DÉPART POUR LE CONCILE
Le jour de son départ d'Alger, il eût pu voir avec une longue-vue sur le littoral, au-dessous de Maison-Carrée, la troupe de ses orphelins, qui, à l'heure de l'embarquement, s'était précipitée vers la mer, pour lui envoyer ses adieux. De ce point, qui est à peu près le centre de l'arc formé par la vaste rade, ils regardèrent le navire sortir lentement du port et tourner sa proue vers la France. Alors, s'avançant tout près des vagues, ils criaient, en agitant leurs chéchias rouges : « Où vas-tu, Père Préviens vers tes enfants, Monseigneur, reviens! » Mais le vaisseau s'éloignait toujours. Quelques-uns, les larmes aux yeux, s'adressèrent à leur directeur : « Pourquoi notre Père s'en va-t-il? Pourquoi nous laisse-t-il ainsi ? Il ne nous aime donc plus? — Si, mes enfants, il vous aime ; mais il est appelé à Rome par notre Père très grand. — Eh bien ! écris donc à notre Père de Rome qu'il renvoie bientôt Monseigneur à ses enfants, car nous ne pouvons pas vivre loin de lui. »
« Lorsque le vaisseau fut en pleine mer , rapporte le P. Charmetant qui nous fait ce tableau, ces pauvres enfants vinrent à moi en disant : « Laisse-nous nous « mettre à genoux devant Dieu et la mer; nous allons « prier pour notre Père qui s'en va. » Et spontanément cette foule d'enfants, s'agenouillant autour de moi sur la grève, les yeux tournés vers le vaisseau qui fuyait au loin, récita ensemble à haute voix un Pater et un Ave en arabe. Après quoi, faisant le signe de la croix, ils se relevèrent sans rien dire, regardèrent encore une fois le navire, et s'en retournèrent tristement vers la maison. Mais au lieu de reprendre leurs jeux interrompus, ils me dirent : « Père, donne-nous nos pio- « ches, nous allons travailler. »
LE CARDINAL LAVIGEK1E. —I. 20