LES NÉOPHITES ARABES
de ces jeunes ménages nous ferons un village, auquel nous serons heureux de continuer notre appui. » Il affirmait avec raison que si, depuis notre conquête , on avait su traiter ainsi cette race arabe, l'assimilation véritable ne serait plus à faire : nous aurions aujourd'hui, à la seconde génération, une autre France en Algérie, une France africaine, une France chrétienne.
« Voilà, dans leur simplicité, concluait-il, mes projets d'avenir. » Et puis colorant de poésie cette conception de son génie et cette espérance de son cœur, le Pasteur disait : « Lorsque je médite ces projets le soir, dans ma solitude de Saint-Eugène, et que, les yeux fixés sur les profondeurs transparentes du ciel de l'Afrique, je demande à Dieu le temps et la grâce d'achever l'œuvre commencée, je songe doucement que ma tombe serait bien placée dans un de ces villages où vivront mes enfants. Il me sembe que je dormirai mieux le dernier sommeil au milieu de ceux qui sont vraiment mes fils par la reconnaissance et la tendresse. Il me semble que ces âmes auxquelles j'aurai tout sacrifié et que mon ministère aura régénérées, demanderont mieux miséricorde pour les péchés de ma vie. »
Les deux communautés des Frères et des Sœurs seraient spécialement « destinées à les former, au travail des champs. » Les Frères, peu nombreux , établis à El-Biar, avaient reçu pour directeur au mois d'août le P. Keller, de la Compagnie de Jésus : « Pourvu que la charité me soutienne encore pendant quatre ou cinq ans, écrivait l'Archevêque le 10 novembre, je suis certain du succès. Ces terres me fourniront de quoi faire vivre mes enfants de leur propre travail. Qu'on me soutienne donc jusque-là. Ensuite , j'en prends l'engagement, nous nous suffirons à nous-mêmes. »
Mais pour de telles entreprises et de telles charités, il fallait des années de paix; et la France était à la veille d'une immense tempête.
Mgr Lavigerie était tout entier k ces œuvres lorsqu'il dut partir pour Rome. Son devoir l'appelait à siéger au concile du Vatican convoqué pour le 8 décembre de cette année. Par Lettre du 3 novembre, il pourvut à l'administration du diocèse, durant son absence, en déléguant à ses vicaires généraux les plus amples pouvoirs. Cette Lettre disait, en parlant du Concile futur : « Puisse-t-il frapper le monde si profondément troublé, par le magnifique et consolant spectacle de l'unité catholique ! Puissent tous les évêques ne faire qu'un cœur et qu'une âme avec leur Chef suprême, avec celui k qui il a été donné de confirmer ses frères, et qui est la pierre angulaire sur laquelle l'Eglise est bâtie ! Puisse la voix de Pierre qui parlera par Pie IX, renverser toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu, guérir les maux de nos sociétés agonisantes, et faire voir k tous les hommes de bonne volonté la voie qui conduit k la vie » î
Si ces lignes disent quelque chose, elles disent que l'Archevêque partait bien décidé k être avec le pape, et k n'être avec personne qui ne fût avec lui.
On le comprit mieux encore lorsque, deux jours après, fête de saint Charles, il répondit aux souhaits et aux adieux de ses prêtres, exprimés par le vénérable Mgr Suchet : « Messieurs, leur dit-il, ici, en Afrique, nous sommes voués k l'apostolat. Or la première condition pour y réussir est de nous tenir fermement attachés k l'Eglise, et établis sur la pierre angulaire qui en assure l'unité. Je serai donc toujours* avec Pierre et la majorité de ses frères. Je recevrai leurs leçons, bien décidé k ne porter dans cette grande assemblée qu'une oreille attentive et un cœur docile, laissant les discussions k ceux qui ont le loisir de les préparer, et dont le cœur est libre des préoccupations qui assiègent le mien sur l'avenir de notre Afrique. »
Mgr Lavigerie s'embarqua peu après pour Paris, d'où le 27 novembre, il prit la route de Rome.