage comme vous l'êtes, je demeurais dans un gourbi. A présent je suis devenu chrétien et Français. Si vous voulez être heureux et aller au ciel, faites-vous Français et chrétien comme moi. )> — « Je me disais alors, rapporte l'Archevêque^ qu'en effet ces enfants pourraient bien être un jour, s'ils persévéraient dans ces pensées, les vrais sauveurs de leur peuple. Pour le sauver, en effet, il faut l'aimer; et eux ils l'aimeraient de ce double amour qu'inspirent aux âmes ardentes et généreuses la patrie du temps et la patrie de l'éternité. »

Ainsi déjà presque tous étaient chrétiens par le cœur. Les aînés et les meilleurs furent admis à le devenir par le sacrement. Une heure donc avait sonné au ciel et sur la terre , heure solennelle entre toutes : celle du baptême des musulmans. Déjà, en avril, mai et juillet 1869, trois enfants de l'hôpital des sœurs, à la Flanelle, avaient été baptisés par le Père Creusât. Un peu plus tard, en octobre, l'Archevêque, prévoyant son prochain départ pour le concile du Vatican, consentit à ce que quelques catéchumènes de choix fussent régénérés auparavant.

« Il y a quinze jours, disait la lettre du 10 novembre, que cette cérémonie a eu lieu à Notre-Dame d'Afrique. Mgr l'Evêque d'Oran avait bien voulu accepter mon invitation et la présider avec moi. Rien de plus touchant que la tenue de nos néophytes, rien de plus émouvant

que les souvenirs et les pensées qui se pressaient dans nos cœurs. Nous n'avons donné aucune publicité à ce baptême, pour ne pas donner lieu à des interprétations erronées. Des prêtres, des religieuses, les grands orphelins assistaient seuls. C'étaient les humbles prémices d'une régénération si longtemps attendue , si vainement désirée depuis des siècles. »

Après la cérémonie, Mgr Lavigerie rencontrant un de ces néophytes, lui demanda en le bénissant : « Mais, mon enfant, pourquoi trouves-tu la religion chrétienne meilleure que celle des Arabes? — C'est que, lui répondit-il, la religion des Arabes ordonne de tuer les chrétiens, et que la religion des chrétiens ordonne de mourir pour les Arabes. » Et ensuite de ce récit l'Archevêque disait : « Ils savent donc, ces enfants, que nous sommes tous prêts à mourir pour eux ! Ces pauvres petits , si maltraités d'ordinaire par les leurs, ont été convaincus par cette prédication muette. » Il se souvenait qu'un jour un petit Arabe lui disait, levant sur lui ses grands yeux : « Toi, tu es le bon Dieu. — Et comment cela? demanda l'Archevêque. — C'est que le bon Dieu est le père des orphelins. »

Mais ces enfants grandissaient. Qu'allait-il faire des aînés? Les placer comme ouvriers, ouvrières ou domestiques dans les villes, c'eût été leur perdition. Il ne pouvait pas non plus les garder en tutelle à perpétuité dans ses orphelinats. C'est pour résoudre ce problème qu'au mois d'octobre de cette année 1869, il acheta plusieurs milliers d'hectares de terres encore incultes dans la vallée du Chélif, entre Milianah et Orléansville : « Sur ces vastes terrains, expliquait-il alors, je créerai plus tard des villages d'Arabes chrétiens, nous formerons des familles en unissant nos orphelins et nos orphelines. Nous donnerons à chacune d'elles la quantité de terre qui lui sera nécessaire pour vivre et pour nourrir ses enfants. De ces groupes de vingt, trente ou quarante

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